‹ [Comment on fait des révolutions]Chapitre 11 sur 11 · LETTRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIEME

Mes chers amis, j'ose appeler ainsi tous les libéraux et même ceux qui, je ne sais pourquoi (ils ne le savent peut-être pas bien euxmêmes), se sont rangés du côté de mes adversaires, sans oublier, bien entendu, les défenseurs généreux qui sont restés sur la brèche; mes chers amis, que votre patience ne se lasse point encore ! On est si long quand on parle de soi! Et de mon épître on a si longuement médit, que je suis bien court dans ma justification. La nouvelle de la Gazette des Tribunaux ne tarda point à prendre un caractère officiel, et son petit réquisitoire aussi; le lendemain j''élais en présence du juge d'instruction qui trouva que j'avais conseillé à un grand personnage des choses contraires à son devoir, que je Tavais provoqué , en termes de palais , à

sMmmiscer dans les affaires de l'Etat. Question neuve et importante à laquelle il faut joindre celle d'usurpation de fonctions civiles et militaires, celle qui concerne la prérogative du prince en relation avec la prérogative de la couronne. Je vous fais grâce de la se'rie des griefs touchant l'outrage, la révolte, l'ordre de successibilité au trône, etc., et des articles du Code impérial combinés avec les lois de la Restauration. On voyait bien que M. de Peyronnet était ravi de rattraper dans le correspondant de Son Altesse l'ancien correspondant de Sa Grandeur. La Chambre du conseil fut de l'opinion de M. le garde-des-sceaux et de M. le juge instructeur; peu de jours leur suffirent pour l'examen de ces chefs capitaux, et la prévention se mûrit à pointpour être cueillie comme un fruit de primeur , et m'ëtre envoyée comme une friandise. Le premier jour de l'an de grâce dix-huit cent vingt-huit, à sept heures du matin, un huissier, accompagné de quatre gardes-du-corps, me présente fort poliment un petit mandat signé Jacques-Jean Mathias , mandat d'arrêt, étrennes mignonnes que la force publique est requise de me

faire accepter, le pistolet sur la gorge. J'accepte sans remercier, et les paysans du voisinage, témoins du zèle de ce bon M.Mathias, sMmaginent qu'on vient de découvrir l'asile de Maingrat, ou qu'on a repris Contra fatto qui s'était soustrait à sa peine. Le bruit courut à la ville qu'on tenait , sous bonne escorte , l'auteur de ces libelles anonymes imprimés , pendant les élections, avec les caractères de l'imprimerie royale.

On me conduit à la Force. Et puisque je devais aller en prison, celle-ci me plaît, vu que je connaisla Conciergerie et Sainte-Pélagie. Ce qui ne me plaisait pas, c'était de me trouver en compagnie un peu nombreuse et un peu bruyante pour un homme qui aime la solitude, et qui doit méditer sur l'imputation d'avoir voulu renverser le trône. Mes camarades d'infortune, honnêtes et robustes voituriers ou cochers pour la plupart, me jugeaient incapable de rien renverser, et montrèrent bien , en m'aidant de leur mieux, qu'ils n'étaient pas de l'avis de M. Mathias. En faisant avec eux un modeste repas sur une table sans linge, sans assiettes, sans couteau, sans fourchettes, que de réflexions

(45 ) me vinrent sur le luxe de ma médiocrité, et sur les superfluite's de ma vie frugale! Le coucher donna une nouvelle et longue carrière à ces réflexions philosophiques. Il me fallut reconnaître qu'il y avait de Taristocratie dans mes habitudes. Mais IVpreuve ne devait pas durer, et le lendemain J'étais Iriïité comme un prince; le lendemain j'habitais un palais de dix pieds carrés, un entresol garni de deux chaises, d'un lit propre, d'une table solide, de deux planches et d'un poêle y le tout à mes frais; enfin j'étais seul.

Dès que le corps cesse de pâtir, l'esprit travaille. Tout en mangeant mon potage avec une cuiller, je pensais à M. Mathias et à son papier timbré, et à ses délits, je veux dire aux miens , et à cette accumulation d'énormes griefs, parmi lesquels figure la partie historique où je ne suis que le biographe de Son Altesse : de sorte que ses actions , dans mon écrit, sont mises en cause. La plaidoirie sera grave et curieuse : qu'en disent les auteurs d'annales contemporaines? Voilà une leçon pour moi , qui m'essaie à celte école. Ainsi, questions d'histoire, d'opposition légale, de privilèges, de prérogatives, de droits, de

devoirs; définition de ce que c''est, dans une monarchie constitutionnelle, que le personnage complexe de prince citoyen ; question de la presse dans les rapports du simple particulier avec une Altesse; question de coutume anglaise à importer en France : tout cela est-il sans utilité', sans intérêt? Je le demande à ceux qui, dédaigneux de la routine, vont, disent-ils, à la découverte de pays nouveaux dans la sphère de Tintelligence. Voilà de quoi remuer bien des idées politiques, littéraires, historiques, philosophiques.

Que1qu''un a dit que j''avais compromis ma sûreté en pure perte. Le mot est dur; est-il mérité? HéhisI qui de nous peut se flatter d^étre assez utile, par ses écrits ou par ses actions, pour qu'ion ne puisse lui dire qu^il a travaillé en vain? Qui de nous, s^il considère sa petite personne au milieu de tant de millions d'hommes, osera penser que le monde s'apercevrait de son absence ? Est-ce une raison pour se décourager, pour ne rien hasarder? Et faut-il pousser Fhumilité jusqu''à Tabnégation de soi-même , plus voisine qu'il ne semble de Tégoïsme? Chose singu-

( 47 ) îière ! Ce reproche m'arrive pour la première fois àroccasion d'un écrit où je croyais sincèrement n'avoir donne prise àaucune action judiciaire; j'étais convaincu que jamais je n'avais couru moins de péril , et cette conviction était partagée par ceux même qui blâmaient ma lettre. Dans d'autres circonstances, il m'est arrive, je l'avoue, de cédera un sentiment qui me paraissait noble, et de compromettre ainsi ma sécurité, fort inutilement, fort à contre-temps sans doute. Au mois de juillet i8i5, se plaindre publiquement du joug étranger en face de l'étranger, cela était intempestif ainsi que me l'apprirent, et les menaces du baron Muffling, et les actes de violence de la police française. Quelques années desilence m'auraient permis d'exhaler mon indignation le lendemain du départ de l'armée d'orcupation. En Belgique, opposer aux brutalités de l'arbitraire européea, et les armes de la raison, et le fouet de la satire; plaider pour les proscrits de la Sainte- Alliance : cela était peut-être inopportun; je fus l'un des complices de cette faute de goût dont la punition nous fut infligée par des rhéteurs politiques qui élargirent , afin d'y

( 48 ) placer nos noms , la catégorie des exilés. Quelques années plus tard, Tantique hospitalité' des Belges reprit son ascendant sur le cœur de leur roi, et quelques-unes de nos doctrines devinrent celles du pouvoir.

A peine de retour en France , j''étais du nombre des écrivains qui abordaient la question prématurée des jésuites, question agitée pourtant dès 1814. C'était vers le temps où quelques libéraux trouvaient un peu irréligieuse la chanson des révérends Pères. Ma précipitation fut un nouveau tort ; elle aurait compromis mon talent si jVn avais eu. Les uns riaient de la résurrection des bizarres enfans de Loyola; les autres la révoquaient en doute. A présent on ne doute plus , on ne rit plus; mais au lieu d^une introduction timide et furtive , il faut combattre une invasion générale et puissante. Quelques années ensuite, harcelant les mêmes adversaires , je me trouvai en bonne et nombreuse compagnie. On se rappelle le dernier et fameux procès de tendance. Alors Fopinion publique était forte, la magistrature éclairée : la cause obtint un succès judiciaire , et Ton me pardonna même ma lettre très-

peu ratholique i\ M. Bellart, malgré sa teinte d'inoppoiiunité.

Entre ]es deux incidens qui pre'cèdent et que j^ai rapproches à cause de leur analogie, il en est un troisième que je dois placer dans Tordre chronologique de ma biographie intempestive. Le gouvernement occulte venait de se trahir ; j'entre dans les rangs de ses adversaires auxquels Madier-de-Montjau avait donné le signal; mais moins heureux que la plupart , ou moins habile à saisir la convenance, après avoir échappe une fois, je succombe à une seconde attaque , et je connais la justice de M. Delavau dont Paris ne devait pas tarder à connaître la police, je succombe la nuit, entre cinq gendarmes, au milieu de Taudience de'serte. Mais ma prison fut moins solitaire, et bientôt jV fus rejoint par des compagnons qui me réconcilièrent avec les amis délicats de Fàpropos.

Et voici que je me brouille aujourd'hui de nouveau avec eux ! Voici que j'agite encore des questions intempestives , et que je compromets ma sécurité en pure perte, comme je l'ai fait en attaquant le gouverne-

nient occulte, en m'indignant contre la proscription , en jetant un cri de douleur à Taspect de Tetpanger ! Je ne sais quoi cependant me dit , au fond du cœur , que je n''ai pas tort ; que si une politique adroite et mesurée , que si le langage d''une haute raison sont d**excellens moyens , la générosité aventureuse est un moyen aussi -, qu'il ne suffit pas de parler à Tesprit , qu'il faut parler à Tame ; que si beaucoup de personnes partageaient et exprimaient les sentimens que j'éprouve, il se ferait une clameur publique que l'iniquité administrative n'oserait pas toujours mépriser. J'irai plus loin : en morale, en philosophie, dans les sciences même, il faut des paradoxes ; leur examen conduit à la vérité. Et il est d'ailleurs des vérités paradoxales à leur premier avènement dans le monde. Pourquoi , en politique , serait-il défendu de jeter en avant de ces idées qu'on appelle inopportunes et que j'appellerais importunes , si ce n'était jouer sur les mots ; de ces idées qui, comme le grain de l'Evangile, sont perdues si elles tombent sur la pierre et germent si elles tombent sur une terre plus heureuse. J'ai lu dans les jour-

(5i ) iiaux ce qu'on osait à peine penser quelques années auparavant; j'*ai entendu à la tribune ce qu''un peu plus tôt on se disait avec pré-, caution à Foreille ; et ni la tribune , ni les journaux peut-être n'auraient parlé si quelques voix hardies n'eussent rompu le silence au risque de passer pour mal apprises. Sous le règne de l'opinion publique, les derniers rangs font avancer les premiers qui , à leur tour, modèrent une marche trop prompte, et chacun fait ainsi son devoir. Pense-t-on que les collèges électoraux se seraient, tout seuls , déterminés aux choix dont nous avons à leur rendre grâce ? Leur zèle s'est soutenu et réchauffé au milieu de l'ardeur qui les enveloppait, pour ainsi dire, de toutes parts. Celte ardeur elle-même doit beaucoup au zèle plus ardent d'un petit nombre. Nous applaudissons aux habiles combinaisons de l'état-major ; mais qu'il veuille bien pardonner au dévouement du soldat.

Nous avançons , dites-vous ; nous faisons chaque jour des progrès , nous achevons notre éducation constitutionnelle , nous agrandissons le cercle des lumières. Prenez garde de prendre le point lumineux que vous oc-

( 52 ) cupez pour toute la France. Pour un esprit éclairé, je vois dix mille pauvres diables .courbés sous le joug de Fignorance qu'appesantit encore le jésuitisme. Vous prétendez qu'il faut songer aux choses et non pas aux hommes : ce n'était pas l'avis de Fox ; selon lui , les hommes aidaient beaucoup aux choses, et un homme peut être, à lui seul , une grande circonstance. Les progrès dont vous vous vantez pourraient bien n'être que ceux du temps, et sa marche, prolongée et contrariée tout à la fois, corrompt autant qu'elle mûrit. On a comparé , je crois , le mouvement de la civilisation progressive à la marée montante : la mer gagne toujours du terrain , mais chaque flot se retire , en partie du moins , et revient sur lui-même ; je crains que nous ne soyons souvent emportés par un de ces flots rétrogrades. Si dans une certaine sphère on avance , dans la sphère générale on a reculé; oui, on a reculé jusqu'aux jésuites ; et au milieu de tous les besoins législatifs et intellectuels de la France , nous en sommes à nous débattre avec l'esprit-prêtre ; le procès recommence

(53) enlre les servitudes ultramontaines et îes libertés gallicanes.

Que la circonspection des uns , que la supériorité' des autres souffrent donc qu^m citoyen, anime' comme eux de Tamour de la patrie, aille chercher une circonstance , un homme même , si cet homme et cette circonstance peuvent nous tirer d\in mauvais pas et d'un sentier fâcheux, surtout lorsqu''on est bien sûr que ce citoyen parlera même à un prince sans donner mauvais exemple au peuple. Que les uns développent avec une lenteur prudente leurs savantes manœuvres ; que les autres , de'daignant le positif, s'e'lancent dans la carrière du perfectionnement intellectuel ; mais qu'ils tolèrent , s'ils ne l'approuvent, un zèle différent dans son essor et concourant au même but. J'oserai même demander davantage : si ce zèle , comme il arrive souvent à ce qui est un peu vif, se heurte et se blesse auVnilieu de ses efforts , qu'on lui tende une main amie, qu'on défende dans l'homme les droits de l'infortune , les vrais principes de la liberté , dans l'homme qu'on retrouverait au

( 54 ) besoin si riiabileté delà tactique, si les hautes spéculations devenaient impuissantes , et qu^il fallût, comme exemple, une victime au triomphe de la cause nationale.

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En terminant cet entretien avec des amis, me permettrai-je d'adresser quelques mots à mes juges? — Pourquoi ne le ferais-je pas? SMs refusent le titre de libe'raux dans son acception politique, du moins entendrontils volontiers un appel à la libe'ralité, à la générosité de leur caractère. J'oserai donc leur dire : Si avant d'avoir à prononcer comme magistrats, vous aviez conçu des préventions comme hommes, veuillez peser ces préventions dans la balance de la justice, et les écarter loin de vous , dès que vous aurez reconnu qu'elles n'ont aucun rapport avec la loi positive. Ai-je commis une faute de convenance? Je ne le crois pas; mais j'accorde que j'aie manqué à quelque règle de notre étiquette sociale : qu'a de commun un pareil tort avec le délit pour lequel on inflige une peine qui conduit le coupable dans l'asile

( 55 ) des malfaiteurs:' Daignez faire celte distiiiclion essentielle dont Toubli affligerait , je le pense , Tequité aussi bien que la morale publique. Eh quoi! les scandales du vice, du crime même, trouvent le monde si indulgent, et voilà que sa sévérité et vos rigueurs accableraient un honnête homme pour une inconvenance littéraire ou politique!

Il fut un temps , et il n''esl pas éloigné de nous, où attaquer les ministres, c"" était attaquer le Roi qui les avait choisis, où une étrange confusion dMdées régnait dans Papplication du code de la presse, dans ce»code lui-même , et envoyait sur les bancs de la police correctionnelle, et de-là en prison , des personnes honorables , estimées du public et de vous-mêmes. Peu à peu on a senti qu'assimiler de telles personnes à des criminels, cVtait un grand abus, et nos mœurs, et nos lois, et nos habitudes judiciaires, se sont enfin réformées d'après ce sentiment qui a passé en principe constitutionnel. Bientôt même la critique des actes du gouvernement est devenue un devoir.

Nous nous accoutumerons ainsi à bien des choses qui nous étonnent encore. Bien

( 5C ) des innovations que Ton blâme aujourd'hui, seront érigées en devoirs et en principes. La tolérance pour les couleurs générales de parti, sVtendra jusqu'aux nuances particulières et jusqu'aux disparates personnelles. Il nous faudra voir, sans être trop émus, des opinions isolées, solitaires, des hommes qui, soit travers d'esprit, soit inspiration de conscience , marchent seuls avec une idée qu'ils croient juste, qui périra d'elle-même si elle est stérile , qui germera en dépit des obstagj^À I ^^h si elle est féconde. Je suis un de ces rh^- / tetHMfsi l'on veut: que la tolérance com-

mence par moi ; si c'est travers d'esprit , excusez; si c'est conscience, abstenez-vous : car, dans tous les cas, je n'ai point péché contre la loi. Il y a eu clameur contre Tinopportunité de mon épitre; mais il y a clameur universelle en faveur de son innocence.

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