L ŒUVRE DU PÈRE, OU DU TEMPLE OU DE LA VOLONTÉ
Le propre de l'homme, c'est la conscience ; aucune philosophie ne peut y contredire ; le mouvement de la conscience s'appelle volonté. La volonté implique non seulement Tidée du choix et de l'option, mais de l'action dans le sens du choix et de l'option. Plus cette action a de force et de constance, plus l'homme vaut : et on pourrait définir l'être idéal une volonté qui ne se dément pas.
Analogiquement, l'inconscience est le fait contradictoire à la nature humaine : c'est l'état de propulsion subi suivant les lois sérielles. Or la propulsion dont l'homme est capable a trois caractères susceptibles de se simultanéiser, mais souvent distincts.
Dans ses rapports avec la matière^ l'homme subit suivant la mesure de son inconscience, c'est-à-dire qu'il est vainqueur ou vaincu selon la conscience du phénomène. Mais une lumière intermittente a précédé la science, la prescience, ce point surélevé de l'instinct et
qui n'est pas une propriété organique, mais vitale.
La vie est un principe qui se manifeste par un organisme, mais qui garde la diiférence du moteur à la chose mue. On le voit clairement aux états magnétiques et de médiummité où la localisation sensorielle cesse pour faire place à une sensibilité périphérique ; de plus, l'extériorisation sensible, la faculté de voir à des distances énormes et d'assister à ce qui s'y passe, montrent à quel point le phénomène vital a de puissance inhabituelle et possible pourtant.
Ce que l'homme voit sans le secours des yeux, ce que l'homme ressent sans contact, dépasse la sphère organique. On appelle àme, au sens le plus étendu, la laculté alï'ective; et ici je prie mon disciple de prendre garde aux fausses énonciations du curé et du professeur, lùt-il spiritualiste*
L'animisme est un second principe qui se manifeste par le vitalisme, mais qui garde sa différence de moteur supérieur k moteur inférieur, de principe extensible et volatil a élément contingent et limité.
La vie organique n a point d autres secrets que les réactions de la vie animique. On a vu,
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au Jardin des Plantes de Paris, un orang-outang pleurer sa femelle morte phthisique, et se laisser mourir de faim : il attendait la mort dans une pose humaine d'accablement, le front dans ses mains, et cependant sortait de sa douleur pour aller couvrir et soigner son petit. Les spectateurs de cette douleur conjugale unie à cette sollicitude paternelle ont senti combien l'animisme de cet animal surpassait le leur.
Qu'on y prenne bien garde : la plupart de nos passions ne nous sont pas propres et se retrouvent à divers degrés zoologiques. L'industrie du castor, les larmes du phoque et de la baleine, le dévouement du chien sont des traits qui nous avoisinent singulièrement. Et si nos opinions n'étaient pas faites d'imbécile enjouement de nous-^mêmes, nous reconnaîtrions dans le tigre et le chat une personnalité hautaine qui nous fait honte. On a pu mettre des hommes à la caserne, et ce Irêle animal qui nous vient à la cheville nous défie de ses prunelles pleines d'orgueil et de mépris efl'aré.
Nos vertus paraissent animales : le mâle et la femelle sont d'admirables parents; la famille, cette chose sainte, existe complète, totale, admirable dans l'animalité.
Ce qui repousse, étourdie et inexacte, cette façon de dire qu'il m'arrive d'employer comme les autres, traitant de bêtes des hommes très au-dessous des bêtes : l'amour jusque dans la mort, le désespoir jusqu'au suicide^ elles nous les montrent, ces bêtes calomniées.
L'Inde a proféré un Verbe débilitant et trop né du sol pour être suivi, il y a de la stupeur dans la pensée du Bouddha ; mais comme ils ont percé le mystère animique, ces doux rêveurs du Gange I Eux seuls ont bien senti notre proximité de Tanimal.
Il n'y a qu'un sentiment propre à Thomme ou du moins inconnu a l'animal, car il a fallu que Dieu lui-même nous l'apportât : c'est la charité, cette extension de la sensibilité qui nous consanguine avec la nature entière et nous solidarise avec sa douleur. Saint François d'Assise disait au fer rouge qui allait lui brûler le front : « Frère feu, tu es beau entre toutes les créatures, sois-moi propice en cette heure ; tu sais combien je t'ai toujours aimé, sois-moi donc courtois aujourd'hui'. »
Mais la charité est située a de tels confins du sentiment, qu'eJle ne participe plus que par
* Vie de saint François d'Assise, par Paul Sabatier, in-8», Fischbacher, 1894.
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l'expansion aux phénomènes de celte série : c'est déjà de l'abstrait, c'est déjà l'esprit qui envahit la passionnai! te et la dirige dans son option superiativement consciente : elle dément à la fois nos deux propensions du corps et de l'àme, lesquelles nous portent à des satisfactions égoïstes, à des manifestations serviles.
Suivant une image que j'ai donnée du diamant doublement enfermé dans du verre et du bois, l'état de charité est celui où la réceptivité animique est telle qu'elle extériorise en mode affectif toute la lumière de l'esprit. C'est pour ainsi dire l'incandescence et Tignilion du seul principe immortel qui soit dans l'homme : et pour nier Timmiortalité de ce principe, il faut répudier la méthode de la science et les lois du raisonnement.
La constitution d'un objet se révèle par ses affinités, par ses attractions : c'est l'instinct qui classe l'aninnalité au sens surélevé ; personne ne prétendra mettre le poisson au-dessus de l'oiseau.
Le corps se révèle par des besoins, il souffre ou jouit suivant leur satisfaction, et leur satisfaction est entièrement physique. L'âme se révèle par ses besoins affectifs, elle souffre ou
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jouit, suivant la satisfaction, et ses satisfactions sont entièrement passionnelles.
L^esprit se révèle enfin par ses besoins et souffre ou jouit suivant ses satisfactions , et ses satisfactions sont entièrement spirituelles.
Chez le civilisé, je l'ai dit, il y a simultanéité de sensation , de sentiment et d'idée ; mais analytiquement on peut décomposer ses trois parties et les lire séparément.
La joie qui résulte d'une lettre d'amour n'est pas un fait physique : la lettre détermine un souvenir peut-être sans contact ou évoque un contact encore lointain ; à ce propos, je dirai que l'imagination, c'est-k-dire la faculté de se représenter des réalités affectives, n'appartient pas exclusivement à l'esprit et empiète sur l'âme.
Mais qu'est-ce que cela peut faire au corps et à l'âme qu'il y ait neuf chœurs parmi les anges, que Dieu soit un et trois en même temps ; pourquoi l'humanité a-t-elle un besoin de se faire une idée de l'au-delà? car la seule mauvaise foi peut nier le besoin métaphysique : or, comment admettre, ce serait antiscientifique, que nous ayons une seule notion sans que sa réalité existât? Je conçois l'homme se trompant en ses hypothèses , mais je ne
conçois pas que ses hypothèses se forment en lui sans que le domaine de l'être n'en contienne le type.
A. GXLVll. — // ny a rien dans l'esprit de
rhommequine corresponde à un des modes de lêlre;
r intelligence ne saurait inventer j elle entend avec les
sens, le cœur ou F esprit, la triple harmonie des
trois mondes, physique, animique et divin.
Gomme on ne saurait trop préciser sur ce
terrain , j'entends la correspondance d'une catégorie réelle à chaque catégorie conceptive de l'homme. Je ne dis pas que la série spirituelle de Swendenborf? ou des démonolo<?ues existe, je dis qu'il existe une série spirituelle perçue diversement.
Si Ton me demande le mode perceptif, je me retrancherai sur les états extraordinaires de la croyance, de l'extase et des diverses illuminations.
A. CXLVIII. — ■- Les phénomènes animiques ont leur mode dans une atmospJière propre à lame et dont la matière radiante de Crockes est une aperception.
Le pressentiment ne peut être transmis par air gazeux , il faut qu'il soit reçu par une
propriété ambiante, un fluide subtil ; dans le fait de voyance , il faut un élément qui réfracte l'objet devant la sensibilité du lucide.
Lorsque l'homme de certains pays s'est lié mystérieusement à un animal et qu'il reçoit la blessure faite audit animal ou vice versa , lorsqu'enfîn il y a télépathie nerveuse d'un organisme à l'autre, l'atmosphère seconde seule explique et satisfait.
Quant au phénomène intellectuel^ il demeure tellement caché que le meilleur serait de se taire.
Certes, la sensation génératrice du sentiment déterminant à son tour, la pensée sera toujours le prodrome du mouvement vital chez l'homme ; mais souvent le sentiment engendre la sensation , et quelquefois l'idée engendre le sentiment.
Dans le cas du martyr chrétien, sa provocation en face du supplice contreditauphysisme, et, comme sentiment, l'amour divin n'a pas son objet tangible ; le salut, le paradis, l'éternité sont des abstractions ; les concevoir et les vouloir n'est-ce pas une opération de l'esprit?
On expliquera par l'éducation et le prosélytisme , par le milieu , les spectacles et les lectures, la contagion de cet état d'âme ;
mais il faut qu'un être ait d'abord conçu cet idéal pour l'ouvrir aux autres, et celui-là suffît pour la démonstration.
A. CXLIX. — Il y a eu, il y a, il y aura dans l'humanité des êtres dont la fonction est de concevoir F idéal, de le réaliser et de congationner saintement autour d'eux.
J'ai donné l'origine de ces êtres d'après la Bible et la Tradition; on ne contestera pas leur descendance, et qu'il y a une portée humaine préoccupée exclusivement de l'au-delà et merveilleusement douée à le produire en œuvre : daïmons ou génies.
A. CL. — L'homme qui se croit de la même espèce que Dante ou Wagner est un crétin.
Ma personnalité ayant marché plus avant que mes œuvres dans l'esprit public, grâce à I intervention des spirituels journaleux, je dois prévoir la seule perception qu'il peut leur rester de ce livre : c'est que je prétends être un daïmon.
Sincèrement, je crois que la permanence de l'enthousiasme, la dignité du penseur et des œuvres , prouvent que je suis un archiprêtre de l'Eglise esthétique.
Mais j*ai pour les génies le sentiment d'un vrai prêtre pour les saints ; je les lis, je les regarde, je les écoute à genoux, en humilité profonde , prosterné devant leur majesté et convaincu de mon indignité, de mon infirmité ; mon seul orgueil serait de les comprendre.
Mais si je baise la trace d'un Wagner, si j'ai pris auprès de d'Aurevilly une attitude de vassal, je regarde le commun des mortels comme mes inférieurs.
A. GLI. — La dignité d'un homme se mesure à ce quil ajoute au devoir, c est-à-dire à ses applications de la charité, qui est le seul devoir.
Or la charité est un double mouvement d'aspiration vers Dieu et d'expansion sur autrui ; qu'on ne le confonde point avec la philanthropie : ce mot apparaît pour la première dans la bouche de Kratos reprochant k Prométhée de ne pas respecter la tyrannie de Zeus et lui disant que son supplice mettra un terme à son caractère philanthropique rpoTrou cpiXavOpo)7rov.
Aussi, que l'esthétique soit comprise ainsi que je la présente, en prolongation de la théodicée. Par la beauté des arts et la subtilité des lettres, on arrive à la conscience de Dieu
et, à ce point-là, il n'y a plus d'erreur , pas même celles que la religion engendre ; car la beauté ne permet pas la cruauté, et si les dominicains d'Espagne eussent été esthètes, ils n auraient pas été inquisiteurs.
L'ŒUVRE DU FILS OU DE LA ROSE f CROIX, OU DE LA CHARITÉ INTEL- LECTUELLE.
L'Eglise recommande les œuvres de miséricorde, au nombre de sept ; et les énumërcr ne signifierait rien sans donner leur application a ri s tique.
Instruire les ignorants ne signifie pas apprendre a lire à ceux qui ne liront jamais que les journaux, sinon l'Etat se trouverait avoir pratiqué cette œuvre avec un zèle incomparable , au lieu que ses fondations pédagogiques ne visent qu'à tuer le divin dans l'âme des enfants.
Instruire les ignorants c'est dire à chacun la parole améliorante et leur donner la part de vérité qu'ils peuvent supporter : comme la lumière trop intense aveugle, la vérité trop vraie produit l'égarement.
A. GLU. — La vérité que nous concevons dépasse la vérité que nous pouvons supporter.
Il est mauvais que beaucoup sachent lire, parce qu'il n'est pas possible que beaucoup puissent penser.
A. GLIIl. — La vulgarisation des sciences et surtout des philosophies met ï écrivain dans la nécessité d'en trop dire : ce sera le crime de l'époque.
Le Mage ne s'étonne pas du miracle ; et je me plais à le répéter, une sextine de Dante et quelques mesures de Beethoven me confondent bien autrement qu'une chacone de paralytiques. Mais si le paysan ou l'ouvrier ne voit plus le surnaturel dans le miracle, en retour il ne sera pas confondu par Dante et Wagner : il faut donc lui laisser sa croyance.
Il sera toujours niais de prêcher contre le nu aux artistes et contre le théâtre au peuple, mais on peut leur apprendre à choisir le nu noble et à aimer la tragédie. L'instruction n'est pas un bienfait en soi, elle empoisonne cer^ taines âmes, elle engendre les médiocres et les déclassés.
La charité ne donne pas à tous indilïëremment le même secours, et pour le choix de ce secours il faut une gra?ide puissance de pensée.
Ce qui concerne tout être humain, c'est la culture de la sensibihtë ; il faut adoucir tout le monde, non pour asservir, mais pour que naisse cette résignation de l'individu sans laquelle aucune ^ciété ne saurait durer.
Reprendre ceux qui font mal s'applique en principe aux désobéissants, et aujourd'hui elle concerne les gouvernants. Certes, le vox damantis in deserto représente un beau rôle : mais de quel résultat se peut-on flatter ? Le peuple a pris des habitudes de flatterie, et ne supporterait pas de vérité ; le riche oscille du butor au méchant ; il n'y a qu'une catégorie éducable : l'intellectuel, qui comprend et du moins honore la vérité en son cœur. Faire des esthètes dans le sens où l'Eglise fait des moines, voilà le seul et dernier prosélytisme qui ne soit pas enfantin : on ne doit écrire et parler et même vivre que pour ceux-là, les frères en idéal. Donner l'hospitalité aux étrangers doit s'entendre de l'hospitalité intellectuelle à ceux qui viennent du siècle ce basfond, vers l'idéal, cet unique Hymalaya : oserai-je me flatter que cet « Amphithéâtre des
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sciences mortes >) deviendra un refuge aux cerveaux errants, aux volontés égarées.
Saints anges, accordez-moi cette gloire enivrante : que parmi les chevaliers du Verbe, quelqu'un trouve en cette œuvre l'épée de l'individualisme enfoncée au frêne traditionnel.
Conseiller ceux qui en ont besoin ; mais ceux-là écoutent-ils? Et le conseil qu on n'a pas demandé n'est jamais suivi ; mais il y en a qui sont nus d'idée, nus de doctrine, nus d'idéalisme : ceux-là, on les peut vêtir d'esthétique.
L'Eglise ne reconnaîtra pas sa livrée, mais le Saint-Esprit y veille, et quiconque aime le Beau déjà aime Dieu, inconsciemment.
Consoler les affligés et visiter les malades, n'est-ce pas spirituellement montrer l'au-delà aux blessés du réel ; faire sentir l'éternité à ceux surtout dont le temps d'initiation terrestre est compté. Tant de soins pour soulager les souffrances physiques et nul souci de la douleur morale ! Quelle aberration les possède, ces sous-brutes et ces ultra-bandits qu'on nomme des rationnalistes , sorte d'avortons qui nient chez tout homme les facultés qui leur manquent, borgnes qui voudraient crever un
m. COxMMENT ON DEVIENT AUISTE S/lQ
œil k cliacuii, et, prenant l'étiage de Tetre sur leur propre bassesse secrète, font un devoir à tous de leur indrinlte. Entre Tathéisme et la vulgarisation scientifique , la société laïque verra l'impuissance du gendarme et ce que devient 1 homme matérialisé, sans rêve et sans au-delà.
Supporter le prochain est la chose qui s'accomplit le plus aisément, à une certaine hauteur d'éducation, et j'étonnerai peut-être en déclarant que la politesse marque une des formes de la charité, — et du mensonge, peuton ajouter.
Sans doute, mentir devient un devoir envers ceux qui ne peuvent entendre la vérité. Quand je salue un évoque français, je mens pour donner l'exemple du respect religieux ; quand je semble écouter un sermon, je mens, puisque je sais par cœur du Bossuet et du Massillon ; quand j'entre dans une église comme la Madeleine, je mens : chaque pierre, chaque ligne m'y paraît une profanation de l'idée chrétienne. Mentir est un devoir quand il faut conserver le principe d'ordre et de hiérarchie.
Visiter et consoler les prisonniers devrait s'ôter du catéchisme : cela est impossible. 11 faudrait tant des bassesses auprès de la pire
canaille, l'administration française, cette clique qui faisait morfondre Ingress dans les courants d'air ; une femme seule passe, par prestige sexuel, à travers les ronds de cuir. Essayez de visiter des prisonniers militaires et vous verrez la stupeur le disputer a la férocité inquiète sur le visage du colonel. Croyezvous qu'on laisse voir ce qui se passe dans l'enfer à ceux qui pourraient le révéler? Essayez de visiter, chrétien du catéchisme , des prisonniers de forteresse , qu'on laisse deux jours sans nourriture , et qui sont réduits à boire leur urine ; mais, méfiez-vous de l'officier: si vous n'aviez pas quarante-cinq, il ferait une question de discipline de la moindre remarque, et vous iriez peut-être à votre tour boire vos urines, si vous osiez être indigné et chrétien devant cet Antéchrist visible et multiple, cette négation du Calvaire, cet ennemi de.FEucharistie et deMadame la Vierge, qu'on nomme un Nimroud.
Pardonne ce qui t'est fait k toi-même, en tant que personne ; ne pardonne jamais ce qui t'est fait comme intellectuel, l^e pardon ici serait une trahison envers la race qui doit t être plus chère que la vie.
On te traite de voleur, de pédéraste, d*as-
sassin, de parricide, pardonne; que dis-je, dédaigne ; ne t'ai-je appris et inculqué assez d'orgueil pour que ton opinion résiste a Topinion de l'univers ? La calomnie est une parure que les plus beaux génies ont portée. Léonard, Michel- Ange et Wagner ont porté cet opprobre ; dès lors qu'ils l'ont subi ; ce qui était boue, devenu pourpre, vaut comme une dignité.
Ne prends aucun soin de ta réputation, c'est un souci de femme. Mais lorsque tu soul- Iriras une injustice que Balzac eût subie, comme c'est Tabslrait qui est offensé, tune te venges pas, mon frère, tu te fais justice. Le monde a été fondé, formé, orné, sauvé par des individus ; sauVe l'individualisme en toi.
Il fut un temps de miséricorde où on pouvait racheter les captifs ; tu peux encore ensevelir les morts , c'est-k-dire recevoir en ton esprit les parcelles de lumière de ceux que la postérité oubliera peut-être et que l'époque a méconnus. Esthète, ariste, prêtre de la gloire, doime-la à ceux qui l'ont méritée sans l'obtenir; ne cache jamais les sources où tu puises; ne renie pas les maîtres, que leur nom suive toute parole que tu tiens d'eux. La pire des ingratitudes est celle de l'esprit :
et qui donc honorerais-tu, sinon ceux qui t'apprirent ta dignité et l'immortel devenir ?
La foi, l'espérance et la charité ne sont pas des vertus séparables : on ne saurait croire sans espérer ; même la foi n a point d autre expression : la béguine espère occuper une gloire céleste plus élevée que celle de l'artiste, car il a forniqué et elle point. L'artiste, avec plus de raison, espère que ses œuvres valent pour l'effacement de ses péchés : ce qu'il a créé l'emportera sur ce qu'il a vécu.
Je voudrais ici ouvrir une des plus merveilleuses perspectives de la religion, je voudrais montrer à quel point nous sommes les maîtres de notre au-delà, et* avertir les initiés, qui souvent l'ignorent, que notre immédiat intérêt réside à nous formuler une sorte de projet d'éternité.
A. CLIV. — L' individualité étant le plus grand bienjait conceptif^le, la vie éternelle sera la croissante confirmation de notre personnalité.
Mais ce qui constitue notre personnalité éternelle, c'est notre conception même du paradis : et Dieu nous exaucera dans la légitimité sans doute, mais aussi dans la proportion de notre aspiration.
On se ligure trop communément le ciel
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un peu semblable à une messe très solennelle, où tout le monde est môle comme à l'cglise ; du moins attribue-t-on les plus honorifiques places aux étroits dévotieux, et pour comble d'incompréhension, on y ajoute une idée de béate immobilité.
Une hiérarchie implacable régit le monde spirituel : les castes y sont fermées pour l'éternité ; j'ai dit la différence du salut et de la gloire. Je dois différencier le don et le mérite, car ce sont les deux termes du jugement.
On sera jugé, non d'après une codification applicable à tous, mais suivant les grâces reçues et la volonté mise à la fructification. Comme tout élu sera confirmé au point de son élévation propre, il n^y aura ni soufTrance ni envie dans les rangs inférieurs, puisque la limite du bonheur sera notre résistance à ce bonheur, et que nous aurons, étant sauvés, tout celui que nous pourrons porter.
Heureux qui dès ce monde jette les aigles de son ambition vers le ciel, heureux l'ambitieux du divin et le conquérant d'éternité. Le désir ici est une vertu, le souhait un mérite, la témérité etFavidité des gages de salut.
Celui qui espère immensément, qui met en
faisceau ses rêves, après un tri soigneux, et le
présente aux anges ; celui qui^ déplaçant de la contingence ses chimères, les conçoit divines, oh ! celui-là peut s'assurer que la Providence lui sourit dès ce monde.
A. GLV. — La Providence nous doit la réalisation éternelle de tout le mystère que nous aurons deviné, aimé et espéré en cette vie.
Ah! mon disciple, lais taire autour de toi les bruits sociaux ; échappe à ces pertes de temps, l'examen ; à cette perte de dignité, la fonction. Ingénie-toi, il faut te reconquérir sur la société; il faut, Spartacus, que tu brises les fers que t'a jetés une époque sans souci du ciel.
Sois libre et vis, pense, admire, prépare ton paradis ; habille ton âme de splendeurs, orne ton esprit de subtilités et toujours songe à l'au-delà ; ce cauchemar de la vie citoyenne, efforce-toi de le vivre comme un somnambule. Exilé, aspire sans cesse à ta patrie, qui est la lumière incréée.
Si tu ne demandes rien aux hommes, tu as le droit de repousser les fardeaux qu'ils te jetteront aux épaules.
L'éternité t'appelle et tu n'as qu'une vie pour t'y préparer ; hâte-toi, mon frère : chaque
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minute que lu donnes aux bêtises de la vie te fait perdre peut-être un beau mouvement d'àme. Hâte, hâte !
Tu es semblable a ce laboureur d'un conte russe qui devait posséder tout ce que sa charrue pourrait parcourir du lever au coucher du soleil : tu n'as pas quarante années conscientes peut-être pour te déchiiVrer toi-même et te présenter à l'état pur et surélevé aux anges du Très Haut, et tu t'occupes de patrie, de municipalité ? Gesse de prendre pour réelles les fantasmagories du collectif. Les hommes ne sont que des pions récalcitrants sous le doigt des idées ; et l'idée est ta fiancée éternelle qui t'attend parmi le sourire lumineux des étoiles.