‹ Comment nous ferons la révolutionChapitre 16 sur 28 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La greve generale en province

Jusqu'ici, en esquissant les peripeties de la lutte rntre le Syndicalisme et le Parlementarisme finaement effondre, c'est surtout Taction du Paris revolulionnaire qui a retenu notre attention. II nous faut revenir en arriere et montrer la part considerable que prit la province au mouvement, — car elle eclaire et explique le prestigieux succ6s de la revolution.

Si I'ebranlement eut dte circonscrit a la capitale, — en supposant meme qu'il eut gagn6 quelques grandes villes, — le gouvernement n'eiit pas 6t6 uussi rapidement desempar^. Mais, il eut a lutter centre une greve, au champ d'action si vaste, au front si 6tendu, aux foyers si nombreux et si intenses, que les moyens de coercition dont il disposait furent emousses des les premiers moments.

Ainsi que nous I'avons indique, I'arm^e se trouva

nura^riquement trop faible pour ^eraser la revolte et, qui plus est, on ne put, faute de moyens de communication rapides, la diriger sur les points menaces.

Lorsque la tuerie des grands boulevards vint finir d'encolerer Paris, la crise economique sevissait en province, — tout comme dans la capitale, — et les greves y faisaient rage. Aussi, des que s'y propagea la nouvelle du massacre, le courroux qu'ii suscita porta reffervescence au comble.

Dans les endroits ou les travailleurs 6taient aux prises avec les patrons, le caractere de ces conflits fut instantanement modifle et, sans retard, la greve generale etait proclamee.

Le soulevement ne fut pas restreint aux seules localit6s en greve. II se propagea rapider; -jnt et, dans la plupart des centres ou I'organisdt^on syndicale avait pousse des rameaux vigoureux, la cessation du travail se generalisa avec une impetuosite inouie.

Les appels de la Confederation et les mesures combinees par les federations corporatives tomb6rent dans un terrain prepare et eurent le r6sultat d'exalter et de fortifier le mouvement, — plus que de le commander et de le diriger. La valeur et la superiorite de I'organisme confederal ne consistaient pas en des fonctions directrices, mais plus exactement, dans une faculty d'impulsion et de coordination. II 6tait done, en effet, d'une force de vibration qu'il puisait dans son agr^gat federatif et qui, en rayonnant, s'amplifiait.

On apprecia alors combien etaient superficiels et

exageres les tiraillements et les divisions qu'on disait exister au sein de la Confederation — dont on avait fait grand tapage, ce qui avait contribue a rassurer la bourgeoisie. Tous les syndicats, quelles que fussent leurs tendances, — les plus moderes d'apparence, de m^me que ceux d'allure outranci6re, — firent bloc contre I'ennemi. Tous se trouverent d'accord ! Toutes les zizanies s'effacerent, s'oublierent et, d'un bout de la France a I'autre, la classe ouvriere se trouva debout, — partout a la fois. Et, partout aussi, d'identiques sentiments I'animaient ; partout une mSme et ardente combativite la dressait contre la societe capitaliste.

On constata en meme temps que les hommes qui, dans I'organisation syndicale, etaient reputes pour leur moderantisme et eussent pu servir de frein a I'agitation, — ou bien etaient entraines par le courant revolutionnaire et se mettaient au niveau du mouveraent, — ou bien, s'ils restaient ce qu'ils etaient bier, sans vouloir tenir compte des evenements, perdaient toute influence.

Partout, done, la greve se propagea avec egale ardeur et pareille fievre d'entrainement qu'a Paris. Meme, certaines corporations vantees pour leur sens positif et reputees comme ne devant cesser le travail qu'apres en avoir decide au prealable par referendum, negligerent tout formalisme et furent des plus emballees a se mettre en greve.

Dans les pays de mines, dans les regions metallurgiques, la cessation de travail s'opera avec une instantaneite et une brusquerie prodigieuses. De

COMMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION llo

suite, les capitalistes reclamerent la protection de la force arraee. lis y mirent d'autant plus d'insistance qu'ils etaient tres apeures. lis redoutaient I'explosion des haines qu'ils s'etaient attir^es. II faut savoir que, dans ces industries, depuis longtemps trustiflees par des « comites » et des « comptoirs de vente », les conditions imposees aux ouvriers etaient dures, leonines. Et les maitres de forges, les directeurs de grandes usines et de compagnies de mines craignaient les vengeances...

Aux premieres heures, le gouvernement satislit de son mieux aux demandes de troupes qui lui parvinrent. II eparpilla les soldats, au gre des exigences patronales, dans les centres les plus menaces. Mais, les appels de secours se firent si norabreux, qu'il ne sut bientot qui entendre. On lui demandait de proteger le bassin minier de I'Est, celui du Nord, du Centre, de Saone-et-Loire, de I'Aveyron, du Gard, etc. ; aussi les regions textiles, les pays ardoisiers, les centres de ceramique, de mecanique, de cinquante autres industries, sans compter les regions forestieres et agricoles... De partout, de tons les points du territoire a la fois, lui parvenaient de pressantes reclamations.

Le gouvernement avait encore a faire surveiller les voies ferrees, par crainte que les rails ne soient deboulonnes, les travaux d'art sabotes ; de meme, 11 devait faire garder les lignes tel^graphiques et t61epboniques, afln d'eviter que leurs fils ne soient coupes.

Dans les centres ou battait la greve, il fallait des soldats pour veiller sur les monuments, — il en fal

lait ^galement pour supplanter les grevistes clans certains travaux essentiels.

Ou prendre les soldats n^cessaires a cette considerable besogne de protection ? II eut fallu autant de soldats que de poteaux t616grapliiques, que de signaux de chemins de fer, que de ponts, que de bornes kilometriques... II en eut fallu dix fois plus que n'en avaient a leur disposition les autorites !

Les choses en etaient a tel point que, sauf a Paris, ou les troupes etaient concentrees en force assez imposante, partout ailleurs Farm^e etait tenement diss6minee qu'elle etait incapable de tenir t6te a une bande de grevistes disposant de quelques armes et ayant la volonte de se battre.

Gertes, il y eut des parages qui furent inuemnes de gr6ve, — mais le d6sarroi n'en etait pas moins grand. II importait peu que, dans une ville de trois ou quatrieme ordre, le service des postes continual a 6tre assure, etant donne que le tel6graphe 6tait immobilis6 et le service postal detraque dans les alentours. Les communications se trouvaient a peu pres autant entravees que si la cessation de travail s'6tait 6tendue partout.

Meme constatation pour les chemins de fer : 11 y eut des gares ou la greve fut nulle. Seulement, le traflc n'en 6tait pas moins arr6t6, parce qu'il suffisait pour cela que, 'dans quelques gares, les employes aient bloqu6 les voies, mis les disques a I'arr^t, entrave les aiguilles et cesse le travail. Or, comme ces engorgements se renouvelaient de distance en distance, les rares trains qu'on parvenait a lancer,

COMMENT NOUS FERONS LA REVGLUTlO.N 115

avec uii peibuiinel de fortune, ne pouvaiL circuler quavec une lenteur deplorable.

Quand 6clata la greve g6n6rale, I'aspect de r^vo]t« etait a reiat latent, plus d^veloppe en province qu'ci Paris, Cette remarque avail ^t^ faile a maintes reprises. II en r^sulta, que dans quantity de centres, racc61eration du mouvement fut tr^s rapide : irhs vite, revolution se fit e/t la grfeve, d'abord de protestation et de solidarity, se mua promptement en gr^ve insuri^ctionnellA

Dans les grandes vir/es, dans les chef-lieux oil siegeaient les autorit^s, la gr^ve passa par des phases qui, en petit, — et avec des variations dlntensite, — rappelereni le processus revolutionnnire de Paris. A une p^riode purement expectative limit^e a I'arr&t du travail et k la suspension de la vie industrielle et commerciale, succ6da la p^riode offensive : les gr6ves-g6n6ralistes occup^rent les centres de faction gouvemementale et firent la chass© aux repir6sentants de TEtat.

L'acition r6volutionnaiTe s'engageait avec d'autant plus d'entrain quelle s'attaquait ci des autoiit^s plongees dans I'inertie, faute d'ordres. Les fonctionnaires du gouvernement etaient tro'p accoutumes i ob6ir pour se risqueir k bouger sans instructions. Or, comme ils n'en recevaient presque plus, ils restaienit dans Texpectative, — ils attendaient I Ainsi la centralisation, mecanisme si precis et merveilleiux, — en temps normal, — qui permettait de faire ex^cuter, d'un bout k Tautre de la France, le mi^me geste, k la m§me heure, k tons les pr6fets, n'avait

plus que des inconv6nients en p6riode r6volutionnaire.

Le principal objectif des revoltes fut de raettre I'armee hops d'etat de nuire. Dans les villes de garnison, qui 6taient d'ailleurs, pour la plupart, presque vides de troupes, car celles-ci avaient et6 dirig6es principalement sur les centres d'agglomeration industrielle, — le premier soin fut de s'emparer des offlciers superieurs : mesure siraplement provisoire, accomplie pour les immobiliser surement. Une poign6e d'hommes decides menait I'op^ration a bien. Cela fait, les soldats se laissaient assez facilement convaincre, desarmer et licencier. Apr6s quoi, tres avises, les revolutionnaires s'armaient.

11 y eut des variantes dans le d6bauchage des troupes. Ainsi, il advint, quand un d6tachement etait envoye sur un point menac6, que la foule ouvriere s'agglom6rat sur son passage, faisant reproche aux soldats de leur passive obeissance, les suppliant de se souvenir qu'ils etaient freres de ceux qu'ils allaient combattre et reprimer. Les femmes, surtout, etaient admirables d'audace. Elles se precipitaient a la bride des cbevaux des offlciers ; heroiques, elles barraient la route aux soldats, clamant, hurlant : « Tuez-nous ou vous ne passerez pas !... » Ges scenes, de noble et 6pique d^lire, achevaient de d6moraliser les troupes qui marchaient deja a contre-coeur ; elles r6sistaient pen, — elles se laissaient arracher les fusils des mains, s'indisciplinaient, se debandaient.

Dans certaines regions a industries uniques, — .

centres de cliarbonnages, de hauts-fourneaux, d'usines gigantesques, — les travailleurs s'etaient depuis longteraps prepares aux evenements actuels ; ils vivaient dans leur attente, — guettant irapatierament leur venue. Afin de n'etre pas pris au depourvu, ils s'etaient procures des armes, — principalement des fusils de guerre reformes, — et sous le couvert de societes de gymnastique, s'etaient familiarises ayec leur maniement.

Des la declaration de greve, sans hesitations, ni atermoiements, ils passerent a I'offensive et, considerant que tout etait a eux, ils prirent cranement possession du pays. Les patrons, les directeurs, leurs sous-ordres, — tons ceux qui s'etaient attires I'execration ouvriere, — s'enfuirent en hate. II y en eut qui ne furent que pourchasses rudement ; d'autres n'echapperent pas aux coleres et aux haines longtemps comprimees.

Quand I'armee arriva dans ces pays en revolte, elle fut re?ue par une population decidee a se defendre, superieure en nombre et qui ne manquait pas d'armes. Les grevistes etaient pr^ts a la bataille, — ils preferaient cependant I'eviter et agir sur les soldats par la persuasion et la douceur ; ils les accueillirent done sympathiquement, les exhortant a pactiser avec eux.

Gomme I'armee n'etait guere retenue dans I'obeissance passive que par la crainte des chatiments, sa desagregation n'etait qu'un probleme psychologique : la contagion de I'exemple devait emporter tiutes ses indecisions. Lorsque differents corps de loupes, sur des points divers, eurent passe au

peuple, la nouvelle s'en r6percuta, rapide, — malgr6 le manque de communications, — et les uns apr6s les autres, gagnes par I'epidemie de defection, les regiments mirent bas les armes.

Dans ces regions purement industrielles, ou toute la force capitaliste et etatiste etait enfln a vau-Feau, les travailleurs ne se tinrent pas pour satisfaits de leur victoire, lis n'oublierent pas le devoir de solidarite et s'empresserent de porter assistance aux camarades en lutte. De ces fourmilieres humaines, oil naissait I'espoir, s'elancerent des phalanges de revoltes. Elles allerent vers les villes avoisinantes, oil leur aide pouvait etre utile.

Spectacle impressionnant fut celui de ces bandes de peuple, scandant leur marche de chants de d61ivrance aux sonorit6s 6clatantes. Elles faisaient songer a des echappes de I'enfer du Dante, courant a I'assaut du paradis.

Sur leur passage, aux hameaux et aux villages que traversaient ces bandes, accueil enthousiaste et fraternel leur faisaient les paysans. Eux aussi etaient empoignes par la fl6vre de liberte ! Et ils acclamaient les revoltes, leur serraient les mains, leur offraient I'hospitalit^.

Quant a I'arrivee a la ville, — terrae de I'expedition, — elie s'effectuait au milieu de delegations syndicates, d'une foule en ebullition, avec un redoublement de frenesie joyeuse qui exaltait les timor6s et terrassait de peur les ennemis de la revolution.

GHAPITRE Xm

Le branle des paysans

A leur tour, les paysans entrerent en branle. Db leur intervention fit la revolution irrevocable, mit le sceau decisif a son triomphe.

L'abstention des paysans eut ete une alternative redoutable. Outre que les capitalistes auraient trouv6 un point d'appui dans les campagnes, ils y auraient puise des hommes pour combattre les ouvriers des viiles, et peut-etre les ecraser !

L'bistoire etait la qui le proclamait : il n'y avait pas a esperer de revolution profonde et efficace, sans le concours des paysans. L'exemple de 1789-1793 etait concluant : la Jacquerie implanta la revolution au coeur de la nation, la realisa dans les villages, y d^racina I'ancien regime.

La bourgeoisie savait cela, aussi n'avait-elle rien neglige pour dresser, en frere ennemi, le paysan contre I'ouvrier. Longtemps, elle avait benefici^ de

la mefiance et de la haine des paysans a regard des ouvriers de la ville. Longtemps, elle n'avait pas eu de meilleurs soldats, a lancer contre ceux-ci, que les jeunes recrues de la campagne. Et c'etait pour entretenir, toujours chaude et vivace, I'apre rancune des tcrriens, qu'elle avait popularise dans les villages la legende des « partageux », des proletaires, toujours disposes a se revolter et a fondre sur les paysans pour leur prendre la terre.

Bien des circonstances avaient flni, cependant, par aplanir ce cruel malentendu. D'abord, la penetration de I'industrie dans les regions agricoles, — sous pretexte de main-d'oeuvre a bon marche, — avait commence a modifier la mentalite des paysans. Puis, des relations plus etroites s'etaient etablies entre la ville et le village, facilitees par le developpement des communications, par les journaux, par la months de I'instruction. D'autre part, le gars parti a la caserne en revenait souvent degrossi, transforme, irapregne d'idees scM^ialistes, qu'il vulgarisait au rctour au pays.

Si Ton ajoute que le peuple des campagnes patissait du malaise general, se plaignait de la mevente, des impots, des hypotheques, on comprendra qu'un jour vint ou il elagua de son esprit I'ivraie des preventions et des haines, contre le peuple des villes, qu'y entretenaient les privilegies.

Considerable fut I'influence des cooperatives agricoles. Elles reveillerent chez les paysans les pratiques d'association et d'entente commune que la bourgeoisie s'etait evertuee a etouffer. Gomme nombre de cea

cooperatives ecoulaient leurs produits par le canal des cooperatives de consommation des centres industriels, cela contribua au rapprochement.

Plus feconde encore fut Taction des syndicats paysans qui s'affilierent a la Confederation, ou qui se constituerent et se developperent sous son influence. Ges syndicats firent leurs les tactiques de lutte de la G. G. T., ils epouserent son ideal et le propagerent. Quand on eut vu des paysans participer aux congres confederaux, nul ne put se leurrer sur la portee sociale de cet evenement. G'etait la demonstration que, desormais, I'accord etait fait I'alliance r6alisee, entre paysans et ouvriers.

Les viticulteurs du Midi et les bucherons du Centre furent les premiers paysans confederes. Les autres suivirent ! Les paysans du Nord, les resiniers des Landes, les maraichers de la region parisienne. D'autres vinrent apres et, bientot, sur la France terrienne, s'epandit et grandit un reseau syndical, vivace et vibrant. Les parias de la terre n'etaient plus de la poussiere humaine ; le groupement, la solidarite leur avaient donne vigueur et force ; ils avaient cesse d'etre apathiques, lourds d'esprit, et ils ne redoutaient pas I'avenir, car ils se familiarisaient avec I'oeuvre d'emancipation et de prise de possession de la terre dont ils caressaient I'espoir.

Aussi, en bien des regions, les paysans r^pondirent a I'appel de greve g6nerale. lis s'associ6rent au mouvement avec une chaleur et une imp6tuosite d'autant plus grande qu'ils ne I'interpretaient pas dans le sens restreint et etroit d'une simple protes-

122 COMMENT NOUS FERONS LA REVOLDTIOl

taaon contre les agissements du pouvoir. Liraiter la gr6ve uniquement a une suspension du travail leur paraissait insufflsant et, au lieu de se borner a se croiser les bras, ils songeaient a des gestes plus cat6goriques. A leur avis, I'occasion etait propice, pour effectuer I'acte essentiel qui leur tenait au ccEur, — la liberation de la terre. Ils se tinrent done aux aguets, — car ils voulaient bien agir, mais n'etre pas les seuls. Aux premiers symptomes d'effervescence netteraent revolutionnaire, I'audace leur vint, leurs derni^res hesitations s'6vanouirent : ils se lev6rent pour prendre la terre. La terre ! qui, pour le paysan, est la vie assuree, la liberte conquise.

La secousse revolutionnaire se repercuta done dans les villages, — et ce fut une nouvelle Jacquerie !

Aux plaines du Nord, de la Brie, de la Beauce, et dans tous les parages oii la grande culture ne laissait pas un lopin de terre au paysan, la revolte eclata et on s'empara des grands domaines, Dans les forSts du Centre, les biicherons, veterans de I'organisation syndicale et depuis longtemps familiarises avec le travail en eommun, flrent la chasse aux raarcliands de bois, occuperent les terres, les forets. Dans le Midi, les vignerons march6rent ; mais ce n'etait plus a I'appel des proprietaires, comme en 1907, — au contraire, c'etait pour leur courir sus.

Gette Jacquerie fut acceleree par une dc ces paniques dont on retrouve des exemples dans I'Histoire. De village en hameau, le bruit se propagea que des « brigands » envahissaient les campagnes, venaicnt se partnger los terres. Ce fut la reedition de la grande pour de 1789.

Al quelles causes doit-on attribuer des faits de cet ordre ? Faut-il en rejeter la responsabilite sur les reacteurs qui, escomptant profit du pire, crurent, grace a ces faux bruits, exasperer les paysans centre les revolutionnaires ?... Ou bien, les revolutionnaires, par calcui machiavelique, userent-ils de cet expedient pour secouer I'apathie paysanne ?

Les deux theses sont egalement plausibles, si I'on s'en rapporte aux anterieures donnees historiques : en 1789, aristocrates et revolutionnaires contribuerent, — les uns et les autres, — a susciter la panique dans les campagnes... Mais, la revolution seule en benMcia !

Quoi qu'il en soit, d'ou que Tint I'irapulsion, — pour le cas qui nous occupe, — le resultat fut que, comme en 1789, les paysans se lev6rent et s'arm6rent...

Tls s'assemblent, se coalisent !

Une fois debout, ils ne virent pas surgir a I'horizon les brigands annonces, mais, ayant secou6 leur passivit6, ils subirent a leur tour I'effet de I'arabiance revolutionnaire. lis firent ce que, dans tant d'autres villages, on avait fait deja : ils decouvrirent le vrai brigand, — le riche, le grand proprietaire, I'Etat et ses sangsues !

Et alors, tout comme leurs aieux de 1789, ils furent empoignes par I'appetit de la terre. En peu de temps, la prise de possession se g6neralisa. La ou, pr6c6demment, existaient des syndicats, I'initiative vint d'eux ; ailleurs, les revoltes se grouperent et, sans d'^lai. ils constituerent des syndicats destines a devenir le noyau de la comraunaute nouvelle.

Que pouvaient les autorites locales contre ce flot debordant ? Le maire, les quelques fonctionnaires de I'Etat et les quelques privilegies que comptait la commune etaient impuissants. Au surplus, la plupart n'etaient pas doues d'un temperament combatif et, autant ils eussent aime etre d6fendus, autant ils etaient peu disposes a se defendre eux-memes. Or, nulle force de compression n'existait plus. Les quelques gendarmes du canton, dont I'ardeur mercenaire etait tombee, voyaieiit la revolte sans defaveur. Quant a I'arraee, elle fondait et se dispersait a vue d'ceil. Nombre de soldats revenaient au village, heureux de leur liberation anticipee ; certains qui, en fuyant la caserne, avaient emporte fusils et munitions, prirent rang parmi les revolutionnaires et se distinguerent par leur esprit d'initiative et leur fougue.

Gertes, souvent les revoltes n'etaient dans le village qu'une poignee d'audacieux ; mais, ils etaient surs de la tacite approbation de la majorite et, si peu nombreux qu'ils fussent, moins encore I'etaient les privilegies. Geux-ci, isoles et eparpilles, se trouvaient enlises dans un milieu hostile. Quelques-uns, pourtant, se refusant a accepter les evenements, et se refusant aussi a emigrer, s'essayerent a la resistance, lis etaient fiers de leur Education sportive, se savaient forts et robustes. Mais, ils vivaient trop dans le souvenir du passe : ils escomptaient le pretige de leur splendeur d^clinante, tablaient sur le respect dont ils avaient coutume d'etre entoures.

Quand ils se virent abandonn6s, seuls, livres a leurs propres forces ; quand ils constat6rent que

leur domesticite se refusait a combattre pour eux ; quand ils se virent boycottes, traites en lepreux, ils durent reconnaitre combien pesait peu leur force physique, maintenant que sombraient leurs privileges.

Les revolutionnaires n'avaient d'ailleurs pas Tame sanguinaire. Ils s'attaquaient moins aux individus qu'aux richesses, sachant que, prives du raoyen de corruption qu'etaient celles-ci, les capitalistes les plus redoutes seraient incapables de nuire. 11 y eut pourtant, en maintes circonstances, des executions brutales ; des vengeances s'exerc6rent. Mais, ces draraes furent des incidents, et non un syst6me.

Entre tons les possedants, les plus effares, les plus ecrases sous le poids des evenements furent ceux ayant fui Paris ou les centres industriels pour se refugier dans leurs villas ou chateaux. lis 6taient venus chercher le calme dans leurs terres, esperant y attendre sans encombre la fin de la tourraente.

Et voici qu'elle se dechainait sur leurs tetes, — au moins aussi tumultueuse et implacable qu'a la ville ! Et voici que les paysans, — liberes de tout respect, leur parlant en egaux, — venaient leur faire sommation d'abandonner ces grands domaines dont ils tiraient orgueil et profit !

Abdiquer la terre en faveur de ceux qui la cultivent... G'6tait la fin de tout ! G'6tait plus horriflque que la Terreur de 1793 !...

Gette terre, qu'on leur reclhmait hautainement, se fut entr'ouverte sous leurs pieds que leur epouvante n'eut pas ete pire !

THAPITRE XIV

La fm du commerce

II nous faiit revenir a Paris, que nous avons iaiss6 en pleine crise de reorganisation. Ge fut une p6riode chaotique et confuse, — mais aussi d'61an raagnifique. . Nul ne boudait a la peine. On se surmenait avec enchantement. On apportait au travail une ferveur et une tenacity Incomparables. G'6tait pour soi qu'on besognait ! On se sentait maitres de I'avenir !

Tous les problemes se posaient a la fois et, a tous, il fallait apporter solution satisfaisante. Mais, entre tous, aucun n'6tait plus pressant que celui des subsistances.

Paris ne pouvait se passer de I'afflux continuel des produits alimentaires. Et il 6tait d'autant plus urgent de r6tablir r^guli^iement les arrivages que, durant la p^riode de gr^ve g^nerale, les stocks s'etaient 6puis6s. D'autre part, il etait ei presumer qu'aux pre-

miers moments, la confiance en le nouveau regime ne serait pas assez grande pour que maraichers, 6Ieveurs et fournisseurs divers consentissent a exp6dier sur Paris, sans la certitude de recevoir remuneration de leurs envois,

II fut pallie a cette difficult6 par des expedients. On puisa aux reserves en numeraire des banques et, en attendant I'accouturaance a d'autres proc6d6s d'6change, on indemnisa les fournisseurs selon les anciens proc6des commerciaux.

Les divers syndicats de I'alimentation, chacun dans sa sp6re, avaient dress6 inventaire des approvisionnements en magasin et 61abor6 une statistique approximative des quantit^s de produits n^cessaires quotidiennement. Parallelement a cette operation, des d61egues avaient regu mission de parcourir les centres d'expedition, donnant aux expediteurs les garanties desirables, afin que fussent retablis les envois. Pour remplir ce mandat, les bonnes volontes ne flrent pas defaut. Outre les militants des grandes cooperatives de consommation ou d'achat — telle, entre autres, le Magasin de gros, — qui, etant donn6 leurs relations etablies, furent d'un aide pr6cieux, d'autres concours s'offrirent avec empresseraent. Les syndicats purent mettre a profit Texp^rience et le savoir de transfuges de la bourgeoisie, ayant, dans la societe capitaliste, assume fonctions ou roles importants, et qui, venant en toute franchise a la revolution, desiraient se rendre utiles.

Ces deiegues a I'approvisionnement n'eurent pas qu'une besogne d'ordre purement materiel et commercial, — ils eurent anssi mission de propagande-

Dans les regions ou syndicats agricoles et cooperatives de production fonctionnaient depuis longtemps, leur mission se trouvait simpliflee ; les esprits y 6taient prepares a des modes d'echange moins rudimentaires que celui du troc de leurs produits contre de Tor. Dans les parages oil la vie sociale n'avait commence qu'avec la revolution, — et plus encore dans les coins refractaires, — ils durent deployer tons leurs moyens de persuasion. En aucune circonstance, il ne pouvait etre question de recourir a la force. Gelle-ci etait legitime pour reduire a I'impuissance les gouvernants, aneantir I'exploitation capitaliste, — et non pour convaincre le peuple !

S'il etait des paysans, des artisans, de maigres proprietaires, de petits bourgeois, auxquels les missionnaires de la revolution ne pouvaient faire partager leurs convictions, le temps et Texemole y remedieraient.

Sans desemparer, les syndicats de boulangers, de bouchers, de laitiers, d'epiciers et autres s'etaient mis en mesure d'assurer la repartition et d'en perfectionner le m^canisme. G'6tait eux qui, dor6navant, chacun dans sa specialite, avaient charge de pourvoir aux besoins, — la repartition devenant fonction sociale. Le systeme des boutiques disseminees ou dressees face a face, se faisant concurrence, 6tait trop absurde pour etre maintenu.

En attendant mieux, un liatif recensement des magasins utiles fut dresse et ceux consideres comme faisant double emploi furent fermes. Dans la piupart des cas, on prit ces mesures avec le consente-

ment des anciens titulaires de ces petits commerces. Les petits patrons, boulangers, bouchers, epiciers, furent invites a s'affilier au syndicat de leur corporation et, de commergants ils devinrent repartiteurs,

— dans leur boutique, quand celle-ci fut conservee. Ceux d'entre eux qui refuserent ces propositions furent simplement boycottes : ils ne trouverent pas d'ouvriers pour travailler a leur compte. En outre, comme chez eux il fallait acheter, selon I'ancien systeme, ils eurent mince clientele. La legon fut profitable a la plupart, qui vinrent vite a composition,

— et qui n'eurent pas a le deplorer.

La trustification de certains commerces de I'alimentation facilita le ravitailleraent et la repartition ; ainsi fut-il, entre autres, pour la laiterie. Les services des trusts furent remis en activite et il n'y eut qu'a modifier le regime de ces maisons d'accaparement pour en faire des organismes sociaux.

Les cooperatives de consomraation qui, dans la societe bourgeoise, avaient et6 utiles pour concurrencer le commerce, liberer la consommation de I'emprise capitaliste, allaient s'etioler, maintenant que les fonctions de distribution, dont elles s'etaient jusque-la acquittees, faisaient retour aux syndicats. JPourtant, durant to ate la periode de tatonnement et de reorganisation, elles rendirent de bons services et furent de precieux auxiliaires

iJans les diverses branches de I'ancien commerce, Torganisation des services de repartition s'opera sur le meme plan que pour I'alimentation : les syndicats

d'employes de chaque categorie viserent a servir d'intermediaires entre les producteurs et les consommateurs, en simpliflant a I'extreme les operations. Gomme il ne s'agissait plus de faire du trafic, de tirer benefice du service que rendaient ces intermedial res, le fonctionnement des magasins rappela le systnme des cooperatives de consomraation.

A la multiplicity des boutiques qui, autrefois, se concurrengaient aprement, fut substitu6 un reseau de magasins generaux, avec depots de quartier. Gette simplification eut pour premier resultat d'all^ger eonsiderablement le mecanisme de repartition, et quantite d'employes, devenus inutiles, se rejeterent sur la production. L'organisation methodique de ces magasins generaux et de ces depots ne s'efTectua pas sans resistance. Bien des petits commergants s'apeurerent et persisterent a vivre leur vie d'antan. A c€ux-la, il ne fut pas fait violence. On ies laissa vegeter dans leur coin. D'autres s'amadouerent et, avec eux, il y eut transaction, comme dans le commerce alimentaire : certaines de leurs boutiques se muerent en depots de quartier et les apprehensions qui, des les premiers jours, avaient hante ces ex-commergants, disparurent. lis constaterent vite qu'ils n'avaient pas perdu au change : leur existence, frequenMnent pleine de soucis, d'inquietudes, de tracas, avait fait place a une vie aisee, plus large, sans raintes du lendemain.

La distribution des produits do premiere n6cessite s'effectua sur un mode communiste. 11 etait seu-

lement exige, aux magasins de repartition, presentation d'une carte de consommation, delivree par le syndicat auquel cliacun etait affilie. Provisoirement, sauf pour le pain et pour le sucre, — le ble etant en abondance et les stocks de sucre considerables, — il fallut se resoudre a un leger rationnement, — qui ne constituait pas une privation, — mais que justiflait pour I'instant la crainte d'insufflsance ou d'irregularit6 dans les arrivages.

II ne fut pris aucune mesure d'exception envers les « ci-devant ». On ne se crut pas en droit de les affamer. On eut a leur 6gard plus de g6n6rosite qu'ils n'en avaient eu a regard des malheureux, des sanstravail, des victimes de la societe capitaliste. II leur fut loisible de s'approvisionner, soit moyennant finances, soit sur presentation de cartes speciales de consommation qui leur etaient delivrees a la Bourse du travail. Gela n'6tait que provisoire, en attendant que leur situation soit regime. En elTet, la question du parasitisme allait se poser, car dans la ruche sociale il ne pouvait y avoir place pour les frelons.

En raeme temps que se resolvait le probleme alimentaire, on songeait aussi a vetir et a loger convenablement les d6sh6rit6s de I'ancien regime. Un peu partout, par quartiers, par rues, par blocs de maisons, des groupes d'afflnites so constituaient, — groupes d'enquete et d'initiative qui faisaient pour les malheureux ce que ceux-ci n'eussent ose : ils leur prpcuraient vetements, linge, meubles ; ils

recensaient les locaux inhabit6s et les y emm6nageaient. De raerae faisaient-ils a regard des families qui croupissaient dans les taudis.

Cette preoccupation constante d'apporter una amelioration immediate au sort de la masse fut la caract6ristique dominante de la revolution. Les plus inconscients sentirent qu'il y avait quelque chose de change, que I'air 6tait plus respirable, la vie moinj apre, moins douloureuse.

Et parce que les elements revolutionnaires furent domines par cette preoccupation — accroitre iramediatement le bien-etre general — la revolution fut renduc invincible, put triompher de toutes les resistances, surraonter toutes les difficultes.

Page 1