AVERTISSEMENT
On ne résume pas l’œuvre d’un savant. Elle vaut par les détails, les minuties de l’analyse, les documents accumulés. A peine a-t-on le droit d’en abréger, d’en résumer les conclusions.
Pourtant il faut penser à ceux qui n'auront jamais le loisir d'étudier des pages nombreuses surchargées de citations et de discussions. Ils ont droit cependant à entrevoir au moins la pensée d’un auteur; ils nous donnent par là-même celui de choisir quelques pages spécialement significatives, où les grandes lignes de la doctrine se dégagent plus nettement.
Parmi les nombreux ouvrages de M.l’Abbé Loisy(r), nous ferons donc quelques extraits, tirés d’un œuvie de vulgarisation où, sous forme de lettres adressées à divers personnages, il a lui-même déjà condensé sa pensée. Nous ajouterons quelques notes (2).
Le cas de M. Loisy est typique. M. Loisy prétend demeurer « radicalement catholique », et, d'autre part, appliquer avec une entière loyauté la critique historique aux dogmes et institutions catholiques. Le résultat, c'est que ces dogmes ne sont pas vrais historiquement, mais vrais aux yeux de la foi, comme symbolisme de l’ex- - périence religieuse de l'Humanité. Quand même nos consciences éprouveraient le besoin d’un autre symbolisme et rejetteraient ce pseudo-catholicisme, dont
(1) Voir à la fin la liste de ses ouvrages.
(2) Les notes entre crochets [ ] sont de M. Loisy.
les = Le pour un ne qui sait à fond et son histoire et sa
croyances chrétiennes qu'en des à ol - symbolisme (1) métaphysique etn Plutarque le faisait pour le pagani remplaçant le weracle par les simples de rience psychologique, ce à quoi lé veut et ne peut se résigner. Peu impor ni poses de 1
(1) Qu'il appelle « foi», «vues de la foi. “
Objet de la controverse entre le professeur Harnack et M. Loisy. -
« Vous n’ignorez pas le retentissement considérable que les conférences du célèbre professeur de Berlin, sur L'’essence du christianisme, ont eu dans le monde protestant et même chez les catholiques. Si vous les avez lues, vous n’aurez pas manqué d’y reconnaitre un effort
considérable et heureux, en un certain sens, pour
donner au protestantisme une doctrine définie et un fondement solide (1). En tant qu'expression du chris- ‘Hlanisme primitif, le système du savant conférencier est tout à fait défectueux, disons radicalement faux. En tant que formule du protestantisme, il est logique, équi-
libré, tout simplement parce qu'il n'a retenu de
l'Evangile que ce qui peut s’accorder avec le. principe de la Réforme, c'est-à-dire l’individualisme religieux. Si la foi. au Dieu Père, qui pardonne le péché à l'homme, est tout le christianisme, Luther a cru essen-
(1) La trad action : de ces conférences (1900) a paru en 1902 à Paris. chez Fischbacher,
= Selon Harnack, l'essence du christianisme, l'essentiel de la religion et de la prédication de Jésus, c’est le sentiment de confiance filiale en Dieu Père céleste. Loisy ne conteste pas la valeur de ce sentiment, mais, se plaçant sur le terrain de l'histoire et non pas , Seulement de la philosophie mystique, il prouve que le fond de la © prédication de Jésus a toujours été l'annonce du prochain « royaume de Dieu » et Hope ion à ce règne par la pénitence et les “vertus évangéliques n'est donc pas un sentiment intérieur, individuel que préchait Jésus, mais une manifestation divire qui devait se
réaliser cxlér teur emenit et ‘réunir dans un même bonheur la Société des éius.
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est sauvée en grande partie, la foi au Père qi révèle prenant Ja place de la foi à la vertu rédi
du christianisme luthérien est “garanti, on peut dire per fectionné,-puisque toute la religion-se passe entre Die et la conscience de chacun. » (Autour d'un re livre» CET D:2 803) Fe Si l’essence du christianisme est un | sentiment qui. relie l'âme à Dieu, le christianisme est essentiellement individuel; la Société catholique, l’organisation ecclé- : = siastique, vient donc s'ajouter artificiellement au fait te qui, lui, est hétérogène. Au contraire, pour. Abbé Loisy, l'organisation ecclésiastique n'est qu’une . ne de ce germe : la prédication de Jésus et l'institution des apôtres. L'Eglise est donc de même nature que l'Evangile; elle lui est aussi Lee que Fit «le chêne au gland ». C’est bien là, d’après M : Loisy, le fond de la question : < « M. Harnack soutenait que le fait ecclésiastique de: comine étranger, hétérogène, adventice au fait évangé- | + lique; Firmin (2) a voulu montrer que les deux faits sont connexes, homogènes, intimement liés, o plutôt F5 qu'ils sont le même fait dans son unité durable. Pont lé 53 petit livre (3) est dans ce simple énoncé.» (Page 12)" 4 Et de là découle la méthode suivie : au lieu de-procéder à priori, de décréter ce qui doit être ou ne pasèêtre,. constater ce qui a eu lieu de fait et voirsi, historiquement, l'Eglise n’est pas l’évolution normale de r Evangile. 5
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(1) M. Loïisy a publié ce volume après l'Evangile de PEglise, il y a répondu ‘aux ‘principales objections que cé. « petit livre » avait 2: soulevées.
(2) Pseudonyme que prit l’ Abbé Los dans plusieurs articles de la Revue du Clergé francais.
(3) C'est l'Evangile et l'Eglise, (1902 ; 3° édition 1903) critique de l'ouvrage de M. Harnack, que M. Loisy appelle ainsi. Toutes fois questions résumées dans lés pages que nous citons. y sont frais in. de extenso. RE
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Méthode historique et évolutive.
« La méthode (1) que Firmin a suivie s’imposait à
lui. L’argument d'autorité, si familier aux théologiens
catholiques, ne servait de rien pour la critique d'un écrivain protestant et de vues philosophico-historiques sur l'origine et le développement du christianisme. Toutefois, si Firmin n’a pas invoqué la tradition dogmatique du catholicisme, ce n'est pas seulement parce que M. Harnack et tous les protestants déclinent cette preuve, c'est que celle-ci n'est point recevable dans
l’ordre de l’investigation historique.
« On peut éclairer la foi par l’histoire, mais nou fonder l’histoire sur la foi. Démontrer la légitimité du développement catholique par l'infaillibilité de l'Eglise serait faire un cercle vicieux, puisque |’ infaillibilité fait partie du développement, qu'élle ne peut se démontrer par elle-même, et qu'elle a plutôt besoin d’être prouvée et expliquée. Il y aurait contradiction à supposer qu’une
+ définition ecclésiastique rendrait historiquement certain . un fait de l’ordre humain qui serait indémontrable par ailleurs. La démonstrabilité des faits historiques qui .sont objet de foi est présupposée aux définitions ; faute ‘de quoi, ce ne serait pas l'autorité de l’Église qui garantirait les faits, mais les faits qui manqueraient à l’autorité de l’ Église, et cette autorité reposerait sur le néant. Si r histoire de la religion n’est pas établie par les moyens de la recherche “historique, si Ja tradition biblique, israélite et chrétienne, n’a pas de consistance par
{1} La méthode de M: Loisv est aussi rigoureusement historique > que possible. Mais autre chosé est de montrer que évolution religieuse a eu lieu, de fait, de telle manière, autre chose de prouver que ce fait s'impose à toute conscience comme sa norme unique, exclusive, hors de laquelle pas de salut. C'est là, nous le verrons, qu'échoue M. Loisy, et c’est pourtant la prérogative que l Eglise catholique s’arroge et ne peut point ne pas RrOpe
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elie-même, il ne faut pas compter sur le magistère de l’Église pour lui en donner. Car l’Église elle-m s’autorise de l’EÉcriture. Sans doute l’ Église aussi témoin historique et qui n’est point à négliger Pa l'interprétation du témoignage biblique ; mais le témoignage historique del’ Église n’a pas la rigueur d'un jugement dogmatique; avant d’être employé, il a besoin d’être analysé, discuté, pesé, comme tout are’ témoignage. er -
« Sil’onveutreconstituerl’histoire évangéliqué et celle ee du christianisme primitif, il faut se reporteraux anciens Ga documents de la littérature chrétienne et-opérer sur leurs données une sorte de triage, afin d’utiliser chacune d'elles selon son caractère et sa signification propre. On n'allégucra pas le symbole de Nicée pour déter… miner le sens de la formule « fils de Dieu», dans les Évangiles synoptiques. Le sens des textes évangéliques est indépendant de l'interprétation qui en a été donnée plus tard, au moyen d’une philosophie religieuse qui . n’est pas dans la prédication de Jésus. Il en va demême pour l’idée du royaume de Dieu, pour l'institution de l'Eglise, pour Porigine des sacrements. Traduire l’idée du royaume des cieux, sous prétexte de conformer cett espérance à la réalité, serait, pour l'historien, la trahir. Supposer que le Christ a défini exactement l'avenir de. a son œuvre, et interpréter les textes d'ap ès ce qu ’on sait maintenant du passé de l’Église, serait, en critique, un, acte arbitraire, et même une acte de faussaire. Les
définitions des derniers conciles sur l'institution dela à hiérarchie ecclésiastique, de la primauté pontificale, des sacrements, par le Christ lui-même, sont, pour le ak critique, des idées, et, pour le croyant, des vérités se
Le
générales dont l'expression dogmatique ne détermine pas la modalité du lién (2) qui rattache historiquement
au ministère de Jésus l’origine de l’Église. Lesréalités" et les notions de hiérar chie de prose d’infaillibilité, 5
Fa,
(1) Pouvoir d'enseigner.
(2) C’«st-a-diré : de quelle nature est le lien.
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. de dogme, même de sacrement, correspondent à un
accroissement de la communauté chrétienne qui a seulement son germe dans l'Évangile. Elles ne peuvent être que l'équivalent agrandi de choses et d'idées plus rudimentaires dont on discerne la trace dans le Nouveau l'estament. Ce sont ces germes et ces rudiments que l’on montrera au-lecteur quand on lui parlera des origines du christianisme. L’historien croirait commettre un anachronisme des plus lourds en dissertant sur l’infaillibilité pontificale de Simon-Pierre, qui n’a certainement jamais eu la pensée de définir aucun dogme, et qui ne concevait pas son ministère comme un pontificat supérieur à celui de Caïphe. Les formes primitives de l’organisation, de l’enseignement et du culte chrétiens sont à étudier dans les écrits des premiers temps. La légitimité du développement catholique ne sera pas compromise parce que l’on aura constaté qu'il a été vraiment un développement, et qu'il n'avait pas, à l’état d’embryon, les proportions qu’on lui voit dans sa maturité.
« Tous les esprits ne sont pas préparés chez nous à
comprendre lhistoire présentée de cette façon, c’est à-
dire, comme histoire, mais qu'y faire? » (P. 12 à 18.)
La question biblique
.« La question d'authenticité pour les livres (1) semble plus inquiétante que la question d’intégrité (2) pour les textes. En réalité, les deux se touchent, et l’on passe presque insensiblement de la critique du texte à la
critique du livre, à ce qu’on appelle Ja haute critique. Bossuet se figurait l’activité littéraire de Moïse, d’Isaïe,
(1) Un livre est authentique; s'il est bien de l’auteur et de l'époque auxquels on l'attribue.
-(2) Un texte a conservé son sufégrité si Fon n’y a rien ajouté ni retranché.