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CHAPITRE XIX

La Terre aux paysans

Dans les campagnes, la prise de possession se continuait et s'accentuait. EUe s'6tendait 6pid6miquement, gagnant de village en village, mais, elle ne s'effectuait pas sur un mode uniforme, ni d'apr^s un plan precon^u.

Cependant, Torientation se faisait vers la solution communiste. Les paysans s'y ralliaient par instinct, — plus que par raisonnement. lis 6taient entrain6s dans cette voie par les sentiments d'entente et de solidarite, survivance des anciennes pratiques communistes que, malgre ses efforts seculaires, I'Etat n'avait pu parvenir a extirper ; et aussi par le courant d'aspirations sociales dont les campagnes avaient 6te de plus en plus saturees.

*0n revit, du Nord au Midi, les journ6es d'unanime r6volte qui, en 1907, avaient secoue le Midi viticole. Gomme a cette epoque, la dominante du

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mouTement fut I'ex^cration de I'Etat. Gette fois encore, le cri de ralliement fut : « Plus de politique ! » Et, dans maint village ou tous les paysans marchaient d'un m6me 61an, si on leur eut demand6 « Qui 6tes-Yous ? » Us eussent r6pondu, comma r6pondirent, en 1907, les viticulteurs d'un village soulev6 : « Nous sommes ceux qui aiment la R6publique, ceux qui la detestent et ceux qui s'en foutent ! »

G'est que la haine de I'Etat 6tait, depuis longtemps, — depuis tou jours ! — forte et vivace dans les campagnes. On I'y ex6crait autant que I'accapareur de la terre. Haine legitime ! N'etait-ce pas I'Etat qui, — monarchique ou d^mocratique, — avait I6galis6 le vol de la terre au paysan, pour la donner au seigneur, au bourgeois ? Sans remonter au deli du r6gne de Louis XIV, n'est-ce pas I'edit de ce monarque, rendu en 1669, qui permit aux seigneurs de s'approprier sans vergogne la majeure partie des Mens communaux ? Et, depuis lors, que firent tous les gouvernements qui suivirent ?

Rien autre que sanctionner cette spoliation, la rendre plus complete.

Les paysans avaient souvenance ! Aussi, dans leur revolte, etaient-ils anim6s d'un double sentiment : amour de la Terre ! haine de I'Etat !

C'est pourquoi d^s la p6riode r6volutionnaire ouverte, malgr6 quelque hesitation, ils se ralli^rent k la forme de groupement qui r6pondait le mieux h leurs desirs : le syndicat !

Le syndicat se substitua a I'ancienne municipality et, pour la solution de toutes les questions, il en

COMMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION i"^

appela aux assemblees de villages qui, remises en vigueur, ramenerent le paysan a la vie sociale, dont Tavaient d6sliabitu6 I'isolement economique et la deviation politique que le regime capitaliste lui avail impose.

Nous avons dit, plus haut, comment une vague de panique et de colore avait secou6 la torpeur de la paysannerie et I'avait incite a s'armer. Ce qui avait accru la gravity de ce soulevement et I'avait fait si promptement 6voluer, c'est que, a Taction des syndicats de la Confederation du travail, s'etait ajout^e Taction des milliers de syndicats agricoles qui, par leur contexture et leur composition, ne semblaient pas etre des elements subversifs.

Dans ces syndicats, cr66s depuis longtemps, voisinaient desagreablement petits et grands proprietaires terriens. Ces derniers avaient d'abord choye ces groupements, avec Tarri^re-pensee de s'en servir comme d'outils 61ectoraux. Mais, peu a peu, un esprit nouveau avait pen6tre ces organismes : Tinfluence des petits proprietaires y etait devenue preponderante et un syndicalisme paysan, un peu sd6cial, y avait germ6 et les avait vivifies.

Les oeuvres de cooperation et de mutualite avaient 6te, primitivement, la seule raison d'etre de ces groupements. Peu a peu, leur horizon s'etait elargi et ils avaient entrevu un ideal de reorganisation sociale, a base cooperative, qui, outre la liberation du joug de TEtat leur permettrait une culture du sol plus rationnelle.

Quand survint la crise revolutionnaire, ces syn-

dicats, — d'abord raeflanls et hostiles, — avaient et6 entraines par le mouvement. Et comme, en temps de revolution, on brule vite les etapes, — ils les brul^rent !... et ils eurent bientot re joint les syndicats conf6deres.

Le grave probl6me, pour les paysans, 6tait celui des proprietes. Comment allaient-ils le r6soudre ? La rigide solution comrauniste concluait a la mise en commun de toutes les parcelles et a I'exploitation sociale de I'ensemble. Mais si, dans les agglomerations oil dominait la grande culture, cette solution pouvait etre assez facilement admise, par contre, elle repugnait de prime abord dans les pays de petite culture.

Ce ne fut done pas spontanement, du premier jet, que les paysans se mirent d'accord sur la transformation du regime de la production agricole. lis y pr§luderent par des mesures qui ne rencontraient pas d'opposition, que tous, quels qu'ils fussent, approuvaient : ils libererent la terre des charges qui pesaient sur elle et I'accablaient, — ils supprim6rent la rente, rhypotheque. Apr6s cette preliminaire entente, les paysans, suivant la forme de culture du sol sur lequel ils vegetaient, — et aussi, suivant leur propre degr6 d'6volution, — d6cid6rent pour la mise en valeur des terres arrachees aux riches.

Si, de but en blanc, il avait ete propose aux petits proprietaires d'abattre haies et clotures et de reunir leurs terres, la plupart s'y fussent refuses, — malgre qu'avec la culture parcellaire leur

labeur fut dur et 6crasant. lis n'eurent pas, dans les premiers moments, a se prononcer sur ce point.

Toutes les terres cultivees directement par leurs detenteurs furent laissees hors de la revision qui s'accomplit par les soins du syndicat. On poussa meme le scrupule jusqu'a laisser individualisees de moyennes proprietes, que leurs tenants continuferent a cultiver seuls, ou familialement, sans raaind'oeuvre mercenaire.

La revision ne porta que sur les propri6t63 mises en valeur par des salaries. Toutes celles-ci furent proclamees propri^te commune et le syndicat en eut la gerance. Encore, en bien des cas, y eut-il des accommodements suivant la region, — et suivant qu'on se trouvait en presence de petits fermiers, de m6tayers, cultivant familialement. II advint alors qu'on soumit ces terres au regime des biens communaux, qui dans certaines contrees avaient survecu aux pilleries des anciens regimes ; ces biens, distribu^s en usufruit, faisaient retour h la commune, au deces du detenteur ou a son depart du village.

Quant aux grandes fermes, aux grands domaines, aux vastes exploitations, — qui n'etaient guere que des usines agricoles, — la prise de possession s'en op6ra sans la moindre reticence. II y eut bien quelques tiraillements, de la part des r6gisseurs et des fermiers, qui trouvaient desagreable d'etre reduits au niveau commun ; cependant, ceux qui s'entet6rent a epouser la cause de leurs proprietaires furent rares ; la plupart accepter^nt de prendre place dans

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la jeune communaut6 ou ils furent appel6s a remolir des fonctions en rapport avec leurs aptitudes.

Les syndicats ne born^rent pas leur activite a modifier le syst^me propri6taire ; simultanement, ils s'employ6rent a am61iorer .la situation des parias de la terre, les salaries d'hier. 11 fallait que, de suite, ceux-ci trouvent la vie meilleure ; il fallait souder leur sort a celui de la revolution, afin qu'ils en soient les acharnes d6fenseurs. Ge soin incorabait aux syndiques conscients, car trop d'entre ces serfs raodernes, frustes et incultes, n'eussent ose. fl n'etait plus admissible que ceux-ci soient reduits a I'existence animale qui avait 6t6 la leur j usque-la, — existence comparable a celle des betes de labour, avec cette difference qu'on n'avait pas pour eux les soins dont on entourait les animaux, ceux-ci ayant une valeur marcbande que n'avaient pas les domestiques. Les gar?ons de ferme, les bouviers, les bergers, rentrant apr6s leur journee de travail, moulus, barrass6s, n'avaient d'autre couchette qu'un bottillon de paille, dans les 6curies, les etables, les greniers.

On remedia a cela. II fut avis6 a ce que cbacun ait un chez-soi, — au moins une chambre et un lit ! II y eut, — pour cette chose qui serable si naturelle et si simple, — des difflcult6s mat6rielles auxquelles on para au mieux. Pour ce faire, on mit a contribution I'ameublement des habitations bourgeoises et des chateaux : le superflu qu'on y trouva servit a nantir du necessaire ceux qui en avaient 616 si longtemps priv6s. [-,,

Les prol6taires de la gl6be furent done 61ev6s h une aisance adequate au milieu. Ge ne fut au detriment de personne.

^ Les anciens fermiers, les charges d'affaires des grands proprietaires, de mSme que les maitres d'hier qui vivaient du travail des valets, — quand ils consentirent a la vie nouvelle, — ne souffrirent pas d'une diminution de leurs aises ; ils ne trouverent de changement qu'en ce qu'ils n'eurent plus I'orgueil de commander, qu'ils furent priv6s de domesticity et durent mettre la main a la besogne.

Le travail etait d'ailleurs moins rude, moins apre, mieux compris et consid6rablement all6g6. Au lieu des interminables journ6es d'antan, qui, en bien des regions, commengaient a I'aube pour ne flnir qu'a la tomb6e de la nuit, on r6duisit la dur6e moyenne du travail a huit heures.

Gette fixation n'eut pas la rigidity possible dans I'industrie, et si difficile ci la campagne ou les travaux sont subordonnes aux conditions climat6riques. En des cas pressants, — sous la crainte d'un orage ou pour autre cause urgente, — on trima d'arrache-pied, sans compter les heures. Nul ne renaclait ! Ghacun marchait avec entrain, sans bonder a la peine, oubliant la fatigue, — on travaillait pour soi et non pour un maitre !

La possibility de reduire consid6rablement la dur6e du travail fut facilitee par I'exode des villes vers la campagne. Le « retour aux champs », en irain prech6 par tant d'^conomistes, s'op6ra spon-

tan6ment — des la revolution accomplie. Nombre de d6raclnes qu'avaient entrain^ Tattirance de la vie factice des villes, le leurre d'une fortune rapide, et surtout le degout d'un travaU mome et sans treve, pour une remuneration ridiculeraent insuffisante, revinrent au village, quand s'y offrit la possibility d'une existence assuree et saine. lis y re§urent joyeux accueil. La bonne mere nourriciere, la terre, ne demandait qu'a 6tre f6cond6e. Elle s'offrait partout ! La periode d'accaparement et de misere etait finie. Plus on serait a la travailler, plus grasses seraient les recoltes, — et plus grand serait pour chacun le bien-etre ! Aussi, les nouveaux d6barques etaient accueillis comme des enfants prodigues, avec la plus grande cordialite, et 11 leur etait amicalement fait place dans les groupements de production.

D6sormais, I'affluence des bras n'etait nulle part une charge. Au contraire ! Aussi bien a la campagne qu'a la ville, partout, elle etait un allegement commun et entrainait un accroissement de richesses pour tons.

A cette abondance de main-d'ceuvre, un autre agent d'intensification de la puissance productrice du sol ajouta ses effets : I'outillage mecanique, de plus en plus perfectionne, ainsi que les engrais chimiques, expedies en abondance des centres industriels, permirent d'obtenir un rendement meilleur et d'effectuer de grands travaux d'amenagement auxquels, par manque de capitaux, on ne pouvait songer autrefois.

L'exemple de cette exploitation en commun, dress6e en antithese convaincante, en face de la culture parcellaire du petit proprietaire, qui, malgr6 un labeur penible, n'obtenait qu'un rendement m6diocre, lit plus, pour lui domontrer la superiority de I'association, qu'une argumentation serree et solide.

Le paysan aimait sa terre d'un amour profond, violent. II I'aimait pour elle-m6me, — et parce qu'elle lui assurait liberte et ind6pendance. Or, il avait redoute qu'en s'associant avec ses voisins, en joignant ses lopins aux leurs, sa liberte et son ind6pendance en soient diminues. L'experience lui prouvait combien ses craintes 6taient illusoires : il Yoyait que, grace a la culture en commun, avec ^conomie d'outillage, Economic de travail, s'obtenaient de meilleures recoltes. La coordination des efforts et la division du travail permettaient de faire sur un point, et en une fois, des besognes qui, dans le village morcel6, se faisaient isolement et se rep6taient autant de fois qu'il y avait de petits cultivateurs.

Les betes de trait, reunies dans des 6curies saines, 6taient soignees plus comraod6ment ; de meme les troupeaux. Ghacun n'allait plus a son lopin, avec sa charrue, son chariot plus ou moins pratiques ; au lieu de Feparpillement, des pertes de temps, des corv^es inutiles, il y avait entente, sym6trie, et la d6perdition des forces etait reduite au minimum.

Cette transformation de la mentalit6 paysanne avait 6te pr6paree par les cooperatives de vente des produits agricoles, par les associations pour

rachat des semences, des engrais, des machines, qui, SOUS les auspices des syndicats, s'etaient consid6ral)Iement d6veloppees, dans la derni^re p6riode capitaliste. Ges groupements, qui n'avaient eu, a Torigine, qu'un objectif immediat et restreint, — 61iminer I'intermediaire, le speculateur, — avaient pr6par6 la voie a une organisation sup6rieure.

Les paysans, tout d'abord, s'y etaient afflli6s, pour acqu6rir a prix moindre les engrais, les semences, I'outillage ; puis, ils avaient trouv6 profit a acheter des machines, — communes aux associ6s et utilis6es par eux a tour de role, — ainsi qu'a cr6er des boulangeries et des moulins coop6ratifs. D'autres s'6taient group6s pour constituer des caves communes, des laiteries, des fromageries, n'ayant, eux aussi, que la preoccupation de se liberer du joug de I'acheteur, qui les 6tranglait. Grace a I'entrainement, peu a peu, ils avaient appr6ci6 les bienfaits de I'entraide et s'6taient familiarises avec rid6e de la culture en commun,

Ces cooperatives avaient nou6 des relations avec les populations ouvriferes ; elles avaient trouv6 de pr6cieux debouches dans les cooperatives de consommation des cites industrielles ; a ces contacts, ruraux et proietaires avaient appris a mieux se connaitre, a s'apprecier mutuellement.

^insi, diverses etaient les causes qui contribuaient a entrainer les paysans vers les realisations sociales. Mais, pour que levassent ces germes communistes, il avait fallu le souffle chaud et ardent de la revolution. Sans elle, les aspirations qu'un ceil exerce decpuvrait depuis longtemps, dans les villages

gagnes a la cooperation, et qui faisaient presager belle floraison, seraient resides indeflniment a Fetat latent.

Dans les villages ou s'activa la realisation communiste, la cooperation fut doublement utile ; elle fut la base sur laquelle les paysans edifierent I'organisation de la communaute rurale et, d'autre part, elle facilita considerablement I'oeuvre d'accord entre les villes et les campagnes pour le service d'^change.

Le syndicat centralisa toutes les operations d'echange et se substitua aux petits debitants, pour qui le commerce n'avait ete souvent qu'une ressource d'appoint. II fut le depot de tons les produits industriels et manufactures, le magasin d'approvisionnement general et il fut d'autant raieux a meme de satisfaire a toutes les demandes que, relie telephoniquement avec les entrepots generaux, il pouvait, sans retard, faire face aux besoins les plus divers.

La communisation ne se limita pas au commerce : la meunerie, la boulangerie devinrent des services communaux et ce fut, sous un mode perfectionn6, la resurrection du moulin banal et du four banal des vieux ages. De m^rae, I'artisannerie du village, — cordonnerie, serrurerie, charronnage, — fut 6levee au rang de services communaux.

Le village devenait, dans son organisation interne, une sorte de grande famille ou les groupes familiaux conservaient cependant la liberie d'action et de consommation. Quant aux relations qu'il enlretenait avec le dehors, elles s'effectuaient suivant les principes confederaux : le village exp6diaiC aux

groupements urbains le surplus de sa production, le dirigeant sur les points qui lui etaient indiqu^s. Se tenant en relations constantes avec la Bourse du travail du centre le plus rapproche et aussi avec sa f6d6ration terrienne, il etait au courant des demandes et, suivant la nature de son sol, il accentuait telle culture ou tel ^levage, intensifiant I'un ou I'autre d'apres les besoins et les donnees des statistiques.

En echange de ses r6coItes, le village recevait la quantity d'outillage, de machinisme agricole, d'engrais chiraiques, qui 6taient necessaires pour le bon renderaent de ses terres. II recevait aussi, en quantite suffisante pour repondre aux besoins de la communaute, les produits manufactures de premiere necessitc, qui 6taient mis gratuitement a la disposition de tons.

Outre cela, chacun des villageois avait droit a sa part de consommation de luxe, — tout comrae les associes des centres urbains. Gette consommation, I'ayant-droit pouvait I'effectuer sur place, en faisant venir, par I'entremise du syndicat, — ou m6me directement, — des entrepots speciaux, les objets de luxe (ou ceux dont la consommation etait reglement^e) jusqu'au maximum de son pouvoir d'achat. Ge n'etait, naturellement, pas d'obligation formelle ; il pouvait se rendre aux centres ou il lui agr6ait et s'y procurer les produits rares ou de luxe qu'il desirait, en echange de ses « bons de eonsommation », ou meme d'ancienne monnaie.

Dans les villages ou les principes de la Conf6d6-

ration n'etaient pas encore acceptes, et ou, par consequent, la realisation communiste n'6tait pas accomplie, les echanges s'effectuaient selon les vieilles pratiques coramerciales. Les paysans isol6s, ou leurs cooperatives de vente, achetaient et vendaient a leur gre. Les produits dont ils disposaient etaient diriges sur les entrepots des villes et ils leur etaient payes en vieille monnaie ; r6ciproquement, comma ils ne pouvaient se reclamer de leur quality de confeder6s, ils n'avaient pas droit a la gratuit6 et ils devaient s'approvisionner, aussi Men d'objets de consommation que de machines agricoles, d'outils, d'engrais, moyennant finances.

Gette survivance de I'ancien regime etait battue en breche par les delegues envoyes des villes pour etablir et assurer le ravitaillement en produits agricoles et betail, ainsi que par les propagandistes confed6raux, — qui, pour la plupart, etaient euxmemes paysans. Les uns et les autres montraient et prouvaient les avantages que les cultivateurs avaient a retirer de leur adhesion complete aux principes confed6raux, — autant pour I'allegement de leur travail que pour I'accroissement d'aisance dont ils beneflcieraient ; ils dressaient un parallele entre la methode d'eohange commercial qui ne leur permettait d'obtenir rien que contre argent et la methode confederale qui mettait gratuitement a leur disposition I'outillage le plus perfectionne et assurait la satisfaction de leurs besoins ; ils leur expliquaient que lorsque, dans la commune, ils voudraient entreprendre de grands travaux, de grandes constructions, amenager saineraeiot leurs logis, si la

main-d'oeuvre leur manquait, ils n'auraient qu'cj faire appel a des volontaires, qui viendraient de la ville, en nombre sufflsant, les aider dans leurs besognes.

Gette propagande qui, si elle n'eut ete que theorique, n'eut pas 6te convaincante, le devenait, grace au prestige de I'exemple : les resultats deja obtenus dans les villages proches parlaient plus haut que toute argumentation. Aussi, dans les regions ou la revolution s'6tait d'abord limitee a la mainmise sur les domaines des riches, la communisation s'etendait, y creant I'abondance et le bien-etre.

GHAPITRE XX

L'armement du peuple

L'oeuvre de reorganisation n'avait pas fait n6gliger une besogne contraire, mais indispensable : I'an^antissement des institutions de violence et de coercition qui avaient assure la puissance et la dur6e du capitalisme. Les r^volutionnaires parisiens s'en occup^rent sans desemparer : en prelude, ils dispersferent le personnel qui vivait de ces institutions ou gravitait autour.

lis firent plus. Par exc6s de prudence, — afln de paralyser, par les difflcultes de concentration, toute tentative offensive de la Bourgeoisie, — afin de mieux deraciner les institutions du pass6, ils an6antirent les monuments qui leur avaient donne asile, avaient ete leur symbole.

La prefecture de police avait 6t6 un des premiers repaires gouvernementaux occup^s, — et un des premiers elle fut ras^e. Le palais de justice eut le

meme sort, avec les deux prisons qu'il encerclait, — le Depot et la Conciergerie.

Les policiers, les sergents de ville f urent introuvables. La chasse qui leur avait ete faite, au cours de la greve generale, dans les quartiers qu'ils habitaient, leur avait 6te un avertissement des dangers courus. Aussi, des qu'ils constaterent que le triomphe du peuple n'etait plus qu'une question d'heures, ils disparurent, s'enfuirent.

Au palais de justice, on trouva du monde. II y fourraillait et baguenaudait une population d'avocats, d'bommes de lois, d'employes du parquet, de gens louches, qui, se rendant pietrement compte de la port6e qu'allait avoir la transformation en passe de s'accoraplir, supposaient pouvoir continuer leurs operations et vivre encore aux depens du commun. Leurs illusions furent deques. Tons ces personnages furent avises que leurs fonctions n'auraient plus de raison d'etre, que e'en etait fini de tons les parasitismes et qu'il leur faudrait opter pour une profession ou un metier utile. II leur fut conseill^ de prendre les devants et de s'affllier au syndicat de la profession pour laquelle ils avaient un penchant, ou qui correspondrait mieux a leurs gouts.

On se porta aux prisons. EUes furent videes de tons leurs prisonniers politiques, — de meme que des prisonniers de droit commun. Seulement, pour ceux-ci, on proceda a quelques formalites pr6alables.

Une commission confed6rale eut charge de s'aboucher avec les specialistes les plus reputes par leur

savoir et leur integrite ; ils eurent mission d'examiner ceux d'entre les prisonniers qui, vu leurs tares pliysiologiques, etaient des malades a soigner, dont la liberation brusque eut constitu6 un danger et qu'on tfansfera dans des maisons de sante.

Ensuite, les delegu6s confederaux reunirent les detenus, — y compris leurs gardiens. Aux uns et aux autres, ils exposerent les conditions de la vie nouvelle ; ils leur expliquerent que la revolution 6tait faite pour supprimer les faineants, les parasites, les voleurs et les criminels de tout ordre et que, par consequent, d^sormais, le travail de tous etait necessaire et qu'aucun valide ne devait s'y soustraire. Puis, s'adressant indistincteraent aux gardiens et aux prisonniers, ils ajouterent :

« A vous de decider si vous vous sentez capables de vous adapter a ce milieu, de vous regenerer ? Si oui, vous ferez choix d'une profession ou d'un metier et vous serez acceptes dans son syndicat. La, vous ne trouverez que des camarades ; ils vous traiteront en amis et ils ignoreront, — ou oublieront, — I'homme que vous avez ete... Au cas ou cette existence de labeur sain, base de bien-etre, ne vous seduirait pas, libre a vous de refuser le contrat social que nous vous proposons. En ce cas, vous serez bannis du territoire et diriges sur la contree que vous designerez. Mais, afln que, des votre arrivee, vous ne soyez pas pris au depourvu, nous vous nantirons d'un leger pecule... »

Ges paroles, retentissant entre les murs epais, derriere les barreaux et sous le jour terne des prisons ; dans Tatmospliere moite des geoles, toute de

188 COMMENT NOUS FERONS LA RfiVOLUTION

crasse et de relents humains ; la, ou avaient creve et agonis6 tant de douleurs ; s'adressant aux prisonniers et aux gardlens, qui les ecoutaient sur pied d'^galite ;... ces paroles proclara^rent toute I'etendue du bouleversement social, — et elles emurent et convainquirent leurs auditeurs.

Les gardiens furent heureux d'abandonner une profession pour laquelle ils n'avaient que rancoeurs, et qu'ils suMssaient par besoin ; quant aux prisonniers, la franchise et la sinc6rite du langage qui leur 6tait tenu, — qui les changeait de I'hypocrisie dont on usait h leur 6gard, — les impressionna, et la plupart acquiesc^rent au contrat qui leur 6tait offert.

La demolition des prisons et des tribunaux et la dispersion dans les groupements de production des parasites qui avaient v6cu du dol, du vol, du crime, — soit directement, en y participant, soit indirectement, sous pr6texte de repression et en qualite de policiers, de juges, de geoliers, — n'eurent pas pour r6sultat de mettre la society a la merci du brigandage et de la fain6antise.

Dor6navant, les actes antihumains relevaient du groupement de travail ou du syndicat auquel 6taient afflli6s leurs auteurs.

Ghacun 6tait done « jug6 par ses pairs », — pour employer I'expression ancienne. Mais, ou Men le « coupable » 6tait reconnu malade et il recevait les soins que n^cessitait son 6tat ; ou bien, il 6tait prononc6 a son ^gard un verdict qui, au lieu de peine corporelle, entrainait simplement un chMi-

ment moral, sous forme de boycottage, de m^pris. Cette quarantaine etait suspendue, des qu'ou jugeait amende celui qui y etait soumis.

Dans des cas excessivement rares, le bannissement fut applique, par decision de I'assemblee g6nerale du syndicat, dont il pouvait etre fait appel a la federation corporative, et voire au Gomite Confederal. Mais on n'eut besoin de recourir qu'exceptionnellement a cette mesure. Le plus souvent, le boycottage sufflsait a amender les delinquants.

Pour accepter d'etre mis ainsi au ban general, il faut etre rudement trempe et etre soutenu par une grande et gen^reuse idee, — c'6tait le cas, autrefois, des revolutionnaires qui, forts de leurs idees subversives, affrontaient I'opinion publique et se moquaient de la reprobation moutonniere et unanime qui s'attachait a eux ; ou bien, il faut se savoir approuve et encourage dans un certain milieu. — c'etait le cas des crirainels de droit commun qui, pour le monde des prisons, etaient des beros.

Or, comme il fallait, maintenant, davantage d'6nergie pour affronter la reprobation generale que pour se plier aux conditions de travail exigees, — et comme il n'y avait plus de population interlope pour admirer les « apacbes », plus de presse pour exalter leurs exploits, ces tristes specimens disnarurent. ^

Le regime de pestifere auquel les coupables 6taient astreints 6tait si pesant, si penible, que les m^faits devinrent de plus en plus rares. Ge frein moral fut plus efflcace que ne I'avaient 6t6 les p6nalites de la societe bourgeoise : par cette m6thode,

i90 COMMENT NOUS PERONS LA REVOLUTION

on obtint un resultat auquel le recoiirs a reraprisonnement et aux supplices n'avait pu aboiitir, — on endigua, dans line proportion considerable, les actes antihnmains.

Ceii\-ci, au snrplus, se trouverent diminues aiitomntiquement d'abord, dans la proportion de cinquante pour cent, parce qull n'y eut plus de crimes et delits occasionnes par la misere, I'inegalite, les malfaisances du capitalisrae. En outre, les mefaits qui etaient la consequence de tares physiologiques, de degen6rescence, de maladies mentales, eurent tendance a disparaitre, sous Pinfluence du milieu. II ne subsista done que les crimes passionnels et ceux dus a des causes accidentelles, — pour lesquels, deja, dans la societe bourgeoise, il y avait tou jours excuses, circonstances att6nuantes, sinon acquittement.

Gertes, il advint quelquefois que, sous le coup de Tindignation, les temoins d'une violence odieuse se laisserent entrainer a des actes de justice somraaire. Ainsi, des souilleurs d'enfants, des violeurs de ferames,pris sur le fait,furent executes sans pitie.

Ces soudaines violences, pour impitoyables, brutales et sanguinaires qu'elles parussent, etaient saines et fecondes. Elles donnaient la securite a tons les faibles ! Les betes mauvaises, qui avaient le malheur de trainer en elles les sauvageries ancestrales, etaient, autant qu'il se pouvait, mises en garde contre leurs instincts pervers, par la menace suspendue sur leurs t^tes. Si ces monstres ne pouvaient se contenir, tant pis pour eux ! lis ne r6it6reraient pas deux fois leur acte...

Pour cruel et inexorable que f ut ce systeme d'immediate repression, il etait moins repugnant que la procedure ancienne, avec son attirail judiciaire, — et il avait I'excuse d'une legitime colere, que n'avait pas le magistrat operant a froid.

En meme temps que se poursuivait la destruction des prisons, celie des casernes et celle des forts encerclant Paris n'etait pas oubliee.

L'armee fut dissoute. Les soldats de toute categorie furent renvoyes dans leurs foyers. Deja, bon nombre avaient pris les devants et, de leur propre initiative, ils s'etaient licenci6s. Surtout, il fut veill6 avec soin au desarmement des corps qualifies d'elite, ou s'etait maintenu un esprit d'aristocratie.

Ges mesures de prudence furent completees par le iicenciement des 6coles militaires.

Quant aux casernes, on les jeta bas sans hesitations. Elles avaient trop longtemps menace Paris pour qu'on se fit un scrupule de leur demolition, sous le specieux pr^texte qu'elles eussent pu 6tre transformees en maisons d'habitations. La fureur du peuple se d6chaina contre elles avec fren6sie et ce fut avec enthousiasme que des equipes de demolisseurs se constitu6rent et manceuvrerent pics et pioches pour les raser.

Les forts eurent le meme sort. On mit a les demanteler d'autant plus d'empressement qu'ils etaient une constante menace pour Paris, au cas d'une tentative reacteuse. En eJEFet, ils avaient 6t6 construits et amenages plus avec I'arriere-pensee de les utiliser a maitriser et bombarder la grande ville qu'avec

la preoccupation de la defendre contre une attaque exterieure. Et si le gouvernement n'avait pas eu recoups a leurs canons, c'est que la revolution avail eu un deroulement imprevu, rapide, qui I'avait mis dans I'incapacite d'user de tons ses moyens de defense. II lui 6tait advenu ce qui, au cours des revolutions ant6rieures, avail perdu des gouverneraents qui, la veille de leur chute, semblaient inebranlables, — il avail et6 sid6r6 par I'arapleur de I'insurrection, par son offensive vigoureuse.

La demolition des forts eut davantage le caractere de fetes charapetres que d'expeditions revolutionnaires. On alia a leur demantelement en bandes joyeuses ; on festoyait gaiement sur les glacis, chantant, farandolanl et trinquant avec bonne humeur. On preluda par I'aliegresse au nivellement des fosses, au defoncement des casemates, a I'enclouage des canons, a la destruction des munitions.

On n'eul de respect que pour les fusils et les arraes de facile maniement, qu'on d6menagea en corteges triomphaux et qu'on transporta a la Bourse du travail.

G'etait de bonne et judicieuse tactique. G'6tait la preuve qu'ayant ete capable de vaincre, le peuple allait ^tre apte a defendre sa victoire, puisque, autant il lenait pour indispensable d'aneantir tout ce qui etait armement offensif et moyens d'attaque, autant il appreciait I'avantage de se conserver dbJ arraes defensives. II se souvenail combien il avail souffert du manque de fusils ! II avail la memoire des deceptions eprouvees, lorsque les occasions de se liberer s'offrirenl a lui el qu'il ne put en proflter,

faute d'armes ! Aussi, il ne dedaignait pas de s'armer, — malgre que son trioraphe en rendit problematique le besoin.

Le peuple avait toujours abhorre la servitude militaire ; il avait toujours execre les guerres entre nations, et les carnages dont ses enfants avaient 6t^ yictimes. Mais, cela n'avait jamais iraplique, pour lul, la resignation et la non-resistance prech^c par Tolstoi, — et ce n'etait pas de gaiete de ccEur qu'apres avoit plie I'^chine sous I'oppression, il pretait ses bras a I'exploitation. Toujours il avait chercb6 a s'armer pour contrebalancer les forces militaires et autres — qui, sous I'ancien regime, le tenaient sous le joug. II s'6tait approvisionn6 de revolvers ! II avait achete des fusils, quand il I'avait pu ! II avait manipule les explosifs et us6 de la bombe !... Et c'est pourquoi il etait normal que, mis en situation de s'armer serieusement, il s'y empressat.

En I'occurrence, les syndicalistes ne faisaient que marcher sur les traces des revolutionnaires de 1789, qui mirent autant d'ardeur a se saisir d'armes, partout oil ils en decouvrirent, qu'ils en avaient mis a donner I'assaut au couvent Saint-Lazare et a la Bastille.

A cette 6poque reculee, la meilleure des armes etait les canons, — et les Parisiens, qui les prisaient plus que les fusils a pierre, les consideraient comme le meilleur des arguments. Aussi, ils allaient en prendre ou il y en avait !.,.

Des expeditions s'organisaient contre les chateaux connus pour posseder des canons : le chateau d|

Ghoisy-le-Roi fut depouille des siens et, furent de bonne prise egalement, les canons des chateaux de Gliantilly, de I'lsle-Adam, de Limours, du chateau de Broglie et de beaiicoup d'autres demeures nobiliaires.

Lorsque, au retour d'une de ces operations, les Parisiens raracnaient leur conquete a Paris, ils n'avaient pas la naivete d'ecouter les conseils perfides de Lafayette qui s'affligeait de voir le peuple s'armer et qui, pour le desarmer adroitement, voulait que les districts lui remissent ieurs canons, sous pretexte d'en former un pare d'artillerie. Les Parisiens ne tomberent pas dans le piege, ils n'ecout^rent pas ces fourbes conseils : ils garderent Ieurs canons dans Ieurs sections, — et ce fut leur force aux grands jours de revoUe !

Done, imitant les revolutionnaires du dix-huitieme siecle, Ieurs petits-neveux du vingtierae prirent des armes ou ils en trouverent. Les engins de bataille etant plus perfectionnes, ils n'avaient pas pour les simples canons la meme estime que Ieurs aieux ; par contra, ils ne dedaignaient pas les mitrailleuses et les canons-revolvers. Avec un soin extreme, ils faisaient main-basse sur toutes les armes defensives, — et elles etaient distribuees, dans les syndicats, aux camarades valides qui voulurent s'armer.

Aux armes trouvees dans les forts, s'ajouterent i;elles provenant du desarmement des troupes, celles amoncelees dans les magasins et depots de la guerre, celles recueillies chez les armuriers.

L'epuration radicale dont nous venons de narrer quelques-unes des peripeties ne se limita pas a la capitale. Avec iin entrain egal, la province se mit a I'lmisson : les palais de justice et les prisons y furent rases, les casernes et les forts deraantcles.

Bientot, sur toute la surface du territoire, 11 n'y eut plus un bataillon en armes. Simultanement, a la dislocation et a la dispersion de I'armee, le recensement des armes defensives etait eifectue et, par I'intermediaire des Bourses du Travail, leur distribution s'accomplissait dans les syndicats, au are des demandes.

Dans chaque syndicat un groupe de defense s'etait constitue, auquel affluaient volontairement les elements jeunes et actifs ; on s'y exer^ait au maniement des armes et aux manoeuvres de resistance, afln de n'etre pas pris au depourvu, au cas de conspiration reacteuse. Ges groupements 6manaient des Bourses du Travail et, tout en liant des relations avec les groupes similaires de la region et des centres eloignes, leurs raembres ne cessaient pas d'etre des syndiques actifs. lis ne se croyaient pas dispenses de leur somme de production quotidienne, sous le pretexte qu'ils se livraient a des exercices de gvmnastique militaire.

Ges cohortes syndicates n'etaient pas une force exterieure au peuple. Elles 6taient le peuple luimeme qui, ayant libere le travail, avait la prudence de s'armer pour proteger la liberte conquise.

Cette organisation de defense, a base corporative et federaliste, rendait impossible toute intrigue tendant a detourner cette force armee de la foaction

i9o COMMENT NOUS PERONS LA REVOLUTION

qu'elle s'etait attribuee. Des elements liet6rog6nes et suspects ne pouvaient s'y incorporer ; on 6tait la entre camarades, et pour etre admis dans un de ces groupes, il fallait, non seulement 6tre syndiqu6, mais 6tre connu et 6tre presente par des parrains qui repondaient de vous. Precautions un peu ombrageuses, — mais utiles pour empecher que des « cidevant » douteux s'y infiltrassent.

Maintenant, h6rissee de fusils et de baionnettes, de mitrailleuses et de canons-revolvers, la France syndicale etait sur ses gardes ; ces armes puissantes etaient mani6es par des hommes de temperament et de resolution, — et elle avait, sur la France de 1789, la superiorite d'etre irr6m6diablement guerie de tous les Lafayette.

GHAPITRE XXI

L'agonie de la reaction

D6s les premiers troubles, quantity de privilegi6s avaient eu la precaution de se mettre a I'abri. Quand la crise s'accentua, ce fut une ruee d'6migration.

Parmi ceux qui fuyaient la revolution, les uns 6taient des superflciels, des frivoles, aimant leurs aises et redoutant les emotions ; d'autres avaient de plus serieuses raisons pour aller respirer un autre air : leur nom avait une notoriete tenement facheuse qu'il paraissait condenser les haines populaires. D'ailleurs, pour les uns et pour les autres, r^migration etait un minime incident. L'habitude des grandes randonnees en automobile, des excursions aux rives du Nil ou aux fiords de Norv6ge, les avait impregn6s de cosmopolitisme. Sachant qu'ils pourraient trouver leurs aises n'importe ou, I'expatriation leur etait douce. Et puis, ils avaient^ les meraes illusions que les 6migr6s de 1790 : ils comp-

talent revenir tot et iie voyaient dans les troubles du moment que I'occasion d'un voyage impr6vu, mais non desagreable.

Au surplus, rien de simple comme d'emigrer. En quelques heuies d'auto, la frontiere 6tait gagnee. Le seul risque ctait la traversee des villages ou grondait la revolte. Encore, 6tait-ce moins en leur quality d'emigrants, qu'en celle d'automobilistes que les fuyards avaient a craindre. En effet, dans les campagnes, I'auto etait en mesestime, — elle etait I'ecraseuse de poules et aussi de gens... Et comme les coleres etaient dechainees, il y avait a redouter qu'elles se tournent centre elle. Cependant, rares furent les represailles. Plus rares, celles qui se termin^rent tragiquement.

L'emigration n'6tait pas entravee par les r6volutionnaires. Bien loin de la ! Elle etait souhait6e par certains qui y voyaient un expedient pour continuer, sans encombre, Texpropriation capitaiiste. Comme la revolution se faisait plus contre les institutions que contre les individus, I'exode des privilegies allait cviter des tiraillements et des dera^les avec eux. Les emigres pouvaient eraporter leur or, — mais non ce qui constitue la veritable ricbesse, leurs terres, leurs usines, leurs immeubles. Leur depart allait done faciliter I'occupation de lours domaines par les paysans, la mise en CEuvre des usines et I'amenagement nouveau des immeubles qu'ils abandon* naient.

Mais, les poss6dants n 'emigre rent pas tons. 11 ti

fut, comme nous FaYons dit pr6c6demment, qui se refuserent a laisser le champ libre a la revolution et qui, une fois le parlementarisme jet6 has, s'efforcerent de se defendre eux-memes. Dans la meme periode, le gouvernement essayait de se reconstituer en province ; ses membres, — ministres, deputes, offlciers superieurs, — s'6taient rallies au camp de Chalons et la, entour6s de quelques debris de I'arm6e, ils s'essayaient a reorganiser une force militaire et ils esp6raient qu'une occasion de prendre roffensive se presenterait.

La bourgeoisie comptait, pour donner corps a sa tentative d'opposition directe a la revolution, sur ses nombreux centres de ralliement : d'abord, sur les chambres de commerce et les syndicats patronaux ; puis, sur les comites centraux qui dans certaines industries, avaient controle la production, — comptoirs de maltres de forges, comites des houilleres, du textile ; ils comptaient egalement sur les groupements d'assurance contre les greves et sur maintes associations diverses.

Grace a ce reseau de groupements, les « cidevant » qui voulaient se defendre pouvaient se supposer encore capables de resistance. Ils se bergaient d'illusions. Leur horizon social ne s'6tait pas elargi et ils se voyaient toujours dans le milieu ancien, negligeant de tenir compte de la transformation en voie d'accomplissement.

Leurs moyens d'action etaient surtout d'ordre Dnancier et les organismes dont ils esperaient faire le pivot de leur opposition etaient adaptes a la soci6te capitaliste. Tant que le probleme s'etait liraitf^

goo COMMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION

a garantir un patron ou meme toute une Industrie, centre une gr6ve ou un soulevement partial, ces associations, tr6s armees financi6rement, avaient pu faire face au danger. Le cas etait different. La r6volution 6tait dechaln6e, et il fallait enrayer la disorganisation du regime. OEuvre enorme, pour laquelle ces groupements 4taient d'autant plus impuissants que leur domination industrielle ou commerciale 6tait annihilee.

La bourgeoisie pouvait-elle esperer mieux des organisation diverses, mixtes et hybrides, panacli6es de patrons et d'ouvriers resign6s, au sein desquelles de bonnes ames avaient cru faire eclore les elements de la reconciliation des classes ?

Ces fondations etaient sans consistance. Les ouvriers qui y etaient venus autrefois, par timidite ou esprit d'imitation, n'etaient pas hommes a se mettre en bataille pour leurs patrons. Qui plus est, une transformation s'operait en eux : il leur avait fallu, pour vivre, joindre les groupements confederaux et, au contact des camarades qu'ils y cotoyaient, ils devenaient des hommes nouveaux, — plus disposes a d6fendre la revolution qu'a la combattre.

Les bourgeois se trouvaient done, sauf de rares exceptions, reduits a leurs propres forces et prives de ce qui, jusqu'alors, avait fait leur puissance : I'influence flnanciere. L'or avait perdu son attraction d'asservissement. La vie etait possible sans lui. Et parce que I'existence par le travail etait assures a tons, le recrutement de mercenaires devenait dif- Qcultueux.

Les « ci-devant », j usque-la habitues a 6tre d6-

fendus, en furent r6duits a payer de leur personne. Et quelles pietres personnes ils faisaient ! Les anciens rois de la finance, ceux du fer, du charbon, tons les trusteurs, tous les colosses de I'industrie capitaliste, apres avoir tenu des armees ouvri6res sous le joug, avoir domine I'Etat et s'etre asservi les ministres, etaient amput6s de leurs privileges. lis etaient maintenant plus faibles que des avortons et desempares au point qu'ils ne savaient s'ils raangeraient demain !

lis ne pouvaient rien de reelleraent efflcace conlre la revolution. II ne s'agissait plus de renverser un gouvernement, mais d'an§antir la puissance creatrice des corporations et de replonger tout un peuple dans le salariat. Or, par oil attaquer la societe nouvelle ? II n'y avait plus de centralisation 6tatique et les moyens de communication et de transport etaient aux mains des federations de travailleurs qui paralysaient les r6acteurs, sans grand effort. L'oeuvre de contre-revolution etait done impossible, car elle impliquait I'abdication de la classe ouvri6re.

Nous avons vu que, d6s leur triomphe, les revolutionnaires avaient agi avec c616rit^, n'besitant pas a prendre les mesures qui s'imposaient : en meme temps qu'ils s'emparaient des usines, des banques, de tout I'outillage social, ils occupaient les sieges des trusts et tous les points ou les r^acteurs eussent pu se concentrer et se concerter. Ceux-ci furent done prive? des centres de ralliement sur lesquelf ils avaient compte. Tout croulait autour d'eux ! Leui

desastre ctait irrem6diable ! lis n'allaient pouvoir que s'agiter en vain.

Avec peine, ils se retrouverent dans quelques villes mortes, loin de toute activite economique, en des coins ou la revolution n'avait pas penetre. lis ne furent guere qu'un etat-raajor sans soldats. La, vinrent les joindre quelques aventuriers a mentalite de gorilles et des officiers de I'ancienne armee.

Quant aux officiers et sous-officiers de l'arm6e industrieile, — personnel de directeurs, d'ingenieurs, de contre-maitres, — ils vinrent en petit nombre ; la plupart, qui avaient soulTert de constituer un veritable proletariat intellectuel, se refus6rent a epouser I'aventure de reaction et ils passerent franchement au peuple.

Gontre le raraassis de parasites et d'exploiteurs qui esquissaient un geste de contre-revolution, les confederes n'us^rent que de boycottage. Les localites oil s'attrouperent les « ci-devant » furent couples de toutes communications, isolees implacablement. On n'y laissa penetrer ni convois, ni vivres, — rien ! Et pour que le cercle de boycottage ne put etre rompu, on redoubla d'activite pour armer sup6rieurement les cohortes syndicales de ces parages : on les munit de mitrailleuses et de canons-revolvers qui, montes sur des automobiles, furent des engins redoutables. Non pas qu'on souhaitat de prendre I'oirensive contre les reacteurs, — mais pour 6tre en etat de les repousser, au eas ou ils se fussent decides a I'attaque.

lis ne le purent !...

lis manquaient d'armes, de munitions, de tout.

Les roles 6taient renverses. Le prol(^tariat etait arme eiix r^taient peu, — et nul ne I'etait pour eux...

Leur situation 6tait aussi precaire que celle qu'avait subie si longtemps le peuple, avec cette circonstance, — aggravante pour eux, — qu'ils ne luttaient que pour reconqu6rir des privileges, tandis que le peuple avait 6te soutenu, dans son martyrologe, par Vin ideal de liberty.

A regard du fant6me de gouvernement qui, a GhMons, tachait de faire illusion, s'efforcail de paraitre vivre et tentait d'unir dans un faisceau les trongons epars de la resistance capitaliste, on usa de moins de menagements.

Extremement severe fut le boycottage dont on encercla le camp. Les gouvernementaux ne parvenaient qu'avec difficulte a se ravitailler ; quant aux armements et aux munitions, il leur 6tait impossible de les renouveler, faute de pouvoir s'approvisionner aux magasins sociaux. Get inconvenient leur etait plus sensible que tout ; il les r6duisit aux anciens moyens de defense et d'attaque, sans perfectionnement ni modification possible. Autant il 6tait facile, en effet, a un conf6der6 d'obtenir, par I'entremise de son syndicat, les metaux les plus divers, aciers, aluminium ou autres ; autant cela etait difficile a un refractaire, car il n'y avait plus de commerce des metaux. De ce fait, les gouvernementaux devaient vivre sur le passe, — et cela fit leur inferiorite, visa-vis des confederes, surtout en ce qui concernait les engins redoutables qu'etaient les a^ronefg et aeroplanes.

Quand les gouvernementaux eurent 6t6 resserr^s par le boycottage, comme dans un 6tau, on employa contre eux des precedes de destruction terribles, qui n'entrainaient pas une mobilisation militaire. Ges proced6s etaient connus bien avant. Mais les gouvernements n'avaient jamais voulu y recourir. Quand ils lanQaient les peuples les uns contre les autres, lis tenaient a conserver a la tuerie un certain decorum diplomatique et ils se refusaient a faire une guerre de r6elle extermination, qui eut et6 aussi permease pour les 6tats-maJors aue pour la simple chair a canon.

A I'aurore d'une journ6e radieuse, une flottille d'aeronefs s'en vint planer au-dessus du camp de Chalons. Les aviateurs qui avaient pris I'initiative de I'expedition, — et qui marchaient de leur plein gre, — furent d'un sang-froid et d'une audace inouis : ils vinrent 6voluer ci une faible hauteur et, avec une precision que le tir de I'ennemi ne troubla pas, ils accomplirent leur oeuvre de ravage.

lis bombarderent le campement ! Et les bombes qu'ils flrent pleuvoir en gr61e etaient de deux sortes : les unes contenaient un explosif violent, les autres recelaient dans leurs flancs des gaz asphyxiants.

Les effets furent terriflants ! L'6clatement presque silencieux des bombes asphyxiantes qui, dans un large rayon, fauchaient les hommes, les terrassaient et les foudroyaient sans bruit, etait plus sinLstre et plus horriflque encore que I'explosion des bombes d^tonnantes. Celles-ci d6chainaient sur la plaine un

ouragan de feu, entremel6 de sifflements aigus, de coups sourds.

En moins d'une heure, il ne resta plus un batiraent, ni une casemate debout. Les canons gisaient epars, demontes, roues et affuts brises. Les hommes avaient ete saisis d'une indicible terreur. Geux qui, aux premieres minutes, avaient essaye une inutile lutte y renoncerent vite. Et ce fut une fuite eperdue, folle, dans toutes les directions...

On laissa les survivants s'echapper, sans armes. Les conf6deres n'avaient d'autre visee que de se defendre, d'ecraser deflnitivement la reaction, — et non d'abattre des vaincus. Quelques-uns reussirent a passer les fronti^res...

Ge fut la fin !

Ainsi, malgre toute Famertume que lui inspiraient le bouleversement social et la mine de ses privileges, la Bourgeoisie ne put rien d'efflcace contre la revolution : elle n'etait plus qu'une poussiere humaine, sans cohesion et sans moyens d'action. Gertes, il y avait en elle des individualit6s ayant du ressort, capables de courage personnel et d'actes b6roiques, mais qui, manquant de terrain ou poser le pied, s'efforcaient dans le vide : il leur 6tait aussi impossible de combattre le Federalisme triomphant, que d'etreindre I'Ocean a pleins bras.

GHAPITRE XXII

Expropriacion ec ecnanges

Les dernieres convulsions du capitalisme n'apporterent aucune entrave a I'oeuvre de refonte sociale. Sur tons les points, les syndicats parachevaient la reorganisation. Dans les rares branches ou, — soit ignorance ou inertie, soit effet de la pression capitaliste, — les travailleurs n'etaient pas group6s pr6cedemment, il y etait remedi6, avec I'aide et les conseils des delegues confederaux. Si bien que, peu k peu, les enclaves qui, au premier jet r^volutionnaire, etaient restees en dehors du mouvement, se trouverent impregnees, gagn6es.

Les mefiances avaient disparu. La peur de perdre au change, de tomber de mal en pis, qui, au d6but de la revolution, avait emp6ch6 les timor^s de s'y rallier, 6tait dissip6e. Les faits 6taient la, prouvant I'abiurdite de ces craintes. Aussi, dans les r6gions retardataires, ou maintenant la transformation

s'operait, des difficult6s qui, d6s I'abord, avaient cr66 de graves embarras, se resolvaient sans obstacles.

Ainsi, la question d'octroyer une indemnity aux petits industriels, aux petits commergants, que le nouveau regime 61iminait, ne se posait plus ; tandis qu'aux premiers jours, cette question de I'expropriation, avec ou sans indemnity, avail 6t6 une pierre d'achoppement. Le congres confederal I'avait debattue, — et r6solue par la negative.

L'expropriation sans indemnite, — qui 6tait d'ailleurs un fait accompli, — 6tait admise par tons, quand elle touchait les grandes fortunes, les grandes propri(5tes, la grande Industrie. Par contre, certains chercbaient a etablir une distinction entre d'autres capitaux : ils classaient d'un cote, ceux provenant de la propre fructification du capital, — par consequent ne donnant pas droit a indemnite ; d'un autre cote, les capitaux provenant du travail direct de leurs detenteurs, fruit de leurs Economies, — et m6ritant compensation. Cette compensation, disaient-ils, pourrait consister en une faculte de consommation, accord6e aux expropri6s reconnus comme y ayant droit, d'apres un tant pour cent a fixer.

A cette tbese, il fut objecte que I'am^lioration de vie et I'assurance du lendemain, avec continuite et accroissement ind6fini de bien-etre, qu'apportait la revolution a la cat6gorie des « privilegies » qu'on jugeait meriter une indemnite, compensait — et au dela ! — la perte de leur mince capital. Ainsi, le petit rentier, parvenu a I'age du repos, n'avait-il pas, aotuellement, la vie plus large et meilleure que celle qu'il eut pu s'offrir avec ses maigres rentes

d'antan ? L'ex-petit commer^ant, I'ex-petit indiistriel, — qu'on avail d'ailleurs laisses libres de croupir dans leur coin, — n'avaient-ils pas aisance plus grande qu'autrefois? Quant aux paysans et aux pro- 16taires qui, sou a sou, avaient economist juste assez pour se constituer une petite hypoth^que sur un voisin, ou pour acheter quelques actions, n'etaientils pas, eux aussi, tr6s largement indemnises de la perte de ces inflmes privileges ?

Et puis, ajoutaient les partisans de I'expropriation pure et simple, tant d'inconvenients surgiraient de reparation propos6e que ce serait raison sufflsante pour y renoncer. D'abord, comment 6tablir une ligne de demarcation entre les capitaux m6ritant indemnity et les autres ? Ensuite, a supposer cette premiere difficult^ surmontee, d'autres surgiraient, aussi facheuses : il faudrait une bureaucratie pour faire les enquetes et les estimations aux fins d'indemnit6 ; en outre, les appetits seraient eveilles et surexcites, grace a ce mirage de vivre encore en parasites. Ge serait perpetuer I'ancien r6gime dans le nouveau. Ce serait greffer le cancer au ccBur de la jeune soci6te. Non ! Non ! Pas d'indemnit6 !

A cette argumentation, les adversaires de I'indemnit6 ajouterent I'exemple de 1789. lis dirent qu'il ne fallait pas recommencer la duperie de la nuit du 4 aout. Dans cette fameuse stance, a grand fracas verbal, la Gonstituante proclama la suppression des privileges f6odaux... avec rachat ! Pourquoi? Farce que les Gonstituants avaient peur de I'insurrection paysanne et parce qu'ils comptaient I'enrayer avec d'illusoires promesse?

Apres le 4 aout, le vieux systems feodal continua, — avec ses dimes et ses redevances ! — et il eut persiste si les paysans n'y avaient mis ordre en supprimant eux-memes, Tiolemment, les privileges qu'ils abhorraient. lis furent tenaces. Pendant quatre ans, ils resterent sur la breche. Ce ne fut qu'apr6s cette periode d'inlassabie revolte, qu'en 1793, la Convention fut obligee de sanctionner I'abolition pure et simple des droits f^odaux.

Qui peut dire I'elan qu'aurait eu cette revolution si, a son origine, en 1789, les Constituants avaient eu la conscience de repondre a la revolte populaire par la suppression sans rachat des privileges feodaux ?

Aujourd'hui, concluaient-ils, la situation est identique : les privileges du capital Equivalent aux privileges feodaux de 1789..., mais, tandis que les Constituants, qui 6taient d'origine bourgeoise ou noble, avaient int^ret a la conservation de ces privileges, 11 n'en est pas de m6me de nous : nos int6rets sont les mSjnes que ceux de nos camarades, et nous n'avons pas le droit d'enerver la revolution par des demi-mesures.

En conclusion de cette discussion, il fut d6cid6 que le capital, quelle que fut sa provenance, ne donnerait pas lieu a indemnite. On considera que I'assurance de vie, large et facile, qu'en retour d'un travail mod6re la societe garantissait a chacun, constituait la part de remboursement auquel chacun pouvait 6quitablement pr6tendre.

Cette resolution ne visait que le capital, sous forme de proprietes, immeubles, magasins, usines, titres de

rente, actions. Qiiant k la monnaie. d6tenue par les particuliers, elle fut laissee en circulation. De meme, les detenteurs de livrets de caisse d'epargne purent rentrer en possession de leurs depots, et les personnes ayant des depots aux banques purent en obtenir reraboursement jusqu'a un maximum de quelques milliers de francs, — a peu pres de quoi vivre environ une annee, en tablant sur les anciens prix d'achat. L'inconvenient de ces diverses raesures etait minime, attendu que cet argent, no pouvant plus servir qu'a la consommation, devaii, — fatalement et rapidement, — faire retour t la banque syndicale.

Ge fut en s'inspirant de ces donn6es que la federation des employes de banque assura le fonctionnement de la banque syndicale et de ses succursales : cette banque, nous I'avons dit, s'etait constituee avec Tencaisse de la banque de France, des raaisons d? credit et avec les tresors des banques juives, catho'liques, protestantes ou autres. Elle 6tait le reservoir general ou la collectivity puisait. Comme il ne s'agissait que d'etablir le niveau des entrees et des sorties, comme il n'y avait plus de doit ni d'avoir, la comptabilit6 6tait peu compliquee.

Pour les rentrees de numeraire, le m^canisme 6tait simple : les particuliers qui achetaient aux magasins sociaux, selon I'ancien proced6 d'echange, payaient en or ou en argent. Ce nimieraire, dont le magasin n'avait que faire (car ses reapprovisionnements s'op6raient sur simple demande, par I'entremise des federations et des Bourses du Travail), il ne le gardait pas en caisse, mais Fexp^diait a la banque. Gelle-ci enregistrait la somme qu'elle encaissait et sa prove-

nance, sans cependant la porter a I'avoir du magasin payeur, — pour la raison peremptoire qu'il n'avait pas de compte avec elle.

Pour les sorties de numeraire, le fonctionnement n'etait pas plus complique. 11 comportait deux cas : celui d'approvisionnement a rint6rieur et celui d'approvisionnement a I'exterieur.

Les organisations qui avaient besoin de s'approvisionner a I'int^rieur, — par exemple pour acheter aux paysans, aux eleveurs qui n'avaient pas encore accepte le contrat social, — demandaient a la banque, ou a la succursale de leur region, I'avance en numeraire ou cheque qui leur paraissait necessaire, et elles f aisaient leurs achats, selon I'ancien systeme. Or, comme les vendeurs, qui etaient payes en monnaie, avaient, eux aussi, besoin de s'approvisionner en produits de tout genre, ils s'adressaient aux magasins sociaux... et le numeraire qui leur avait 6te vers6 revenait a la banque syndicate d'oii il 6tait sorti. Tout ne rentrait pas ; il y avait un 6cart entre les debours et les encaissements, — caus6 par la manie thesauriseuse de certains maniaques. G'etait d'importance nulle, car la banque se pr6occupait, non de conserver son encaisse au meme niveau, mais seulement de remplir sa fonction de pompe aspirante des produits qu'elle d^versait sur la communaut6.

Le trafic avec I'exterieur s'op6rait aussi selon la mode commercial : les produits a exporter etaient dirig6s, soit sur les ports d'embarquement, maritimea ou fluviaux, soit sur les docks des voies ferrees. Dc meme arrivaient les produits importes. Les syndicats

et la federation des dockers pr6sidaient aux diverses operations d'exportation et d'importation. Les produits importes etaient selon les demandes,

— ou proportionnellement aux quantites en magasin et aux besoins, — diriges par les syndicats des dockers vers tels ou tels centres. Naturellement, les operations commerciales cessaient des que les produits d'importation entraient dans la circulation int6rieure.

On n'exportait plus que le trop-plein, — car avec le capitalisme avait sorabr6 Tabsurde et nefaste syst6me de produire pour I'exportation, — alors qu'a rint6rieur le peuple vivait miserablement, manquant des produits qu'on exp6diait au loin. On ne jaugeait plus le degre de prosp6rit6 et de richesse du pays d'apr6s I'etenduc des exportations, mais, tout simplement, d'apres la quantite de bien-etre repartie entre toute la population.

Le regime de la navigation se trouvait, par suite de sa situation particuli^re, etre a double face : reste commercial dans ses rapports avec les pays etrangers ; devenu communiste dans ses relations avec I'interieur.

Des premiers, les raarins du commerce s'etaient associes a la revolution et, sans hesitation, leurs syndicats avaient pris possession des vaisseaux de tout ordr^e, — de ceux appartenant a des armateurs et do ceux fretes par des Gompagnies.

La premiere mesure qui s'imposait 6tait de reconstit'.ier les equipages par afflnites et sympathies,

— car, pius en raer que partout ailleurs, rhomo«

g6neit6 et I'accord sont necessaires. Pour ce faire, les equipages se recrut6rent eux-m6mes, sous les auspices conciliateurs des syndicats de marins. Ge fut aussi par une entente commune entre le personnel d'un Equipage qu'il fut fait choix du capitaine et autres hommes qui eurent charge de la direction du navire. II ne s'agissait plus la de fonctions d'autorit6, mais d'une naturelle division du travail, qui n'inferiorisait personne et ne donnait a quiconque une superiority de droit.

Pendant qu'il etait proced6 a la reconstitution des equipages, s'elaboraient les conditions nouvelles de la navigation. II fut convenu que, tant qu'ils seraient en terre frangaise, ou dans les ports frangais, les marins auraient les meraes commodit6s de vie que tons les camarades. En periode de navigation, il leur faudrait fatalement se soumettre aux restrictions n^cessitees par le rationnement oblige en mer. Quant aux facilites de vivre aux pays etrangers, au cours de leurs escales, elles leur seraient assurees par une indemnity en numeraire, qu'ils toucheraient a la banque syndicale de leur Dort d'embarquement.

Les vaisseaux, — tout comme leur Equipage, — auraient un fonctionnement mixte : ils effectueraient gratuitement le transport des voyageurs qui seraient confederes, tandis qu'ils transporteraient aux conditions flnanci6res anciennes les voyageurs strangers. De merae, tandis que les marchandises de provenance frangaise seraient embarquee? gratuitement, — mais grevees d'un droit de transport que paierait I'acheteur, — les marchandises d'im-

portation seraient debarqu^es, sans 6tre grev6es d'aucune redevance.

Les bateaux qui commerceraient avec I'etranger recevraient des indications, basees sur les demandes de produits parvenues aux syndicats des dockers et aux syndicats des marins ; il leur serait laisse, pour ces operations d'acbat, une large initiative, — et la banque syndicate leur donnerait les sommes n6cessaires.

Au retour, les bateaux verseraient a la banque les sommes qu'ils auraient encaiss6es, en paiement des produits exportes, ou pour transport de voyageurs, — mais sans qu'il y ait a 6tablir un equilibre entre leurs recettes et leurs d6penses.

Tel fut, dans ses grandes lignes, le mecanisrae adopte pour les 6cbanges avec I'exterieur.

On pouvait craindre que les pays etrangers, par haine de la revolution, rompissent toutes relations commerciales avec la France. Les gouvernements I'eussent souhaite. Mais Fappat du gain I'emporta. Toutes les tentatives de boycottage international ecbouerent ; il se trouva des capitalistes etrangers pour tirer profit des 6venements et realiser d'autant meilleurs benefices qu'etant donn6es les circonstances, les frangais n'besitaient pas a payer les matieres premieres dont ils avaient besoin, a un taux sup6rieur.

Gette m6thode d'echange, qui devait rester en vigueur autant que les pays voisins ne seraient pas liberes du capitalisme, n'etait que I'extension de I'attitnde observ^e h I'interieur, envers les r6fractaires au pacte confederal.

Le circulus monetaire n'avait done un caractere commercial qu'a regard des strangers au contrat social ; a I'egard des associes, la banque fonctionnait comme un reservoir commun ou il etait puise selon les besoins. La royaute de For etait, par consequent, abolie dans la nouvelle soci6te : ce metal 6tait prive des pouvoirs de fructification qui autrefois avaient fait sa puissance et il etait reduit a une fonction transactionnelle qui irait to u jours en decroissant. *

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