CHARLES VII
Brachet en fait un névropalhe, de par sa mère qui était atteinte d' « astrophobie « ou crainle, fort répandue, du tonnerre et d' « agoraphobie », parce qu'elle avait peur de passer sur un pont sans balustrade. Son fils aussi, nous le savons, n'osait traverser à cheval un pont de bois « tant fût-il bon ». N'est-ce pas plutôt par obsession du meurtre de Jean-sans-peur, sur le pont de Montereau? La phobie datait de cette époque. Par le même souvenir tragique, il craignait, avec raison, d'être assassiné.
Après l'accident de La Rochelle, qui fît des viclimes,il redoutait — et cela se conçoit — l'effondrement des planchers, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir la névropathie. D'ailleurs, le même aliéniste radoteur, si souvent en contradiction avec soimême, reconnaît que « la mentalité de Charles VII reste normale ; il y a même vigueur intellectuelle et forte intelligence politique ». Tandis que les « historiens grotesques », parmi lesquels Monod range Fustel de Coulanges, contestent cet équili-
LES ROIS DK FRAKCE 217
bre intellectuel dans le caractère mobile, impassible et faible du souverain, qui explique sa conduite odieuse à l'égard de Jeanne d'Arc et de Jacques Cœur et notamment pour ce fait qu'il laissa tuer, sous ses yeux, ses favoris.
L'ostéo-périostite de la jambe qui « coulait », apparaît et persiste durant les quatre dernières années de la vie, pendant lesquelles la cachexie scrofulo-tuberculeuse opère ses ravages. Au sujet de cette fistule, « les historiens font de la pathologie de roman», écrit l'aliéniste précité passé maître en la matière, « de Beaucourt y voit une plaie de nature cancéreuse. » Effectivement, cet historien erre et ignore ou oublie que ce prince eut trois frères qui moururent tuberculeux; le dernier fut enlevé par une carie tuberculeuse du rocher.
Brachet nous semble aussi dans l'erreur en gratifiant ce momarque d'une carie osseuse du maxillaire nécrosé, laquelle nous paraît n'avoir été qu'une périostite suppurée alvéolo-dentaire, gênant, pendant plusieurs semaines, la mastication et l'alimentation, au point de chapeler le pain du roi et de recourir au jus de coulis.
De là, des bruits d'empoisonnement qui parvinrent à l'oreille du roi et le décidèrent à ne plus manger, s'écriant : « Par saint Jean, nous ne mangerons plus 1 » C'est une résolution <ju'il prend, mais non pas sous l'influence du « délire de la persécution ».
Dans la phase de la fluxion, — jusqu'au 9 juillet où la dent fut extraite, — il ne pouvait plus manger, puis par crainte de poison, il n'acceptait de nourriture que du comte de Foy et ne voulait plus manger. Au bout d'une semaine de jeûne absolu, il céda aux instances et aux menaces des médecins de recourir à la force et lui introduisirent « un coulis dans la bouche » ; le lendemain, le 22 juillet, il mourut, non pas de faim, mais épuisé par la cachexie qui le minait depuis 1455, où il est « mal disposé d'un côté », apparemment un point pleurétique, précurseur de la tuberculose pulmonaire, puis de l'ostéo-périostite de la jambe qui se déclare deux ans après.
Jusqu'en 1890, (où de Beaucourt avance que le roi mourut de faim, non pas parce qu'il ne voulait pas manger, mais bien parce qu'il ne pouvait pas), tous les historiens le font mourir volontairement de faim, en Brabant, dans la maison de Bourgogne, par crainte du poison de son fils, qui conspirait sans cesse en Belgique. Ainsi, Michelet écrit : « de crainte d'être empoisonné, il se laissa mourir de faim », à la façon de Gribouille qui se jette à l'eau pour éviter la pluie. Moreau de
Tours, un aliéniste, donc suspect, ratlache l'inanition au délire de la persécution, au lieu de la rattacher aux bruits d'empoisonnement, consig-nés par le chroniqueur Jean Chartier et transmis au souverain par un officier du palais.
Brachet, autre aliéniste convaincu, s'appuie sur une assertion enl'air du même annaliste : «ses conduits étaient tout rétrécis», et conclut à l'existence d' « un phlegmon dans la région du pharynx », compliqué d'une « carie du maxillaire nécrosé «et de « sitiophobie >, pittoresque néologisme décelant le « délire de la persécution » et provenant d' « accidents méningitiques » '. Toute la lyre vésanico-pathologique. Et ailleurs, ce même augure, ondoyant et divers, écrit « il est mort avec son intégrité mentale » !
Essayons de débrouiller cet imbroglio pathologico-historique. Charles VII a succombé à la cachexie scrofulo-tuberculeuse qui le minait depuis 1455 et non pas seulement dans les dernières semaines de sa vie. A la fin de juin et au début de juillet, première phase, la carie dentaire l'empêche de s'alimenter et fait naître les bruits d'empoisonnement : il ne peut pas se nourrir. A la seconde phase, après l'extraction de la dent, le 9 juillet, suggestionné par les bruits d'empoisonnement et non pas sous l'influence du délire de la persécution, ressortissant à l'aliénation mentale, il ne vent pas manger, pendant le dernier septénaire de juillet, et s'y décide sur les instances des médecins, la veille de sa mort. Donc, de Beaucourt et autres historiens de même mentalité ne doivent pas dire qu'il ne pat pas manger, mais que, à la période dentaire, il ne put s'alimenter et à la période psychique, il ne voulut pas prendre do nourriture, pour éviter le poison, après l'avis confidentiel.
Sa mère « détraquée » n'eut donc aucune influence névropathique sur son décès. Ajoutons, au sujet de sa prétendue illégimité, que s'il eût été un « enfant de l'amour », un bâtard, Isabeau ne l'aurait pas haï, au point de l'écarter de la succession du trône.
Terminons cette controverse funéraire par un mot de la fin, plaisant et mnémonique. Charles VII n'acceptait de nourriture, de pâté de foie ou autre aliment, que de la main du comte de Foy, le seul en qui il avait foi.