CHAPITRE XXV
La creation de Tabondance
La crainte de la disette, qui fut si obsedante aiit premieres heures de la revolution, 6tait disparue. L'elan donne a la production avait et6 si intense que I'abondance croissait, montait en inondation, — et avec elle grandissait Fenchanteraent. La joie de vivre fluait, s'6pandait. Et on riait des inquietudes d'hier.
Gependant, pour vaines qu'eussent 6te ces inquietudes, il etait comprehensible qu'elles aient pr6occupe les meilleurs et les plus optimistes des revolutionnaires.
Quand se fit la transition entre les deux regimes, on savait combien les crises de surproduction qui d6sequilibraient la soci6t6 capitaliste etaient artificielles : on savait que jamais il n'y avait eu reellement pl^thore, mais seulement crises d'engorgement, resultant d'une repartition inegale et insufflsanteJ
Si les paysans se plaignaient d'avoir trop de fruits, trop de cidre ; si les vignerons j^remiaient contre la mevente ; si les pecheurs rejetaient a I'eau le poisson que les mareyeurs refusal ent de leur acheter ; si les magasins 6taient encorabres de chaussures, de vetements, — ce n'etait pas qu'il y eut trop de fruits, de cidre, de vin, de poissons, de chaussures, de vetements... puisque des populations enti6res manquaient de tout cela !
Par consequent, il 6tait a prevoir que, la consommation devenant libre, la surproduction pr6tendue n'existerait pas longtemps.
D'autre part, les theoriciens de I'exploitation liumaine avaient tellement ressass6 que la contrainte etait indispensable pour astreindre I'borame au travail, car, sans I'aiguillon de la faim, sans I'appat du gain, il s'adonnerait a la paresse, que ces affirmations saugrenues avaient fait naitre des apprehensions.
S'il advenait ce que pretendaient ces mauvais augures. Si le peuple, 6coeur6 et las de travailler pour les autres, se refusait h travailler pour lui-meme, la mis6re ne serait pas vaincue !... Et, bientot, la reaction triompherait a nouveau.
N'etait-ce pas ainsi qu'avaient sombre les revolutions anterieures ?
En 1848, le peuple versa son sang pour conquerir la republique et il mit a son service trois mois de mis6re... Mais son sort, loin de s'ameiiorer, empira. Vinrent les fusillades de juin ! Puis, comme les affaires allaient mal, comme le travail ne marcbait pas, la miche se fit plus rare que sous la royaute.
Aussi, d6sillusionn6, le peuple laissa faire le coup d'Etat de 1851.
Une perspective identique n'6tait-elle pas a redouter si, une fois les reserves capitalistes 6puis6es, le r^approvisionnement devenait impossible ? N'y avait-il pas a craindre que la discorde se d^chalnat dans les rangs ouvriers et que la bourgeoisie en profitat pour retablir son r6gne ?
Au congrfes confederal, ce doute pesa sur les d616gues syndicaux. G'est pourquoi ils n'os6rent pas fixer plus bas qu'a huit heures le maximum quotidien de la duree du travail. En la circonstance, ils ne firent que traduire les sentiments de la masse ouvri6re : elle aussi, encore troubl6e par les prejuges et les erreurs dont on I'avait berc6e, redoutait de ne pouvoir assurer I'ensemble des besoins sociaux.
L'exp6rience prouva tot corabien ces frayeurs 6taient mal fondles. Jamais I'ardeur au travail n'avait 6t6 si vive, si unanime, — sauf peut-6tre en 1791, alors que le paysan qui venait de liberer la terre des privileges f6odaux, de I'arracher au seigneur, sentit la dignit6 humaine s'6veiller en lui et, libre, foulant un champ libre, se mit de tout son cceur et de toute son ame au labour. Ces beures splendides, on les revecut ! Et, cette fois, paysans et ouvriers avaient memes enivrements, m6mes entbousiasmes. Aussi, avec quel entrain on se mit au travaU!
Rares furent ceux boudant h la besogne. Tenement rares, que les syndicats d6daignerent de pren-
dre a leur egard des mesures de boycottage effectif. On se borna a les trailer par le in6pris, h les tenir a Tecart. Les paresseux furent aussi mal vus que Tetaient autrefois les mouchards et les souteneurs. Ceux-ci avaient des metiers qui nourrissaient fort bien leur homme, — mais ils 6taient meprises, regardes comme avilissants. Aussi les individus qui manquaient assez de respect d'eux-ra6mes, n'avaient pas desir de proprete morale et qui se moquaient assez de la deconsideration pour manger de ce painla, avaient ete des exceptions.
Ils furent egalement des exceptions les faineants qui pr^fererent subir le mepris de leur entourage au lieu de s'adonner a un travail manuel, qui n'avait rien d'une corvee fastidieuse et 6tait une gymnastique physique, musculaire, necessaire a la sant6.
On avait tant glorifle, autrefois, le d6sceuvrement et la faineantise, — tandis qu'on tenait le travail en mesestime, — qu'il n'y avait pas a s'etonner que le desir de vivfe en parasites n'ait pas spontanement disparu, chez des etres gangrenes par le milieu bourgeois, Pourtant, outre que cette propension ci la paresse fut tre§ restreinte, elle ne fut que momentanee : c'6tait une malaria morale, endemique au marais capitaliste, qui persistait apr^s sa disparition, mais que la saine atmosphere nouvelle allait dissiper.
On travailla done avec une vigueur qui avait 6t^ inconnue dans les usines et ateliers patronaux. Ge n'etaient plus des esclaves, des salaries, courb^s sous une corvee d^plaisante, qui leur pesait d'autiuit plus que, souvent, elle avait un resultat inutile
ou nuisible : c'^taient des hommes libres, travaillant pour leur compte, et, par consequent, apportant a remplir la tache qu'ils avaient consentie un acharnement inoui.
La bantise que le necessaire vint a manquer fit accomplir des prodiges. On trima d'arrache-pied. On donna un effort colossal, — qu'on eut refuse de donner en travail salarie. Dans certaines usines, de leur plein gre, des camarades s'imposerent un travail supplementaire, afin d'accroltre la quantite de produits disponibles pour tous ; ailleurs, des hommes, ayant atteint I'age du repos, r6clam6rent leur place a I'atelier, ne voulant pas accepter d'etre liberes du travail tant qu'on n'aurait pas acquis I'absolue certitude de I'abondance.
Dans les enormes agglomerations humaines, — Paris, entre autres, — la peur de manquer de produits d'alimentation fut la grande obsession, Afin de parer a cet hypotbetique peril, des travailleurs s'enrolerent par milliers, pour cultiver la terre, dans les vastes fermes des environs. Ges domaines, les syndicats d'ouvriers agricoles et de maralchers, — qui pullulaient dans la region et qui, depuis longtemps etaient associes a Taction confederale, — en avaient pris possession sans d61ai. Des equipes s'organiserent auxquelles s'incorpor6rent les Parisiens, se laissant guider sans infatuation par les camarades comp6tents. Dur fut leur travail, — 6tant donne leur manque d'habitude, — mais il ne fut pas barassant et rebutant comme I'etait le labeur agricole d'antan. On eut recours a toute la macbinerie utilisable ; d6fonceuses et cbarrues automobiles
flrent merveille. On fit si bien qu'en quelques mois on acquit la certitude de r6colter r6guli6rement assez de legumes, de pommes de terre, de bl6, pour sufflre aux besoins de la population parisienne.
Gomme, d'un autre c6t6, il n'aYait pas 6t6 n6glig6 de nouer des relations ayec les populations terriennes plus 61oignees, on fut pleinement rassur6 : d'un bout a I'autre du territoire, — nulle part ! — il n'y aurait crainte de disette.
Pour la production industrielle et manufacturi^re, les apprehensions furent moindres. On s'attacha a se suffire avec la production nationale, — du moins le plus possible, — afln de n'avoir a recourir a I'exportation que dans une proportion restreinte. Entre autres, il fut palli6 a la p^nurie de mati^res premieres, — comme les cuirs et la laine, — par le considerable d6Yeloppement de I'elevage, rationnellement organise, qui satisfaisait en mSme temps aux besoins d'alimentation carnee.
La transformation des mati^res premieres, en produits industriels et manufactures, ne pr6senta pas d'insurmontables difflcultes. Le machinisme avait deja attaint un si haut degr6 de perfectionnement que, — tel que I'avait transmis la societe bourgeoise, — il permit de faire face aux besoins essentiels, sans de graves soucis.
Au point de vue industriel, tons les efforts se con-« centrerent pour attenuer — sinon faire disparaltra completement, — la malfaisance des industries, dangereuses, des metiers malsains. En la circpns-
COJIMENT NOUS FERONS LA REYOLUTION 237
tance, avoir r6duit la dur6e du travail etait un palliatif insufflsant, — 11 fallait que la besogne ne fiit plus un supplice, une souffrance. C'6tait n6cessaire, afin que ces travaux ne soient pas d61aisses, — et surtout, afin qu'il soit 6tabli une equivalence relative entre toutes les besognes sociales, car il etait dor6navant inadmissible et inacceptable que les unes soient quasi agr6ables, tandis que d'autres resteraient, comma par le pass6, un travail de gal6rien.
Les syndicats de ces corporations flrent appel h toutes les initiatives, au savoir des professionnels et des ing6nieurs. Gomme 11 ne s'agissait plus de mettre des vies humaines en balance avec le prix de revient d'un produit ou d'une besogne indispensable, on arriva a des solutions satisfaisantes.
II importait peu, en effet, que pour amener au point de consommation un produit quelconque, 11 faille d6penser le double ou le triple de temps qu'autrefois, pourvu que ce travail ne fut pas n6faste, h ceux qui en avaient pris charge et qu'il s'accomplit dans des conditons d'hygiene acceptables.
En bien des cas, tant en outillage qu'en proc6des de fabrication, les transformations a accomplir 6taient connues ; 11 n'y eut qu'a les appliquer. SI cela n'avait pas 6t6 fait pr6c6demment, la faute en 6tait aux patrons, qui s'y 6taient refuses pour ne pas accroitre leurs frais g6n6raux, — et aussi aux ouvriers qui, par accoutumance, manque de reflexion (et, h61as ! sous Taiguillon du besoin !...) se souraettaient h des besognes qu'ils savaient entral-
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ner rapidement des d^sordres organiques graves, sinon la mort.
Dans cette voie de ramelioration teclinique et hygi^nique, on arriva a des r6sultats considerables, Ainsi, grace ci des agencements scientiflques et a divers proc6d6s et m6thodes, le travail des 6goutiers n'offrit plus les dangers redout6s ; dans les verreries, le soufflage m^canique et la fabrication 6galement m6canique des verres a vitres furent generalises et, grace a des am6nagements bygieniques, ces travaux cesserent d'etre un infernal labeur ; dans I'industrie du fer, de I'acier, dans les usines de produits chimiques, dans les manufactures de tissage, — partout ! — des transformations de meme ordre s'op6rerent.
Le travail de blancbisserie qui 6tait rest6 si primitif, avec les petites boutiques ou le triage des linges 6parpillait les germes des maladies infectieuses, avec les lavoirs mal agenc6s et incommodes; ce travail qui, quand on avait tent6 de I'industrialiser, ne I'avait 6t6 qu'au detriment de la sante des ouvrieres, car il devenait pour elles plus meurtrier encore, — fut modifl6 de fond en comble.
La paniflcation qui, jusqu'au vingti6me siecle, etait restee pi^historique, fut bouleversee aussi ; les fournils infects et mal aeres furent supprim6s ; le geindre ne mela plus sa sueur a la pate, la machine fit le travail du petrissage.
Maintes autres industries furent 6galement transformees de fond en comble, Aucune branche de I'activite humaine ne fut d^laissee ; en toutes, le g6nie inventif apporta des perfectionnements qui d6cu-
plaient le rendement et faisaient disparaitre toute trace de servitude de I'liomme : il n'6tait plus I'esclave, mais le maltre de la machine !
On mit en application quantity de decouvertes restees en sommeil, — qu'on.n'eut qu'a puiser aux Arts et Metiers ! On assista a une merveilleuse floraison d'inventions qui n'avaient pu percer pr6c^demment, — etouffees qu'elles etaient par Tindiff^rence, le mauvais vouloir, la routine ou Ti"t6ret.
Les grandes compagnies d'exploitation, les gros capitalistes avaient, en effet, coutume d'acheter les brevets de perfectionnement a leur machinerie ou leur outillage pour en eviter I'eclosion. On en eut une preuve palpable a la prise de possession des usines parisiennes, generatrices d'electricit6 : dans leurs greniers on d6couvrit, entre autres, toute une s^rie de compteurs d'electricite, plus perfectionn^s les uns que les autres. La Gompagnie en avait achete les brevets aux inventeurs, non pour les exploiter, mais pour les supprimer, afln de s'6viter une refection de materiel.
Que d'exemples semblables se pourraient citer ! Que d'hommes de genie avaient pati des entraves apportees a la realisation de leurs projets ! Gombien n'avaient pu les mener a bien faute de ressources ? Gombien s'etaient buttes aux haines de leurs contemporains ? Ccmbien avaient succombe en route, emportant leurs d^es dans la tombe ?
Au dix-huiti^rae si^cle, Jacquard 6tait pourchass6 et son metier mis en pieces et brul6 par les canuts lyonnais qui craignaient pour leurs salaires ; a la fin du dix-neuvieme si6cie, le metier Northrop 6tait aussi maudit dans les filatures que I'aTaient 6t§, un demi-si6cle auparavant, les muU-jennys ; quand Lebon trouva I'^clairage au gaz, nul en France n'eut rintelligence et I'audace de le mettre a m6me d'appliquer son proc6d6 ; Achereau, inventeur f^cond, qui enrichit une pl6iade de capitalistes avec la vingtaine de decouvertes qu'il fit au cours de sa vie, mourut de faim dans un taudis, a M6nilmontant ; Martin, I'inventeur du frein a vide qui a 6vit6 tant de catastrophes de chemin de fer, fut ridiculise et, tandis qu'il v6getait et mourait quasi dans la misere, sa decouverte se vulgarisait, sous le nom de frein Westinghouse, — des Americains, auxquels elle rapporta des millions, I'ayant mise en pratique ; I'inventeur genial, le po6te merveilleux, Charles Gross, I'inventeur de la photographic des couleurs et du phonographe — qu'exploita Edison, — v6g6ta toute sa vie ; Mimault, I'inventeur du tel6graphe « Baudot », mourut au bagne pour avoir tir6 un coup de revolver sur le parrain et le profiteur de son appareil...
Et que de noms seraient a aj outer a ce martyrologe ! ,
Ah ! elle avait 6t6 une rude maratre, la soci6t6 capitaliste, pour les hommes qui sortaient de I'orni^re ! Quand elle ne les tuait pas, elle les ridiculisait : ses savants offlciels portaient condaranation contre les
pr6curseurs, prouvant a grands renforts d'arguments, qu'ils etaient des d^sequilibres, des fous, — ou des ignorants.
Desormais, il n'en etait plus ainsi. L'hoimne q^ avait une idee en tete pouvait, sans entraves, en poursuivre la realisation. Nul n'ayant interet a s'opposer a la mise en pratique de ses pro jets, tous les concours lui etaient acquis. Si c'etait un perfectionnement a une machine, ou bien un procede nouveau dont il revait I'application, il trouvait, parmi les caraarades de la corporation, non seulement un appui, mais quelquefois un conseil utile.
La main-d'oeuvre ne manquait pas. Non plus la raati^re premiere. Tous les essais se tentaient. On ne reculait meme pas devant une experience douteuse, sous le vain pretexte d'6viter un gaspillage de travail et de mat6riaux. On preferait courir I'alea d'un 6cliec que s'exposer a negliger une decouverte precieuse.
Gette mentalite, nee de la revolution, etait le contre-pied de la mentalite bourgeoise, qui avait et6 toute de mison6isme et de conservatisme.
La caract6ristique du regime capitaliste avait 6t6 la peur du cbangement, de toute secousse, de toute modification : on se complaisait dans I'immobilisme ; I'ankylose et la petrification pouvaient etre tenues pour rid6al. -
Maintenant, c'etait I'opposS ; la plasticity etait I'essence du regime ; son 6quilibre etait obtenu par son extreme mobility ; grace a ce perpetuel devenir, la societe allait etre en constante transformation, en progres ind6flni. ^
II decoulait, de cette saturation du milieu nouveau par la tendance ci la variabilil(^, un id^al de vie plus 6\ev^ que jamais.
L'6galil4 d© bien-etre n'avait pes engendr6 la nonchalance et la veulerie et, loin d'avoir tari les sources de Temulation, elle les avait purifi^es. Ceux qui, autrefois, avaient supput6 que, si rappat du gain disparaissait de la soci6t4 Fesprit de recherche, d'ontreprise, le gout de savoir et de d6couvrir, en seraient atteints, pouvaient constater combien de telles assertions etaient errondes.
GHAPITRE XXVI
Complications exterieures
La profonde secousse sociale qui transformait si completement la physionomie de la France, avait eu sa repercussion dans FEurope entiere. Les peuples, incites par I'exemple de la classe ouvriere frangaise, aspiraient a marcher sur ses traces,
Chez les nations latines, la royaut6 avait ete jetee bas, et espagnols et italiens s'effor^aient de bruler les etapes, afin que leur revolution ne soit pas restreinte a une simple modification gouvernementale et pour qu'elle acquiere le caractere social qui, seul, pouvait la rendre f6conde. Dans les pays saxons, la foi en la greve generale etant moins ardente, les peuples li6sitaient a se lancer dans I'aventure.
Les gouvernements qui etaient encore debout, redoutant de ne pouvoir comprimer ind^flniment la pouss6e emancipatrice, en baissaient d*autant plus la revolution. Entre eux et le regime nouveau qui
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s'instaurait en France, les relations diplomatiques avaient 6t6 rompues, des la premiere heure. G'^tait normal. II ne pouvait guere y avoir contacts et rapports entre les organismes economiques, issus de la revolution, — qui etaient la negation de tout gouvernement, — et les excroissances politiques qu'^taient les Etats, aussi bien monarchiques que deraocratiques.
II y avait bien, en France, au sommet du reseau syndical, le Gomit6 Confederal, form6 par les del6gues des organisations federatives. Seulement, Teuton voulu, qu'il n'y avait pas d'6quivoque possible : ce comit6 ne pouvait faire figure de gouvernement. Ge fut cependant devant lui que s'6voqua la question des relations diplomatiques avec les gouvernements etrangers. Les maintiendrait-on ? II fut conclu par la negative. Par contre, il fut convenu de raffermir et de developper les relations anterieurement existanles, entre les federations et les confederations ouvri^res de tous pays. Ges decisions avaient regu I'unanime approbation du congres confederal.
Gette solidarity internationale entre les peuples etait un besoin d'autant plus pressant que les gouvernements etrangers songeaient a intervenir dans les affaires interieures de la France. Le pretexte avait ete commode a trouver ; n'avaient-ils pas le devoir de sauvegarder les interSts de leurs nationaux ? D'abord, de ceux etablis en France, et dont les commerces et les industries etaient ruines, et aussi de ceux, porteurs de titres fran^ais (rentes sur
I'Etat, actions de chemins de fer, de mines et autres) que la faillite flnanciere lesait ?
Les gouvernements s'emouvaient done par solidarite capitaliste, — tout comme en 1792 leurs predecesseurs s'etaient emus par solidarite dynastique. Tout comme en 1792, la revolution leur portait ombrage et lis revaient de la noyer dans le sang, pour en flnir avec son action pros61ytique.
"L'empereur allemand, qu'appuyait un patronat puissant, solidement organist et tres combatif, prit la tete de la nouvelle coalition, avec d'autant plus d'empressement qu'il sentait le bouillonnement gagner les grands syndicats ouvriers allemands. D'autre part, 11 etait incite a cette offensive contre la revolution fran^aise par les Emigres qui avaient pris Strasbourg pour centre de ralliement, et qui se d6pensaient en manoeuvres r6acteuses, quemandant le concours de tons les gouvernements contre leur « patrie ». Contre elle, c'etait surtout I'Allemagne et I'Angleterre qu'ils tachaient d'emouvoir et de mobiliser ; ils revaient d'encercler la revolution et ils combinaient de faire concorder I'invasion par terre et I'attaque par mer avec une nouvelle Vendee.
Ainsi, rbistoire se recommen?ait : Strasbourg repetait Goblentz ! La bourgeoisie du vingtieme siecle singeait les aristocrates du dix-huitieme et pastichait I'armee de Gonde !
Nombreux avaient 6t6 les capitalistes qui, aux premiers incidents r6volutionnaires s'6taient refugies dans la ville rbenane ; nombreu* ^"ssi furent le^
fuyards qui, apr6s la destruction du camp de Chalons, y prirent leurs quartiers. II y avait la, de grands financiers ayant partie liee avec leurs confreres d'outre-Rhin ; il y avait les trusteurs de la raetallurgie et des mines, associes, eux aussi, avec leurs pareils d'Allemagne ; puis, s'y coudoyait le personnel gouvernemental et parlementaire, ainsi que les families dynastiques de la republique. Derriere eux, s'amassait une horde d'aventuriers, apaches de divers mondes, offlciers de fortune, emigres de tout ordre, qui pref^raient continuer a vivre la en parasites que s'adonner au travail.
A tous ceux-la, cette ville, detach6e de la France, leur semblait etre le meilleur abri : ils s'y sentaient a raise, sous les plis du drapeau allemand, — et desormais, le meilleur alli6 leur paraissait 6tre I'empereur germanique.
De meme que les emigres de 1792 avaient mis audessus de la nation la fld61ite a leur roi, de mSme, a I'heure pr^sente, pour les nouveaux Emigres, I'idee ^e patrie 6tait elimin^e par I'id^e de classe, — aussi, les capitalistes frangais trouvaient-ils normal d'en appeler a I'Allemagne capitaliste, contre la France ouvriere.
Aux premieres rumeurs des menaces d'intervention 6trang6re, le Gomit6 Gonf6d6ral — qui n'avait aucune quality pour prendre une decision, — en appela au peuple lui-m6me, par le canal de ses organismes corporatifs : il convoqua un Gongres general de tous les syndicats.
Gette consultation populaire — qui etait la deuxieme depuis le nouveau regime, — se fit rapi-
dement. En quelques jours, les delegues etaient choisis et ils se reunissaient a Paris. II y avait la des del6gues de toutes les branches de I'activite humaine. Toutes les professions etaient representees, toutes 6tant desormais groupies en federations et en syndicats, — et toutes ayant qualite pour disci'tp'et decider des int^rets gen6raux.
Tous les d^legu6s abhorraient la guerre avec une intense passion. lis en avaient la baine, — et aussi I'epouvante. lis la redoutaient, non seulement pour les maux effroyables qui lui font cortege, mais encore — et surtout ! — pour ses pernicieuses consequences. Ils Yoyaient en elle un torrent de barbaric qui risquait de ravager la belle barmonie naissante.
Et pourtant, on ne pouvait laisser ecraser la revolution ! II fallait la defendre !
Mais, comment ?
Apr6s d'angoissantes discussions, le Congres re j eta le pro jet de defense militaris6e, qui eut impliqu6 un retour vers I'ancien regime. II considera que ce serait acheter trop cher la victoire, s'il fallait la devoir a une armee reguli^re, reconstituee pour la circonstance. II ne voulut pas, pour se garer d'un peril ext^rieur, se creer un redoutable p6ril int6rieur.
II fut done decide de ne pas recourir au systeme ancien, qui consistait a opposer des masses armies et a les precipiter les unes contre les autres. On convint de faire front aux attaques exterieures par
J i8 COMMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION
line guerre en ordre disperse, — qui ne serait pas una vulgaire guerre de guerillas, mais une lutte inexorable et sans pitie. 11 s'agissait de mettre a profit, pour la defense, les dernieres decouvertes scientifiques, — en faisant, sans scrupules, litiere du pretendu droit des gens.
On partit de ce principe que, plus terribles pourraient etre les expedients auxquels on aurait recoups, plus efflcaces ils seraient, et plus courte serait la guerre.
Des commissions speciales, composees de techniciens energiques et audacieux, se mirent a la besogne. La plus grande latitude leur fut laissee et les moyens auxquels ils allaient avoir recoups, dont ils poserent les donnees furent approuves par le Gongres.
Apres avoir pare aux mesures de salut public qu'imposaient les menaces de reaction exterieure, le Gongres tint a afflrmer son inebranlable confiance en I'avenir par une decision qui prouverait la fecondite de la revolution. Une enquete precise, ayant demontre qu'en tenant compte des reserves necessaires, le niveau de la production d6passait tr6s largement le niveau de la consommation et qu'il pouvait etre satisfait a celle-ci avec un temps de travail beaucoup plus reduit, le taux moyen de la journee fut ramene a six heures, au lieu de buit.
Cette decision, en un pareil moment, prouvait combien les confederes 6taient siirs d'eux-memes ; quelle foi etait la leur et combien peu les emotion*
naient les preparatifs d'invasion qui, en peu de jours, allaient peut-6tre mettre leur oeuvre en peril.
Avec une activite qu'imposait I'fiventualite des 6venements, les Commissions de defense commencerent leurs travaux. Elles n'avaient d'ailleurs guere a innover. II leur sufflsait de preparer la mise en application de decouvertes deja connues, — meme par le gouvernement ancien, qui n'avait ose songer a leur application, parce qu'il les jugeait troo redoutables.
L'une de ces commissions s'occupa de Futilisation des ondes hertziennes. Deja, en 1900, Gustave Lebon avait indique tout le redoutable parti qu'on pouvait tirer de leurs proprietes : ce savant annon- ?ait alors que, dans un avenir proche, il serait possible de diriger, a distance, sur les vaisseaux de guerre, des faisceaux 61ectriques assez puissants pour provoquer spontanement I'explosion des obus et des torpilles accumul6s dans leurs flancs ; qu'il serait egalement possible d'obtenir, — tou jours d'un point eloigne, — la deflagration de la provision de poudre et d'obus contenue dans une forteresse ; celle des pares d'artillerie d'un corps d'armee et celle des cartouches metalliques des soldats dans leurs gibernes. Quelques annees plus tard, a la suite de la catastrophe du cuirass6 lena, un savant de La Seyne, M. Naudin, passait de la theorie a la pratique et, pour le corapte du gouvernement, il realisait le premier les previsions de Gustave Lebon : en 1908, il parvenait a faire exploser a distance une caisse de poudre
250 COM>fENT NOUS PERONS LA REVOLUTIOIf
On 6tait arriT6, dans cette voie, a des realisations stup^fiantes et d'une puissance incomparable : on parvenait a faire deflagrer, avec une precision math6matique, — et a distance, — des amas de matiferes explosibles, enfouies dans le sol ou enferm6es dans les cales des navires. La commission vulgarisa cette formidable decouverte et, de suite, on construisit en quantHe sufflsante les appareils de radio-detonation, afin d'etre pr^ts a- tout eY6nement.
Dans le meme ordre de faits, la commission appli^ qua a des torpilles aeriennes les proc^des de direotion, par les ondes hertziennes, appliques deja aux torpilles sous-marines. On construisit une flottille d'aeroplanes pouvant, chacun, emporter quelques centaines de kilos d'explosifs qui, par un declanchement radio-automatique, seraient precipites a terre au point voulu.
Ces torpilles aeriennes etaient actionnees par un moteur a essence et dirig^es dans les airs avec le clavier Gabet : I'op^rateur, install^ a plusieurs kilometres du but a atteindre, lan^ait I'aeroplane t616mecanique et, appuyant sur les touches du radiocombinateur, il le faisait manoeuvrer, virer, aller en avant, en arrifere. Quand I'appareil 6tait parvenu au point fix6, I'operateur appuyait sur une touche sp6ciale du clavier et la provision d'explosifs de la torpille aerienne 6tait d6tach6e.
Get engin avait une superiority redoutable : lorsqu'il planait au-dessus d'un camp, la plus grande
COMMENl NOUS FERONS LA REVOLUTION 251
!es imprudences, pour Tarmee qu'il raena§ait, 6tait !le chercher a arrSter sa course... ce qui ne pouvait avoir qu'un resultat, — hater la catastrophe explo^- #ive !
Una commission d'^tudes chimiques et micro- Mennes s'adonna a des travaux de protection, dans zn ordre different, — mais dont on devait attendre des resultats plus terriflants encore : il s'agissait d'infecter les armees d'invasion, — b^tes et gens ; fle leur inoculer la peste, le typhus, le cholera... et ce, en les contaminant grace a des preparations redoutables, saturees des bacilles pathogenes de ces virulentes maladies 6pid6miques. Toutes les precautions furent prises pour se garer des repercussions facheuses, grace aux serums preservatifs et guerisseurs dont on disposait.
La mise en pratique de cet eifrayant moyen d'extermination fut combinee de diverses manieres, — soit en r6pandant dans les eaux, que devraient forcement boire les armies d'invasion, des produits gelatineux ou autres, ensemenc6s de bacilles, — soit en langant sur I'armee ennemie, du haut d'a6ronefs montes, ou par le moyen des aeroplanes radiodirigeables, des bombes en verre qui exploseraient en eparpillant avec violence des fines aiguilles dont la piqure inoculerait les bacilles infectieux.
Ces precedes de defense et d'extermination ^taient, Bous I'avons dit, connus ant^rieurement. Mais lei
gouvernements s'6taient tou jours refuses a en envisager s6rieusement I'application. lis entendaient garder, mfime sur les champs de bataille, des apparences'de civilisation... des apparences seulement ! Car il y avait davantage de veritable barbarie a lancer des milliers d'hommes les uns centre les autres, qu'a employer ces redoutables procedes.
Grace a ces moyens, la guerre fut devenue impossible ! Or, les gouvernements tenaient a conserver la guerre, — car la peur de la guerre 6tait, pour eux, le meilleur des artifices de domination. Grace a la crainte de la guerre, habilement entretenue, ils pouvaient b^risser le pays d'arm6es permanentes qui, sous pretexte de prot6ger la fronti^re, ne mena- ^aient, en r6alit6, que le peuple et ne protegeaient que la classe dirigeante.
Le jour oil on eut su qu'une poignee d'hommes d6cid6s pouvaient s'opposer ci la violation d'une frontiere, — ce jour-la, I'opinion publique eut impos6 la suppression des armies permanentes. Pour eviter d'etre accul6s a cette alternative, les gouvernements tinrent secretes et etoufiferent le plus qu'ils le purent les inventions qui eussent permis a un peuple de prot6ger son ind6pendance territorial e, grace a la science, — et mieux qu'avec une arm6e.
Ge qu'avaient refus6 d'envlsager les gouvernements, les confed6res allaient le tenter : sans arm6e, sans se battre, — rien que par Taction d'une inflme minority, — = iJls allaient rendre leurs fronlidres inviolables
Les precedes de defense auxquels ils allaient avoir recours, les confederes deciderent de ne pas les tenir caches. En les rendant publics, les gouvernements seraient avisos de la reception qu'on pr6parait aux envahisseurs. II y avait, en outre, a cette publicity un autre avantage : celui de faire connaitre aux masses populatres de l'6tranger qui consentiraient a coop6rer au crime d'invasion h quels risques elles s'exposaient.
Des manifestes, en toutes langues, furent done lanc6s, avisant que, dorenavant, il 6tait constituS a la frontifere fran^aise, une zone dangereuse, qu'il gtait interdit a toute bande arra6e de franchir sous fteine de mort.