‹ Comment l'Église romaine n'est plus l'Église catholiqueChapitre 6 sur 18 · QUI GARDE · texte numérisé non relu

QUI GARDE

La foi, comme tout dépôt, est donc un fait certain, une chose positive et concrète, réellement distincte de toute autre doctrine non révélée. Or un fait, une chose, se constatent, bon gré malgré et en dépit de toute espèce de raisonnement. Par conséquent, l'unique procédé qui doive être employé en matière de foi, est le procédé de constatation historique, et non le procédé de raisonnement. Quand le fait est constaté, on peut raisonner sur lui, s'efforcer d'en tirer des conséquences et d'en faire des applications; mais il faut avant tout leconstater historiquement : et tandis que ce fait appartient à l'histoire, ces élucidations et ces raisonnements auxquels il a donné lieu appartiennent au contraire à la philosophie ou aux sciences de raisonnement. De même, quand une

(1) L'infailimiité et U Concile sf^n^al,p. ^.

vérité de foi a été constatée comme faisant réellement partie du dépôt de la révélation, on peut raisonner sur elle, l'appliquer à d'autres matières et en tirer des conséquences; mais le premier devoir est de constater historiquement qu'elle est, de fait, contenue dans le dépôt de la révélation de Jésus- Christ: et tandis que cette vérité révélée est de l'ordre dogmatique^ les conséquences, les applications, les raisonnements, les éclaircissements, dont elle a été l'occasion, ne sont que de l'ordre théologique et scientifique. Donc, on le voit, rien de plus distinct que la foi et la théologie: c'est la confusion de ces deux choses qui a tant compromis TEg'lise d* Occident et qui fait encore toute la force actuelle du romanisme.

Bref, ce qu'on garde, ce qui est confié, ce qui est un dépôt, appartient directement et essentiellement à l'histoire, et n'a avec les sciences de raisonnement qu'un rapport indirect. Lors donc qu'on veut savoir si une vérité est de foi, il faut, non pas raisonner et discuter sur cette vérité, mais constater que, historiquement, elle fait partie du dépôt de la révélation du Christ. Par conséquent, lorsqu'on donne aux évêques le titre de juges de la foi, ce titre signifie qu'ils peuvent, avec beaucoup plus de compétence que les simples fidèles, discuter et juger les explications et les conséquences des vérités révélées par Jésus- Christ et gardées par l'Eglise entière ; il si-

gnifie encore qu'ils peuvent avoir une part principale, comme évêques, dans le travail de constatation historique des vérités de foi. Mais il ne signifie nullement qu'ils puissent, à eux seuls, d'après leur seul jugement et selon les seuls principes de leur philosophie, faire passer dans Tordre do la foi une vérité qui ne serait que de l'ordre théologique ou scientifique. Car ils ne peuvent pas faire qu'une vérité, même certaine, mais purement théologique, purement scientifique, ait été révélée par Dieu, si elle ne l'a pas été. S'ils le pouvaient, ce serait la foi qui relèverait d'eux, et non eux qui relèveraient de la foi; s'ils le pouvaient, la foi ne serait plus un dépôt confié à eux, mais un trésor leur appartenant, et, loin d'être des gardiens obligés, ils seraient des propriétaires indépendants.

Les ultramontains actuels enseignent que l'objet de la foi ne consiste pas seulement dans les vérités révélées, mais aussi dans les vérités qui leur sont inséparablement liées et qu'on en peut faire découler à l'aide d'un raisonnement. Or, il est évident que cette doctrine altère la notion du dépôt; qu'elle place sur le même rang le fond même du dépôt et les objets qui, par voie de raisonnement, sont censés d'égale valeur; qu'elle confond telle vérité concrète et parfaitement précise avec les explications que l'esprit peut donner de cette vérité ; et que, par ce procédé, les vérités purement humaines» ^ ^ ^Qrtç.<^

d'être liées par des raisonnements à des vérités révélées, peuvent être regardées comme étant des vérités réellement révélées : ce qui est une erreur historique et une flagrante violation du dépôt.

IL — Mais, dit-on, il y a eu dans les conciles œcuméniques des discussions et des raisonnements en matière de foi. Donc la foi comprend, outre les vérités révélées, les vérités que la raison démontre leur être inséparablement liées.

€ Il est certain, répond un savant historien, que dans les vrais conciles œcuméniques on a discuté. Mais quel était l'objet de la discussion ? Etait-ce la vérité révélée, ou ses déductions plus ou moins essentielles? Non, certainement. On n'a discuté que sur le sens des doctrines hérétiques. Par exemple, Arius enseigne une doctrine nouvelle, un système dans lequel la divinité de Jésus-Christ est présentée d'une certaine manière. A Nicée, on discute ce système, on en fait voir le véritable caractère, on démontre que, soit directement, soit indirectement, il attaque un dogme révélé , reçu et transmis dans toutes les Eglises. On décide en conséquence que le système d' Arius est hérétique, puisque de tout temps la divinité de Jésus-Christ a été crue dans toute l'Eglise. La discussion porte sur l'hérésie et non sur le dogme. La discussion est épiscopale; la vérité enseignée est catholique et en dehors de toute discussion. Les évêques attestent le dogme, d'accord

avec toutes les Eglises ; c'est ce témoignage de l'Eglise qui flétrit l'hérésie établie par la discussion (1). »

Mais, dit-on encore, la parole de Dieu est un germe, semen est "verbum Dei. Or, tout germe doit se développer. Donc, la parole de Dieu doit s'accroître et progresser. Saint Vincent de Lérins lui-même a reconnu cette nécessité du progrès dans la foi. D'ailleurs, n'est-ce pas là la théorie partout admise de la foi implicite et de la foi explicite, et du légitime passage de celle-là à celle-ci ? Les vérités révélées sont l'objet de la foi explicite; les vérités qui leur sont inséparablement liées ne sont crues tout d'abord que d'une foi implicite ; mais pourquoi ne seraientelles pas crues explicitement, dès que cette liaison avec les vérités révélées proprement dites serait démontrée ? N'est-ce pas là le légitime progrès dont parle saint Vincent de Lérins ?

Cette objection est aussi confuse que spécieuse ; mais il est facile de la réfuter par les distinctions suivantes :

Oui, il y a progrès, développement, évolution, et, comme dit saint Vincent de Lérins , amplification.

Mais quelle est la nature de ce progrès, de ce

(1) V Infaillibilité papale en présence de la Sainte^Ecriture , de IcLtradition catholique et de la raison, par M. Tabbé Guettée; Paris, 1870, p. 38-39.

développement, de cette évolution, de cette amplification ?

Est-ce un cJiangement^ une altération de la foi? Nullement. Par le changement une chose en devient une autre ; tandis qu'ici il s'agit d'une chose qui, tout en s'amplifîant et se perfectionnant, reste absolument la même (1). Saint Vincent de Lérins, pour expliquer cette amplification, emploie la comparaison de Tenfant qui devient homme : les membres de l'enfant sont petits, ceux de l'homme sont grands, néanmoins ce sont les mêmes membres, eadem ipsa sunt tamen (2) . L'enfant et l'homme sont absolument un seul et même homme, c'est la même nature et la même personne ; il n'y a que la dimension et la manière d'êlre qui soient modifiées : quamvis unius ejûsdemque hominis status hahitusque mutetm\ una tamen niUlominus eademque natui% una eademque persona sit. Ce progrès n'est donc pas une altération.

Est-ce une addition ? Pas davantage : car l'addition change le chiflFre et remplace l'unité par la multiplicité. L'homme n'a pas plus de membres que l'enfant ; de même que c'est la même personne, de

(1) s. Vincentius Lirin. Commonit.j c. 28 : « Ita tamen ut

vere profectus sitille fidei, non permutatio, Sed quidem ad profectum pertinet ut in semetipsam unaquseque res amplificetur; ad permutationem vero, ut aliquid ex alio in aliud iransver' iatur, »

(2)Ibid., c. 29.

même c'est le même nombre de membres. Et encore faut-il remarquer que tout ce qui constitue la maturité des membres de l'homme se trouve déjà en germe dans tous ceux de l'enfant ; en sorte qu'il n'y a absolument rien de nouveau dans l'homme, qui ne se trouve déjà à l'état latent dans l'enfant (1).

Donc, d'après saint Vincent de Lérins, le dépôt de la foi ne peut ni s altérer ni s'augmenter; le nombre des vérités qu'il contient est toujours le même. En tout lieu et en tout temps, c'est identiquement le même dépôt, c'est exactement le même nombre de vérités révélées. Le seul développement qu'il admette est analogue au passage de l'enfance à la maturité. C'est en cela, et en cela seulement, que consiste le passage de l'implicite à l'explicite. Même personne, même corps,, même nombre de membres; seulement ces membres sont devenus plus grands et plus forts. Pareillement, même foi, même dépôt, même nombre de vérités révélées; seulement ces vérités révélées sont devenues plus amples et plus fortes.

Qu'est-ce à dire, des vérités qui, tout en restant absolument les mêmes et pour le fond et pour le nom-

(1) « Quot parvulorum artus, tôt virorum; et si qua illa sunt quœ sévi maturioris setate pariuntur, jam in seminis ratione proserta sunt; ut nihil novum postea proferatur in senibus, quod non in pueris jam ante Jatitaverit, » lhiâ>.

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bre, deviennent plus amples et plus solides? C'est là ce qu'il faut comprendre, puisque c'est en cela que consiste tout le progrès de la foi.

Remarquons d'abord avec saint Vincent de Lérins que, dès le principe, dès le premier instant de leur révélation et de leur existence, ces vérités ont déjà en germe toute l'ampleur et toute la solidité qui se manifesteront plus tard en elles. Toute la difficulté est donc de comprendre comment se fait cette manifestation de l'ampleur et de la force des vérités révélées.

Les vérités révélées, n'étant point quelque chose de matériel, ne sauraient être comparées en tout point aux membres du corps. Ce sont des réalités spirituelles, qui n'existent que dans l'âme. Sans doute ces vérités ont été écrites dans la Sainte-Ecriture et dans les documents de la tradition apostolique. Mais tous ces écrits, quelque anciens qu'ils soient, sont postérieurs à la révélation de ces vérités, qui ont d'abord été parlées sans être écrites. Sorties de l'intelligence et du cœur de Jésus-Christ, elles ont été transmises directement dans l'intelligence et dans le cœur des fidèles. C'est l'âme des fidèles qui est leur vrai siège, c'est là que se trouve vraiment le dépôt sacré de la révélation du Christ. Et c'est en ce sens que ce dépôt est dit être dans l'Eglise, l'Eglise étant la société des fidèles.

L'ampleur et la force que prennent les vérités ré-

vélées ne peuvent donc être prises que dans les âmes des fidèles. C'est là, et là seulement, que s'opère le vrai progrès de la foi. Il ne s'agit pas d'une ou de plusieurs propositions à ajouter au catalogue écrit des vérités de foi, comme on le pense généralement dans l'église romaine ; il s'agit uniquement d'une lumière plus ample et plus forte dans les âmes des fidèles, lumière laissant les véiités de foi absolument les mêmes, ne les changeant ni ne les augmentant nullement, mais les rendant plus visibles. Le vrai progrès des vérités de foi n'est donc pas une augmentation du nombre des dogmes, mais seulement une amplification de la lumière qui les manifeste. La foi devient donc d'implicite explicite, d'enfantine virile, d'imparfaite parfaite, non pas lorsqu'on voit plus de vérités, mais lorsqu'on voit plus de lumière ; non pas lorsqu'on voit les vérités révélées plus nombreuses que par le passé, mais lorsqu'on les voit mieux éclairées et plus rayonnantes. Ce progrès, ainsi compris, n'est pas seulement subjectif, puisqu'il aflFecte les vérités révélées elles-mêmes. En ce sens, il est aussi objectif. Mais il n'est nullement matériel et ne change rien à la lettre des articles de foi, qui reste toujours la même, sans augmentation ni diminution. Telle est la doc- ' trine de saint Vincent de Lérins, lorsqu'il explique ainsi le progrès de la foi : « Crescat igitur oportet, et multum vehementerque prq^ciat tam singulomm

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