Paris, Jean Petit
base à l'édition des Psalmes de David dt Pierre Alexandre (cf. p. 344), dans laquelle ils cédèrent précisément leur place aux psaumes de Marot. Jusqu'à la publication du Psautier de Marot, ils étaient la plus littéraire des traductions de psaumes.
Or, il est aisé de mesurer la différence qui sépare les psaumes de Gringore de ceux de Marot. Il n'y a pas dans ceux-là de méthode de traduction à proprement parler, et le style en est d'une rare platitude. C'est l'œuvre d'un versificateur médiocre, qui peine sur une tâche ingrate. La traduction est généralement lâche. Elle n'a pas la précision d'une traduction littérale; elle n'a pas non plus l'aisance et l'abondance d'une paraphrase. Un exemple suffira pour en donner une idée. Voici comment les premiers versets du psaume XIX : Cœli enarrant gloriam Dei sont traduits par Gringore. Le texte latin qu'il a suivi est celui de la Vulgate : il a soin de le placer en marge de sa traduction :
Cœli enarrant Les cieulx narrans sont la gloire de Dieu,
gloriam Dei et ope- Le firmament ses œuvres nous annonce
ra manuum ejus Qui de ses mains sont faictes en tout lieu
annunciat firma- Saige est celuy qui de cœur se prononce. mentum. Dies diei
éructât verbum et Le jour au jour est sa grand sapience
nox nocti indicat Magnifestant, dont sommes informe:^.
scientiam. Nuyt à la nuyt demonstre la science Du créateur qui nous a tous forme^.
Nous soulignons les passages qui sont des additions au texte latin. On voit que ces additions sont ou amenées par la rime ou de pur remplissage. Parfois, cependant, il semble bien que ces additions ne sont point faites au hasard. Elles suivent l'interprétation orthodoxe et se rapprochent trop exactement du sens allégorique que la tradition dégageait de chaque psaume pour être une invention du traducteur en quête d'une rime ou d'un hémistiche. Gringore les a tirées sans nul doute des gloses qui accom-
3o COMMENT MAROT ENTREPRIT ET POURSUIVIT
pagnaient son édition de la Vulgate. Qu'on en juge par cette traduction d'autres versets du psaume XIX :
In sole posait ta- Dieu a posé et mis son tabernacle
bernaculum suum Au cler soleil et comme ung noble espoux
et ipse tanquam Est sorti du virginal habitacle
sponsus procedens Pour se monstrer gracieux prince et doulx. de thalamo suo,
exultavit ut gi- Comme un géant, champion vertueulx,
gas ad currendam A prins chemin par un ardent courage
viam ; a summo En descendant des haulx cieulx sumptiieulx
celo egressio ejus. Pour nous sauver et garder de dommaige. Et occursus ejus
usque ad summum Du hault en bas d'une amour souveraine
ejus nec est qui se Ha descendu monstrant sa charité
abscondat a calore A tous humains puis en gloire haultaine
ejus. Est remonté par vraye humilité.
N'est-il pas évident que le texte de David est considéré par le traducteur, ou plutôt par la glose qu'il avait sous les yeux, comme une préfiguration ou prédiction de la venue du Christ sur terre? L'incarnation dans un « virginal habitacle », la rédemption, l'ascension de Jésus-Christ, voilà ce que la traduction dégage d'une description de la course du soleil échauffant toute la terre. Gringore fait donc entrer dans sa traduction les gloses du Psautier au même titre que le texte. C'est ce qu'il appelle dans sa préface mettre en évidence le « sens spirituel ».
Quant à sa versification, elle est uniforme pour tous les psaumes. Gringore n'est nullement curieux de formes rythmiques variées : toutes ses traductions de psaumes sont en quatrains de vers décasyllabiques à rimes croisées'. Il ne s'est même pas imposé la règle de la fixité des rimes masculines et féminines; telle strophe commence sur une rime masculine, telle autre sur une rime féminine; ce qui devait rendre le chant d'un psaume bien difficile, sinon impossible, la voix portant à la rime tantôt
I. A l'exception du 3* psaume pénitentiel où toutes les rimes sont féminines. Remarque faite par M. Martinon, cf. Les strophes, addenda et corrigenda à la p. 8.
LA TRADUCTION DES PSAUMES DE DAVID. 3l
sur une syllabe tonique, tantôt sur une tonique suivie d'une muette, laquelle ne saurait rester muette dans le chant.
C'est dans un tout autre esprit que Marot a traduit les Psaumes. On est frappé d'abord de la variété des formes rythmiques que nous offre son œuvre. Il n'y a pas moins de quarante et une combinaisons rythmiques différentes dans les cinquante psaumes de l'édition définitive. Toutes ces combinaisons sont d'ailleurs de véritables strophes ou couples de strophes isométriques. Elles sont, suivant une expression de Ronsard, « mesurées à la lyre », c'est-à-dire que les rimes masculines et féminines se trouvant toujours aux mêmes places, les strophes peuvent être chantées tantôt toutes sur le même air, tantôt les strophes impaires sur un air et les strophes paires sur un autre. Nous avons vu, p. 345, que la première édition authentique comportait quelques indications pour le chant. Manifestement, cette traduction du Psautier en rime /française a particulièrement intéressé l'artiste curieux de formes lyriques nouvelles qu'était Marot.
Il est vrai qu'à notre goût, le choix de ces strophes n'est pas toujours très heureux. Le rythme, bien souvent, n'est pas approprié au sentiment du psaume. Quel contresens, par exemple, que de mettre sur le rythme allègre et chantant, qu'illustrera Ronsard dans le Bel auhespin verdissant^ les lamentations de David « ayant la peste ou quelque autre ulcère en la cuisse » ?
Mes cicatrices puantes
Sont fluantes Du sang de corruption; Lasl par ma folle sottie
M'est sortie Toute ceste infection...
Car mes cuisses et mes aisnes
Sont jà pleines Du mal dont suis tourmenté Tellement qu'en ma chair toute
N'y a goutte D'apparence de santé.
(Psaume XXVIII, Domine ne in furore tuo arguas me.)
Mais il est juste de rappeler qu'au xvi^ siècle ce genre de contresens rythmique ne semble pas avoir choqué. Ronsard en commettra autant que Marot, et personne ne les reprochera ni à l'un ni à l'autre de ces poètes. On était alors sensible moins à la justesse qu'à la variété des rythmes d'un poète.
Dans sa traduction, Marot est beaucoup plus strict que Gringore. Tout d'abord, il a une méthode. Il s'efforce de rendre le sens du texte, au plus près de « la vérité hébraïque », c'est-à-dire dégagé de toute interpolation et interprétation allégorique ou mystique. Qu'on en juge par ces strophes du psaume XIX qui correspondent à celles que nous avons citées de Gringore. Nous mettons en regard non le texte de la Vulgate, qui n'est certainement pas celui que Marot a suivi, mais un texte latin emprunté à un psautier en cinq langues, hébraïque, latine, grecque, arabe et chaldaïque', dont le sens, différent de celui de la Vulgate, correspond mieux à la traduction de Marot :
Soli posuit tabernaculum Dieu en eulx a posé
in eis [finibus] et ipse proce- Palais bien composé
dens de thalamo suo, exul- Au soleil clair et munde
tavit ut fortis ad currendam Dont il sort ainsi beau
viam; a summo celo egressio Comme un espoux nouveau
ejus. Et occursus usque ad De son paré pourpris;
summum ejus, nec est qui se Semble un grand prince à veoir
abscondat a calore ejus. S'esgayant pour avoir
D'une course le prix.
D'un bout des cieulx il part, Et attainct l'autre part En un jour, tant est vite; Oultre plus, n'y a rien En ce val terrien Qui sa chaleur évite.
I. UOctaplus psalterium. Milan, i5i6, cité plus haut, p. 335.
Il n'est plus question ici ni de l'incarnation, ni de la rédemption, ni de l'ascension; Marot traduit littéralement le texte qui décrit la course triomphante du soleil.
Nous avons souligné, dans la traduction, une addition à l'original. Marot ne s'interdit pas de développer le sens du texte lorsque les besoins du rythme l'exigent, mais jamais ces additions explicatives n'introduisent d'éléments nouveaux, étrangers au texte, comme les interprétations allégoriques que Gringore tirait des gloses.
Il est fâcheux, toutefois, que ces additions soient parfois trop nombreuses et dénuées de toute valeur poétique. Voidi, par exemple, le début de ce même psaume XIX dont nous avons cité, p. 349, la traduction par Gringore :
Les cieux en chascun lieu La puissance de Dieu Racomptent aux humains; Ce grand entour espars Nonce de toutes pars L'ouvrage de ses mains.
Jour après jour coulant Du Seigneur va parlant Par longue expérience ; La nuict suyvant la nuict Nous presche et nous instruict De sa grand sapience.
Pour une addition explicative qui complète vraiment le sens du texte (Racomptent aux humains), combien d'épithètes plates et oiseuses (ce grand entour, de sa grand sapience), combien de compléments inutiles (de toutes pars, par longue expérience), bref, que de mots, que de phrases qui ne sont que « remplissage » !
Enfin, bien que le style de Marot soit beaucoup plus ferme et plus riche que la prose versifiée, si terne et si plate de Gringore, l'impression générale que nous laisse la poésie hébraïque à travers cette traduction est celle d'une grisaille. Les images les plus éclatantes dans le texte latin
perdent leur vivacité, se fondent dans une teinte générale d'oU rien ne se détache. A l'examen, en conférant la traduction avec le texte, on constate bien que Marot s'est efforcé de rendre la beauté de ces descriptions qu'il vante dans l'épître de dédicace, en détaillant chacun de leurs traits, en les soulignant d'épithètes d'excellence. Mais, malheureusement pour lui, il est trahi dans cette tentative par la facilité même de son style et par le caractère de sa langue. Il n'a pas accoutumé d'être concis, de ramasser l'idée en quelques mots, d'éliminer tout ce qui ne concourt pas à mettre en relief l'image. En outre, comme tous les poètes de son temps, et comme Ronsard lui-même, il ne distingue pas entre les mots du vocabulaire, selon leur degré de noblesse ou de trivialité. Il juxtapose des termes usuels et prosaïques et des termes rares et nobles. Il les emploie indifféremment les uns pour les autres, selon les besoins du rythme. Il en résulte que les passages qui, dans le texte latin, nous frappent par la puissance de l'expression réaliste, ne se distinguent pas dans sa traduction de tant d'autres où le vocabulaire trivial a été employé sans nul dessein de frapper l'imagination par un effet de style. Cette erreur est à peine moins choquante pour nous que celle dans laquelle tomberont les traducteurs du xvii« siècle, qui s'appliqueront à dissimuler, par un langage uniformément noble, les vigoureuses trivialités de la Bible'. Il
I. A titre d'exemple, voici ce que devient chez Racan le verset 7 du psaume VI, dans lequel David, atterré et contrit, exhale ses gémissements : « Laboravi in gemitu mec, lavabo per singulas noctes lectum meum : lacrymis meis stratum meum rigabo. » Après tant de regrets, de troubles et d'alarmes, Si d'un juste remors tu peux être touché Voy comme toute nuit je me baigne de larmes En pleurant mon péché.
Mes yeux esteints ont part à mes justes supplices Ainsi qu'ils ont eu part à mes sales désirs. Et mon lit autrefois le lieu de mes délices L'est de mes déplaisirs.
Cf. d'autres exemples de traduction élégante de certains versets du
reste que personne, au xvi^ siècle, ne pouvait s'aviser de cette absence de style à proprement parler. On fut sensible à la fidélité de la traduction', à la variété des rythmes, à la grandeur de l'œuvre entreprise et le Psautier fut un des titres de gloire du poète^.
psaume Cœli enanant... dans le Racan de mon collègue M. Louis Arnould (Paris, A. Colin, 1896), p. 386-387.
1. Elle ne fut guère contestée que par les écrivains catholiques intéressés à déprécier les Psaumes. Voir les critiques de Florimond de Rémond qui juge de toute l'œuvre d'après les contre-sens qu'il relève dans le premier psaume. Cf. Histoire de la naissance, progre^ et décadence de l'hérésie de ce siècle, 1. VIII, ch. xvi.
2. Cet article est le résumé de plusieurs leçons que j'ai eu l'honneur de faire à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, comme suppléant de M. Lefranc, en janvier et février 191 2.
Nogent-le-Rotrou, impr. Daupeley-Gouvf.rneur.
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