Comment nous ferons la révolution
On entend souvent dire qu'il ne faut fas faire de Y>lans d'une society de Vavenir.
Tons ces plan<i sont du roman, nous dii-on, et Us ont cet inconvenient qu'un jour Us pourront giner la force creatrice d'un peuple en rivolution.
II se peut qu^il y ait du vrai dans cette observation. Sur un certain nombre de raisonneurs-theoriciens le Voyage en Icarie, de Cabet, exerga, sans aucun doute, cette influence. Mais c'est Veffet de tous les ouvrages de sociologie qui ont eu quelqiie retentissement.
D*autre part, il y a necessite que nous nous rendions compte des consequences concretes, rielles, que nos aspirations communist es, collectivistes ou autres pourraient avoir dans la sociSti. Pour cela, nous sommes bien forcSs de nous representer ces diverses institutions a Vceuvre.
Oil voulons-nous arriver par la Rivolution ? II faut le savoirf II faut done des icrits qui per met tent
\ I IMUMAf r.
au grand novibre de se faire une idee plus ou moins exacte de ce qiiils aspirent a voir realiser dans un avenir procke.
Toujours Videe concrete a precede la realisation. Serait-on, par exeinple, arrive aux progrls modernes de Vaviation, si depuis cinqnante ans un certain nombre de physiciens et de niecaniciens frangais ne s'etaient deja pose d^une fagon concrete ce but, — ce « roman », si Von veut : uLa co7iquete de Vair par la machine plus loiirde que Vair » ?
II faut setdenient s'habiluer a ne jamais attacker a un livre, a un ecrit, plus dHmportance qu'un livre ou un ecrit — si beaux qu'ils soient — n'en ant en realite.
Un livre n^est pas un evangile a prendre en entier ou a laisser. II est une suggestion, tine proposition^ — rien de plus. C'est a nous a r^flechir, a voir ce qiCil contient de bon et a rejeter ce que nous y trouverons d^erronS.
Avec cette reserve^ il faut done, — a cote des apergus qui nous disent ce que les revolutions passees ont obtenu, — des aperqus qui esqidssent dans leurs grandes lignes ce que la prochaine revolution pourrait se proposer de realiser.
Et lorsquc les gens qui se targiient d'etre (( pratiques )) {parce quails ne le sont pas, puis qu'ils travaillent a enrayer le progrhs) nous diront : « Tout ga c'est du roman, des utopies,... » nous n'aurons qu'a leur demander si, etix aussi, if ont pas leur « utopie rt?
Eh bien, ions, tani qu'ils sont, ont la leur, — une utopie a rebours du progres. 'Napoleon Z** avait la. sienne, — celle de Vempire mondial, politique et
PREFACE Vn
'militaire; le ginSral des Jisuites a son uiopie (Ternfire a lui, base sur la superstition et la soumission religieuse. Le bon bourgeois soufire afrls un gouvernement forty frotegeant, comme le dit la chanson, « ceux qui mettent des queues aux zeros ». Briand a son utopie, Millerand a la sienne, Lepine lui-mime en a une, — celle des pipes cassees au profit des bourgeois.
Cest quHl est impossible, en effet, de rSagir d'aucune faqon sur le developpetnent de son epoque sans avoir une conception plus ou moins nette de ce que Von voudrait voir se developper dans la societe.
II faut seulement, en lisant une « utopie )) sociale, ne jamais oublier que Vauteur ne nous offre rien d'immuable, rien d'arrete d'avance, — comme Vitaient ces plans de campagne des etats-majors allemands pendant les guerres de 1793- 1809, qui toujours etaient dejoues par Vesprit des populations, sympathiques aux sans-culottes.
L'idSe, — (( I'idee g^nerale de la Revolution », comme disait Proudhon, — voila ce quHl faut! et non fas des recettes revolutionnaires.
Or, c^est cette idee generale que Pataud et Pouget cherchent a developper dans leur livre.
II est evident, lorsqiCon fait un livre de ce genre, que Vauteur est forcS de preciser certains dStails des Svinements. Mais ces details, — le lecteur s'en dpercevra bien, — ne sont donnes que pour materialiser les idies, pour iviter de flatter dans le vague des abstractions.
Que la rencontre entre les revoltes d^un avenir prochain et les defenseurs du passi qui se meurt ait lieu
Vll! PRKFACE
en face de la statue cle Dalou, ou ailleurs; que la premihe rencontre decide de la vicioire ou non, — peu imforie.
Cf. qui imforte, cest de cherche? a nous rendre compte de la tendance g6nerale a imprinter a la revolution.
Sera-ce Vindividualisme bourgeois et V exploitation de Vhomnie par Vhomme, mitiges seulement par quelgues loisP Sera-ce le socialisrne d'Etat que nous chercherons a introniser ? Sera-ce la centralisation bureaucratique dans VEiat^ dans la Commune, dans la Confederation du travail et les syndicats que nous appellerons de nos vceux^ ou bien Vindependance et la libre federation dcs groupes producteiirs et consmnmateurs, composh par affinites de metier ou de hrsoins ? Sera-ce la centralisation^ — Vkckelle hierarchique des gouvernements, — ou bien Vabolition definitive du gouz'ernement de Vhomine par Vhomrne que nous nous efforcerons de realiser ?
Voila les questions que le livre de Pouget et de Pataud notts pose et qu'il nous invite a discuter, — non plus dUme fa^on abstraite, mais d'nne fa(on concrete, en partant des fails memes^ des besoins merne de la sociitS.
Sans doute, la vie est infiniment plus compliquSe que iojtt ce que Von peut prSvoir. Elle contient davantage d^inattendu que Wimporte quel roman : nous venons de le voir Pendant la dernihe tentative de rtvohttion en Russie. Mais /'aspect general de la sociite a venir se dessine deja. On voit deja ce qui ger-' me : il n'y a qti'a Vobserver. On sent deja toute la force des desirs d*egalite, de justice, d'independance.