‹ Comment je suis communisteChapitre 18 sur 27 · M. THIERS · texte numérisé non relu

M. THIERS

MÉftITE-T-IL D'ÊTRE MIS EN ACCUSATION ?

Son ordonnance du ÎO septembre a violé la Cbartc. — il ne mérite aucune confiance. — Il a usurpé la dictature* — Nombreuses trahisons. — 11 doit répondre des dépenses qui seront Jugées Inutiles. — Protestations contre chacun de ses actes arbitraires. — 11 dolf ôtre mis en accusation.

Les événements marchent si vite que M. Thiers aura peut-être été forcé de convoquer les Chambres avant que cette lettre soit complètement imprimée; mais le crime de son ordonnance usurpatrice étant commis, il n'en est pas moins nécessaire de le démontrer et de le punir pour le salut du pays.

Voici d'abord l'ordonnance du 40 septembre :

Vu l'avis de la commission de défense du royaume; va, etc., etc.

Art. 1 er . Sont déclarés d'utilité publique et d'urgence les travaux de fortification à exécuter autour de la ville de Paris. — 2. L'expropriation des terrains et le règlement des indemnités d'acquisition ou d'occupation temporal! c sont confiés à notre

la loi de 4794 , et que désormais la constructfflb (Tune nouvelle place de guerre peut être ordonnée par le Roi seul. — Mais M. Courvoisier, rapporteur de cette loi de 484 9, déclara qu'elle était une conséquence de l'art. 44 de la Charte de 4844, portant que le Roi fait les ordonnances nécessaires pour la sûreté de Vétat. Or, la révolution de 4850 a été faite contre cet article 4 4 ; il a été effacé de la Charte : par conséquent, la loi h laquelle il servait de base a disparu avec lui.

Bu reste, en disant : Lorsque le Roi aura ordonné de NOUVELLES CONSTRUCTIONS de places de guerre... personne n'a entendu que ces paroles l'autoriseraient à embastiller Paris. Voici, en effet, ce que dit alors Manuel :

« Je choisirai ici un exemple qui paraîtra extrême : mais on peut avoir à la tête du gouvernement un tyran , un oppresseur de la liberté. Je suppose alors qu'il plut a ce tyran de déclarer paris place forte : il suffirait donc de cette déclaration pour faire disparaître toutes les propriétés qui entourent Pari*, et ruiner ainsi des milliers de familles... Remarquez que pour un simple échange, pour la vente d'un bi$i communal ou d'un hospice, l'intervention du Corps législatif est nécessaire; et elle ne le serait pas pour un objet qui peut avoir de si hautes conséquences! a

Ainsi, Manuel accuserait aujourd'hui M. Thiers d'agir comme un tyran oppresseur de la liberté. Qu'i regretterait d'avoir coutribué à sa fortune en introdisantu dans le monde un compalriote dont le dénùment avait besoin d'appui ! — Le rapporteur répondit à Manuel :

« On craint que le gouvernement n'abuse au détriment des citoyens : on cite un exemple . si le gouvernement voulait ériger Paris en ville de guerre, une ordonnance du Roi suffirait donc.

Ne portons pas les hypothèses a l'extrême ; car ce n'est pas ainsi qu'on procède à l'exécution des lois ; le législateur pèse les inconvéniens probables ; s'il reconnaît des chances fâcfieuses, il y pare ; mais si V objection s'égare en chimères t il la néglige, »

Ainsi, l'orateur du droit divin appelait chimère la supposition qu'un Roi voulut jamais déclarer Paris plate forte ; il déclarait, au nom de la commission ; que la loi présentée n'était pas faite pour ce cas chi • mérique, et que le Roi ne pourrait, sans l'autorisation des Chambres , faire de Paris une place de guerre.

Le principal défenseur de M. Thiers, le Temps,,

abandonnant cette loi de 4849, invoque un décret

impérial (du 24 décembre 4844) ; mais ce décret, sur lequel était basée l'ordonnance de 4852, quî

mettait Paris en état de siège et qui fut annulée par la cour de cassation, n'a pour objet que de régler ce qu'on peut faire dans les places de guerre, et nullement de décider la question de savoir si une ville quelconque et surtout si Paris pourrait, sons loi, être déclarée place de guerre.

Mais voici qui est plus décisif: en 4835, lorsque le gouvernement demandait h la Chambre de l'orient pour quelques fortiûcations à Paris, M. de Belleyme, président du tribunal de la Seine et député ministériel, présenta cet amendement : Paris ne pourra être fortifié qu'en vertu d'une loi. — Le rapporteur, M. Passy, lui répondit :

a Je ne viens pas combattre les motifs qu'a donnés l'honorable M. de Bclleymc, pour prouver que Paris ne doit être fortifié qu'en vertu d'une loi ; a cet égard la commission est daccordavec lui; mais elle diffère de son opinion sur la manière de formuler cette intention. M. de Belleyme demande qu'on insère dans le budget un article portant : Paris ne pourra être fortifié que par une loi; la commission pense qu'il suffit de rejeter le crédit demandé pour fortifier Paris, et que lodésrs le gouvernement averti saura que la chambre n'accordera DE FONDS QU'AUTANT QU'ON LUI PRÉSENTERA UNE

LOI. La question ainsi posée me parait devoir être suffisamment entendue. »

Od. Barrot vint appuyer la nécessité d une loi :

a Le rapporteur de votre commission a très nettement posé la question; c'est avec beaucoup de raison qu'il s'en est tenu à ]a question préjudicielle de légalité, je pourrais dire de CONStitutionn alité. Il n'a pas voulu entrer même indirectement dans l'examen du fond de la question; il a voulu que la Chambre statuât d'abord sur cette question préjudicielle*, celle de savoir si elle réglerait cet article si important des fortifications de Paris, fugitivement et accidentellement , dans un article du budget, ou Si elle exigera une loi spéciale, précédée de tous les documents qui peuvent éclairer la religion de la Chambre sur la question la plus vitale qui puisso intéresser le pays. Cette question, malgré toutes les déviations qu'elle a pu recevoir, est toujours restée la même, et nous devons y ramener la discussion.

« Je n'invoque, pour appuyer l'opinion du rapporteur de votre commission, que le récit même des faits que M. le maréchal vient de présenter à la tribune , et desquels il résulte que nous avons dépensé d'abord 5 millions , plus 2,500,000 fr. sans qu'il

y eût un plan arrêté sans que la Chambre sût s'il s'agissait

de fortifications permanentes , sans qu'elle connût la totalité de la dépense, sans qu'elle connût d'une manière fixe la durée des travaux ; c'est ainsi qu'avec des crédits successifs , et parce qu'on ne nous consultait que par voie do budget, nous sommes arrivés à des allocations qui, en dùPiniitve, peuvent être inutiles , parce que le système peut changer. Que si, au contraire, dès le

principe, le ministre, sentant toute l'importance de la question,

comprenant qu'elle engageait V avenir du pays, non pas sous le rapport financier, niais sous le rapport civil et politique, avait présenté une loi , après avoir mûri la question , s'il nous eût apporté tous les documents, s'il eût fait imprimer les différents écrits ou rapports sur le système qui partagent les hommes de l'art, la Chambre eût statué par une loi ; elle eût déterminé quelle était la somme totale à allouer pour ces travaux, elle en eût déterminé la durée; elle eût décidé comment elle devait faire face aux dépenses qu'ils occasionneraient, si c'était par l'impôt, par l'emprunt, ou de toute autre manière; elle eût en même temps déridé quel serait le mode de fortifications (interruptions) ; elle eût rassuré le pays contre telle ou telle insinuation, telle ou telle prévention même injuste. Une discussion solennelle, légale, après tous les documents qui doivent préparer une loi , eût été un titre pour tous les ministres, vue obligation pour tous . Un changement ministériel n'aurait pas changé le système, les allocations, le mode de fortification. Nous n'aurions point été exposés à compromettre des millions dans une entreprise qui n'avait rien de fixe , rien de certain, et qui pouvait être changée d'une année à l'autre. Ce que nous n'avons pas fait dès le principe, il faut le faire aujourd'hui ; il est foi jours temps de rentrer dans les roies régulières et /égales. Il

EST TEMPS DE FAIRE RÉGIR PAR UNE LOI FIXE l NE QUESTION

aussi importante ; car, messieurs, ce n'est pas seulement une question financière, c'est une immense question politique qui est engagée dans cette discussion. (Interruption. Voix à droite : C'est vrai î) Je ne conçois pas cette intolérance de discussion qui ne permettrait pas à un orateur d'exposer consciencieusement son opinion (parlez! parlez!), qui le condamnerait

à une espèce de réticence hypocrite sur ce qui est dans la conviction de tous.

Remarquons sept millions et demi perdus par le Ministère. Remarquons aussi \e refus, par la Chambre, du crédit demandé pour les fortifications.

Quelques jours après, le 25 juillet 4855, le Mi-

nistère, dont faisait partie M. Thiers, publia, dans le Moniteur, cet avis officiel :

a En discutant le budget de 1833» la Chambre exprima le désir que ces travaux, au lieu de continuer à faire l'objet d'un, article du budget annuel, fussent réglés et subventionnés par une loi spéciale,

a Le ministre de la guerre s'empressa de déférer à ce vœu ; et, dès l'ouverture de la session de 1833, le projet de loi spéciale, demandé par la Chambre des Députés, fut déposé sur le bureau.

a Telle était la situation des choses quand arriva la discussion du chapitre ordinaire du budget relatif aux fortifications. La Chambre ajourna la question à la loi spéciale, et LA LOI SPÉCIALE à la session prochaine.

« Quand viendra cette discussion, on examinera le plan général de défense du royaume. On se rappellera les leçons de 1814 et 1815. On jugera les intentions du gouvernement, qui n'a en vue que l'indépendance nationale, et qui a le droit de repousser, de toute la force de sa conscience, $ odieuses et absurdes accusations.

et Mais, en attendant, l'administration s'est empressée d'accepter les conséquences de l'ajournement décidé par les Chambres, et elle a fait suspendre partout les travaux en cours d'exécution pour les forts détachés.

et Des instructions en conséquence ont été adressées, le 19 juin dernier, par M. le ministre de la guerre à M. le lieutenantgénéral Bernard.

a Le 21 du môme mois, M. le lieutenant-général Bernard a donné des ordres pour que les tra?aux fussent suspendus à compter du samedi 22, et ils l'ont été en effet. Il est faux qu'ils doivent être repris au mois d'août, ainsi que l'ont annoncé quelques journaux; il est au contraire certain qu'ils ne le seront pas ayant qu'un vote législatif y autorise le gouvernement. »

Ainsi, qu'on n'invoque plus aucune loi ou décret antérieurs; la Chambre de 4855, qui pouvait révoquer ou interpréter les lois , le gouvernement , M. Thiers lui-même, juo reconnu, à la face da pays,

que Paris ne pouvait être fortifié qu'en vertu d'une loi , et que les fortifications projetées fie seraient pas reprises avant qu'un vote législatif n'y autorisât le gouvernement.

Par conséquent, l'ordonnance du 40 septembre est, manifestement, incontestablement, illégale et inconstitutionnelle.

Mais M. Thiers invoque l'urgence, le salut public... Voyons!

Vurgenceï Pourquoi? Parce que, dit le Courrier, l'Europe entière menace de se coaliser encore une fois contre nous , que la frontière est ouverte et que quelques marches pourraient amener l'étranger à Paris. — Mais, d'abord, ce ne seraitqu'une menace, une possibilité, qui donnerait le temps de convoquer les Chambres.

En second lieu, s'il y a urgence de fortifier Paris, pourquoi donc ne l'approvisionnez-vous pas ? car vous n'auriez pas un moment à perdre pour assurer des vivres à deux millions de bouches pendant deux mois! Pourquoi n'augmentez-vous pas l'armée?

Pourquoi ne la portez-vous pas sur la frontière ouverte? Pourquoi ne fortifiez-vous pas Huningue? Pourquoi ne réorganisez-vous pas les gardes nationales dissoutes et désarmées, surtout Y artillerie qui a plus besoin d'être exercée ? Pourquoi ne convoquez-vous pas les Chambres pour vous donner l'appui national? Pourquoi ne faites-vous pas tout ce qui est propre à ranimer la confiance et l'enthousiasme? Pourquoi traitez-vous avec tant de

rigneur de malheureux ouvriers dont vous eùrèe besoin d'employer les bras et le dévoûment, à moins que vous n'entendiez les repousser comme des bar~ bares et leur préférer les cosaques , comme faisait, en 4844, le ministre de la police de Napoléon? Vous ne pouvez pas sortir de ce dilemme : si la guerre est tellement imminente qu'il y ait urgencë à commencer les forts , vous êtes criminel de ne pas convoquer les Chambres, etc.; et s'il n'y a pas urgence pour convoquer les Chambres, etc. , voua êtes criminel d'embastiller Paris par ordonnance.

En troisième lieu, toutes les fois qu'une loi autorise le gouvernement à agir par voie d'urgence , par exemple pour mettre l'état de siège, pour repousser une aggression, elle lui prescrit de convoquer en même temps les Chambres ; car lurgencë ne peut jamais empêcher le ministère d'écrire téi^ deux mots : les Chambres sont convoquées pour le... (dans 8 ou 45 jours); l'urgence l'autorise seule* ment alors à agir provisoirement , sous sa responsabilité, après avoir convoqué et sans attendre la réunion ; et s'il se trompe, le mal n'est pas irréparable, parce que les Chambres, réunies huit ou quinze jours après, peuvent tout arrêter. ,iU '*

En quatrième lieu, comment peut-il y avoir urgence à ne passuspendre huit jours des fortifications suspendues depuis dix ans, et qui ne peuvent être achevées que dans un an au plus tôt ? Si la Coalition veut nous attaquer, elle est bien prévenue, et elle n'attendra pasque les fortifications soient achevées ; s'il y avait urgence, ce serait au contraire poùt

convoquer les Chambres, pour appeler toute la Nation aux armes, pour la porter aux frontières ouvertes, etc. !

En cinquième lieu , le fait démontre bien qu'il n'y avait pas urgence le 40 septembre, puisqu'aujourd'hui, 6 octobre, l'ennemi n'a pas franchi la frontière, pas même fait un mouvement pour s'en approcher.... Dans un mois, dans six, dans quinze, on pourrait donc dire encore qu'il y avait, le 40, une urgence telle qu'on ne pouvait pas convoquer le» Chambres! comme si Ton n'avait pas pu les convoquer le 40, le 44 , le 42, etc. ! comme si Ton ne pouvaitpasles convoquer aujourd'hui, demain, etc. !

En vérité, il n'est pas permis de se moquer à ce point du bon sens, delà raison, d'une Nation! N'estce pas la supposer aveugle, niaise, stupide?Caril ne suffisait pas d'avoir gagné le Siècle, le Temps, le Constitutionnel, le Courrier, les Débats, le Messager; il fallait croire la Nation en démence.

Hé bien! répond fièrement M. Thiers, d'accord ; il n'y avait ni urgence, ni légalité : mais je suis Dictateur... — Dictateur! voyons.

Supposons que vous demandiez la dictature aux Chambres et au Peuple.... — Pourquoi la demandez-vous, vous dira-t-on? quelle en est la nécessité?

La Coalition reformée et menaçante; la guerre imminente, répond rez-vou s. — Prouvez d'abord. . î

Et puis, nous sommes là ; nous verrons, nous juge rons, nous déciderons aussi bien que vous.

Mais la nécessité de la concentration , de la promptitude, du secret...! — Prouvez... Et puis, vous avez toujours vanté le gouvernement légal.., ! Quoi, vous n'ôtes arrivé cette fois au Ministère qu'en vous disant parlementaire, qu'en reprochant à votre prédécesseur de n'être pas assez parlementaire; et c'est vous qui, sous le prétexte d'urgence, usurpez tous les pouvoirs du Parlement ou des Chambres! vous voulez une dictature, qu'on n'a jamais accordée ni à Louis XVI, ni à Robespierre, ni à Napoléon !

Mais moi, Thiers..! — Vous! Qui êtes-vous?

qu'avez vous fait? quels sont vos titres à la confiance, pour qu'on vous remette la destinée de la liberté, de la France, du monde?

Vous avez été introduit et présenté par Manuel, c'est vrai : mais d'abord, il a désavoué davance et flétri votre dictature.

Puis, la simplicité de ses mœurs, sa modestie, son désintéressement, son dévoûment à la Révolution, toute sa conduite, protestaient contre la vôtre. Quoique né vilain et très vilain (ce qui pourrait être un titre de gloire si la vertu seule vous avait élevé), on dit que vous avez, dans votre château et votre palais, tout le luxe, toute la prodigalité, tous les besoins d'un aristocrate et d'un grand seigneur. Vous devez être l'esclave de votre ambition : vous ne pouvez donc inspirer de confiance.

N'est-il pas vrai que vous avoz choisi pour maître Talleyrand, ce Talleyrand dont Napoléon disait à Sainte-Hélène :

« Talleyrand est un cynique, le plus vil des agioteurs , un bas flatteur, un homme corrompu, sans opinions, toujours prêt à se vendre et a tout vendre au plus offrant, qni a trahi tous les partis, tous les individus. Prudent et circonspect, toujours traître, il est toujours en conspiration avec la fortune... C'est un homme d'esprit et de talent, mais vénal en tout : on ne peut rien faire avec lui qu'en le payant... Les Rois de Bavière et de Wurtemberg me firent tant de plaintes sur ses ex~ torsions et sa rapacité que je lui retirai son portefeuille. On ne pouvait faire aucun traité, aucune convention relative au commerce, sans lui avoir, avant tout, compté de r argent. Il était alors question d'un traité de commerce pour la conclusion duquel il demandait des sommes énormes. J'appris, en outre, qu'il avait divulgué à queiqu'intrigant un secret des plus im-^ portants que j'avais confié à lui seul... Le triomphe de Talleyrand est le triomphe de l'immoralité. Un prêtre marié à la femme d'un autre homme, et qui a donné une forte somme à ce dernier pour qu'il la lui laissât ! Un homme qui a tout vendu, trahi tout le monde l... II a poussé à la guerre d'Espagne, tant par haine pour les Bourbons que pour trouver le moyen de remplir ses poches. Il a été une cause active de la mort du duc d'Enghien... Il m'a proposé de faire assassiner les Bourbons, et offert de se charger des moyens d exécution. Il demandait un million pour chacun.

Celui qui a entendu les leçons d'un pareil homme qui divisait le monde en fripons et en dupes sans vouloir être des derniers , ne peut guère avoir notre confiance l

Historien de la Révolution française, vous avez dit, à la tribune, que vous aviez écrit cette histoire afin de donner une leçon à votre pays. Mais est-ce une leçon de moralité que vous lui avez donnée?

flf'est-il pas vrai que vous excusez le traître Mirabeau, le traître Du mou riez, le traître Louis XVI, . la traîtresse Marie-Antoinette , la fusillade du Champ-de-Mars? N'est-il pas vrai que, après avoir reconnu que les Girondins avaient compromis la Révolution, la liberté, la France , la modération même, vous avez déclaré que vous voudriez avoir commis leurs fautes? — Comment pou rriez-vous nous inspirer conflance ?

Consulterons-nous votre réputation de sincérité, de franchise, de bonne foi, de loyauté sans tache f et votre réputation à la Bourse...?

Nous rappellerons-nous qu'en vous regardant en face, un Maréchal vous disait : On ne m 1 appellera jamais foutriquet ! . . .

Comment pourrions-nous avoir confiance dans un Dictateur dont le Commerce dit :

Mais M. Thiersj dont on connaît les goûte pour les grandes dépenses, dont les anciens et scandaleux gaspillages ont été autrefois signalés et flétris par son collègue actuel, M. Jaubert; M Tniers se sent une inclination naturelle à s'emparer des cordons de notre bourse, afin d'y puiser à son gré. Le pays peut être bien tranquille; qu'il n'arrête pas notre grand ministre dans les premiers essais de ses empiétementspécuniaires , et nous lui garantissons qu'on le mènera loin. M Thiers a montré ce qu'il savait faire en ce genre dans le célèbre crédit des 130 millions sur les travaux publics, et désormais la carrière lui est ouverte pour s'adjuger discrétionnairement les millions par centaines.

Il est vrai que les journaux de lancienne Opposition vous appuient 5 mais voyez comme le Çow merce ( qui appelle le Siècle un renégat ) les traite et vous traite vous-même !

a La presse de la gauche ministérielle donne en ce moment» nous devons le dire, un spectacle plus immoral que tous ceux qui ont affligé à toutes les époques antérieures les regards du pays ; elle immole tous ses principes aux pieds d'une idole; elle lui sacrifie toutes nos garanties; elle lui livre sans compter la fortune publique; elle applaudit à la violation de la Charte ; elle fait tous ses efforts pour placer discrétionnairement le salut de la France entre les mains d'un homme dont elle a longtemps, elle-même, proclamé l'immoralité et la mobilité. »

« Quoi, dit ailleurs le Commerce , nous devons « nous montrer confiants, quand nous nous sentons a au cœur une profonde défiance ! »

Voyons , du reste, vos actes ! Qu'avez-vous fait depuis \ 850? Vous vous vantez d'être un enfant de la Révolution : mais que de coups de poignard n'avez-vous pas donné à votre mère ! N'avez-vous pas abandonné tous les chefs restés plus ou moins fidèles à cette Révolution , Dupont de l'Eure, Lafayette , Laffite , etc? N'avez-vous pas persécuté, proscrit les hommes de juillet? N'avez-vous pas approuvé les lois de septembre , détruit la liberté de la presse, la liberté d'association, versé le sang à Lyon, dans la rue Transnonain ?

Etes-vous l'ami du progrès et de la souveraineté nationale, vous qui, historien de la Révolution et sachant que la Constituante , la Législative , la Convention, même Louis XVI pour les États-Généraux, ont accordé ledroitélectoral à plusieurs millions de citoyens, avez repoussé 250,000 pétitionnaires en prononçant ces étranges paroles;

« On vous a parlé de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté du nombre. C'est la doctrine la plus funeste, une

doctrine admissible nulle part. La souveraineté nationale est la souveraineté du Roi et des deux Chambres. Je n'en connais pas d'autre. Toutre autre souveraineté est une absurdité. Je ne suis pas partisan de la réforme. . . »

Comme si la Nation n'existait pas avant la Constitution qui établit un Roi et des Chambres!

Comme si toutes nos assemblées nationales avaient été absurdes , et nos Constitutions des absurdités l

Etes-vous un ami des ouvriers, vous qui, ancien prolétaire, oubliant leurs misères dans vos palais, ne leur montrez qu'une impitoyable rigueur?

Et pour arriver à la question d'indépendance, ètes-vous l'ami de l'indépendance de la France i vous qui semblez n'avoir cherché à plaire qu'à la Coalition étrangère; vous qui avez sacrifié tous nos alliés, la Belgique, la Pologne, l'Italie ; vous qui avez blessé et aliéné la Démocratie espagnole et suisse? Pouvons-nous avoir confiance en votre courage vis-à-vis l'étranger et en votre parole, vous qui avez promis la conservation de la nationalité Polonaise, \e désarmement général, la destruction des forteresses élevées en Belgique pour menacer la France, et qui l'avez exposée à de grands périls en ne réalisant aucune de vos promesses ?

Pouvons-nous avoir une confiance aveugle en votre patriotisme , vous qui avouez avoir laissé la frontière ouverte , en sorte que quelques marches pourraient amener l'ennemi à Paris?

Vous avez de l'esprit : mais pouvons-nous croire à votre capacité d'homme d'état, quand vous

avez fait tant de fautes, et des fautes si dangereuses; quand vousavez adopté, à l'intérieur et à l'extérieur, un système si funeste; quand vousavez exposé la France a une effroyable guerre ; quand vous Pavez amenée au bord de l'abîme ; quand vous criez qu'elle est perdue si Ton ne fait pas un mur et vingt bastilles qui coûteront plus d'un milliard?

Si la France est en péril, à qui la faute ? N'aviezvous pas le pouvoir entre les mains? Ne vous ètesvous pas chargé de la sauver, en écartant tous vos concurrents ? Et quand vous Pavez compromise par votre ambition, par votre présomption, par votre inhabileté, au lieu d'être modeste , de demander pardon, d'aller vous cacher dans la retraite, vous demandez des applaudissements , une confiance aveugle, la disposition d'un milliard , la direction de la France, dans une crise qui peut la tuer, en un mot la dictature !

Et que disons-nous, vous demandez lu dictature? Non, vous la prenez] Certain que les Chambres vous la refuseraient, vous Vusurpez.A

Usurper la dictature, aujourd'hui, après l'expulsion de Charles X pour avoir lait des ordonnantes en vertu de l'art. \ 4 de la Charte ! . . . Mais ert-ce un réve?... mais quelle hardiesse, quelle audace, quel vertige!... Et parce que quelques journalistes vous accordent un appui qui n'est guère moins prodigieux, vous espérez que les Chambres se laisseront mépriser et annuler, que la Nation se laissera mettre sous le joug!!!... Vous vous enhardissez parce

que vous la voyez dormir ? Mais ne savez-vous combien son sommeil est léger?

On n'est pas moins confondu quand on voit les raisons qu'invoquent les défenseurs de votre dictature..*.

L'urgence... ! — Non, mensonge 1 convoquez les

Chambres!

Le salut public... ! — Non, mensonge! vous le compromettez; convoquez les Chambres!

Il n'y a que ceux qui ne veulent pas qu'on se défende énergiqueuieut qui peuvent s'y opposer... (Messager.) — Non, dérision! convoquez les Chambres !

Les opposants sont des ennemis publics qui veulent la perte de la patrie...! — Non, c'est vous! cohvoquez les Chambres!

Inutile de les convoquer, parce que j'ai leur confiance.. ! — Vous pourriez donc ne plus les convoquer du tout! Mais non, vous n'avez pas leur confiance puisqu'elle vous ont refusé l'un des deux millions demandés pour les cendres de l'empereur. . . Si vous aviez leur confiance, vous vous hâteriez de les convoquer ! Si vous ne les convoquez pas , c'est la preuve évidente que vous redoutez leur discussion et leur vote.

M. ïhiers sait bien, dit un journal, qu'il aura besoin d'un bill d'indemnité...] — Ainsi, il reconnaît qu'il viole la Charte.

Mais M. Thiers ne veut pas se laisser arrêter par la procédure parlementaire et par les cas de conscience

eomiitutiorwelle. — Par la même raison, il pourrait tout (aire , supprimer les Chambres , la Charte... C'est iucroyable ! On n'a jamaisrien vu de pareil !

On a pour garantie sa responsabilité. . . 1 — Comme* s'il avait un cautionnement! comme si, avec des centaines de millions à manipuler, il n'y avait pas moyen d^acheter des députés et des journalistes.

Vous avez , dit le Siècle , la garantie personnelle du Roi. Voici les paroles du journal ministériel :

« Prétendez-vous que le mal sera fait ^le sort de la France compromis, la folie irréparable, le crime consommé, quand les Chambres se réuniront? Mais vous possédez cette garantie qui vous parait si regrettable dun Roi qui a son hérédité à perdre et T avenir de sa racé à risquer ; que le Roi dise un mot, et la dictature tombe, et dès demain la France peut être placée sous la protection de votre sagesse, et vous pourrez ou convoquer les Chambres ou donner sur-le-champ à l'Europe les satisfactions qui, selon vous, lui sont dues. Le Roi est donc complice ou lâche, 4 voire avis, si le pays se perd sans qu'il use des pouvoirs que (a Constitution lui a confiés pour le sauver et qui sont entiers entre ses mains. »

Ainsi, dit le Siècle , le Roi garantit. — Mais non ] c'est le Ministre qui doit être responsable sur sa fortune et sur sa tête.

U'aiUeurs, la tribune n'est qu'un bavardage politique.. \ — Bien! faites Le Napoléon; chassez lest idéologues, les bavards! Le Commerce garantit Ta utbenticité du propos suivant :

a Un Général, fort avant dans les confidences, résumait ainsi, t tout récemment, le plan ministériel : Ha , Messieurs , les ba- * vards de la Chambre nous allons avoir notre tribune! »

« M. Thiers se gêne bien moins encore dans ses moyens clandestins : ses amis et ses valets disent partout : que pourrait-on faire avec une Chambre debourgeois avares et mesquins, qui refu sent un million pour les cendres du grand Napoléon ! elle empêcherait un homme courageux de sauver le pays !

La Revue des deux Mondes, comparant lesCha m bres à des conscrits curieux, et M. Thiers à Napoléon, raconte le fait suivant :

« Dans je no dais quelle campagne, au commencement d'une

de ces grandes journées qui décidaient du sort de l'empire , Napoléon, la main derrière le dos , se promenait silencieux devant les lignes formidables de la garde impériale. Le canon commençait à gronder, et quelques boulets arrivaient jusqu'à la jeune garde , qui trépignait d'impatience. Elle aurait voulu savoir si elle donnerait, à quelle heure elle donnerait; et les propos circulaient dans les rangs; et , si on l'avait osé , c'est l'empereur lui-môme qu'on aurait assailli de questions. »

a Taisez-vous , conscrits , dit Napoléon ; quand vous aurez comme moi commandé dans vingt batailles, vous viendrez me donner des avis. »

N'est-ce pas prodigieux de voir M. Thiers , le petit tricorne sur la tête, la petite redingote grise sur le dos, Cépée au côté, de grandes bottes à Fécuyère aux jambes, les mains derrière le dos, ombre de Napoléon enfin, passer en revue les Députés et les Pairs, qui lui demandent : pourquoi ces bastilles? et leur répondre : Conscrits ,• taisez vous ! restez l arme au bras ; attendez patiemment mes ordres! quand vous aurez comme moi....

C'est sans doute pour se comparer à Napoléon,

pour l'imiter dans son despotisme, qu'il en a fait un Dieu, qu'il a replacé sa statue sur la colonne et préparé sa tombe aux Invalides.

Et voyez comme ce nouveau Napoléon mène les fortifications ! C'est le Commerce qui parle :

« Le ministère faisait dire , il y a deux jours, que les travaux de fortification de Paris seraient toujours conduits de façon à ce que ceux de l'enceinte continue précédassent ceux des fort* détachés. Malheureusement on a pu répondre aussitôt que, sur la rive gauche de la Seine, on ne s'occupait que des forts, et pas du tout de l'enceinte; à cela, le Courrier f rang ais réplique ce matin : « qu'il est très vrai qu'une circulaire du ministre de la guerre avait intimé aux officiers du génie chargés des travaux de ne s'occuper que des deux forts d'Ivry et du Mont- Valérien. Mais , ajoute le Courrier, cet ordre, qui provenait d'un malentendu, et dont il parait que ni le Roi ni les collé-* gues de M. Cubiéres n'avaient connaissance, a été révoqué depuis deux jours. »

« Ne pourrait-il pas arriver encore plus d'une fois quelque

malentendu? et M. de Cubières, à Vinsu du Roi et de ses collégues, ne pourrait-il pas mener les choses de façon à ce qu'un beau jour les forts se trouvassent terminés , tandis que l'enceinte resterait à faire ? d

Voyez aussi comme son étourderie et ses menaces ont compromis la France en irritant les orgueils ! Voici ce que dit le Morning Ckrmicle :

« Si la présence d'une flotte Russe dans la Méditerranée offusque la France, que la France s'en prenne à cet égard à ses fanfaronades, à ses armonents et à ses ordonnances. La conséquence nécessaire de la politique d'intimidation du Ministre des affaires étrangères français, c'est que les autres Puissances ont recours aux mêmes moyens. Avant de faire rendre des or donnances pour armer un si grand nombre de vaisseaux **©

ligne, M. Thicrs aurait dù compter sur ses doigts les forces navales de la France, et les comparer ensuite aux forces navales des Alliés. En comparant les unes et les autres, il aurait pu se convaincre qu'il n'y avait pas nécessité de mettre à flot lesléviathans de la mer. La Diplomatie pouvait très bien apprécier l a force navale et militaire de la France, et on lui aurait accordé la part d'influence qui lui était due.

« La France aurait beaucoup gagné à n'user que de franchise, et elle aurait pu faire des concessions sans s'exposer à une apparence d'humiliation ; mais dans l'état actuel des affaires, ni la Russie, ni l'Angleterre ne peuvent accorder un triomphe à la France. Elles n'ont point menacé la France; c'est au contraire la France qui les a menacées.

« Le czar a son orgueil, la vieille Angleterre a son orgueil aussi bien que M. Thicrs, et la collision de ces divers orgueils rend la question beaucoup plus délicate que s'il ne se fût agi que d'une question Egyptienne ou de territoire. »

Pour avoir ses bastilles , il fait donc les mêmes Tantes qui ont amené la fatale guerre de Russie (\)\

Voyez encore comme il serait facile de trahir, même avec des fortiGcations , en envoyant l'armée là où ne serait pas l'ennemi ! Nous laissons parler le Commerce :

« On a rappelé celui de nos officiers 'généraux qui savait le mieux contenir les Anglais. On a envoyé notre escadre du Levant promener notre pavillon sur les côtes opposées aux côtes do la Syrie, comme pour montrer notre honte à la Grèce et anx Turcs. Notre escadre de réserve s'enferme dans Toulon, et nos marins sont éloignés avec intention du théâtre des événements, de crainte, sans doute, que leur sang français ne s'emportât à la vue de leur déshonneur et du nôtre. »

Mais c'est trop nous arrêter à de misérables objections : l'ordonnance du 40 septembre est une

J (0 Voyez la première leltrc, p. 15.

incontestable violation de la Charte ; c'est une usurpation ; c*est la destruction du gouvernement représentatif, delà représentation nationale, delà souveraineté du peuple; c'est le mépris des représentants actuels ; c'est la proclamation du despotisme ; c'est un crime.

M. de Lamartine a donc sujet de se plaindre énergiquement de la dictature usurpée par M. Thiers*

0 Les députés , dit l'illustre écrivain , pourraient bien dire aux Ministres :

« De deux choses Tune, ou vous nous craignez, ou vous nous méprisez. Si vous nous craignez, c'est qu'il s'ourdit quelque part une de ces grandes trames politiques où l'on prend les peuples par leurs passions, et les chambres par surprise; si vous nous méprisez, c'est que nous serions tombés, en six mois, de déchéance en déchéance, assez bas pour subir le mépris de ceux qui doivent nous craindre.

« Ainsi, ou vous êtes des despotes ou nous sommes des lâches ;

il n'y a pas de milieu.

» Si nous en sommes là, hommes plus entreprenants qu'habiles, hommes plus audacieux que forts, vous avez bien peu le tact du peuple, dont le nom est sans cesse dans votre bouche ; car le peuple veut être honoré, môme par ceux qui l'asservissent; et l'absence de ses représentants, dans un moment pareil, déshonore à la fois les représentants et la nation. Ah ! vous faites bien de ceindre Paris dune ceinture de bronze comme ces villes du moyen âge, repaire de tyrannies, et qui s'ensevelissaient deux fois par siècle sous leurs cendres t Vous faites bien de rapetisser vos frontières et de les presser autour de vous au lieu de les éloigner, comme Lonis IV et Vauban quand ils voulurent agrandir la France ! Vous faites bien de murer le patriotisme et de caserner la liberté! Vous faites bien de fortifier votre dictature! car la France libre ne supporterait pas longtemps le gouvernemen du mépris. »

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A la veille d'une guerre européenne , presqu en face des armées ennemies, rusurpationdc M. Tlners

est un crime plus grand que celui de Charles X; car les ordonnances de juillet n'entraînaient pas nécessairement des bastilles , tandis que l'ordonnance du 40 septembre et les bastilles entraînent absolument tout.

C'est le plus grand de tous les crimes connus

dans l'histoire, le plus grand des crimes imaginables; car il peut les comprendre tous, et il est le plus grand des dangers pour la liberté de la France

et du monde.

Il n'est que trop certain que sous Louis XVI, sous Louis XVIII, sous Charles X , des députés ont été corrompus et achetés : qui ne connaît d'ailleurs le corrupteur Walpoole, ministre anglais qui tarifait toutes les consciences? Né bien ! h quelle époque la corruption aura-t-elle été plus nécessaire sur les députés, les écrivains, les ouvriers, les soldats ? Et quelle corruption est impossible quand on a des centaines de millions à sa disposition au milieu d'un pareil chaos d'affaires ?

Où s'arrêtera le Dictateur-usurpateur? Croit-on qu'il souffrira l'opposition de la presse et de l'opinion publique? Si on lui accorde le principe, comment lui refuser les conséquences? Si l'on approuve le but, comment désapprouver les moyens nécessaires pour l'atteindre? Si l'on tolère qu'il dise : « J'ai la dictature par raison d'urgence et de « salut public ; or, qui veut la fin veutles moyens : « ma dictature serait impuissante et inutile si je ne « pouvais écarter ses obstacles et ses entraves : je

« puis donc suspendre la liberté de la presse et la

« liberté individuelle. »

Nous savons bien que, dans son histoire, il dit :

a La presse peut être illimitée sans danger ; il n'y a que la vérité de redoutable ; le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas de gouvernement qui ait péri par le mensonge. Qu'importait qu'un Babeuf célébrât la loi agraire, qu'une Quotidienne rabaissât la grandeur delà révolution , calomniât ses héros et cherchât à relever ses princes bannis ! Le gouvernement ( le Directoire), n'avait qu'à laisser déclamer.... d

Mais qui pense qu'il hésiterait un moment à dire tout le contraire aujourd'hui ? La Gazette de France n'a-l-elle pas raison, quand elle dit :

« Il est bien curieux que l'homme qui a fait élever un monument en bronze pour glorifier la prise de la Bastille crT8îJ, fosse élever une multitude de bastilles autour de Paris en 1840; que celui qui a fait une révolution contre des coups d'état et des ordonnances, fasse des coups d'état et des ordonnances ; qu'après avoir signé le premier la protestation des écrivains en faveur de la liberté de la presse contre les canons, il s'apprête à dominer la liberté de la presse par les canons ; car lorsqu'il aura embastillé Paris, rien ne l'empêchera à' embastiller les écrivains. »

Oui, si l'opinion publique ne se prononçait pas avec énergie contre la dictature usurpée par M. Tliiers, bientôt, nous n'en doutons pas , il porterait une main sacrilège sur la liberté de la presse et sur la liberté individuelle.

C'est donc avec une incontestable raison que le Commerce a jeté, dès l'apparition de l'ordonnance,

ttrt cri d'alarme contre une violation delà Charte qui peut entraîner la violation de toutes les garanties pu 1 bliques et privées. Pour notre compte , nous ne pouvons qu'applaudir à son courage autant qu'à la vigueur de sa discussion ; et nous croyons qu'il a rendu un grand service au pays, car un exemple de fermeté suffit souvent pour retenir les uns et pour entraîner les autres. **»Êruv

Cependant, pour mettre nos lecteurs à même de juger la question en parfaite connaissance de câtise, nous ne pouvons dissimuler que le Sièclè, le Temps, le Constitutionnel , le Messager , les Débats , approuvent les forts et l'usurpation de la dictature.

Lé Courrier Français les approuve : niais v*oyez sa psalmodie! Eu 1853, c'est lui qui publiait 1Wticle suivant pour combattre les fortifications : .\&

« M. de Mette rnich a eu avec M. de Saint-Âulaire une fort « longue conversation, dont le prince n'a pas fa it grand mystère. « Il n'a point celé à l'ambassadeur français combien la marche « de son gouvernement lui paratt tortueuse, et combien on « trouve chaque jour de contradictions entre son langage of- « ficiel avec les cours et ce qu'il adresse au public. M. de Met- « ternich a demandé une réponse prompte et catégorique sur a les fortifications destinées à être la garantie des ENGA- « GEMENTS pris contre la Révolution et les révolutionnaires, a Sans cette garantie, en effet, et quoiqu'en puissent dire les a partisants du gouvernement, il ne sera point niait re en réalité, cr et tous ses projets pourraient être renversés en un moment. « Nous savons bien qu'il est trop avancé pour reculer mainte- « nant; qu'il a rompu à jamais avec les principaux libéraux, a et que son intérêt le rattache à la politique des puissances; a mais peut-être il se fait illusion et s'imagine, à tort, être plus

« habile que tout le monde, au-dehors, comme au-dedans. Sans <r cela on ne s'expliquerait pas comment, après avoir écrit que a ces fortifications se feraient sans interruption, sans retard g et quel qce fut le vote de la législature pour l'affaire de « la dépense, tout est maintenant traîné en longueur. Il y a là « aussi peu de portée que de franchise ; et si la popularité më- « rite des sacrifices, ce n'est pas quand elle cs2 devenue à peu a près impossible. »

Ainsi, en 4835, le Courrier Français publiait que le gouvernement avait pris, envers la coalition, des engagements CONTRE LA RÉVOLUTION et les révolutionnaires, et qu'il avait dèclarèh la coalition que les fortifications autour de Paris étaient la GARAN- TIE de ces engagements... Il dénonçait le gouvernement pour avoir écrit qu'il ferait les fortifications Wel que fut le vote de la législature.... Nous ne connaissons rien de plus hostile aux fortifications que cet article du Courrier ; et cependant, en \ 840, il appuie M. Thiers ordonnant ces fortiGcations, pal* ordonnance, malgré le vote de la législature ! I !

Nous ne pouvons dissimuler non plus que le National a demandé, dès le 5 août, des fortifications à Paris; que, le 42 septembre et depuis, il a approuvé le plan ministériel, des forts extérieurs avec une enceinte continue; qu'il a reconnu l'urgence alléguée par M. Thiers; qu'il a excusé et toléré la violation de la Charte et la non convocation des Chambres ; que l'opinion d'aucun journal n'a dû faire autant de plaisir à M. Thiers; et que les journaux ministériels ont eu grand empressement à prendre acte de ces concessions.

Nous pouvons assurément nous tromper : mais l'opinion du National nous parait l'erreur la plus manifeste et la plus déplorable.

Halons-nous d'ajouter que le National reconnaît maintenant la non-urgence, la violation delà Charte

«'il

et la nécessité de convoquer les Chambres; <) demande la publication du plan de M. Thiers;qu11 repousse tout ouvrage qui menacerait Paris ; qu'il attaque et menace M. Thiers; et qu'il provoque toute l'énergie de l'opinion publique contre les bastilles et contre la trahison qui négligerait les autres moyens de défense.

Le Capitole attaque aussi courageusement tature et toute espèce de bastilles.

de France les attaque également. — Le Journal du Peuple et la Revue du Progrès repoussent chaleureusement toute enceinte autre qu'une enceinte de soldats citoyens. — M. de Lamennais, allant ausri plus loin que le National, rédige, dit-on, contre toute enceinte , une protestation en pétition qui doit-étre signée par la garde nationale.

Od. Barrot reconnaît que la Sainte-Alliance vient de se reconstituer; que la France se retrouve seule en face de V Europe coalisée. 11 persiste à repousser les forts, et proclame que, si l'urgence pouvait autoriser à commencer des fortifications, cette urgence obligeait à convoquer immédiatement les Chambres.

Les journaux ministériels le Siècle et le Courrier, effrayés du bombardement de Beyrouth, menacent d'abandonner M. Thiers, s'il ne conv Chambres et s'il ne prépare pas la guerre.

Quant à nous, la conduite de M. Thiers est, à nos yeux, une trahison contre la France; car voyez!

Après le traité de Londres, du 45 juillet, M. Thiers a déclaré la guerre par tous ses journaux.

Mais le mémorandum de lord Palmcrston, démontre que M. Thiers adoptait le principe de l 'intervention des grandes Puissances contre Mehemet-Ali, pour lui dicter la loi; qu'il savait bien qu'on voulait prononcer la déchéance du Pacha et lui faire la {juerre; qu'il ne différait que sur les moyens d'exécution et de contrainte (ce qui était puéril dès qu'il consentait à la contrainte), et qu'il déclarait du reste que, dans aucun cas, il ne romprait la paix pour soutenir le Pacha.

Aussi, les Débats (5 octobre), annonçant le bombardement de Beyrouth disent-ils :

« Quelqu'importantes que soient les nouvelles d'Orient, un commencement d'hostilités en Syrie, n'est ni un acte IMPRÉVU, ni un acte nouveau... . On ne pouvait se faire illusion sur la détermination des puissances signataires ; et le gouvernement moins que personne pouvait se faire une telle illusion. L'exécution du traité de Londres, il l'a prévue, il l'a discutée, »

Ainsi M. Thiers a abandonné et sacrifié Mchemet-Ali comme la Pologne; il 4 a consenti que l'allié de la France fut déchu par un arrêt de la Coalition, et que Beyrouth fût bombardé et brûlé.

Puisqu'il connaissait, pourquoi donc s'est-il plaint si amèrement que lord Palmerston avait traité à son insu? Puisqu'il consentait à tout, puisqu'il déclarait aux puissances qu'il ne soutiendrait pas le pacha par les armes, pourquoi donc a-t-il merracé

de la guerre , de la propagande révolutionnaire , etc., etc.? Pourquoi a-t-il envoyé des vaisseaux sur les côtes d'Egypte? Ce ne peut être pour des opérations de bourse, le crime serait trop monstrueux I C'était donc un mensonge, une rouerie, une perfidie, pour tromper la France, pour avoir un prétexte de faire des bastilles... ! Et c'est cet homme qui serait dictateur, à qui l'on confierait le soin de fortifier

Paris et de défendre la patrie !

Après que la France a proclamé, en 4830, le

principe de non-intervention, c'est une trahison d'avoir admis, comme ledit lord Palmerston et comme tout le prouve , l'intervention de la coalition contre l'Égypte et la guerre générale contre le Pacha en faveur du Sultan , à l'exemple de la déchéance et de la guerre décidées par la Coalition contre Napoléon en faveur de Louis XVIH.

C'est une trahison d avoir prévu et consenti le bombardement de Beyrouth et la déchéance (te Mehemet-Ali , comme c'est une ancienne trahison d'avoir abandonné à la Coalition la Pologne, l'Italie, Ancone , etc.

C'est une trahison d'avoir irrité l'orgueil anglais et russe, en le menaçant, pour tromper le pays, en lui parlant d'une guerre qu'on était résolu de ne pas faire.

C'est une trahison de laisser la frontière au— verte, en sorte que quelques marches pourraient amener la coalition à Paris.

C'est une trahison de rendre partie de notre flotte spectatrice honteuse du bombardement de Bey-

rç*utl> et du blocus d'Alexandrie, tandis qu'on force l'autre partie de se cacher à Toulon.

Si la guerre est imminente , c'est une trahison de ne pas convoquer les Chambres , de ne oas ré- PW^r et réorganiser les gardes nationales dissoute, et surtout leur artillerie.

Ç'çst une trahison, euvers l'industrie et le com- {ftftfçç français , de les exposer à toutes les conséque^ce* de la réunion , dans la Méditerranée , des flottes anglaise , autrichienne et russe.

C'est une trahison de vouloir embastiller Paris, une double trahison de ruiner la France pour l'çfpbastUlement , une triple trahison de l'embas» Ifller par ordonnance.

Et il n'y aurait pasde liberté, pas d'esprit puhlic, pas d'énergie nationale, si tant d'attentats restaient impuni*, si l'ambitieux Ministre violateur des lois, usurpateur et traître, en était quitte pour se retirer honteusement devant les sifflets , l'indignation et Tirritalion du Peuple. ;^">* , >. -.y. ,d%rUj un

C'est le triomphe des Fouché et des Talleyrand qui a engendré des Talleyrand et des Fouché nou^ veaux... En 4850, quand Talleyrand, choisi pour représentera Londres la Révolution, eut l'audace de M présenter, un soir, dans le safcn de Lafayetto commandant de la garde nationale, si les hommes de juillet qui l'encombraient, au lieu d'ouvrir leurs, rangs pour lui donner passage et de le regarder comme une béte curieuse, lui avaient crié de tous cotés ; Arrière le traître de 1 84 4 et de 4 84 5 , la France ne serait pas aujourd'hui entre le danger des bastilles et le danger d'une guerre européenne.

Plus do ces ménagements meutriers l Comme citoyens dévoués à la patrie, comme hommes ayant à défendre notre existence et celle de nos familles, sachons demander justice pour tous et contre tous.

Pour nous, nous protestons de toutes nos forces contre l'usurpation , contre la dictature , contre rcmbastillement , contre toute négligence dans les moyens de défense, contre tout retard dans la convocation des Chambres, enfin contre toute dépense inutile déjà faite ou à faire arbitrairement.

En résumé, la chose la plus dangereuse, ce n'est pas la guerre, qui nous laisse des chances d'indépendance et de liberté, mais les bastilles, qui ne nous laisseraient aucune chance ni de liberté ni d'indépendance. — Et l'homme 1^ plus dangereux, ce n'est ni M. Guizot, ni le maréchal Soult, ni M. Molé, etc. , qui sont bien connus, mais M. Thiers, en qui beaucoup de personnes s'obstinent à voir un patriote, même un révolutionnaire.

En terminant , nous ne cesserons de répéter : Prudence, union! La patrie ne peut-être sauvée que par le concours et le dévouement de tous ses enfants : au milieu des dangers qui la menacent, le plus grande de tous serait la précipitation et l'imprudence. Patience 1 et bientôt l'opinion -pu blique sera toute puissante et souveraine!

Cabet.

Pari». — Imp. do C. Bajat, *uc Montmartre, 131.

SUR LA CRISE ACTUELLE

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