‹ Comment on devient artisteChapitre 63 sur 70 · L'ŒUVRE DU SAINT-ESPRIT, OU DE LA SUBTILITÉ, OU DU GRAAL · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DU SAINT-ESPRIT, OU DE LA SUBTILITÉ, OU DU GRAAL

Il y a la, dans la Foi des parties, si mystérieuses entre toutes, et dans la science, des côtés si éclatants d'évidence, qu'il faudrait cesser de croire ou cesser de raisonner si on ne sentait que l'abîme est une apparence et que rhypothèse et l'expérience se complètent et se pénètrent d'une façon qu'on devine sans la percer d'abord.

Cette zone frontière entre le théologien et le savant ne peut être parcourue sans cette faculté que Salomon demanda comme bien suprême au Seigneur : la subtilité.

La légende foisonne de salvements opérés par des voies extraordinaires, et l'histoire^ de perditions dans les voies consacrées.

Le cardinal Gaprara , en l'an de honte 1806 , donna l'imprimatur au catéchisme de l'Empire, Il y est dit que le quatrième

commandement de l'Eglise ordonne l'amour de Napoléon et le service militaire ; que ledit Napoléon est l'image de Dieu sur la terre (p. Sg, ligne 2) ; que résister à Napoléon c'est résister a Dieu et qu'ainsi on se rend digne de la damnation éternelle, et que cela s'étend à toute la famille.

Après le traître, voulez-vous le crétin sacré? Voici le bafouillage approuvé par le cardinal Richard : « Il plut à Dieu de faire le monde en six jours. — Qu'est-ce que Dieu? — Dieu est un esprit, » et Richard, un autre !

— (( Un mystère est une vérité révélée de Dieu que nous devons croire, quoique nous ne puissions pas la comprendre. »

— « L'âme est un esprit créé a Timage de Dieu. »

— (( Après la mort, le corps se corrompt, mais il ressuscitera à la fin du monde. »

Et c'est ça, ça qui est archevêque de Paris : au reste il envoie ses séminaristes à la caserne.

Cet exemple suffit-il k montrer que le catholique n'a point de guide dès qu'il sort du troupeau et se cultive, et que, s'il veut vivre de la vie mystique, il doit étudier la théologie et devenir son propre docteur en se sou-

mettant toutefois à la vcrbification papale, si elle se produisait ?

Selon la logique de mon origine orientale, je ne cesse de m'excuser d'une parole qui serait usurpatrice si le sacerdoce n'avait cessé d'être ce qu'il fut dans le grand passé dont je prolonge l'écho.

Des maximes du siècle, aucune n'est belle ni évidente. La barbarie primitive se retrouve sous les masques sans art d'une civilisation de théâtre. On a changé les noms : l'abomination ancienne continue. Que de reproches a l'antiquité pour ses ilotes et serfs I On ne sent plus l'esclavage parce qu'il est universel et s'appelle recrutement. La torture habite les casernes , les forteresses, les compagnies de discipline ; et, crime qui surpasse tous les crimes, ânerie qui soufflette la science physique, le mot égalité salit les murs, le fait égalité pourrit les mœurs, car il donne l'aristocratie aux riches qui sont de tous les hommes les moins nobles.

A. GLVL — La corruption des hommes ne détruit pas une société ; les hommes meurent, mais la corruption des voies est unjait désespéré ; surviendrait-il des hommes purs, ils seraient imnuissants.

36o AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES

Arrête, mon disciple, le passant, ce trentesix millionième de roi, et demande-lui ses idées sur le problème humain : l'ignorance le disputera à rintransigeaiice en ses réponses. Il n'a pas d'idées, mais des opinions qui n'expriment que des intérêts matériels ou de vanité.

A. CLVII. — L'anarchie de la me passe comme un cyclone, l'anarchie intellectuelle est sans remède, si r individu ne reconnaît point d'autorité abstraite.

Or, si la notion d'autorité est morte , les hommes d'autorité sont absents. Il y a bien des Scapins ministres et des sabreurs militaires qui suffisent à un tour de législation et au coup de main ; mais ces gens-là ne peuvent rien fonder. Qu'attendre d'une société parant au plus pressé sans vue de l'avenir et sous des mots sonores et vagues , ne se souciant que de mieux dépecer la charogne sociale ?

Je cherche ce qui peut être sauvé et qui mérite un effort, et je ne trouve qu'une voie qui ne soit pas minée et défoncée, parce qu'elle n'invite pas l'égoïsme et l'avidité du décadent ; cette voie, c'est l'esthétique.

Là ne s entendent plus ni les cris de la

Bourse qui elTrayeraient les fauves, ni les discours politiques qui feraient rire le plusjeune enfant d'un Brahme ; la s'arrête le mauvais pouvoir des hommes : c'est le silencieux royaume de rimmuable Beauté.

L'ogive projette sa pénombre, comme, au temps du roi saint et de son précepteur admirable, le Vincent de Beau vais du Spéculum universale.

Le dessin de Florence garde toujours le mystère des formes et parle à qui sait l'interroger ; la couleur de Venise continue sa riche harmonie séculaire, et les marbres radieux d'Ionie s'animent encore devant Tœil des initiés.

Console-toi, mon disciple, d'habiter un taudis en fréquentant les cathédrales et les palais de la Renaissance : les hommes sont laids ; regarde les anges de Siguorelli, de Melozzo da Forli^ de Léonard, de Luini, de Corrège, de Prudhon et de Delacroix.

La livrée moderne t'offusque, cette vêture qui hésite entre l'absurde et l'ignoble. Gentil Bellin a organisé pour toi cette pompe de doge vers les Gentile da Fabriano et les luxueux quattrocentistes et le patriciat.

Vis avec les survivants des siècles aimés, vis avec ces fantômes plus éblouissants que ne fut leur réalité.

Apprends de ton frère aîné en ascèse que tu possèdes ce dont tu jouis, et que tu t'illusionnes croyant que la joie d'art serait plus vive de posséder ce que tu peux contempler.

Copie en ton esprit, réverbère en ton âme les merveilles, et tu les posséderas vraiment du jour où, fixées dans ta mémoire, tu n'auras qu'à fermer les yeux pour qu'elles t'apparaissent.

L'estampe peut orner ta solitude : Melancholia de Durerr, Lazare de Rembrandt^ Raphaëlerie de Marc Antoine , préciosités de Lucas de Leyde. Mais surtout n'as-tu pas le livre? Ouvre Eschyle, et tu verras le drame des Atrides, celui de Prométhée ; Sophocle a raconté Œdipe et l'Ananké ; Sakespeare est là, le maître des âmes, et le plus grand ; voici Racine le parfait et Polyeucte ; et puis tous les livres sacrés : les Bibles, les Rigs, les Kings, les Vedas, l'Avesta, l'Edda ; les épopées ensuite ; enfin, comme un sommet, les penseurs et les mages, de Platon à Lacuria, et de Dante à Balzac. Quant à l'histoire, prends bien garde qu'elle ne soit écrite par des bandits pour en former d'autres. Quand tu liras comment Catinat, par exemple, pointa ses bombes sur la poudrière du château de Nice^ et que l'explo-

sion, qui s'entendit à trente lieues, envoya rouler des canons jusque dans la mer, projetant en l'air cinq cents hommes et en mutilant quatre cents autres, si tu admires, tu n'es qu'une sous-brute.

A. CL\lll. — Chaque fois que l'homme approuve mentalement un acte ou une idée, il s'y associe et participe dès lors au jugement éternel que mérite cet acte ou cette idée.

11 n'y a pas de place dans l'éternité pour les assassins ; et si Dieu nous rend le verre d'eau donné à son pauvre, il demandera compte des moindres coups infligés à son faible. Si tu admires les œuvres de la force, les œuvres de l'esprit te resteront à jamais fermées.

Je dois admettre que Gatinat était inconscient, que son roi, les éducateurs de son roi, l'opinion de son temps et celle du passé forment une gradation descendante de responsabilités insaisissables ; mais si Gatinat pensait comme je pense, s'il eût été conscient de son atrocité, il serait le pire misérable.

Eh bien! mon disciple, aucun mot de ce livre ne vise autre résultat que d'opérer en toi l'abstraction de conscience.

36 /i AMPHITHEATRE DES SCIENCES MORTES

A. GLIX. — L'abstraction de conscience est cet acte de volonté intellectuelle par lequel unhomme rejette les affirmations de son temps et de son pays.

Est-ce à dire que je te pousse à quelque désordre offensif, que je t'engage à demander à la société quelque chose ? Non !

A. GLX. — Le droit social, la société fûtelle injuste et Jolie, comprend l* obéissance négative de r individu, c est-à-dire quil ne peut pas agir contre elle.

Mais le droit individuel, la société Jût-elle juste et sage, comprend la désobéissance négative de r individu, c est-à-dire quil peut ne pas agir du tout.

Quand sera né en toi le mépris des richesses, des honneurs, tu ne croiras plus aux hommes, tu seras mûr pour l'idéalité.

Mon discours ressemble à une armure primitive, inégalement martelée, où les rivets visent plus à la solidité qu'à la symétrie : je n'ai pas le temps de songer à ta critique ; je n'envisage que ton profit, je parle à ton orgueil, disant : tout homme est sollicité par deux courants de mort : la concupiscence et

l'opinion ; affranchis-toi de la nature et de la société.

Et lorsque tu auras renoncé ta nature animale, lorsque tu auras renié ta nature sociale, pur et lucide, tu suivras cette ascèse de joie de la contemplation du Beau, que la mort interrompt sans la faire cesser. Ne crois pas atteindre à cette évolution sans subir les objurgations de beaucoup ; la nature pèsera d'abord violemment sur ton effort, et la société verra en toi un réfractaire spirituel. Ah ! ne rougis pas du mot réfractaire ! Beau nom d'une belle chose, son danger seul l'ôte de mon conseil. Sois réfractaire à Tathéisme, au laïcisme, au suffrage universel et à ses valets ; sois réfractaire à toutes sollicitations de la terre, si tu veux parvenir au grand ciel du Dieu de beauté.

Je ne te dis pas de me suivre, et ne te prêche pas de doctrine.

Va aux maîtres, va au chef-d'œuvre, va : je suis un rabatteur de l'idéal, la voix qui m'a parlé te parlera, qu'elle sorte d'un texte, d'une statue ou d'un tableau ou d'un pilier.

Quand tu auras entendu, ton esprit se fermera aux bruits de la terre et tu commenceras le salut par l'extase,

AMPHITHEATRE DES SCIENCES MOKTES

Seulement, ton option ne sera efficace que totale, consciente et fanatique.

On ne concilie pas le café et le musée, le cercle et la cathédrale, le sport et la bibliothèque. Pour fréquenter les génies, il faut renoncer aux imbéciles et les fuir.

Le Yœu d'idéalité engage tout ton être. En cette palingénésie^ il faut croire k la beauté, espérer de la mériter et de l'obtenir dans l'éternité de lumière qui est le sort certain du daïmon et de l'Ariste.

R0S.41 CRVCIS THMPLI ACTA

Mandement sur la mise en œuvre de la prévôté du Passé.

Nous, parla miséricorde divine et l'assentiment de nos frères — Grand Maître de la Rose f Croix, du Temple et du Graal,

En communion catholique romaine avec Joseph d'Arimathie, Hugues des Paiens et Dante,

Devant le Graal , le Beauseant, la Rose Crucifère,

En exécution du XXX Y de la règle.

Ayant examiné à quel point d'incurie et d'indifférence la conservation des musées est arrivée, et considérant le classement ridicule du Louvre où le saint Jean et la Madone de la Victoire ne sont pas au Salon Carré, où il y a du Guido, du Guerchin, du Lionnello Spada et une tête hideuse sous le nom de Durer, tandis que le tondo de Boticelli se voit relégué à la plinthe d'une petite salle ;

Considérant rinëgalitë de l'atmosphère des musées de Paris, le lavage et le revernissage idiot des tableaux — les lézardes de la bibliothèque des députés et mille autres barbaries, l'état des musées de France, par exemple celui du musée d'Avignon, dont les principaux tableaux ont été enlevés par le maire pour orner le passage de Garnot et, à cette heure, ne sont pas revenus à leurs murs ;

L'état du musée de Nîmes, depuis vingtcinq ans sans catalogue, aux murs suintants, au classement fait par un âne ivre ,

En outre, le cas général des musées de province, où la venue de toilasses réduit les vieux maîtres aux mauvaises places ;

Ensuite le vandalisme des particuliers^ tel que celui de Madame de Scaurus laissant les champignons pousser sur les Poussin dans la chapelle de Rabutin,

Diverses manies locales, telles que la vitre blême des Anglais et le renforcement des couleurs que les Allemands infligent à leurs Primitifs ;

Enfin les crimes du clergé belge, contre lequel nous avons fait une remontrance au cardinal primat Goossens^ Tinfamie du rideau vert et le banditisme lucratif des curés et des sacristains d'Anvers, de Gand et de Bruges ;

Considérant donc que Tamour de l'Art consiste surtout à prolonger la vie des œuvres, à en faciliter le rayonnement , et qu'il est urgent de créer une garde noble aux chefsd'œuvre pour leur défense dans une époque qui se barbarise d'heure en heure,

Nous ordonnons la mise en activité de la corporation dite aux constitutions la Prévôté du Passé.

La prévôté du passé se compose :

De prévôt de ville,

De prévôt de région,

De prévôt de pays.

Il peut y avoir dans la même ville, et il doit y avoir dans la même région et dans le même pays :

Le prévôt des Musées,

Le prévôt des Monuments.

Chacun adresse directement à la grande maîtrise un rapport mensuel sur l'état des œuvres anciennes.

La matière ou le texte même du rapport, suivant son importance, sera publiée dans le Bulletin de la Rose f Croix Cedit bulletin commencera à paraître dès que la prévôté de France sera complète.

Nous supplions ceux qui aiment l'art et

qui ont quelques connaissances esthétiques

SyO AMPHITHÉATHE DES SCIENCES MORTES

d'écrire au secrétariat de l'Ordre, 2, rue de Commaille, à Paris, pour offrir leur zèle. Il leur sera délivré ex injormita conscientiœ un titre provisoire qui sera confirmé par le théore en mission et dans une venue d'eux-mêmes ad Magistros.

Toute postulation à la prévôté doit être accompagnée d'une étude sur l'état d'un musée ou monument local au point de vue des meilleures conditions de pérennité.

Ceux hésitants et qui attendront, pour se déclarer, l'apparition delà Revue, seront déçus; à ce moment la prévôté de France sera complète : cette œuvre ne pouvant avoir d'effet qu'à la condition d'être entreprise dans tout le pays en même temps.

Quel que soit notre effort et celui de nos commandeurs et chevaliers séants à Paris, nous estimons à trois cents le nombre des prévôts nécessaires à l'examen et à la surveillance des monuments et des œuvres d'art. Les prévôts provinciaux et les prévôts de langue seront élus, les premiers par l'assemblée des prévôts de ville, les rjcconds par l'assemblée des prévôts de région.

Fait à Paris le 2 novembre 1898 de la Rédemption, de notre Maîtrise la septième.

Sar Peladan.

Page 1