‹ Comment l'ancienne Germanie est entrée dans la société civilisée de l'Europe occidentale et lui a servi de barrière contre les invasions du Nord mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques par m. MignetChapitre 1 sur 31 · Comment l'ancienne Germanie est entrée dans la société civilisée de l'Europe occidentale et lui a servi de barrière contre les invasions du Nord mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques par m. Mignet · texte numérisé non relu

Comment l'ancienne Germanie est entrée dans la société civilisée de l'Europe occidentale et lui a servi de barrière contre les invasions du Nord mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques par m. Mignet

Jk me propose île montrer, dans ce mémoire, à quelle épuque, comment et par qui l'ancienne Germanie a été incorporée dans la soeiété civilisée di' l'Occident, [/entrée de la race allemande dans le cercle agrandi des sociétés régulières et la réunion de son territoire à la partie du continent européen déjà soumise à une organisation commune et à la même loi morale, est nn événement de la plus haute importance. Cet événement du premier ordre, sans

changer encore la proportion des masses géographiques entre le monde civilisé et le monde barbare , a changé la proportion de leurs forces. Il a fermé la principale route par laquelle les tribus nomades de l'Europe septentrionale et des plateaux de l'Asie s'avançaient, de temps immémorial, jusque sur les borda lie l'Océan et île la Méditerranée, en culbutant tout ce qu'elles rencontraient sur leur passage. Il a préparé et hâté l'heureuse transformation des peuples et des pays placés plus au nord, et qui à leur tour ont étendu le cercle de l'univers policé. Ainsi l'avènement de toute une race nombreuse, forte, intelligente, à un état social perfectionné que sa position la rendait capable d'accepter, mais non de produire; la formation d'une digue centrale propre à arrêter ce torrent de peuples qui, d'intervalle en intervalle, inondait les euiitrces de l'ouest et du sud ; enfin l'unité européenne qui en a été assez promptement la suite: tels sont les graves résultats qui m'ont décidé à traiter ce sujet et à appeler sur lui l'attention de l'Académie.

Civiliser le centre et le nord de l'Europe était une entreprise fort difticile. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer quelle est la configuration géographique de cette partie de l'ancien continent. L'oeil y découvre tout d'abord ce que l'histoire y confirme ensuite, et l'esprit pourrait presque en retracer les longues destinées sans l'aide des événements. Le territoire européen, si favorablement découpé pour conserver, entretenir, étendre la civilisation, était peu propre à eu faciliter les commencements. Je n'eiaminerai pas derrière quels abris, sous quelles conditions alimentaires les peuples se fixent sur le sol , peuvent s'y défendre , savent s'y nourrir, et deviennent aptes à cultiver leur intelligence, à étudier la nature, à inventer les arts, à développer la société humaine.

Di-gilnM t>/

Je dirai seulement que la réunion de toutes les circonstances extérieures nécessaires au grand et difficile passage de la vie errante à l;i vie stable, de la barbarie à la civilisation, est assez rare pour (pie des peuples appartenant à la race indo-européenne, la mieux douée de toutes les races, soient demeurés, faute d'avoir rencontré ces circonstances, sans culture sociale depuis les temps les plus reculés jusqu'à peu de dislance de notre époque. Ces peuples ont montré plus tard qu'ils possédaient des facultés natives supérieures à celles des nations orientales qui les ont devances dans la carrière des progrès sociaux. Leur race a fait par l'intelligence et pour la civilisation tout ce qui s'est opéré de plu* grand et de plus heureux dans le monde, et aujourd'hui , souveraine des autres races, elle domine sur presque imite l'étendue du globe dont elle a rbangé la face. Mais son génie, pendant une longue série de siècles, est resté enveloppé en lui-même, jusqu'à ce qu'il ail trouvé les conditions extérieures qui devaient en provoquer la brillante apparition et le magnifique déploiement. En ceci , les races humaines dépendent moins de leur organisation naturelle que de leur position géographique.

La vieille et primitive Kiu-opu possédait-ellt; quelques-unes de ces positions physiques qui, servant d'abris aux hommes, leur permettent de se développer à leur aise, et de sortir de leur stérilité en cessant leurs courses? Non. Couverte, sur presque toute sa surface, de forets ou de marécages, n'ayant guère que des steppes stériles , des montagnes froides, des plaines rouvertes par des bois immenses on par des eaux mal dirigées, manquant eu général d'arbres à fruits et de plantes alimentaires , elle n'offrait en outre aucun

madesqui parcouraient librement sa vaste étendue. Celait là l'obstacle fondamental que devait rencontrer tonte population disposée à s'asseoir sur le sol et à se civiliser dans le

En effet, annexe de l'Asie à laquelle la chaîne de l'Oural la lie dans une longueur d'environ quatre cents lieues, et qui plus bas a de grandes ouvertures sur elle du côté de la mer Caspienne et par les portes du Caucase, l'Europe était exposée à l'invasion de ses intarissables tribus errantes. Comme la masse de l'Asie est à peu près quatre fois et demie plus forte que la masse de l'Europe , celle-ci devait opposer dans le principe, et même pendant longtemps, une làiliie résistance à l'action envahissante de l'autre. Ce n'est pas tout: l'Europe recevait la population nomade de l'Asie sur sa partie la plus découverte et la plus compacte, laquelle forme une vaste plaine, qui depuis les versants de l'Oural, les hords de la mer Caspienne et de la mer Noire , s'étend au nord jusqu'à la mer Glaciale, à l'ouest jusqu'aux côtes de l'océan Germanique, et ne s'arrête au sud qu'à la chaîne des montagnes Hei'cinio-Carpathicnncs. Celte dernière chaîne qui se termine aux deux grandes extrémités de la plaine de l'Europe, ne ferme même pas le chemin qui conduit par le nord dans la vallée du Rhin, ni celui qui conduit par l'est dans la vallée du Danube.

f I y a dès lors un terrain de la plus spacieuse étendue qui ne présente que de faibles élévations , qui n'est coupé que par des cours d'eau hors d'état de servir de barrières, puisqu'ils sont gelés pendant l'hiver, clou les populations n'étant ni retenues ni défendues par rien, devaient rester longtemps

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DANS I,A SOCIÉ'I -l! (UVJI.1SKK II]-: l.KUBOPE OCCIDENTAL!!. 5

incapables de se plaire et de se fixer. Ce terrain, qu'on peut prolonger jusqu'à lu ligne du Rhin et du Danube, insuffisamment protégée par la chaîne Hercinio-Carpathieime, forme une masse solide à peu près trois fois et demie plus considérable que le reste du continent européen. Ainsi l'Asie pesait d'une partie de sa masse nomade sur l'Europe , qui à son tour pesait de la partie la plus considérable de la sienne sur ses propres extrémités.

Comment celles-ci pouvaient-elles supporter un si grand poids et ne pas succomber sous lui? Plus petites, mieux découpées que le reste de l'Europe, elles s'avançaient presque partout eu presqu'îles dans la mer. Elles étaient placées sous un climat plus favorable, et elles devaient jouir facilement des productions des autres pays, lorsqu'elles y siraient apportées et qu'il serait permis de les y cultiver. De plus, elles se trouvaient un peu mieux abritées par d'énormes masses de montagnes qui s'élevaient sur leurs derrières, comme des fortifications naturelles. Lu presqu'île de la Grèce était protégée par la chaîne des Balkans, la presqu'île d'Italie par la ceinture des Alpes, la presqu'île d'Espagne par la muraille des Pyrénées. Iji Gaule, quoique très-faiblement couverte par le Itbin, participait à l'avantage de leur forme detachéequi les rendait plus aptes à enfermer un peuple, à composer un Etat, et plus faciles à défendre et à garder.

Cependant, malgré la force de la position, et la faveur da climat, cette partie de l'Europe ne pouvait pas entrer toute seule dans les voies de la civilisation. Ce qui l'en empêchait, c'était la population barbare qui, placée par couches presque concentriques depuis la muraille de la Chine jusqu'aux Alpes, la pressait irrésistiblement. Elle

6 SIJJI 1,'lNTRODUCTlON OU I.'aUCIENNR GKHJlt NIE

avait à supporter le choc de la masse européenne, qui subissait elle-même celui de In niasse asiatique.

Comme i! n'y avait pas de proportion entre la force d'impulsion et les moyens de résistance , les peuples qui étaient poussés vers tes conlius maritimes de l'Europe, y étaient sans cesse culbutés. Quelque supérieure que fût leur nature, elle devait être longtemps paralysée par leur position.

11 ne faut donc pas s'étonner si la stabilité des peuples a été récente sur le sol européen , si les invasions s'y sont renouvelées fréquemment et prolongées tard , si la péninsule grecque n'a été appelée i la civilisation qu'un petit nombre de siècles avant notre ère, si la péninsule italique y est parvenue postérieurement, si celle d'Espagne l'y a suivie d'assez loin, si lu (ianle n'y a participé que vers notre ère, si l'Allemagne était encore dans l'état de barbarie il y a à peine mille ans, et si le reste du continent n'en est sorti qu'après elle. Ces divers pays et l'admirable race qui les occupait seraient restés longtemps dans cet état, s'ils n'avaient p;is trouvé de l'aide pour s'en dégager.

Cette heureuse assistance leur vint des nations plus cultivées de l'Orient, qui communiquèrent leur civilisation aux peuplades européennes platées sur les bords de la Méditerranée, et leur apprirent à résister peu à peu à la barbarie environnante, eu opposant au clioe de celle-ci nue organisation plus forte, en triomphant du nombre par l'intelligence, en suppléant à l'imperfection des lieux par les défenses de l'art. La Grèce, qui était dans le voisinage des pays orientaux et qui se trouvait dès lors la mieux située

nication. Depuis, celle-ci fut transmise de proche eu proche,

sur le continent européen , en s'y étendant sans cesse , quoique d'une manière intermittente. Cette intermittence fut due ii l'action réciproque et nu triomphe alternatif des deux niasses civilisée et barbare , dont la première fit toujours des progrès, même après ses déliâtes, et dont la seconde continua ses pertes, même après ses victoires.

C'est l'un des plus décisifs de ces progrès qui doit être l'objet du travail que je soumets à l'Académie.

On sait que les Romains avaient porté les frontières de leur empire, et dès lors les avant-postes du la civilisation antique, jusqu'aux bords du itliin et du Danube. Ils s'étaient arrêtés là, quoiqu'ils y fussent parvenus à peu près cinq cents ans avant la chute de leur puissance. Ils avaient bien essayé de pénétrer dans la masse compacte de l'Europe qui s'étendait au nord de ees deux grands fleuves, mais ils n'avaient su comment l'entamer. Elle ne leur avait pas offert des pays aussi bien coupés que l'étaient l'Italie, l'Espagne, la Gaule, l'illyrie, la Pannonie , dont ils avaient pu rendre les abords plus difficiles en ajoutant à leurs défenses naturelles les fortifications de l'art, et en les flanquant de leurs tippïda et de leurs castra. Quels points d'appui pouvaient-ils y trouver? Où pouvaient-ils adosser leurs légions sur ce territoire mal limité et qui ne finissait nulle part? Où devaient-ils arrêter leurs frontières? Comment parviendraient-ils à y subjuguer des populations belliqueuses dont la plupart, encore errantes , s'enfonçaient dans les profondeurs de leurs forêts et disparaissaient dans le vaste espace toujours ouvert devant elles, à moins qu'elles n'en sortissent pour surprendre les légions, comme elles le firent en égorgeant celles de Varus? Les Romains avaient à

craindre uy être vaincus s'ils y entreprenaient des expéditions, et d'y être débordés s'ils y fondaient des établissements. Ils comprirent que s'étendre de cette façon c'était s'affaiblir.

Aussi, pendant la durée de l'empire, se bornèrent-ils à y faire des pointes, beaucoup jilus pour contenir les populations indomptables qui les harcelaient sans cesse, que pour en occuper le territoire. Le seul essai d'établissement qu'ils firent, au delà du Rhin et du Danube, fut la transformation de la Dacie en province romaine par Trajan. Adrien, en abandonnant les conquêtes de ce dernier empereur, garda toutefois la Dacic qui, appuyée au Dniester, aux monts Crapacks, à laTheisse, semblait plus susceptible d'être défendue. A part cette province, les Romains n'essayèrent pas d'en soumettre d'autre à leurs armes et à leur civilisation dans la partie septentrionale du continent qui était difficile à pénétrer a cause de sa masse, impossible à garder à cause de sa forme, dangereuse à envahir à cause de l'esprit belliqueux et de l'état à peu près nomade de sa population.

Mais le moment ou l'on s'arrête n'est pas éloigné de celui où l'on recule. Ce moment arriva pour les Romains, quoiqu'un peu plus tard que pour tout le monde. Leur grand empire s'affaiblit. En Occident, où il était le plus menacé, il succomba sous l'invasion des barbares qu'il n'avait pas pu soumettre , et sous le poids de l'énorme masse nomade qu'il n'avait pas pu réduire. En finissant que laissa-t-il au monde?- Il laissa: lechristianisme connue croyance religieuse; la charité et le dévouement comme règle morale; la monogamie comme constitution domestique; le système municipal et l'organisation delà sodéiéfcrléstastiqiie comme constitution publique; et enlin comme ressources intellectuelles, les idées déco u-

vertes et les arts pratiqués pendant dix siècles de progrès

avaient été l'élément générateur de la société antique , et qui devaient être l'élément civilisateur de la société moderne.

Les tribus barbares qui se répandirent sur le territoire de l'empire romain , qui se le distribuèrent , et y fondèrent de nouveaux États, s'approprièrent sa civilisation. En cela elles obéirent instinctivement à la loi qui veut que lorsquedeux peuples sont en contact et se mêlent ensemble, chacun d'eux emprunte à l'autre ce qui lui manque. Elles communiquèrent . dès lors au monde ancien épuisé la force qu'il n'avait plus, et reçurent de lui la civilisation qu'elles n'avaient pas encore.

Mais les nations germaniques ne vinrent pas seulement puiser la civilisation à sa source. Ce furent des bommes de cette race qui, reprenant l'œuvre où l'avaient laissée les Romains, étendirent au delà du Rhin et du Danube les limites de l'univers policé. Quels furent ces hommes? Sous quelle forme portèrent-ils la civilisation dans le cœur même de la Germanie? A l'aide de quels moyens réussirent-ils? C'est ce que je vais exposer.

I* christianisme était la forme nouvelle sons laquelle la civilisation devait se communiquer alors. Il était le seul lien qui unît encore le monde occidental, le seul principe qui l'animât, la seule force qui le mît en action. C'est par lui que, après avoir transformé les barbares ses vainqueurs , le vieux monde pouvait transformer les pays qui étaient le siège même de la barbarie. Le centre de cette nouvelle propagande civilisatrice était toujours Rome; son chef n'était plus le sénat ou l'empereur, mais le pape, et au lieu de soldats elle employa

lorsque l'Église se fut fortement constituée, lorsqu'elle eut fondé tous les tlngmrs principaux du christianisme , lorsqu'elle fut sortie îles longues querelles qui l'avaient agitée pendant la difficile organisation de sa croyance et de son sacerdoce, lorsqu'elle se fut répandue sur toute la surface de l'univers romain , elle songea sérieusement aux conquêtes extérieures et elle mît toute son ardeur dans l'exécution de cette nouvelle entreprise. S'étendre était dans sa nature. Elle avait un principe intérieur d'ambition, celui de la conquête des âmes et de la possession des intelligences , qui devait la conduire plus loin que n'était allée Rome militaire poussée par le désir de subjuguer des penplrs et d'envahir des territoires. Elle avait à son service des soldats pacifiques toujours prêts à se hasarder dans les pays lointains , à porter au milieu des barbares leur généreuse croyance et les usages du monde civilisé , à y affronter et à y recevoir la mort.

Ce mouvement de conquête commença par les îles britanniques. Il est même nécessaire à mon sujet que je fasse connaître sommairement la conversion de l'Irlande et de l'Angleterre. L'époque où s'opéra cette double conversion , et l'ardeur entreprenante qu'elle communiqua aux populations gaélique et saxonne des deux îles, serviront à expliquer les missions continentales des moines irlandais qui eolonisêren tchrétiennemenlletiorddelaGaule, et reprirent la ligneduRbiu perdue pour laeivilîsation occidentale, à la suite des invasions barbares, et celles des moines anglo-saxons qui introduisirent et consolidèrent le christianisme dans l'ancienne Germanie.

La plus petite des deux iles britanniques et la plus éloignée du continent vers l'ouest, était restée inaccessible aux armes romaines et au christianisme. Habitée par une race gauloise, clic se trouvait encore divisée en nue infinité de peuplades

vivant sous le régime des clans et commandées par de petits

les PictCS et les Seuls i|ni élaiciit de même sang qu'eux , qui parlaient la même langue, et qui s'étaient maintenus indépendants dans !e nord de l'île voisine, au delà du mur d'Antonin. Ils visitaient aussi la côte de ('Armorique, demeurée plus celtique que le reste du continent. Vers la lin du IV siècle, quelqiies-uns d'entre eux, poussés par la curiosité et le goût des voyages , allèrent jusqu'à Home. Les papes, qui ne laissaient échapper aucune occasion de propager le christianisme, se servirent de ces voyageurs étrangers, qui se nommaient Kieran , Ailba , Declan , Ibar, pour annoncer la religion chrétienne à l'Irlande. Ceux-ci retournèrent dans leur pays , où ils préparèrent par leurs prédications les voies au Pieté Suceath , qui devint le véritable apôtre de l'Ile.

Suecath, né chez les Pietés vers 3?4 , avait été pris sur mer à l'âge de seize ans , par des pirates bretons, pendant qu'il se rendait en Armorique. Vendu dans le nord de l'Irlande à un petit chef du pays Dalaradia (faisant aujourd'hui partie des comtés d'An tri m et de Down ), nommé Milcho-Mac-Haauaii , il avait été chargé par son maître de la garde de ses trniipranx de porcs. Après six ans d'esclavage, il était devenu libre et avait passé en Armorique. Il s'était rendu dans le Majus-Monasteriuni ( Maruioutier ), fondé près de Tours par le Dalmate Saint-Martin, et l'avait habité jusqu'à la mort de ce dernier. A cette époque, il était allé successivement à Auxcrre, auprès de saint Germain qui l'avait sacré prêtre, à Lérins qui était la Thébaïde du midi de la (ïaule, et où il avait demeuré quelque temps; enfin , à Rome, où il était devenu elei c ré^uliiT de l'église de Saint-Jean

Je Latran. Le pape Célestin , qui avait fait partir en ij3i le Breton Palladius pour l'Irlande, afin d'y continuer l'œuvre des premiers missionnaires, ayant appris qu'un chef de peuplade, nommé Natlii, fils deGarchon , l'avait forcé de quitter l'île, et qu'il était allé chez les Pietés, où il était mort, y envoya l'année suivante Succath , auquel il donna le nom latin de PaCricius, lui assignant ainsi la paternité spirituelle de l'île.

Succatli, connu du monde chrétien sous le nom de saint Patrick, quitta Home, d'où partait l'impulsion pour les nouvelles conquêtes et où devaient être fixées les règles propres à les opérer et à les affermir, avec vingt compagnons. Il arriva à l'âge de soixante ans dans cette Irlande, où il avait

verlit presque eu entier. Il sacra un certain nombre d'évëques et une grande quantité de prêtres. Après un nouveau voyage à Rome, où le pape le reçut avec les plus grandes démonstrations de joie, il revint en Irlande et se retira dans les monastères de Saballum (Saul) et d'Armagli, dont il avait été le fondateur. Ce fut par Patrick et par son successeur Finian, qui avait éiinli'ini'iit appris à Tours les lettres latines et le christianisme , que les idées et lu langue du monde civilisé pénétrèrent en Irlande, et de là dans les montagnes septentrionales de l'Ecosse. I-etirs disciples changèrent l'état de ees deux pays, qui entrèrent dès lors en relation avec les Occidentaux. L'Irlande se couvrit d'établissements céiiobitiques , dont les deux principaux furent celui deBanchor, ou de Itinghor, dans l'Ultonie, qui contenait de Jeun à trois mille moines (i), et celui de Colm-Kil, dans l'île

(l| lu monaittviii liant-or laulu! Ii-rtiir Cuisse rrtirne riun in ie|i[eni |>imiones essci cura ptizpomil tikj rtdoribui

DANS LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE DE L-'eUROPE OCCIDENTALE. ]3

d'iona, l'une des Hébrides, qui lia l'Ecosse à l'Irlande. Celle-ci fut appelée Vile des Saints , et ses missionnaires se placèrent les premiers à la tète des conversions continentales (i).

Mais l'impulsion décisive donnée à la conquête chrétienne le fut par le pape Grégoire 1 er , qui en devint le principal régulateur. H était (ils du sénateur Gordien , descendait de la riche et puissante famille Anida (2), et

rium diyîsum.nulla borom porlio minus quam Irecenlos boulines baberrt qui onines de labore uinnuuni suarum vivere sokbani. Hbdab Ecciet. hiu. Anglor,, lib. a, ap. 1. — El hoc monailerio inulta millia monaclinrum prodieruni, mulla qnoque alia munajleria in Hibernia el in aliis Europa? provinciis orta sunl. Butghah, Origines stvt aiitiquitittei ece/eiias-

Hakr, 1727, u III, p. 36.

de^'Irland^ Saneti Patricii epiitnpi vila, tibri duo, apud opéra Bbdae

an. |583.— Uoi.LATiDnj, t II, 17 mors. — T/,e warks of sir James W ABU coacerniag Ireland ; translated inln cng-'i-tA by- H uiler IIaikis, esq. — Dublin , Tju'^; 2 vol. in-ful. , t. I, p r 5 ei seq.

(a) Saucius Gregoriuj magnat, Ecclcsisc doctor, Gordiani «enatoris et

cinrum familia; ruunachus, sancue roman» eccleiiaj archidiaconus el apo-

Fila S. Greg. mag. nacture Jouams DIACOHO apud S. Gseg. opéra, t. IV, ïii-fol., Parisiij, 1704 — el CiAcon*n Filai et Geilu lummorum ponlifietmi usqaead Clemcatem FUI. Boni», ifioïj in-Iul. in Fil. S. Gregorii mag.

Qu.mcunquBnqairi»

Hacde ilirpe virum : cerlum est de conjule niici. l'er fasecs numeranltir avi. CtAtiDIS*.

curieux d'étudier en lui les effets du christianisme sur celte vigoureuse race romaine qui adoucissait ses sentiments sans perdre sa grandeur, qui conservait les maximes de la ville éternelle et en appliquait les vieux desseins à l'invasion spirituelle du monde. I,a mort de son père avait mis Grégoire en possession d'une immense fortune. Épris de la vie monastique qui passait alors pour la vie parfaite et qui venait d etre appropriée aux besoins et au climat de l'Europe par la règle de Saint-Benoit, il avait fondé et doté

dans son palais de Rome sur le mont Aven tin. Déposant la toge et quittant la prédire, il s'était revêtu de l'habit des moines et eu avait embrassé la vie. La première pensée de la grande entreprise qu'il exécuta plus tard lui vint un jour que, passant sur le forum, il y vit min en vente des enfants étrangers qui le frappèrent par la blancheur de leurs corps, la beauté de leur visage et la couleur claire de leurs cheveux. Il demanda au marchand d'esclaves d'où ils étaient. Celui-ci lui répondit de l'île de Bretagne, a Ces insulaires sont-ils chrétiens? ajouta Grégoire. — Ils sont encore païens, répliqua le marchand.— O douleur! s'écria Grégoire, de si beaux fronts contiennent une intelligence encore privée delà grâce intérieure de Dieu !» Et il demanda à quelle nation ils appartenaient. ï,c marchand lui ayant répondu que c'étaient des slngli, Grégoire, dans son admiration , s' arrêtant et jouant sur lu mot dont la prononciation latine se confondait presque avec celle d'angeli, dit : « Ils sont bien nommés, car ils ont des visages

angcliques, et tels doivent être dans les deux les frères des

Dès ce moment, il eut le projet de se consacrer lui-même à la conversion de ces insulaires et au développement de ces intelligences dont il regrettait l'état inculte. Il en obtint l'autorisation du pape Benoit. Mais son départ souleva le peuple de Borne qui , dans ces temps d'invasions, de détresse et de péril, ne trouvait de défense que dans la vertu de ses évêques , et avait déjà fixé sur lui ses veux et ses espérances comme sur un soutien futur. Le pape Benoit fut obligé de le rappeler, le fit diacre et peu après l'envoya à Constant! no pie pour y représenter l'Église romaine , en qualité d'apocrisiaire . A son retour de Constantinople, Grégoire se retira dans son monastère, dont il devint abbé, et il y goûta toutes les douceurs de la contemplation. Hais à la mort de Pélage, il fut élu pape par le choix unanime du clergé, du sénat et du peuple romain , malgré sa résistance et sa fuite. Porté sur le siège pontifical, il en éprouva une tristesse touchante.— o J'ai perdu , disait-il , les joies profondes de ma Solitude, el a dans cette chute intérieure que l'on prend pour une élevait tion extérieure, je ne vois plus qu'un long exil loin de mon a Créateur ; car je m'efforçais rliaque jour de sortir de ce « monde et de cette chair, et de contempler incorporel lement a les joies d'en haut.... J'ai aime la beauté de la vie contem- « plative, dont le repos n'enfante point, mais donne l'intni- • tion. J'ai voulu in'asseoir avec Marie au* pieds du Seigneur

(r) nia S. Grtgarii rnagni, lib. i , J 31, I. IV, p. 3a et 3o.

tG SUH LINTHODUCTIUX Il F, 1,'aNCIGHKB GEBMANIE

« et recueillir le3 paroles de ses lèvres, et voici que je suis n entraîné avec Marthe dans les soins extérieurs (i). •

Malgré ses penchants et ses regrets , Grégoire se livra à ces soins extérieurs avec l'assiduité et la constance qu'exigeaient de lui les besoins de l'Eglise occidentale qui , en retour, le nomma à la fois saint et grand. Quoique la papauté fût encore dans la dépendante des empereurs grecs dont les exarques occupaient toujours Haveune et gouvernaient l'Italie inférieure, il augmenta sa prépondérance en Occident et prépara l'émancipation qu'elle acquit unsièele et demi plus tard. Mais ce qui caractérisa surtout son pontificat fut l'esprit de conquête chrétienne qu'il communiqua à la papauté, au service de laquelle il mit l'armée des moines occidentaux pour cette importante destination.

La conversion de l'île de Bretagne qu'il n'avait pas pu opérer lui-même, il la fit exécuter alors par Augustin, prieur de son monastère du Mo ut- Aven tin. Il l'envoya avec quarante compagnons, à travers la Gaule, dans ce pays lointain et barbare. Il n'entre pas dans mon dessein de raconter les hésitations et l'effroi qu'éprouvèrent les moines romains dès qu'ils eurent mis le pied sur la terre des Gaules, en songeant aux périls qui les attendaient chez un peuple éloigné, inconnu, dont ils ne parlaient pas la langue; la permission qu'ils demandèrent à Grégoire de retourner à Rome; l'ordre qu'il leur donna de poursuivre leur route et leur entreprise; l'accueil qu'ils reçurent des rois francs auxquels Grégoire les avait recommandés par ses lettres, et qui facilitèrent leur passage dans l'île de Bretagne et leur adjoignirent des inter-

(i) II.., lib. I, Epitt. S, t. Il, p. 490, 4 9 r. - An. Sgo.

DANS LA SOCIÉTÉ CIVILISEE J>E L EUROPE OCC [ Il ENTA LE . IJ

prêtes pour communiquer avec les Anglo-Saxons; l'appui qu'ils trouvèrent auprès du roi cîc Kent, sur le territoire duquel ils débarquèrent et dont la femme , fille du roi mérovingien Charibert et chrétienne, les aida puissamment auprès de son mari; l'effet que produisirent sur les sauvages Anglo-Saxons le zèle qui animait ces étrangers pour eux et qui les avait fait venir de si loin; la supériorité de leur intelligence, l'austérité de leurs mœurs, la beauté de leurs chants, la pompe de leurs cérémonies ; en un mot, les moyens qu'ils employèrent, le succès qu'ils obtinrent dans leur mission et les auxiliaires qui leur furent envoyés de Rome (i). Mais ce que je ne saurais passer sous silence, parce que les détails que je vais exposer à cet égard rentrent dans mon sujet et font connaître les mesures qu'adopta la nouvelle Rome pour régler et affermir ses conquêtes chrétiennes, c'est le pian que Grégoire traça à Augustin et qui fut suivi plus tard, sauf quelques modifications locales, par les successeurs de Grégoire sur le trône pontifical, et par ceux d'Augustin dans les mission* i-lij ît i nu [i [ ;l! l-s.

Grégoire, après avoir envoyé à Augustin le piillium, qui déléguait l'autorité romaine, élevait au rang d'archevêque métropolitain et donnait le droit d'instituer des évèques, lui ordonna d'en créer autant que l'exigeraient les besoins des peuples convertis (a). Il prescrivit que le territoire anglo-saxon,

(,) Opcm Iîsd.b, t. III. £rr/™ ff .«™ r,is,„n,r g CU ,U Ang/n, a m, lil,. 1 et II. — S. Grtg. nutg. vit*, lib. II, % 3a >d S 4». Ghsobh Opea, t, IV,

(.moi Opcrn, 1. II.

(a) IL. r. Il, lib. XI. Epijt. Ai.gusimo, epiicopo Angiorum.

lH SUH l.'lNTBOlHICTION 111! L ANCIEN NE GERMANIE

à mesure qu'il serait gagné au christianisme, fût distribué en diocèses, selon la méthode romaine, alin d'y introduire les circonscriptions occidentales.

Il ne pourvut pas seulement à l'organisation générale et future du territoire, mais à la constitution de la famille et au perfectionnement moral des Individus. Il s'étudia à substituer peu à peu la famille chrétienne à la famille germanique encore barbare, qui n'était pas fondée sur des ri'glcs aussi sages et aussi strictes. La pluralité des femmes n'y était pas absolument interdite et les mariages ne s'arrêtaient pas devant certains degrés de parenté, ce qui, d'un côté, mêlait de trop près le même sang , et , de l'autre , exposait les mœurs domestiques. Il s'attacha peu à peu aussi à changer l'homme barbare en lui donnant les idées plus avancées, en le pénétrant des sentiments plus épurés, en lui communiquant les usages plus polis de la société au progrès de laquelle avaient à la fois concouru l'esprit de la Grèce, la législation de Rome et la religion de la Palestine. Ainsi, diviser le territoire, former la famille, adoucir l'individu, tels furent les trois buts indiqués par Grégoire à la conversion.

Il les poursuivit avec la même prudence et la même mesure qu'il avait mises dans la conversion. Afin d'agir plus facilement sur les populations païennes et de les attirer où elles avaient l'habitude de venir, il avait recommandé de ne pas détruire leurs temples et de les transformer en églises après les avoir purifiés. Les Anglo-Saxons ayant coutume d'immoler des bœufs iliins leurs sacrifices, il ordonna que les jours de dédicace des églises, ou lorsqu'on y célébrerait les fêtes anniversaires des martyrs dont les reliques y étaient déposées, on élevât autour d'elles des tentes avec des brau-

DANS r.A SOCIKTl! CIVILISAI; l)K r. EUBOPB OCCIDENTALE. 1Ç)

ches d'arbre, pour s'y livrer à des festins religieux. Retrancher tout à la fois dans des âmes sauvages , disait-il , est impossible, et ce/ni qui %-ait atteindre le faîte doit s'élever par gradations et non par élans (i).

H en agit do même à l'égard des mariages. L'Église les interdisait jusqu'au septième degré de parenté. Il les permit momentanément, à partir du quatrième. Félix, évèque de Messine, lui ayant à ce sujet exprimé sa surprise, Grégoire lui répondit : <■ Ce que j'ai écrit à Augustin sur les degrés a de parenté, sache que je ne l'ai écrit que relativement et n non généralement, pour la seule nation des Angles qui ci vient à peine d'entrer dans la foi et que trop d'austérité « pourrait en éloigner. Toute la ville de Rome m'en est tén moin. Mon intention n'est pas qu'ils restent hors de la n règle sans être inquiétés et puissent s'unir avant le sep- (i tième degré, lorsqu'ils seront enracinés dans la foi. Mais o tant qu'ils sont néophytes, il faut leur apprendre d'abord n ce qui est illicite et les enseigner par la parole et l'exemple. « J'ai cédé sur ce point pour eux et non pour leur postérité, o de crainte d'arracher le bien qui n'a encore qu'une faible . racine (.). .

Augustin ayant adressé à Grégoire, qui suivait une politique sï habile, plusieurs questions sur des points de conduite à l'égard des Anglo-Saxons, reçut de lui des réponses remplies d'une sagesse bienveillante et ingénieuse. Il lui demanda

(1} S.Ghec. r> C m,lib.Xl, epist. jS, Kam du ris menu bus simul omnia aWiclere, impossiuilc cs 5 r: nun dubiuni est : ijuia U qui loCUm summum

eluvetur.

{a) II,., Iïl>. XIV, ep. ullîm.

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