CHAPITRE XXm
Les professions liberates
Les « intellectuels » — comme on disait aulr©^ fois — n'avaient pas trop boude la revolution. Beaucoup I'avaient vue surgir avec joie, avaient aide a son triomphe.
Gependant, parmi ceux-ci, il en 6tait que la transformation leserait, — auxquels elle supprimerait des avantages de fortune ou de situation. Ces derniers n'6taient pas les moins enthousiastes : la vie nouvelle leur semblait une delivrance. lis avaient ^touffe dans la societe capitaliste. Les satisfactions mat6rielles qu'ils y trouvaient ne corapensaient pas les degouts, les repugnances, les chagrins que leur occasionnaient les tares, les mis6res et les injustices dont abondait le milieu bourgeois.
Des hommes de haute valeur, — dans les sciences, les arts, la litt^rature, — tous beneficiaires de Tancien r6gime, nourrissaient a son 6gard de teb
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sentiments d'aversion qu'ils furent ravis de son effondrement. Get 6tat d'ame aida a la chute du capitalisme : sa mine etait tant souhaitee, si attendue, que ses desirs impatients form6rent une atmosphere favorable h la revolution.
Parmi les 6tudiants, beaucoup particip6rent au mouvement, — les uns, transfuges de la bourgeoisie, les autres prol^taires Intellectuels (pour qui la vie s'annongait dure) ; ils li6rent leur sort a celui de la classe ouvri6re, se m616rent aux combattants. lis apportaient leur 6nergie et leur bonne volont6, — et ils furent acueillis fraternellement.
Gette collaboration d'intellectuels a la revolution favorisa la reorganisation des 6coles, des m^thodes d'^ducation et aussi la transformation des professions lib6rales.
D6sormais, les medecins, les chirurgiens, n'eurent pas a faire commerce de leur savoir et de leur experience. Leur profession devint une fonction sociale, acceptee et remplie par passion professionnelle, — par d6sir de soulager les souffrances humaines et non par interSt mercantile. Deja, dans la societe capitaliste, des symptomes de cette transformation se percevaient : apr6s qu'un praticien de grand renom avait donn6 ses soins aux riches, a des taux exhorbitants, il lui plaisait de soigner gratuitement les pauvres diables, — et quelquefois meme de les aider de sa bourse. La plupart ob^issaieni alors a un mobile sentimental, — sans attribuer a leurs gestes de solidarite humaine un sens de critique sociale. Mais, quel que fut le mobile de
leurs actes, ceux-ci n'en gtaient pas moins une protestation contre les in6galites choquantes, contre le mercantilisme oblig6, — et ils tendaient ci r6tablir r^quilibre. G'est pourquoi ces docteurs, qui se croyaient siraplement charitables, 6taient plus prepar6s que d'autres aux pratiques communistes de la Tie nouvelle.
Egalement, les arcbitectes, dessinateurs, ing6nieurs, chimistes, et autres, ocrdirent leurs ant6rieures situations privil6gi6es ; ils devinrent des collaborateurs utiles et pr6cieux pour le bon fonctionnement de la soci6t6, raais leurs talents ne leur constituerent pas droit a un traitement de faveur.
Les associations professionnelles qui, dans les branches lib^rales, existaient pr6c6demnient, se transformerent en syndicats et se f6d6r6rent. Ces groupements eurent une vie autonome, tout comme les autres corporations et, — comme elles, — particip^rent k la vie et aux actes de la Gonfed6ration du Travail.
Ainsi que nous I'avons expliqu6, les professions lib^rales n'eurent pas des conditions de vie dilT6rentes de celles des autres corporations ; leurs syndicats respectifs distribu^rent a leurs raembres la carte de gratuity, — semblable a celle de tous les conf6deres, — et donnant droit de consommation sur les produits existant en abondance ; ils distribu^rent aussi, h chacun, un carnet de « bons jj permettant de cpnsommer ou d'obtenir, dans une proportion 6gale pour tous, les produits rares ou objets de luxe.
Sur tous les produits, sur tous les objets que leur moins grande quaiitit6 obligeait a rationner, la part de chacun 6tait tMoriquement proportionnelle ; mais leur partage matli6matique, outre qu'il 6tait impraticable, eut ete absurde et eut donne des r6sultats pitoyables. La repartition logique qu'on eut vainement chercbee par ce proc6d6, fut obtenue naturellement par le libre jeu des gouts particuliers, des preferences individuelles : les uns se porterent vers tels produits, les autres vers tel objet et cette dispersion des d6sirs, cette vanete des gouts, realisa I'equilibre entre I'offre et la demande. II fut loisible a chacun de satisfaire, en proportion ^quivalente a la richesse sociale, ses appetits de luxe.
Ge pouvoir 6gal de consommation, attribue indistinctement a tous, ne paraissait excessif qu'a ceux qui s'etaient tenus confines dans le cadre 6troit de la vie bourgeoise. Les autres, qui savaient quel travail d'elaboration prealable avait prepare — depuis le milieu du dix-neuvierae si6cle, — les realisations actuelles, s'y pliaient, sinon avec joie, du moins sans trop grande acrimonie.
II n'avait pas surgi brusquement, en effet, le sentiment d'egalite et d'^quivalence des fonctions dont etait saturee la classe ouvri^re. Depuis longtemps ses militants — apres avoir condamne les privileges de la fortune, — enseignaient qu'un etre bumain n'acquiert pas, grace au savoir, des droits sup^rieurs a ceux des autres hommes et qu'il n'a pas a reclamer une remuneration d'autant plus eievee qu'il est plus instruit ; ils demontraient que celui qui est pourvu d'instruction en est redevable a ses
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professeurs, aux travaux accumul^s par les g6n6rations pass6es, a toute rambiance qui le baigne, — ce qui lui a permis le d6veloppement de ses facult6s. Et ils ajoutaient : autant les magons, les 6goutiers, les boulangers, les jardiniers, ont besoin du m6decin, — autant celui-ci a besoin d'eux ; entre celui-ci et ceux-la il y a ^change de services, par consequent, il doit y avoir Equivalence de droits et il est abusif que Tun se targue de son savoir pour se tailler une part plus grande, au detriment de celle de ses co-associ6s.
Tons ne furent pas d'humeur a accepter ce nivellement sans maugr6er. A ceux qui s'en chagrinaient, un docteur r6put6 qui, en regime capitaliste, avait dissequ6 les plaisirs factices de la grande ricbesse, versa le baume philosopbique :
« Avez-vous oubli6, leur exposa-t-il, que ce que le ricbe pouvait consommer personnellement etait peu de cbose par rapport k sa fortune croissante ?
« II n'avait qu'un estomac et devait le manager. Lorsqu'il avait mang6 deux ou trois plats, deux fois par jour, il avait touch6 la limite de sa faculty gastrique en quantity. Ses aliments 6taient de premier cboix, mais la qualit6 optima 6tait vite atteinte.
« Les pommes de terre, un des meilleurs legumes, il se les procurait, parfaites, k bas prix. Quant aux primeurs ou aux produits des autres saisons, leur prix pouvait s'61ever 6norm6ment sans que leur agr6ment croisse en proportion. La plupart ne valant pas,, pour la saveur, le fruit, du moment. -i
« Le meme homme n'avait qu'un lit ; car Tutilisation successive de plusieurs aurait trouble son sorameil sans avantages compensateurs. Les v6tements sont comme les lits. Leur changement procure plutot quelque g6ne. II faut les essayer neufs, les faire a votre corps, se faire a eux, ce qui poussait les multimillionnaires eux-m6mes a ne pas avoir une garde-robe beaucoup plus importante que celle d'un employ^ de magasin.
*« Get homme n'avait qu'une cbambre, pour la m6me raison qu'il n'avait qu'un lit ; et ainsi pour les deux ou trois pieces qui lui servaient r6ellement, le bureau, la salle a manger, le salon intime. Le reste 6tait pour la reception, pour les autres...
« II pouvait voyager ? Mais, les voyages frequents perturbaient son existence et I'exposaient a mille d6sagr6ments qui, pour bien des personnes, etaient plus grands que les distractions recbercbees.
« II pouvait associer les autres a ses plaisirs ? Mais outre que cela pouvait 6tre plus ou moins agreable d'organiser des distractions au profit d'etrangers, le plaisir n'6tait pas consomm6 personnellement... En ce cas, il y avait un commencement de socialisation de la richesse... »
Pour conclure, I'optimiste docteur prScbait k ses confreres I'adaptation au milieu nouveau : il exposait que leur science et leurs talents y seraient appr6ci6s et mis en valeur, — mais ne leur constitueraient pas de prerogatives ; il 6voquait les joies et les satisfactions qu'ils 6prouveraient a 6tre des unites sociales, k 6gal titre que quiconque, — joies
et satisfactions autrement agr6ables que les bonheurs relatifs et artificiels qui avaient pu s'envoler avec leur fortune pass6e.
Au surplus, si I'homme de profession liberale, gate par le succes, pouvait se considerer comme diminu6 dans sa puissance de consommation personnelle, par contre, au point de vue professionnel, il se trouvait riche comme il ne pouvait souhaiter plus.
Les organisations scientifiques, — et leurs membres, — eurent a leur pleine disposition un outillage perfectionne, des labcratoires splendidement installes et les moyens de faire toutes les experiences et les recberches soubaitables. D'oii il resultait que si les bommes de science pouvaient arguer que leur superflu personnel etait reduit, en compensation, — a condition qu'ils fussent passionnes pour leur art, — ils devaient s'avouer plus reellement ricbes qu'autrefois.
Les organisations medicales et cbirurgicales, de concert avec celles du personnel sanitaire, — cbacune dans leur sphere, eurent charge de r^organiser les services de sant6 et d'hygiene, en se substituant a I'impr^voyante et odieuse administration de PAssistance publique, qui avait 6t6 supprim6e sans regrets.
Les maisons de sante, les hospices furent transformes, admirablement araenag6s, avec toute I'hygiene desirable et le maximum de confort. Rien ne fut neglige pour faire de ces palais de la douleur
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des lieux ou ie malade trouvait dans un cadre riant, sinon un apaisement a ses souffrances physiques, du moins un egaiement des yeux, un adoucissement moral.
Ajoutons que la maison de sant6, I'hospice, n'etaient pas obligatoires, — hormis pour les maladies epid6miques. II etait loisible a chacun de se faire soigner a sa guise, — a son domicile ou dans une maison commune. D'autre part, le personnel sanitaire, autrefois engag6 dans des conditions d'autant plus defectueuses qu'il ^tait mal remunere, se recruta par afflnit^s, — par vocation, et non sous I'aiguillon de la n^cessite. Aussi, gardes-malades et infirmiers apportaient-ils dans I'exercice de leurs fonetions une douceur et une am6nit6, trop pares autrefois.
Outre la reorganisation de tous les services ay ant trait a la sante, les syndicats de medecins, de chirurgiens, de pharmaciens, s'occuperent activement de la refonte des 6coles speciales qui, dor^navant, allaient fonctionner avec la pleine autonomie, revendiqu6e en vain sous I'ancien regime : les 6coles s'administreraient elles-m§mes, les Aleves feraient choix de leurs professeurs ; I'enseignement, sans perdre rien de ses cotes theoriques, serait plus profond6ment pratique, technique, clinique.