TYPE DE LA VIE ARISTIQUE
Paris ville-lumière, Paris intellectuel, Paris esthétique , c'était bon pour Victor Hugo qui y pontifiait devant la crapule, et qui Ta eue, la crapule, derrière son cercueil.
Pauvre grand poète, escorté d'un million de brutes, quelle expiation de ta lâcheté en face du siècle dont tu as épousé toutes les niaiseries, dont tu as béni toutes les impiétés ; pape des marchands de vin, lyrique assermenté au club , génie-citoyen, immortel sans-culotte, porte-lyre en carmagnole, tu resteras, certes, comme le Rembrandt du vers, mais tu as trois Euménides acharnées à ta mémoire, ton théâtre dérisoire, ton enterrement de politicien, et ta foi au progrès.
Paris joli, vivant, Paris-Gavarni, est mort, s'il a existé. L'univers y vient toujours faire la fête : de quoi, justes dieux, l'univers se contente-il ?
Paris mondain, le Paris des duchesses décrit dans Balzac, est tellement mort que les
octogénaires ne se souviennent pas de Tavoir connu. Il y a bien encore des douairières qui ne descendent pas plus bas que l'académicien, mais elles accueillent Arthur Meyer, le louche coryphée du comte de Paris.
11 y a bien des salons très éclairés où l'on danse sur des parquets en vrai chêne ; on y soupe moins mal qu'à FElysée, mais on y est coudoyé par les Rothschild et G'".
Il y a bien encore de gracieuses femmes, mais leurs doigts sont tachés d'encre ou de couleur, et la vanité leur a mangé le cœur.
Quant au théâtre, on joue, une fois par semaine et mal, du classique et plus souvent du Molière, tandis que, en Allemagne, tout Shakespeare demeure au répertoire courant.
Musicalement, Paris apparaît la dernière ville du monde ; on y a monté Lohengrin et la Walkyrie, et, malgré le maximum obtenu après le premier mois, l'orchestre se relâche et les chefs d'emploi disparaissent : on sabote.
Moyennant finances, le dernier virtuose et le moindre compositeur s'inscrivent au programme de M. Lamoureux.
Les salons du mois de mai relèvent bien plus de la statistique que de l'esthétique. C'est en Angleterre qu'a lieu aujourd'hui le mou-
vement intéressant ; la France n'a rien de comparable à Burnes Jones, puisque Fernan KnoptYest Belge.
Récapitulons : Paris n'a plus ni courtisanes, ni grandes dames, ni vrais salons.
On y joue mal et rarement le classique littéraire et point du tout le classique musical.
En outre, Paris, sous le rapport des églises, est une des villes les plus pauvres de France. Hormis Notre-Dame , la Sainte-Chapelle , Saint-Eustache, Sainte-Geneviève, qu'ya-t-il? Est-ce comparable à Rouen?
Il reste le Louvre et Gluny.
Il n'y a donc aucune raison esthétique de résider à Paris ; l'ariste se contentera d'y passer le printemps, et consacrera le commencement de l'été à Bayreuth et à Munich, et autres villes d'Allemagne où il entendra, en un ou deux mois, plus de chefs-d'œuvre qu'en un demi-siècle à Paris.
Qu'il aille ensuite classer ses impressions au bord de la mer, et qu'il donne l'automne à Venise, Florence, Rome ou la Sicile
L'hiver est indiqué pour l'Orient.
J'ai cru à Paris, comme beaucoup d'autres, je l'ai pratiqué, et j'en dissuade mon disciple a un double point de vue : celui de son ascèse.
Il8 AMPHITHÉÂTRE DES SCIENCES MORTES
qui s'opérera mieux dans l'aération mentale du voyage, et celui de la formule cosmopolite, la vraie formule de la haute culture.
L'ariste doit se détacher de sa ville, de son pays, même de l'Occident ; il faut rompre tout ce qui limite et restreint l'individualité ; il faut se garer de Thabitude qui naît coutumière des extériorités.
Je sais que Paris contient, plus qu'un autre lieu, des supériorités cérébrales ; mais ce ne sont pas gens en évidence que ceux-lk, et la chance est mince de les rencontrer.
Même dans l'intellectualité, Paris présente un caractère emporocratique : tout s'y manutentionne, tout s'y monnoie, tout s'y lamine.
Ce qui caractérise le Parisien, c'est le manque de recueillement ; chacun se trouve pris dans un tel engrenage de nécessités ou de vanités qu'il ne pense qu'à des contingences. Est-ce à dire que la province vaille quelque chose ? Non, certes, elle ne se recueille que pour envier et nuire, son rut est celui de la haine, elle a fait de l'opinion un instrument de torture contre les êtres d'exception ; mais entre Paris, la ville superficielle et fébrile, et la province, cette mare aux reptiles , il y a la campagne. Là, on se retrouve avec soi-même et cela est profitable comme transition.
Pour raristc, je ne puis donner des commandements aussi étroits que pour le mage.
L'Aristie se base sur la volupté esthétique, elle est la réhabilitation de la jouissance par sa transposition en subtilité ; au lieu que la Magie comporte des exercices âpres et difficiles où l'on doit user de coercition envers soimême.
Aristiquement, les règles sont négatives : il ne faut pas lire de méchants vers, il ne faut pas fréquenter de sottes gens. Maintenant, qu'on ait un faible pour Chopin ou qu'on lui préfère Schuman, que Ton mette Kalidaca au-dessus de Marivaux, et qu'on recherche un égyptologue plutôt qu'un théologien, cela n'importe pas.
Il manque au présent traité deux sortes de développements qui comportent des monographies séparées : l'esthétique pratique ou la hiérarchie des maîtres, et la liste des œuvres canoniques dans chaque branche manifestative de l'entendement.
A. XLIII. — Voici la progression qualitative des vibrations aristiques : P compréhension de la musique de chambre; 2° compréhension de l'ordonnance d'un tableau; 3" compréhension du
rythme d'une ronde bosse ou d'un reliej ; 4"" compréhension d'un plan et d' un profil architedonique ; 5" compréhension des images poétiques ; 6** compréhension de l'expression pathétique ; 7*" compréhension des symboles littéraires ; 8" compréhension parallèle du physique au métaphysique ; 9"" compréhension psychologique; 10'' compréhension de l'idée pure.
Soient les théorèmes suivants : Se préciser, se traduire sentimentalement les quatuors de Beethoven — pourquoi le Cenacolo et l'Ecole d'Athènes sont les canons de l'ordonnance ?
S'expliquer la Samothrace et le Thésée. Le plan de la cathédrale de Strasbourg ? Comparer l'image des nabis k la métaphore de Shakespeare? Voir en quoi Darthez, Claes. Valentin restent inférieurs au Prométhée d'Eschyle? Expliquer pourquoi l'Œdipe dispute a l'Oreste le premier rang du théâtre ?
Critiquer la Tétralogie de Wagner au point de vue des symboles ? Opérer dans son esprit l'habitude analogique ; se diagnostiquer et deviner, prévoir autrui ; lire Platon, Spinosa.
' L'Arl idéaliste et mystique, doctrine de la Rose-Croix. ■ Catéchisme intellectuel.
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Lacuria. et les comprendre aussi vivement et sans plus d'effort qu'une lecture courante.
L'Occidental actuel est semblable au passager d'un vaisseau qui aurait tout l'équipage à la barre, les mousses donnent leurs avisa la fois et veulent qu'il prédomine ; au lieu de cingler vers une côte hospitalière, cette nef manœuvre dans un espace restreint, et manœuvre pour manœuvrer, sans but ; il faut que le dernier matelot ait sa part de gouvernail et montre de la fantaisie dans le point à prendre. Que fera le sage, l'ariste : résigné à cette dérision, il se plongera dans ses livres, dans ses facsimilés de dessins de maîtres, dans ses partitions , et choisissant une vieille religion orientale, il l'évoquera.
Sa vie matérielle dépend de ces fous qui dirigent le vaisseau ; mais sa vie cérébrale demeure libre. Si l'ariste pouvait sauver ces naufragés du suffrage universel, même au prix de sa vie, il n'aurait pa's le droit d'une hésitation. On ne veut que son aide a la manœuvre : qu'il refuse, jusqu'à ce que la force l'y contraigne. La revanche de l'esprit contre l'Etat et l'époque, c'est de ne rien faire de bonne grâce et de ne céder qu'aux gendarmes.
Ce sont en effet les seuls êtres à redouter
et il n'y a que des illettrés et des sots pour se risquer contre eux ; il y faudrait des raisons de fanatisme : l'exécution des décrets a été la seule occasion de ces derniers temps où on dût résister aux maréchaux. Hormis le sacrilège et l'iconoclastie, l'ariste se désintéresse de l'évolution contemporaine ; est-ce à dire qu'i devient le dilettante, le jouisseur d'art, en un égoïsme supérieur ? Non, quoiqu'il n'attende aucun mandat d'idéalité, il doit être, comme Cincinnatus, prêt a quitter ses templa serena pour accomplir une mission idéale, si elle lui échoit .
La pacificité, l'initiation nous l'impose ; Machiavel fut mis a la torture, il conspirait et, sortant de son domaine, tombait sous la fatalité de l'ambition guerroyante. Prenant parti dansles compétitions sociales, l'ariste descend au rang civique , toute sa prérogative est perdue.
A. XLIV. — Uarisk, pour refuser le devoir social, ne doit accepter aucun honneur national et ne se mêler jamais aux agissements politiques.
Il paye par son abstention, les privilèges qu'il réclame.
De tous les phénomènes humains, la mort est celui qui nous humilie le plus : cette façon de nous coucher, sans notre aveu, pour la tombe, est la plus insupportable des coercitions. Il faut donc employer la vie, selon notre doctrine^ afin de n'avoir pas été la marionnette de Shakespeare, qui fait trois petits tours et puis s'en va. Du moins il est digne de ne pas laisser tirer ses ficelles par les grosses pattes delà société, qui manœuvre les millions d'imbéciles. Trois petits tours, soit : mais le premier sera un tour sur soi-même pour se bien connaître ; le second autour de la société pour dérouler ses lazzo et se libérer d'elle; et le troisième un tour en hauteur, si je puis m'exprimer ainsi :
A. XLV. — // ny a quune seule question vraiment capitale : le devenir.
Il se résout, pour les simples , par T obédience au sens commun.
Il se résout, pour les aristes, par l obédience au sens divin.
Quelles sont les œuvres de ce monde transportables dans l'autre ? voilà celles qu'il faut opérer. Concevons un paradis dévot, mais
lettré, le paradis de Fra Angelico. Qu'y voyonsnous? La caresse musicale des âmes s'unissant pour concevoir le divin parmi les cantiques et les harmonies. Donc toutes les œuvres de l'enthousiasme valent comme des œuvres d'éternité.
Dieu est amour , disent les Pères d'une commune voix. Quelle est la forme intellectuelle de l'amour ? L'admiration.
Balzac a trop dit : « comprendre, c'est égaler » ; comprendre, c'est se rapprocher.
Or se rapprocher de Platon, de saint Jean, de saint Thomas ; se rapprocher d'Eschyle, de Dante : se rapprocher de Beethoven, de Gluck, de Wagner; se rapprocher du Vinci, quel destin égale ce destin ; quelle carrière comparable a cette carrière ?
(( L'amour iinifîe », disent encore les théologiens : l'admiration également fait participer a la lumière des chefs-d'œuvre.
Et participer à la lumière des chefs-d'œuvre c'est s'associer à la série angélique, c'est briser le cercle maudit de la concupiscence et toucher k l'au-delà. Ne cherchez pas d'autre illumination que celle des grandes œuvres, ni
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d'autres pantacles que les créations daïmoniques.
Les visions de l'art sont les réalités du ciel, et qui a passé sa vie à rêver le paradis sera emparadisé, au nom du Saint-Esprit, mon toutpuissant Seigneur.
CONCORDANCE CATHOLIQUE