CHAPITRE XXVII
La derniere gue.re
Trois corps d'armee p6n6tr6rent siraultan^raent sur le territoire fran^ais : I'un d^borda sur les plaines de Flandre, I'autre s'avar §a sur Nancy, le troisieme sur Vesoul.
Ces corps d'armee etaient formes de.soldats allemands, autrichiens, anglais, de hordes cosaques et de quelques bataillons fournis par les royaumes balkaniques et ceux du nord.
Les gouvemements allies avaient une telle certitude d'6craser sans efforts la revolution qu'ils ne s'6taient pas hates d'agir contre elle. lis entendaient donner de la solennit6 h la repression. lis la voulaient exemplaire. lis voulaient que le chatiraenf inflig6 k la classe ouvri6re de .^rance fut tel qu'il gla?at tous les peuples d'6pou\ante et 6touffat en eux, et k jamais, tout d^sir de r^volte. Et c'6tait pour apporter au ravage de la France r6yolutionnaire
davantage de lugubre apparat que les coalises avaient tenu a ce qu'il fut Toeuvre collective des armees d'Europe.
La concentration des troupes avait et6 longue. Les militaires qui avaient la direction des operations ne s'en etaient pas 6mus ; ils ne consid6raient pas le temps comme pr^cieux, — tenement ils 6taient convaincus du succ6s. lis s'etaient lourdement moques des deliberations du Gongres confederal et les travaux du quarteron de savants qui pretendaient arreter la marche des plus reputes guerriers d'Europe leur etaient occasion de continuelles plaisanteries. Ils n'ignoraient pas les decouvertes qui faisaient la conflance des confederes ; mais, orgueilleux de leur metier, ils consideraient que rien n'etait superieur a une forte armee.
Quand ils jugeraient I'heure propice, annongaientils avec hauteur, ils donneraient le signal de I'invasion : en quelques chevaucbees, ils entreraient a Paris et, apr^s avoir purge la capitale des revolutionnaires, ils retabliraient I'ancien regime.
L'invasion commencee, les etats-majors de I'armee coalisee se moquerent d'abord. lis I'avaient franchie la fronti6re ! lis campaient sur la fameuse zone dangereuse ! Et ils ne s'en portaient pas plus mal... L.'i mort ne les avait pas frappes !
t'les bravades firent bientot place a de I'etonneijL&hl, — nuance d'une pointe d'inquietude, qui allait consvderablement grandir. Malgre qu'ils fussent avert! s, les generaux avaient tenement chevilie en
eux les m6thodes usuelles de la guerre qu'ils s'altendaient a rencontrer une resistance, — si faible fut-elle... Or, rien ! rien ! ne se dressa devant eux. Nulle troupe ne leur barra le passage. Les forts qui, autrefois, gardaient la frontiere, rest6rent silencieux, — la plupart avaient ete demantel6s par les revolutionnaires eux-memes !
Par contre, la marche en avant etait contrari6e et rendue difficile par des obstacles varies. II ne fallait pas songer a utiliser les voies ferrees ; outre que les ponts etaient coup6s, les tunnels obstrues, il avait 6te profile de chaque accident de terrain, — tranchee ou remblai, — pour les rendre plus impraticables encore. Les routes n'avaient pas moins souffert : de place en place, des explosions les avaient defonces ou encombres, soil de rochers, soit de troncs d'arbres amonceles.
L'eau manquait. Les puits et les sources 6taient infectes ; les ruisseaux et les rivieres roulaient des eaux cbarg6es de produits chimiques naus6eux et nocifs.
La population enti^re s'etait repli^e, — non sans avoir emmen6 son b6tail et detruit les provisions et les recoltes qu'elle ne pouvait emporter.
G'etait pis que le desert ! Devant eux, les envahisseurs ne rencontraient que mines et devastation. II leur 6tait impossible de s'enfoncer profond6ment dans le pays ; avant d'aller loin et vite, il leur fallait assurer leurs communications et le ravitaillement.
Gette guerre s'annon^ait 6trange !
Tenement 6trange qu'au bout de quelques jours, sans avoir vu un ennemi, ni tire un coup de fusil,
— simplement sous le poids de I'incertitude et de ranxiet6, — les soldats se trouv6rent plus demoralises que s'ils eussent supports le choc d'une batallle, entendu siffler les balles ei eclaier obus et shrapnels. D'ailleurs, I'^tat sanitaire des camps commengait a d^cliner. Les chevaux avaient ete les premiers atteints par des maladies epid6miques, qui les terrassaient rapiaement. Quant a la sante des hommes, elle laissait de plus en plus h d6sirer ; malgre les s6veres mesures d'hygiene prescrites, de nombreux cas d'empoisonnement avaient et6 constat6s.
Un matin, dans le gris de I'aube, plan^rent, audessus de camps, des a6ronefs, — dores par les premiers rayons du soleil levant. L'alarme fut vite donnee ; les canons se pointerent sur eux et les dirigeables coalis6s se prepar6rent a leur donner la chasse. Sans se preoccuper de ces dangers, les equipages des a6ros 6parpill6rent des milliers de manifestes, rediges en diverses langues. G'etait I'ultimatum confederal : un delai de vingt-quatre heures etait accorde aux armees alliees pour lever leurs camps et battre en retraite ; puis, il etait intime aux etats-majors, au cas d'acceptation des conditions confed6rales, de hisser le drapeau blanc h Taube prochaine... Au cas contraire, I'oeuvre de destruction commencera?t, — par les moyens qu'indiquait I'ultimatum.
Durant toute la journ6e, les appareils de tel6grapbie sans fil fonctionn6rent, entre les arm6es d'invasion et les gouvernements coalises, Geux-cf
s'indign^rent qu'on put songer a d6sarmer et k battre en retraite devant la revolution et ils ordonn6rent que la p6n6tration fut pouss6e plus activement. Quand les troupes surent que Finvasion allait continuer, a I'inquietude qui les poignait succ6da une prostration de terreur ; eiles se sentirent vou6es a la mort ! II y eut, chez beaucoup de soldats, de I'indignation et de la colere. Mais, comme dans leur pays la propagande autimilitariste avait 6t6 tr6s anodine, ces sentiments s'exhalerent en maledictions et ne se condens^rent pas en r^volte. La discipline I'emporta, et les malbeureux, apeur6s, stup6fi6s, attendirent les 6v6nements, qui ne tard^rent pas a se produire.
Au matin, les ballons captifs qui guettaient audessus des camps, signalerent la presence, a quelques kilometres, d'installations insolites, rappelant celles de la t616graphie sans flJ. II en fut refer6 aux offlciers superieurs ; mais, avant qu'il eut et6 possible de prendre des mesures de reconnaissance ou de protection. Taction destructive commengait.
Sans qu'aucun trouble atmosph6rique ait donn6 I'eveil, de formidables explosions ravagerent le sol. Le terre trembla, fut secou6e, ^ventree ! On eut dit un volcan vomissant fer et flammes. G'6taient les pares d'artillerie et les d6p6ts de munitions qui §clataient spontan6ment, — presque simultan6ment. Aux detonations des obus, se melaient les petarades des shrapnels et les cr6pitements des cartouches. En m6me temps, on vit, souples et sveltes, s'avancer dans les airs les aeroplanes t616-m6caniques ; ils arri-
COMiMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION 259
vaient, graeiles, avec une aisance pariaiie. Lorsqu'iis furent parvenus au-dessus des troupes, et a Finstant juge propice par les operateurs installes au loin, le declanchement radio-automotique deversait sur la plaine des bombes asphyxiantes, emplies d'acide prussique et de subtils poisons, ainsi que des bombes et des obus explosifs d'une puissance brisante formidable.
Un ouragan de fer et de feu s'6pandit sur le camp, portant partout I'epouvante et la mort. Les victimes furent innombrables. Les tues et les blesses jonchaient la terre, d'oii s'61evaient rales et cris de douleurs. Les soldats indemnes, fous de peur, n'entendant et n'^coutant rien, — ni les appels a la piti6 des blesses, ni les ordres de ralliement des quelques offlciers ayant conserve leur calme, — couraient, piquaient droit devant eux, une seule pens6e surnageant dans leur cerveau detraqu6 : fuir ! fuir ! s'61oigner vite de cette sc6ne de desolation.
Ge fut la retraite ! La debandade, la d6route...
En un pele-m^le desordonne, ce qui restait des armees roulait vers la frontifere. L'instinct de conservation avait aboli, dans ces cobues, tons autres sentiments. Ge n'6tait que cris sauvages, ru6es de colere. Malheur a qui eut tent6 d'enrayer ou d'endiguer cette debacle.
La panique s'accentua encore, atteignit au paroxysme de la terreur quand les fuyards entrevirent, planant au-dessus d'eux, les a6ronefs des conf6d6r6s. Des clameurs foiles, des hurlements de detresse s'elev^rent, — dans Tangoisse que ces aa-
Tires a6riens ne fussent la pour seraer les 6pid6mies effroyables annonc^es...
G'eut 6t6 cruaut6 et barbarie inutile. La le^on 6tait suffisante !
Tandis que, sur terre, ces dramatiques catastrophes mettaient fin a la guerre, sur mer, la destruction des flottes coalis6es s'op6rait par d'identiques proc6d6s.
Ces flottes avaient mis a se concentrer autant de lenteur que les armies de terre. Aussi, quand elles arriv6rent en vue des ports frangais, ceux-ci etaient sur la defensive, — munis des postes de radioexplosion.
Les escadres alli6es furent, comme les armies de terre, somm6es de se retirer. Leurs amiraux refus6rent d'obtemp6rer h Tultimatura confederal, avec d'autant plus de d6dain qu'ils se savaient formidablement outill6s : ils avaient a leur disposition des torpilles radio-automatiques et les 6normes canons de leurs cuirass6s portaient loin !
Encore fallait-il qu'ils eussent un ennemi h attaquer. Or, ni cuirass6, ni torpilleur, ni sous-marin ne vint barrer la route aux assaillants...
Les flottes coalis6es resserr^rent le blocus. G'est alors qu'impitoyablement fut accomplie leur destruction.
Les uns aprfes les autres, — sans qu'aucune ride de I'air ait denote le passage des ondes exterminatrices, — les cuirass6s colossaux, les croiseurs et les torpilleurs furent frapp6s par I'invisible force. Les redoutables d6charges radio-61ectriques, concen-
tr^es sur leurs soutes, firent deflagrer les explosifs qui y etaient accumul6s. Avec un fracas de tonnerre, craqu6rent et s'entr'ouvrirent les flancs des navires, d'ou jaillirent de colossales gerbes de feu.
Puis, apr6s la fulgurance lumineuse de I'explosion, tout retomba au silence et les debris des vaisseaux, ainsi que leurs malheureux Equipages, cou- 16rent a pic.
A I'annonce de cette gigantesque destruction, qui les frappait sur terre et sur mer, les gouveraements furent atterres. lis sentirent passer sur eux le frisson glacial de la mort, tandis que sur les peuples, reconfortes et encourages, soufflait un vent chaud de r6volte. ^
Mieux qu'au soir de Valmy furent alors de circonstance les paroles prophetiques de GcBthe : « Ici commence pour I'Mstoire une ere nouvelle... »
CUAPITRE XXVIII
Les productions de luxti
Le souci de r^sister, au dedans, aux assauts des reacteurs, de mSme que celui de faire face aux dangers venant de I'ext^rieur, n'avait pas d6prim6 les individus, — ne leur avail pas fait ignorer ou d6daigner les preoccupations d'ordre intellectuel.
Malgr6 l'apret6 des luttes et malgr^ les obstacles, la revolution s'affirmait attrayante, nullement r6barbative.
Quand fut acquise la certitude que le necessaire abonderait, que chacun mangerait k sa faim, on se reprit a songer a I'agrement de la vie qu'est le luxe. II avait 6t6 n6glig6 aux premieres heures. Les ouvriers d'art avaient d61aiss6 leurs professions pour s'adonner h des besognes plus imm6diatement utiles. La crise pass6e, ils revenaient a leurs occupations, — au fur et k mesure que se produisaient les demanded
11 y eut naturelleraent dans ces metiers, — ciseleurs, orfevres, bijoutiers, d^corateurs, — une fluctuation dans le niveau de la production plus grande que dans ceux qui avaient a repondre a des besoins primordiaux. Dans ceux-ci, les statistiques evaluaient, avec une approximation sufflsante quelle serait la quantite des demandes, tandis que, dans les industries de luxe, il y avait une marge d'impr6vu, consequence de I'engouement possible pour certains objets. Les organisations syndicales de ces diverses branches firent face a ces conditions particulieres, soit en recourant a renvoi de specimens, dans les magasins de repartition, soit en dressant des catalogues. Ensuite, les demandes etaient executees, au fur et a mesure de leur affluente.
Parmi ces productions de n^cessite secondaire, il etait des objets, — montres, horloges, lampes, etc., — entrant dans la cat6gorie de la consommation gratuite et qui, cependant, pouvaient etre incorpores dans la categorie de la production rationnee, soit qulls fussent de metal rare, soit qu'ils aient exige une duree de travail telle qu'il n'y avait pas possibilite de les produire en abondance. En ce cas, ces objets acqueraient une valeur qu'on etablissait d'apres la quantity du m^tal rare et le temps de travail qu'ils incorporaient. On n'arrivait qu'a une approximation, mais elle etait tenue pour satisfaisante, car on n'avait plus le souci d'obtenir une exacte fixation de la valeur. G'etait la un probleme de Tancien temps, qui avait rejoint la recherche de la pierre philosophale.
Outre ces industries, qui conservaient encore un
fonds d'utilit6, les ouvriers d'art s'adonnaient, suivant les demandes, a des travaux de luxe, oeuvrant pour la joie des yeux, pour satisfaire aux gouts varies d'une population de plus en plus afflnee.
Les objets de production rationnee etaient d61ivres, h ceux qui en faisaient acquisition, en ^change de bons de consommation de luxe auxquels, nous I'avons indique, par simple commodity, on avait conserve la division numerique en francs, — quoiqu'elle ne repondit plus a rien.
Gette fabrication d'objets de luxe et rationnes n'impliquait pas, pour les ouvriers qui y collaboraient, une remuneration diff6rente de celle devolue a tons : ils recevaient, comme les autres travailleurs, leur carte de gratuite et leur carnet de bons pour la consommation rationnee.
Les rapports de producteur a consommateur etaient done, — ici comme en tout, — des rapports d'egalite et de solidarity : il y avait, entre les uns et les autres, simple ^change de services. Le « cheque social » n'intervenait que pour fixer I'importance de rechange effectue, — en noter le point d'6quilibre ; mais il n'6tablissait pas, comme autrefois la monnaie, un benefice au profit de I'un des contractants, — benefice qui avait pour contre-partie un deficit supporte par I'autre des contractants.
tie mecanisme d'organisation, qui dosait I'usage suivant les possibilites du moment et, grace au rationnement, etablissait une balance dans la jouissance de luxe, fut applique a divers services, — « entre autres, au fonctionnement des theatres. - ^
Artistes et personnel de tout ordre, qui coilaboraient a un degr^ quelconque a la vie du theatre, s'etaient syndiques et federes et, — de meme que dans toute branche sociale, — I'organisme corporatif assurait le fonctionnement des salles de spectacle.
La, pas plus qu'en aucune profession, il n'y eut de prerogatives attribuees au talent : la remuneration etait, pour tons, egale a ce qu'elle 6tait dans le^ autres corporations. Gette egalite de traitement, ce nivellement social qui elevait les desberites a I'aisance, offusqua certains professionnels de la sc6ne, qui se fussent accommodes de n'importe quel regime, a condition que les comediens y fussent en vedette et privilegies ; ils s'indignerent, clamferent que I'ere de barbarie s'ouvrait et, liant partie avec les « cidevant », ils emigrerent.
Ges cabotins et cabotines, confits en vanite, etaient plus ferus de gain que de passion artistique. Quant aux vrais artistes, — ceux qui voyaient dans le theatre, non pas I'exhibition plus ou moins cotee, mais I'art simple et vrai, — ils rest^rent avec le peuple : ils sacrifierent Tor et s'assimilerent au milieu nouveau.
L'ancienne organisation des theatres fut, naturellement, completement modifl^e. Directeurs, commanditaires, actionnaires, etaient des produits du regime capitaliste ; ils s'effondrerent avec lui. Avec le commercialisme disparut un genre de spectacles qui ravalait le mot d'art et n'avait d'autre visee que d'atteindre au succes financier par des procedes qui n'6taient gu6re moins que grossiers. Des qu'on ne
joua plus pour la recette et des que le public ne fut plus attire aux salles de spectacles par des manoeuvres reclamistes, son gout, j usque-la artiflciellement devoy6, se clarifla.
Des compagnies d'artistes se form^rent, suivant les genres et les spectacles, — musiciens, dramaturges, chanteurs, — se recrutant par afflnit6s et formant des 6quipes qui vivaient d'une vie commune et faisaient campagne sur une scene donn^e. Les theatres, devenus propriet6 sociale, etaient mis gratuitement a leur disposition, de meme que tout ce qui 6tait accessoires, d6cors et costumes. Quand il s'agissait de renouveler un materiel, de monter un spectacle nouveau, le groupe du theatre, — soit directement, soit par I'entremise de son syndicat, — s'abouchait avec les groupements des professions competentes et obtenait ce qu'il d6sirait. Du moins, il en fut ainsi lorsque toute securit6 pour I'avenir fut acquise. Pr6c6demment, dans la periode d'incertitude et de transition, quand on redoutait de manquer du n6cessaire, on n6gligea le superflu, et les theatres durent se sufflre avec les stocks en magasins.
Les representations 6taient soumises a une taxation, versus en « bons » de luxe. Gette « recette » n'6tait pas pour remun6rer la troupe ; ces « bons » 6tant unilat6raux, ils n'6taient jamais qu'un moyen de consommation et non d'echange ; en la circonstance, ils faisaient Tofflce de billets de theatre, et non de monnaie. Gependant, cette « recette » avait une utilite : elle marquait le degr6 de plaisir que le public trquvait k tel ou tel spectacle et elle 6tait
consid^ree comme compensant la remuneration re^ue par le personnel du theatre. II eut et6 anormal, en effet, que ce personnel travaillat a vide et s'adonnat a une besogne dont I'indifFerence du peuple eut marque I'inutilite.
A cote de ces compagnies theatrales, qui organisaient regulierement des spectacles et en faisaient profession, se developpa ce qu'autrefois on appelait le theatre d'amateurs. Peu a peu, il se generalisait et, peut-etre, arriverait-il a annihiler le theatre professionnel.
G'etait la consequence de la reduction de la duree du travail, du a la society. Avec sa dur6e, deja reduite, — et qui avait tendance a I'etre plus encore, — chacun avait des loisirs et les employait selon ses gouts, ses aspirations, ses aptitudes.
Le manque de moyens, le manque de salles et de decors qui avaient autrefois inf^riorise ces groupes d'amateurs n'existaient plus ; ils avaient les memes facilites de monter un spectacle que les compagnies de professionnels. II ne s'elevait d'ailleurs pas de rivalites mesquines entre ces divers groupements ; le germe des conflits, le mercantilisme, 6tant radicalement extirp6, leurs relations etaient aussi cordiales que les vanites artistiques qui pergaient encore le permettaient ; les professionnels ne redoutaient pas la concurrence des amateurs et, s'entr'aidant les uns les autres, ils vivaient en camaraderie.
Lres productions litt6raires etaient assurees par des proced6s de m6me ordre : des syndicats de litterateurs, de journalistes s'etaient constitues qui,
268 COMMENT NOUS FERONS LA RjfeVOLUTION
eux aussi, participaient sur pied d'6galit6 a la vie nouvelle.
Durant la periode de bataille, les journaux avaient constitue un excellent outil de vulgarisation, — dont les revolutionnaires avaient use largement. En leurs mains, les quotidiens avaient ete assainis et ils avaient rempli franchement la fonction a laquelle ils etaient destines : colporter les nouvelles, v61iiculer les informations et les 6venements.
Cette fonction, dans la soci6t6 capitaliste, les journaux s'en etaient acquittes d'une mani^re presque tou jours nefaste, — certains avaient m6me atteint le summum de la malfaisance ; cr66s par le capital, ils vivaient par lui et pour lui ; les rois de la finance s'en servaient pour leurs speculations et leur moindre mal etait d'induire le peuple en erreur.
La periode transitoire r6volue, les quotidiens n'avaient plus de raison d'etre dans leur forme ancienne. Leur multiplicity 6tait une anomalie, puisqu'il n'y avait plus d'affaires a soutenir, plus de publicite a difFuser, — puisqu'il ne s'agissait qua d'informer loyalement la population, de soumettre a son appreciation et a son jugement les evenements qui se deroulaient au jour le jour.
Le mecanisme des quotidiens fut done revolutionn6 de fond en comble : le journal ne fit qu'un avec les agences d'information telegraphique et t616phonique, qui s'unifl6rent et s'amalgam6rent a lui,
Grace a des installations de telegraphie et de telephonic, combin^es avec des procedes d'impression et de photographie a distance, le service des
Informations transmettait dans toutes les directions les nouvelles qui lui parvenaient.
Dans les salles d'attente des gares, dans les restaurants, dans les lieux de reunions, dans les clubs, aux carrefours, — partout ou on le jugeait utile, — des appareils de reception etaient install6s et, au fur et a mesure, les evenements s'imprimaient, se photographiaient, s'inscrivaient luraineusement, se criaient par la voix des telephones. G'etait le journal a publication ininterrompue.
En plus de cette gazette permanente, qui, a toute heure, a toute minute, mettait les 6v6nements sous les yeux de tons, des editions imprim^es paraissaient, dont le service gratuit 6tait fait a tons les organismes sociaux, aux bilblioth^ques, aux clubs, aux salles publiques. ^
Les particuliers pouvaient, par une depense en « bons » de luxe, s'abonner, soit aux Editions imprim6es, soit a la gazette permanente. En ce dernier cas, des appareils r^cepteurs 6taient install6s chez eux et la transmission imprim^e et pbotographique se continuait sans arret, tandis que la transmission orale etait enray6e ou etablie, au gr6 de I'abonn^, par la manoeuvre de commutateurs.
Outre cette publication, de nombreux journaux et revues paraissaient, litteraires, philosophiques, scientifiques, sociologiques ou autres, edites par des personnalites ou des groupes. La question de la liberte de la presse ne se posait pas, — le cbamn de la critique etait illimit6.
Le mecanisme de ces publications etait simple : les initiateurs recrutaient des abonnes, qui souscri-
vaient en bons de luxe, — ou Men, avec leur part
personnelle de « bons », ils faisaient les premiers frais. S'il affluait assez d'abonn6s pour que soient 6quilibres les frais de la publication, celle-ci continuait. II advenait meme que le ou les editeurs de ce journal ou de cette revue s'adonnent enti^reraent a Tadministration de leur ceuvre, si le nombre des abounds croissait suffisamment. lis sortaient alors de leur syndicat professionnel et s'incorporaient dans les syndicats de journalistes ou de litterateurs. Leur remuneration sociale ne variait pas avec ce changement, — ni meme avec le succ^s de leur publication ; tout au plus pouvaient-ils obtenir le remboursement des bons de luxe qu'ils avaient personnellement avances pour garantir les premiers num6ros. La seule chose qui leur 6tait possible, si le nombre des abonn^s grandissait au point de d6passer la marge des « frais », c'etait d'ameliorer la publication. Mais, si les initiateurs de ces publications particulieres ne recevaient pas de remuneration plus eievee que quiconque, ils avaient le plalsir de repandre leurs idees, de divertir, d'interesser, de passionner leurs contemporains.
La publication des ouvrages divers, romans, poesies, oeuvres de science, d'histoire et autres s'effectuait a peu pres de mSme mani6re : les syndicats du livre se chargeaient de I'edition et ces ouvrages, outre une large diffusion gratuite dans les groupements et les bibliotheques, etaient mis en vente, dans les magasins et depots sociaux, comme produits de luxe. Souvent I'auteur devait, de ses per-
COMMENT NOUS FERONS LA RfiVOLUTION 271
sonnels « bons », couvrir les frais dlmpression de son oeuYie, — quitte a en recevoir remboursement au cas de succ6s. D'autre part, il advenait aussi qu'il put, pendant un temps proportionn6 a Timportance de ce succes, s'abstenir de sa fonction sociale, ce qui lui permettait de s'adonner compl6tement a I'elaboration d'une oeuyre nouvelle.
Grace a cette organisation de la production litteraire, d'art et de luxe, les oeuvres nouyelles se faisaient jour sans que leurs auteurs aient a lutter contre riiostilit6 ambiante ; sans qu'ils aient a surmonter routine et prejuges, sans calvaire a gravir. G'est que, nulle barriere ne se dressait entre elles et le public. II y avait chez les individus et dans les groupements une souplesse et une largeur de vues qui les ouvrait aux idees originales, aux souffles nouveaux ; a la zizanie succedait la camaraderie et, de partout emanait une bienveillance sereine.
On eiit eu tort d'en conclure a une considerable amelioration de I'^tre humain. Gette modification etait une question de milieu. Les hommes n'etaient ni meilleurs, ni pires ; ils 6taient, tout comme avant, ni bons, ni mauvais. Tant qu'ils avaient 6volue dans une society ou I'interet personnel incitait aux gestes mauvais, ou le bien de I'un etait tiss6 du mal du voisin, la vie avait ete une apre lutte, et tout le mauvais de la bSte humaine avait creve a fleur de peau. Desormais, il y avait transposition : le milieu social 6tait tel que I'interet de chacun trouvait sa satisfaction dans la satisfaction de celui de ses sem-
blables ; plus tous 6taient heureux, plus chacun r^tait. II etait done naturel que les gestes bons dominassent, puisqu'ils 6taient seuls cr6ateurs de bien-6tre, de joies, de plaisirs.
Aussi, de plus en plus, chacun se d6pensait sans compter, — sans se pr6occuper du rendement qu'il obtiendrait en compensation de son effort.
Cette evolution se marqua par le d6velopperaent que prirent les groupes d'afflnit6 qui, — comme nous I'avons indique a propos du theatre, — se form6rent a c6t6 des groupements professionnels et en dehors des besognes corporatives dont ils ne dispensaient pas. II en naissait des quantites, qui se cr6aient dans les buts les plus divers. Les uns s'attachaient a une besogne artistique ou litt6raire ; d'autres se consacraient aux recbercbes les plus variees, — scientifiques, linguistiques, bistoriques, arch6ologiques...
Ges agr6gats pullulaient tant qu'on pouvait prevoir le moment ou, grace a I'initiative, ractivit6, I'effort de leurs afflli6s, la majeure partie des fonctions d'art et de science perdraient le caractere professionnel et seraient assur6es, une fois le travail social accompli, par des associations de volontaires qui y trouveraient agr^ment, d61assement et satisfactions intellectuelles.
Cette tendance 6tait d'autant plus logique que la limite d'age de travail, aux environs de la cinquantaine, lib6rait I'Stre bumain a une p6riode ou ses facult6s, loin d'etre 6teintes, conservaient encore fraicbeur, lucidite et vigueur.
Une vie nouvelle s'ouvrait pour les retrait^s. Quoique dispenses de leurs fonctions corporatives, ils ne
poiivaient se resoudre a rinactivite ; leurs muscles et leurs cellules cerebrales avaient besoin, pour eviter I'ankylose et conserver a rorganisme son parfait 6quilibre, de se livrer a des exercices, tant physiques qu'intellectuels. II leur etait loisible de satisfaire a cette n6cessit6, soit en participant aux besognes des groupes d'affinit6 qui repondaient le mieux a leurs temperaments et a leurs penchants, soit en se melant tlavantage a la gestion syndicale.
Celle-ci, en efFet, s'efifectuait par libre consentement, par delegations accept^es aux assemblies generales, aux divers comit^s syndicaux, federaux, confederal, sans que ces delegations impliquassent dispense de travail. On avait 6vite avec soin toute reconstitution bureaucratique, qui aurait eu I'inconv^nient d'immobiliser un certain nombre de personnes en les isolant de I'activite productrice et aurait risque de cristalliser I'organisme social, au lieu de le maintenir en permanent travail d'evolution et de progres. Les fonctions syndicales n'impliquaient par consequent pas une remuneration particuliere. S'y adonnait qui en avait la passion.
Chacun pouvait d'autant mieux faire face aux besognes de statistique, de coordination des donnees de la production, de la circulation et de la consommation, que le travail corporatif laissait des loisirs. II avait done ete possible, sans creer une categorie speciale de fonctionnaires, de faire face aux besognes de gestion sociale, et ceux qui, b6nevolement, en acceptaient la charge s'en acquittaient facilecaent ?sae la cftntinuite et la regularity indispenlafeiea. : "- " .,,
GHAPITRE XXIX
Art et reliaion <
La revolution avait realise un prodige qui, jusqa> >Son triomphe, avait paru aussi fantasque a recher- Cher que la quadrature du cercle, — la fusion des opinions.
La reconciliation s'6tait accomplie sur le terrain 6conomique et I'effondrement de toute la superstructure 6tatiste avait ciment6 cet accord, I'avait rendu indissoluble. Les hommes en venaient a rire de leur folie passee. lis s'etonnaient d'avoir pu se hair tant, se pers6cuter si aprement, sous le vain pr6texte de conceptions politiques discordantes.
Le meme pli6nora6ne se constatait en matiere religieuss. L'apaisement s'6tait fait. Le disaccord des croyances individuelles ne mettait plus les hommes aux prises. lis avaient cesse de s'invectiver a propos de divergences philosophiques, metaphysiques ; ils ne s'ex6craient plus parce que leurs conceptions sur
COMMENT NOUS FERONS LA REVOLUTION 2t5
I'univers et le probleme de la vie et de la mort 6taient oppos6es.
Aussi, plus lointaines encore que les querelles politiques, plus profond6ment ensevelies au n6ant de I'histoire, apparaissaient les epoques de barbarie au cours desquelles les hommes s'etaient entre-tues au nom de la religion.
Gette harmonie ideologique, cette pacification intellectuelle decoulaient de Fagregat social et non des vouloirs individuels. La revolution, apr6s avoir brise les formules et les dogmes, n'en avait impose aucun. Elle s'6tait born^e a d6blayer le terrain et arracher I'ivraie, afln que poussat le bon grain. Et il avait pouss6 dru ! Le principe de respect humain et d'6goisme purifl6, qui 6tait I'esprit et la force attractive de la revolution, en m^me temps qu'il avait cr66 le bien-^tre, avait realise cette accalmie sereine, dans le domaine intellectuel et moral, — accalmie qui n'excluait pas I'efflorescence vari6e des doctrines.
La revolution, nous I'avons vu, s'6tait surtout attaquee aux institutions. En cela, elle s'etait diff^renci6e des revolutions anterieures, — et c'est ce qui lui avait donn6 son caract^re social.
Elle avait tenu pour inoffensifs les privilegies, une fois debarrasses de leurs privileges, — pour aussi peu dangereux que des crotales auxquels ont ete arracbes les crocs a venin.
Elle avait frappe I'Etat dans ses organismes, — et elle avait oublie le role nefaste de son personnel, quand il avait accepte de rentrer dans le rang, de se regenerer par le travail.
; Elle frappa egalement I'Eglise dans ses oeuvreg
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vives, dans les monuments oil se cristallisait son (EUYre de mal et de perversite. II fut agi a son egard comme envers toutes les puissances du pass6 : ses richesses revinrent au peuple, et ses pretres durent se mettre au travail, — leur parasitisme 6tant aussi incompatible que tout autre avec la nouvelle organisation.
Gertes, quand 6clata la r6volution, I'Eglise paraissait dechue de sa puissance ; le regime de la separation semblait I'avoir affaiblie. L'indiff6rence en mati^re religieuse impregnait les jeunes generations. Malgre cela, le peuple se souvenait qu'elle fut la source originelle de toute servitude, — que I'Etat n'avait et6 que son frere cadet, — aussi n'eut-il pas I'imprudence de la traiter avec dedain.
Cependant, il y eut chez les r6volutionnaires deux courants, non a regard de I'attitude qu'il convenait d'observer envers I'Eglise en tant que caste privilegiee, — SUP ce point I'accord 6ti?.it unanime : mais sur ce qu'il convenait de faire a regard des monuments cultuels.
Les uns consid^raient les 6glises, les cath6drales, comme pouvant etre utilisees de diverses manieres, — soit comme salles publiques, soit comme musees ; ils rappelerent qu'en 1793, les sans-culottes les transformerent en salles de reunions, — et meme, en greniers a fourrages et en 6curies ; ils ajoutaient qu'au Moyen-Age, epoque de ferveur religieuse pourtant, les 6glises servaient a bien des usages, — les marches s'y faisaient, et elles etaient aussi salles de spectacles. Par consequent, autant par utijite que
par sentiment artistique, ils opinaient pour la conservation des monuments religieux.
Centre cette these, d'autres s'elevaient avec vigueur. lis se pronongaient pour qu'on abattit sans pitie tous les edifices cultuels. Et ceux qui pronaient cette destruction etaient loin d'etre des hommes d'esprit barbare^ Au contraire, ils etaient des plus cultives. En eux, nulle baine du monument, — rien que la baine de la superstition dont il etait le symbole. lis proclamaient que la critique ne tue pas les religions ; qu'on peut en vain, de generations en generations, demontrer leur absurdite... qu'elles continuent a avoir des fiddles, tant que reste debout le centre d'attraction magnetique qu'est I'Eglise. Et ils ajoutaient que les premiers chr6tiens savaient cela : a preuve qu'en v6ritables r6volutionnaires, des leur triompbe, ils avaient eu soin de jeter bas les temples du paganisme, — alors qu'il leur eut 6t6 si simple de les purifier et de les utiliser. Les cbr^tiens, observaient-ils, comprirent qu'a une foi nouvelle, il fallait des monuments nouveaux, — et ce fut leur force !
Ce sens revolutionnaire qu'eurent les chr6tiens du quatrieme siecle, les partisans de la demolition des eglises ne le trouvaient pas cbez les revolutionnaires de 1793-94 : « Pietres revolutionnaires qui, pour d6cbristianiser la France, se bornaient a abattre, en grande pompe, les bonsbommds de pierre aux portails des 6glises, et croyaient etre de la plus outranciere audace en transformant celles-ci en granges ou salles de reunion. Gombien ils eussent ete mieux inspires eft guiliotinant woins d« pretres et en abat-
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tant davantage d'^glises !... Aussi, quelques amines apr&s, on vit la consequence de cette faute : quand Napoleon I" voulut restaurer la religion clir6tienne, rien ne fut plus simple : 11 n'y eut qu'a rouvrir les 6glises et les purifier. » Et ils concluaient : « Que la legon du pass6 nous soit enseignement. Ne retombons pas dans les erreurs de nos aln6s ! »
Centre cette tactique s'indignaient les amoureux des belles pierres ; ils plaidaient le respect des cath6drales oii s'6tait incrust6e Vkme de nos p6res, — qui ne fut pas tou jours tr^s catholique.
Entre ces deux argumentations contradictoires, apres de vives discussions, I'accord se faisait souvent par un compromis : on convenait de respecter les monuments qui symbolisaient une 6poque, disaient son art, — et d'etre sans pitie pour les batisses affreuses, 6difi6es par des architectes qui avaient manqu6 d'art, autant que de foi.
Ainsi, dans bien des centres se pr6parait la d6christianisation. Mais, en ces circonstances, comrae en toutes autres, se manifestait I'esprit de la revolution : elle pretendait modifier I'homme par la transformation du milieu. Et c'etait pour cela que, tout en ex6crant les superstitions, et tout en abattant les eglises, les revolutionnaires respectaient la foi de chacun.
Ge respect des croyances suscita, au sein du catholicisme, une modification dont les premiers symptomes s'6taient deja r6v616s en regime capitaliste, au lenderaain de la separation des eglises et de TEtat. Un certain nombre de pretres, — principals^
ment dans les campagnes, — s'6taient ing6m6s a r^cuperer leur traitement en s'adonnant au travail. Les uns s'6taient fait apiculteurs, d'autres fabricants de conserves de legumes, de fruits, ou Men encore 6b6nistes, relieurs. lis avaient ainsi, — pen ou prou, — cess6 d'etre des parasites, tout en restant des pr6tres. lis 6taient done un peu prepares a la vie de la society nouvelle, d'ou les etres parasitaires 6taient 61imin6s. Aussi, tandis que les eveques et les prStres des grands centres, habitues a la vie artificielle qui avait 6te la leur j usque-la, se trouvaient d6sempar6s, les cur6s de village, a demi travailleurs, s'adaptaient sans encombre au milieu nouveau ; ils continuaient entre temps a remplir leurs fonctions cultuelles. Et ce, sans que nul y mit obstacle. Allait au preche qui voulait.
Au surplus, rindiff6rence religieuse allait s'accentuant. D6ja, avant la revolution, Fesprit d'examen 6branlait interieurement le cat.nolicisme : les prfitres qui s'^taient mis au travail se sentaient davantage independants de rautorit6 6piscopale et, devenant audacieux, ils disaient leurs doutes ; aux absurdit6s du catholicisme, ils opposaient la parole de r6vangile et glissaient insensiblement a un vague cbristianisme, fort peu ortbodoxe. Ce mouvement, la revolution racc61era.
L'important etait que soient irrevocablement bris^es toutes les castes religieuses ; que nul, arguant qu'il etait pr^tre, ministre protestant ou rabbin, ne put se pr§tendre exon^re de travail et vivre sans rien faire, aux depens de ses semblables. G'6tait le point principal. Geci acquis, libre 6tait cbacun de croire
ou de ne pas croire ; d'etre Chretien ou spirite, boudhiste ou th6osophe. G'etait affaire individuelle, sans repercussion sociale possible.
D'ailleurs, avec la montee du bien-6tre, — plus encore qu'avec I'instruction, — la foi baissait dans les populations. Autrefois, beaucoup cherchaient une consolation aux miseres de la vie dans I'aneantissement au pied des autels, — comme d'autres esperaient la trouver au fond d'un verre d'alcool. La religion et I'alcoolisme remplissaient alors le role de stupefiants, — I'un plus materiel, I'autre plus intellectuel, — auxquels recouraient Men des desesp6r6s, choisissant Tun ou I'autre, suivant leurs conditions morales, leur degr6 de d6veloppement.
La s6curite materielle, desormais assuree, avait contribu6 a enrayer ces pitoyables defaillances. L'alcoolisme disparaissait et la superstition perdait du terrain.
Certes, quoique la vie s'annon§at de plus en plus radieuse, la route n'6tait pas 61aguee de toutes ronces et 6pines. Au dela du confort qui, maintenant, s'6pandait sur tons, le probleme du bonheur §chappait aux provisions sociales, 6tant question toute morale, toute de sentiment. '
Malgr6 cela, en ce domains psychologique, — comme en tout, — les effets de la transformation etaient sensibles ; les douleurs morales, les peines de sentiment, les angoisses intellectuelles 6taient moins cuisantes, moins vives : n'etant plus doublees par la mis6re et les difflcultes de I'existence, elles
se tfouvaient temper^es et 6moussees en partie par I'extension du bien-etre.
Les moeurs se modiflaient rapidement. Leur evolution d6ja ebauchee avant la revolution, ne faisait que s'accentuer.
En regime capitaliste, la lutte qu'avaient menee les organisations syndicales contre Talcoolisrae avait 6te active, — et efficace. Pour n'en citer qu'un exenjple, 11 suffira de rappeler qu'avant 1906, la corporation des terrassiers, j usque-la fort peu organisee, comptait un pourcentage considerable d'alcooliques. Or, peu d'annees plus tard, lorsque le syndicat des terrassiers parisiens eut groupe la majeure partie des raembres de la corporation, I'alcoolisme avait consid6rablement baiss6, tandis que, par I'effort syndical, les salaires s'etaient Aleves de 25 pour cent, Les terrassiers buvaient moins, — parce qu'ils avaient conquis du bien-6tre et parce que, parall61eraent, ils s'etaient eleves en conscience et respect d'eux-memes.
Gette action temperante n'avait pas 6t6 particuliere aux terrassiers. Elle s'etait constatee dans d'autres corporations. Aussi, grace a la propagande syndicale, les etablissements de boisson avaient vu leur clientele decroitre. v
Avec la revolution les marchands de vin, — dont les boutiques avaient 6t6 surnomm6es « salons du pauvre », — 6taient appel6s a disparaitre. Et eela, d'autant plus vite qu'ils avaient cess6 de r6pondre a un besoin.
Tant que les ouvriers avaient du s'astreindre a un travail intensif et excessif, ils avaient demande a I'alcool le coup de fouet contre le surmenage ; d'au-
tre part, apres une longue journee de fatigue, ou pour rentrer le plus tard possible dans leur interieur souvent miserable, c'etait au cabaret qu'ils avaient trop coutume d'aller chercher un delassement. Lk, en opposition au genre de leurs occupations professionnelles, ils s'absorbaient a jouer aux cartes, ou se d6gourdissaient les membres a une partie de billard. De plus, le cabaret etait pour eux lieu de rendez-vous, si^ge de diverses societ6s et groupes dont ils faisaient partie.
Puisqu'il n'y avait plus de pauvres, il 6tait normal que disparussent les etablissements qui leur avaient servi de « salons ».
Les habitudes se modiflaient done, en m6me temps que le milieu, — et au moins autant !
D'abord, on v6cut davantage la vie de famille, que llndustrialisrae capitaliste avait rendue difficile, — et meme an6antie dans certaines contrees, — en asservissant au travail non seulement I'homme, mais la femme, et aussi I'enfant. Gomme il n'y avait plus de taudis malsains, comme toutes les habitations etaient agr6mentees de confortable, on 6prouVa du charme a vivre dans son « chez soi ».
Quant aux lieux de rendez-vous communs, qui se substitu^rent aux marchands de vins, aux caf6s, aux bars, ils avaient un lointain rapport avec les anciens clubs : on y pouvait consommer, — mais ils etaient des centres de causerie, de lecture, de r6union, '*plus que de beuverie, Beaucoup avaient 6t6 installes dans les anciens caf6s et 6tablissements similaires et, — outre que les bibliotheques y avaient
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en partie detrone la cave, — ils se distinguaient par leur amenagement artistique.
Certaines de ces salles etaient orn^es de meubles, de tableaux, de sculptures, de bibelots des ages les plus divers, tandis que d'autres etaient de savantes reconstitutions d'une epoque particuli^re : les unes 6voquant les peri,odes medievales ; d'autres rappelant I'epoque de Moliere, ou celle de Diderot ; d'autres dans le gout de 1793, soit de style 1830, ou second empire.
Ces reconstitutions, — qui montraient le gout sur des ouvriers ayant preside a leur installation, — s'etaient faites ci peu de frais, avec les depouilles des collections des « ci-devant » qui n'avaient pu trouver place dans les mus6es. II y avait la des ceuvres modernes que des bourgeois, riches d'argent et pauvres d'esprit, avaient achete a prix fous, les croyant anciennes. L'authenticit6 de ces truquages, qui denotaient I'habilete et le savoir des ouvriers qui les avaient executes, avait ete, autant que possible, restituee a leurs auteurs, et certaines de ces ceuvres portaient leur nom, ou celui de I'atelier dont elles sortaient.
C'6tait une ironique critique des engouements et des vanites de la soci^te capitaliste qui, en meme temps, soulignait combien a cette 6poque de mercantilisme, la fourberie, la duplicite, le mensonge 6taient en honneur.
Ce fut une revision burlesque que firent les revolu-
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tionnaires lorsqu'ils prirent possession des collections particuli6res, amoncel6es par les priviliegi6s du capital, par snobisme ou ostentation, — quelquefois avec arri6re-pens6e de speculation, — et non par reelle passion d'art. Des ouvriers et des artistes, qualifies par leur savoir et leur competence, eplucherent ces collections et, dans les plus r6putees, ils constaterent Tabondance des truquages. Un choix judicieux fut fait et, tandis qu'une partie de ces oeuvres allait enrichir les mus6es et les bibliotheques, le reste 6tait employ^ a la decoration des salles publiques, des maisons de retraite, de tous les lieux de reunion.
II est superflu d'aj outer que les mus6es cesserent d'etre les incob6rents amoncellements de richesses artistiques, incomprehensibles pour la masse, — et n'etant pour elle que pi6trement educatifs et guere plus r6creatifs, — qu'ils avaient 6te autrefois. lis furent remani6s, transform6s, non par des ronds-decuir, mais par des hommes amoureux d'art et de gout sur.
Le soin avec lequel 11 fut proc6d6 h ces operations denota I'essor nouveau qu'allaient prendre les sentiments d'art : en se g6n6ralisant ils s'affineraient, gagneraient en simplicity, T6rit6 et puret6, — et ne seraient plus alt6r6s par les preoccupations de commercialisme qui, anciennement. les devoyaient ou mfime les dominaient.
Dans cette operation du dem6nagement des collections particuli6res qui n'etait que I'application de ses principes d'expropriation sociale, la revolution n'in-
ncreait pas : elle ne faisait qu'imiter, — suivre I'exemple de regimes ant6rieurs.
En effet, comment, au dix-neuvi6me si^cle, s'6taient enrichis les mus6es nationaux ? D'abord, grace aux rafles operees sans vergogne, au cours de leurs chevauchees a travers I'Europe, par les generaux de la republique et du premier empire ; lis prenaient par droit de conquete, sans gene, aussi bien ce qu'ils trouvaient dans les mus6es que chez les particuliers.
Les musees s'enrichirent aussi, grace aux expropriations du clerg6, des congregations et grace a celles qui suivirent la separation des 6glises de I'Etat...
Maintenant, Top^ration etait de meme ordre, — mais plus vaste : c'etait la propri6te capitaliste qu'on ramenait a la source commune.
En la plupart des cas, les palais somptueux des millionnaires avaient 6t6 transform^s en maisons de sante ou de vieillesse. Et, sans pourtant les d6meubler, il 6tait naturel qu'on r6servat pour les mus6es les oeuvres d'art qui les ornaient. La, elles seraient rendues a leur destination, car elles n'avaient pas 6t6 con?ues pour 6tre encagees, mais bien pour faire la joie des yeux, 6voquer des Amotions, 6tre admir6es.
'Avant la; revolution Ue 1789-93, Tart 6tait surtout un privilege royal. II devint ensuite le monopole du capital. Avec la revolution nouvelle, il allait s'universaliser, s'bumaniser.
Successivement, avaient domine I'art des prgtres,
I'art des rois, Tart des capitalistes : Theure de I'art de rhumanit6 sonnait !
L'art, double de la science, comblerait le vide lais96 dans les ames par la mort des religions. Gelles-ci avaient maudit la vie, maudit la beaut6, condamn6 les sens et leur expansion joyeuse, exalte Tabaissement et le renoncement.
La vie allait prendre sa revanche ! L'etre humain n'6tait plus rive a la chaine du salariat ; le but de son effort depassait I'acquisition de ses moyens de subsistance. L'industrie n'6tait plus sa maitresse, mais sa servante. Lib6re de toutes entraves, il allait pouvoir s'6panouir sans contrainte.
Et il n'y avait pas a redouter que le niveau d'art baissat en s'universalisant. Loin de la, il gagnerait en 6tendue et en profondeur. Son domaine serait illiinit6 ! II impr^gnerait toutes les productions. II ne se restreindrait pas a peindre de grandes surfaces, a sculpter le marbre, a couler le bronze. L'art serait en tout ! II serait dans le pichet a eau, comme dans les grandes decorations d'un Puvis de Ghavannes ; dans les moindres objets usuels, comme dans un groupe de Constantin Meunier.
Et on ne verrait plus de grands artistes etouif6s par la mis6re, enlis6s par I'indifif^rence, — comme c'etait trop sou vent le cas autrefois !
Qui pourrait d^nombrer les artistes de baute et admirable valeur qui, — comme les inventeurs, — patirent de la socidte capitaliste, moururent meconnus, tues par la faim, — ou disparurent sans laisser de traces, faute de circonstances favorables ?
Et combien, parmi ceux qui percerent, durent lut-
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tep affreusement, subissant les pires soufFrances, physiques et morales ? Encore, ceux-ci furent-ils chanceux !... Gombien d'autres, apr6s s'^tre d^battus dans les angoisses et les difflcultes, apr6s avoir endure toutes les douleurs, moururent a la peine, — et ne furent sacr6s grands artistes qu'apr^s leui port?