CHAPITRE X
Ghemins de fer et P. T. T.
La reorganisation des grands services de commu» nication et de circulation 6tait des plus urgentes. Oil la comraenga des que le gouvernement eut etd annihile.
L'incapacite administrative de I'Etat avait ete si notoire que la gestion autonorae, par les groupes interesses, apparaissait, — meme pour des hommes qui voyaient la revolution avec antipathie, — comme la solution logique, et seule plausible. Gette transformation des anciens services publics fut simpliflee par leur forme meme et, pour chacun d'eux, le personnel y proceda avec une relative facilite. II n'y eut qu'un objectif, les adapter aux besoins pour lesquels ils etaient crees, de maniere a obtenir le maximum de rendement avec le moindre effort.
Dans le service postal, telegrapbique et tel6pbonique, ce fut, naturellement, la federation syndi-
cale (Ics P. T. T. qui eut charge de la besogne de refonte,
Tandis que les communications etaient retablies somraairement, un congr^s de tons les services etait organise et des commissions de revision administrative recevaient de lui mandat de proceder a I'^puration du personnel. Les chefs indignes, incapables, parasitaires, furent balayes ; apr^s quoi, ces commissions, s'inspirant de toutes les indications qui leur parvinrent, aviserent a une reorganisation qui substituait la competence a I'autorite. Les ingenieurs, les specialistes, les administrateurs et, en un mot, les hommes de reel savoir, — en quelque ordre que ce soit, — ne furent ni dedaignes, ni meconnus ; ils furent mis a meme d'utiliser leurs competences. Gela changea du temps pass6, alors que I'intrigue et le « piston » 6taient autrement prises que le savoir.
Cette prealable besogne heureusement terminee, Ton s'occupa de la simplification du service. La paperasserie qui, dans I'ancien systeme parasitaire, s'etait follement d6velopp6e, fut reduite a la plus simple expression. II en r^sulta un allegement tel que le travail r6el put etre effectu6 mieux et plus vite — et avec un personnel moindre. Naturellement, ces commissions de revision ne tranch^rent pas seules et ne decid6rent pas arbitrairement de la reorganisation. La division des services facilita la tache. Une fois le plan d'ensemble elabore, ce furent les int6resses qui, dans leur rayon d'action. dans leur graupe ou leur section de travail, s'occuperent de la refonte et de la reorganisation du service. Par cette methode, il n'y eut pas 6touffement des initiatives et, grace a
cette coordination des efforts communs, aiguill6s dans une direction convergente, il put 6tre obtenu une unite de fonctionnement. iaraais encore r6alisee.
Ge que flrent, en I'occurrence, les postiers, — et ce qui se fit dans les differents services publics, — ne fut que la repetition de ce qui s'operait couramment, pendant la r6volution de 1789-93. Seulement, a cette epoque reculee, c'etait dans le cadre militaire, et non dans le cadre social, que la revolte se mat6rialisait en actes significatifs.
G'est ainsi que, dans les premiers jours d'avril 1791 — sous le regne de Louis XVI — le regiment d'Auvergne, en garnison a Phalsbourg, destitua tons ses offlciers et les remplaga par des hommes de son choix. Un temoin oculaire nous a laiss6 le r6cit de I'op^ration :
« Vers une heure de I'aprfes-midi, le regiment, conduit par ses sous-officiers, se range en carre sur la place d'Armes. Les officiers nobles 6taient au cafe, a boire et a jouer. Les tambours battent, trois briscards sortent des rangs et I'un d'eux tire un papier de sa pocbe et lit. II intime au sergent Ravette de sortir des rangs. Gelui-ci s'avance, I'arme au bras, et le vieux soldat lui dit : « Sergent Ravette, le regi- « ment vous reconnait pour son colonel... » Ensuite, continuant a lire, il designe successivement le lieutenant-colonel, le major, les capitaines, les lieutenants, etc.
« Les officiers iiobles, que ce spectacle avait attir6i
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et encoier6s, voulurent s'interposer. Le nouveau colonel, d'un ton sec, leur dit : « Messieurs, vous avez « six heures pour ^vacuer la place... » Apres quoi, le regiment rentra a sa caserne... et, le lendemain, plus un des anciens officiers n'etait en Yille. »
Cette 6puration mllitaire etait de meme ordre, — quoique dans une sphere d'action differente, — que celle a laquelle proc6derent les postiers de la nouvelle revolution. II s'avere ainsi qu'il y a, dans les tactiques revolutionnaires, une persistante identite qui se retrouve a des epoques differentes, modiflee seulement par la diversite du milieu
En mSme temps que la f6d6ration aes P. T. T. menait a Men la reorganisation materielle des services, elle 61ucidait et solutionnait le delicat probleme des rapports avec le public. Le systeme qui fut adopte, — la gratuite du transport des correspondances et des communications telegraphiques et t^lephoniques, — etait en germe depuis longtemps ; il avait et6 entrevu, m6me dans la society bourgeoise, qui s'y 6tait achemin6e progressivement. En effet, n'6tait-ce pas la presque gratuit6 que I'affranchissement a dix centimes pour les lettres a destination des colonies ? Et n'etait-ce pas un communisme relatif que d'exiger meme taxe pour une lettre faisant quelques kilometres que pour une transport6e au dela des mers ?
Avec la gratuite, le m^canisme des services se
trouva reduit aux seules fonctions utiles ; il fiit degage du travail de comptabilite et de toute la complication qu'entrainait le systeme monetaire. Gette transformation eut le resultat qui avait ete constate anterieurement, chaque fois que furent abaisses les tarifs de correspondance : il y eut augmentation du traflc. Mais, parallelement a cet accroissement, il y eut une baisse considerable, qui etait la consequence de la suppression du commerce, des affaires de I'agio. Done, desormais, il n'y eut que les correspondances avec les pays etrangers qui resterent soumises aux pratiques du systeme monetaire, aux formalites d'affranchissement ou de paiement des taxes ; a I'interieur, renvoi de lettres, de t616grammes, de meme que les communications t^lephoniques, s'effectuait sur la presentation de la carte syndicale de consommation.
Naturellement, la communisation des services des P. T. T. impliquait une reciprocite, qui mit son personnel a meme de suffire a ses besoins. II y fut pourvu au Gongres de la Gonfederation du travail, Gu se deciderent les questions d'ordre general et au cours duquel les propositions de communiser completement, sur I'heure, les grands services publics, les P. T. T., les cbemins de fer, et autres, furent discutees et approuvees.
Gomme corrollaire de cette decision, il fut convenu que le personnel des services communises recevrait des « cartes » et des « carnets de consommation », lui permettant de faire face a ses besoins.
L'op6ration r6volutionnaire, qui transforma si fadicalement le service des communications — qu'on peut qualifier de reseau nen^eux de la societe, — se renouvela, a peu pres identiquement, pour le fonctionnement des chemins de fer, — qu'on peut comparer au reseau arteriel et veineux.
Le syndicat des travailleurs de la voie ferree se substitua aux Gompagnies particuiieres et a I'Etat, prenant possession des gares, dn materiel roulant et des ateliers de fabrication et de reparation. Cela fait, tout comme pour le service postal, des commissions elaborerent les mesures utiles afin d'etablir un fonctionnement aussi parfait que possible. On avisa a I'uniflcation des reseaux, a la suppression des budgetivores, a I'^puration du personnel, a I'^laguement de toute la superfetation bureaucratique, paperassiere et de folle comptabilite. Ges diverses mesures permirent de verser au service actif un nombre considerable d'employes, precedemment immobilises a des besognes oiseuses et superflues.
Le transport des voyageurs, ainsi que celui des marchandises, fut gratuit et, pour faire face a leurs besoins, les employes regurent, comme leurs camarades de la corporation postale, « cartes » et « carnets de consommation ».
Gette gratuite des transports n'etait, en fait, que I'extcnsion a tons d'un privilege jusqu'alors r6serv6 aux grands personnages de I'Etat, aux deputes et autres notabilites, ainsi qu'a certaines categories de fonctionnaires et aux employes de cbemin de fer.
Gertes. aux premiers moments, cette possibilite de se deplacer a sa guise, sans bourse delier, fut unu
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scarce d'abus. Tant de desherites de I'mdustrie, — surtoiit parmi la population feminine, — n'etaient jamais sortis de I'ombre de leur usine, n'avaient jamais yu une montagne ou une plage, tant de paysans n'avaient jamais baguenaude a la ville, que la passion de voyages qui empoigna les uns et les autres etait excusable. Mais, les inconvenients qui en resulterent furent moindres que le benefice moral : le malaxage des citadins et des paysans fit tomber bien des preventions et la joie de voyager prouva aux plus obtus que la Societe, dont I'ere s'ouvrait, etait superieure au capitalisrae.
CHAPlTllE XVI
La vie de la Cite
Tandis que se substituait, pour le r6seau postal et tel^graphique et pour les chemins de fer la gestion syndicale a la gestion de I'Etat, une transformation semblable 6tait menee a bien dans les grands services, tels ceux des ponts et cbaussees, des transports par eau, etc. De m6me, s'effectuait la reorganisation des services urbains, — concedes autrefois a des compagnies ou municipalises. Dans les uns et dans les autres, les syndicats interesses devinrent le centre de I'activite renovatrice.
Le pouvoir municipal etait une administration, sur laquelle le conseil municipal n'avait qu'un illusoire droit de controle ; il relevait de I'Etat, 6tait, comme lui, incompetent, comme lui, tare — et il sombra avec lui.
Quant au conseil municipal, parlement au tout petit pied, il etait une excroissance d6mocratique
aussi desuete que la Chambre des deputes. Mais, comme I'Hotel de Ville avait derriere lui le prestige de la tradition revolutionnaire, les syndicalistes durent veiller, nous I'avons vu, pour que cette attirance ne fut pas exploitee et pour eviter tout pastichage du passe, — una resurrection de la Commune.
La vie sociale avait desormais d'autres foyers : elle etait toute dans les syndicats. Au point de vue communal et departemental, I'union des syndicats locaux, — la Bourse du travail, — allait ramener a elle toutes les attributions utiles ; egalement, au point de vue national, les attributions dont s'etait pare I'Etat allaient revenir aux federations corporatives de syndicats de m^me profession et a la Confederation ( union des organismes r6gionaux et nationaux, — Bourses du travail et federations corporatives).
Done, sur les mines de la centralisation, d'ou decoulaient la compression et I'exploitation des individus, allait s'instaurer une society decentralisee, federative, ou I'etre humain pourrait evoluer en pleine autonomie. C'etait le renversement complet des termes : jusqu'ici, I'homme avait ete sacrifle a la societe, — dorenavant, la societe serait faite pour lui, elle serait 1 'humus dans lequel il puiserait la seve nocessaire a son epanouissement.
Au regne de la loi, impose par une puissance exterieure aux individus, allait succeder le regime des contrats, elabores par les contractants et qu'il leur serait loisible de tou jours modifier, revoquer. A la souverainete abstraite et Active dont jouissait
]e citoyen d'une d^raocratie, allait se substituer la souverainet*^ reelle, qu'il exercerait directement, daus toutes les zones ou se manifesterait son activity.
En ra6me temps que disparalssait le salariat, devait disparaitre tout vestige de subordination. Nul ne devait, a aucun titre, etre le salari6, non plus que le subordonne de quiconque : il y aurait, entre les 6tres bumains, contacts, contrats, associations, enchevetrements de groupes, — mais chacun rendrait service a son semblable, sur le pied d'6galit6 et a charge de r6ciprocite. Et c'est parce qu'il allait en etre ainsi que toute assembl6e 16gif6rante 6tait surann^e, — qu'elle fut nationale, d6partementale, cantonale ou communale.
En consequence, les syndicats des travailleurs dont dependait la vie de la cit6, — et qui, des I'abord, s'6taient simplement empresses au retablissement des services, — mirent un 6gal empressement a 61aborer les conditions de leur fonctionnement autonome.
Les syndicats des eaux, de I'^nergie 61ectrique, du gaz, des autobus, qui se trouvaient en face de Gompagnies, — groupes de capitalistes, d'actionnaires, — proc6derent, suivant la methode inaugur6e par les postiers et les cbeminots, a la revision et a r^puration indispensable du personnel, ainsi qu'a la simplification des services. Pour les syndicats de I'assainissement et des services municipalises, la prise de possession s'effectua sans le moindre encorabre, la municipalisation ayant 6t6 un achemine-
merit vers la propri^te sociale ; ils n'eurent qu'a r^organiser le travail.
Dans les corporations ou, des avant la revolution, les syndicats etaient forts, la transformation s'accomplissait assez facilement ; les syndiques — qui formaient I'ossature consciente du nouvel 6tat de choses, — entrainaient leurs camarades, leur donnaient le ton. Par contre, dans celles ou le noyau syndical etait reste faible et inconsistant, des difficultes surgirent ; eiles resulterent de Tapathie dont avaient, j usque-la, fait preuve ces categories d'ouvriers : ayant 6t6 incapables de se revolter, il 6tait a prevoir qu'ils le seraient, au moins autant, a prendre les mesures qu'exigeait la reorganisation administrative et technique des services dont ils avaient charge.
Entre autres, ce fut le cas pour le personnel du r6seau metropolitain, que la Gompagnie exploitante avait su intimider et conserver a I'etat de poussiere humaine. On ne pouvait, pourtant, sous I'excuse de cette inertie, laisser se perp6tuer Fadministration capitaliste ; et on ne pouvait, non plus, heurter la mentalite des employes int6resses et proceder a une reorganisation dont ils n'auraient pas compris I'urgente necessite. G'eut ete une mauvaise solution, car elle eut consists a substituer une autorite proletarienne a rautorit6 capitaliste.
Pour resoudre cette difficult^, les trop rares syndiques de cette administration, d'accord avec des militants d'autres groupements, entreprirent la conversion de leurs camarades. lis les reunirent, leur exposerent le mecanisme de I'ordre social nouveau, et ils
eurent la joie de rencontrer raoins d'obstination, d'incapacite et d'inertie qu'ils ne I'avaient suppos6. C'etait la demonstration que, si ces travailleurs etaient restes j usque-la eparpilles, divises, ce n'6tait pas manque d'afflnites, non plus que repugnance a I'organisation, — mais consequence de la compression capitaliste qui avait contrarie leurs desirs de cohesion et entrave leur groupement syndical. Liberes du joug qui avait anniliile leur initiative et leur vouloir, ils se grouperent, accepterent les conseils qui leur etaient donnes. se familiariserent avec les besognes et les responsabilites qui allaient leur incomber et acquirent les aptitudes necessaires.
Ceux-la ne furent pas les seuls a se plier aux ev6nements, qu'ils n'etaient nullement prepares a accepter ou a subir. Bien d'autres flrent de meme et eurent recours a cette education mutuelle de la vie nouvelle qui, donnee sans pretentions, etait accueillie sans reticences. r
On assista aussi a revolution des syndicats jaunes, sur lesquels les capitalistes avaient autrefois fond6 tant d'espoirs ; sans esquisser la raoindre resistance, ils se laisserent entrainer dans le sillage r6volutionnaire. II n'y avait rien de paradoxal en cela. Ces agglomerats ouvriers, constitues artiflciellement pour la defense patronale, etaient instables, et 11 etait naturel que, d§gages de la domestication, Us se preoccupassent de I'interet reel de leurs membres.
D'ailleurs, cbaque fois que la bourgeoisie, pour se garantlr I'avenir et 6viter la propagation des idees subversives, avait favorise Feclosion de groupements
ouvriers, avec I'espoir de les tenir en laisse et d'en user comme d'instruments, elle avail eu des deboires.
Le plus typique des exemples fut la constitution, en Russie, sous I'lnfluence de la police et la direction du pope Gapone, de syndicats jaunes qui evolu6rent vite du conservatisme a la lutte de classes. Ce furent ces syndicats qui, en Janvier 1905, prirent I'initiative de la manifestation au Palais d'Hiver, a Petersbourg, — point de depart de la revolution qui, sans parvenir a abattre le tzarisme, r6ussit b. att6nuer I'autocratie.
La reorganisation 6conomique ne rencontrait done pas d'obstacles insurraontables ; la masse ouvri6re,
— m6me la plus ferm6e aux realisations nouvelles,
— suivait le courant.
Gette plasticite n'etait pas due qu'a I'aliegement occasionne par la mine du capitalisme, — elle 6tait aussi la consequence de I'acceieration evolutive qui marque toutes les periodes revolutionnaires : les fibres humaines vibrent alors avec une intensite grande, le cerveau fonctionne plus vite et I'adaptation au milieu s'effectue rapide, prompte. Et il n'est pas rare que les plus froids, les plus sceptiques, empoignes, secoues, n'arrivent a s'echauffer, a s'emou- Yoir.
En meme temps que les syndicats, dont le fonctionnement etait essentiel a la vie de la cite, procedaient a repuration, ainsi qu'a la reorganisation de leurs ser\ices, ils ne restaient pas confines dans risolement. II n'y eut pas, entre eux, les cloisons etanches qui caracterisaient les anciennes adminis-
trations ; ils ne s'ignor^rent pas et ils surent nouer des relations intersyndicales qui donn^rent aux services municipaux une coordination qu'ils n'avaient encore jamais eue. II en r6sulta une repartition du travail qui n'eut pas les incoherences de I'ancien regime. On n'assista plus, par exemple, au successif defoncement et au successif repavage d'une m6me voie pour I'ex^cution de divers travaux qui, avec un pen d'accord, auraient pu s'effectuer simultan6ment. La maxime fut de faire vite et bien, — mais son application decoula de la structure sociale et non d'ordres et d'injonctions. II n'y avait plus int^ret pour personne a trainer les travaux en longueur, h accumuler et a exag6rer les heures de presence, non plus a saboter, a proc6der a des malfa^ons ou a des gaspillages de mat6riaux. a ce faire, on eut port6 tort a tout le monde et a soi-m6me, — sans le moindre profit.
A cote de ces syndicats, auxquels incombaient les travaux municipaux, il se cr6a des groupements, des assemblees, et s'y adjoignirent tons ceux qui le voulurent, sans distinction de professions, — en quality d'habitants et non en tant que producteurs.
La ville se trouva ainsi recouverte, encbevetree d'un r6seau f6d6ratif qui eut I'avantage de familiariser la population enti6re avec sa vie nouvelle.
Ges groupements se pr6occup6rent des mesures d'hygi^ne, de salubrity et, par leurs conseils et leurs critiques, participerent a I'administration de la cit6. Ils s'attribuerent les fonctions de g^rance morale des immeubles, proclam6s propri6te sociale et, natu-
relleraent, mis a la libre disposition de tous : ils veillerent a leur entretien, a leur refection ; ils dresserent les statistiques des locaux vides, s'occuperent de regulariser les d6m6nagements et les amenagements ; ils denombrerent aussi les locaux insalubrea et, pour qu'y soient faits les travaux necessaires, m mirent en rapport avec les syndicats du batiment ; ils marqu6rent pour la destruction les ignobles lifi.tisses qui rec61aient dans leurs taudis toutes le« pestilences et tous les germes d'infection.
Pour ces besognes, ces groupements furenl aides par des commissions d'architectes, d'entrepreneurs, d'ingenieurs, rallies k la revolution, qui concou^tirent, avec empressement, a I'assainissement et & Tembellissement de la ville.
Entre les multiples besognes assum6es par ceu groupements, nulle n'eut autant le caractere de corvee que celle qui consista a assurer une loyale repartition des locaux d'habitation. Tant que la question s'6tait limit^e a d61oger les malbeureux de leur taudis, et a les installer mieux, la chose avait et6 relativement simple. Ce fut autre, lorsqu'il fallut satisfaire aux reclamations de locataires qui se trouvaient mal a I'aise. En majeure partie, leurs do- 16ances 6taient fondles, les immeubles de I'ancien regime ayant 6t6 rarement construits en vue du confort, — mais tou jours avec la preoccupation du « rapport ». Les hotels princiers des quartiers aristocratiques eux-memes, quoique aguichants d'aspect, n'etaient pas de pratique utilisation : le confort n^ 6tant possible qu'aveo le concours d'une nombreuse domesticity.
148 COMMENT NOUS FBRONS LA RKYOLUTION
Les pro jets abondaient qui, r6alis6s, devaient perraettre a tout le raonde de se loger, — chacun suivant ses gouts. Maintenant que les terrains n'avaient plus que de I'utilit^, que toute leur valeur flnanci^re s'etait 6vanouie, on songeait a I'^diflcation d'immeubles confortables, luxueux, ou I'espace ne serait pas m6nag6, et qui seraient adapt6s aux besoins nes de la transformation sociale. On songeait aussi, au lieu de tant s'entasser dans les 6normes et 6troites cages a mouches, hautes de six a sept 6tages, a s'essaimer Ters les banlieues et a y edifier des cottages ou le « chez soi » se pourrait mieux savourer.
Gela, c'etait I'avenir !... Un avenir qui allait se r6aliser promptement !... Mais, en attendant d'avoir Paris tel qu'on le souhaitait, il fallait se resoudre a I'habiter tel qu'on I'avait. On fit au mieux !
D'ailleurs, comme la repartition des locaux ne se fit pas par m6tliode autoritaire ; comme ce furent les habitants eux-memes qui dans leurs groupes, en deciderent, — d'abord par rues, puis par quartiers, puis pour I'ensemble, — I'op^ration se fit avec le minimum de tiraillements.
Au prealable, il fut d6cid6 qu'un certain nombre d'habitations princieres, flanqu6es de jardins splendides, seraient reserv6es aux vieillards. Puis, en principe, il fut convenu que chacun conserverait ses anciens locaux, en tablant sur le minimum d'une pi6ce par personne, — et que les plus mal loges dem6nageraient les premiers. "
Les « ci-devant » qui n'avaient pas 6migr6 furent invites, avec le tact desirable, a choisir dans leurs immeubles les pieces qu'ils tenaient a se r^serverj.
comme la plupart, priv6s de domesticite, yaquaient eux-memes aux soins de leur int6rieur, ils s'execut^rent sans que leur orgueil en souffrit trop.
Ensuite, apr6s recensement des locaux disponibles, — au nombre desquels Turent comptes ceux abandonnes par les emigres, — on entreprit, dans les groupes de maisons et de rues, une commune enquete et, par avis communs, une liste fut dressee,^ avec indication d'urgence et de n6cessite, des locataires qui, pour des raisons d'hygiene, devaient changer de locaux.
Ces premieres enquetes, transmises aux groupes de quartiers, y regurent une classification nouvelle, — tou jours bas6e sur I'urgence et la n6cessite, — et ceux qui 6taient dans les plus mauvaises conditions eurent les premiers a faire cboix de logements. Grace a ce systfeme, ceux qui, dans la soci6t6 bourgeoise, avaient 6te le plus mal lotis, se trouv6rent des mieux Iog6s.