LETTRE TROISIEME
Je pars donc muni, en guise de dossier, de Pagenda sur lequel j'avais inscrit mes exemples justificatifs; et curieux de connaître enfin tous les reproches qui mVtaient adresse's et auxquels jVspérais trouver des réponses aussi faciles, je m'achemine bravement vers le salon où déjà était rassemblée une compagnie nombreuse et variée. J'ai pourtant la précaution de me faire annoncer tout bas au maître de la maison. Celui-ci vient aussitôt dans l'antichambre où j'attendais. Il m'engage vivement à ne pas me montrer. J'insiste et demande si c'est une rupture, lui faisant observer que le moment est mal choisi. Voyant à quel point ses refus me blessaient, quoique déguisés sous la forme de prières: «Faisons un arrangement, dit- il; demeurez aux risques et périls de votre amour-
1-7 ) propre; mais demeurez pour entendre et pour voir sans être vu.» Et me prenant parla main, il me conduisit dans un cabinet artistement pratique' entre les cloisons de plusieurs pièces. C^était une vraie tribune aux e'coutes. Là, comme la femme invisible, jVchappais à tous les regards, et rien n'échappait âmes yeux nia mon oreille. Ce fut d''abord comme un murmure confus au milieu duquel je ne tardai point à distinguer le nom du correspondant te'méraire. Cela est inconvenant!
Cela est intempestif! Telles étaient les exclamations les plus fréquentes. A ceux qui parlaient le plus haut contre Tëpître, on demandait : « L'avez-vouslue? — Non, mais j^en sais le titre; non, mais je sais ce qu''en dit la Gazette^ non, mais j^en connais un fragment ; non , mais je tiens de bonne part qu'acné est détestable. » Enfin la plupart de mes juges de salon ressemblaient à mon professeur de civilité épistolaire; ils avaient prononcé Tarrét sur le nom du prévenu. Grand sujet de réflexion pour ma philosophie, et grand sujet de désappointement pour ma vanité ! Il devenait clair que ma célébrité subite tenait à ces magiques syllabes : 5'ar la
( ^^8 ) crise actuelle ^ lettre au duc d'Orléans ; elles disent tant de choses, que chacun s''est dispensé d'halle!' pins loin, et a substitué son commentaire au mien ; autant en a fait la justice ministérielle, et j'ai à lutter aujourd'hui contre une double prévention!
La foule d'abord pressée dans le même espace s'est divisée en petits groupes, et je comptais dans quelques-uns des lecteurs et même des défenseurs. L'un des premiers disait : «Il y a du bon; mais l'autorisation était une formalité indispensable, -^Vous croyez, repartit un ancien diplomate, que ces choseslà se publient avec approbation et privilège.
— Nous ne l'annoncerons pas, déclarait un rédacteur dejournal. — Et pourquoi? répondit quelqu'un; vos colonnes et vos opinions sont si larges I Je ne vous en blâme pas , mais quand on ouvre la porte à tout le monde, pourquoi la fermer à un honnête homme?
— Il compromet la cause. — Ne serait-ce pas plutôt que vous craignez qu'il ne vous compromette? A mon sens, votre petite loi d'exception a un début fâcheux. — Ce n'est pas un début, observa un troisième; des noms plus dignes del'attention publique ontélé à l'ïWex
*( ^9 ) de cette feuille. » Tout près de-là, une'crivain plein d''esprit regrettait que le correspondant de Son Altesse ne se fût pas adressé, de préférence, à la nation, et surtout à la nation électorale. « Que savez-vous,lui dit un de mes amis, s"'il n''a pas payé son tribut autant que le pouvait faire un citoyen qui n''est pas électeur? Et quant à Tenvoi de Tépître , dès qu'on la fait imprimer, n"'est-ce pas toujours au public quVlle arrive? — C'est à lui qu'il faut parler directement, dit une voix que je reconnus être celle d'un homme qui tient un rang distingué dans l'aristocratie intellectuelle; il ne faut point avoir assez peu de confiance dans la nation pour lui chercher partout des patrons parmi les ducs et les princes. — Quoi! pas même pour en faire les personnages vivans d'un apologue de circonstance ! Pas même pour allécher le lecteur, vous peut-être tout le premier, et faire lire sous le couvert d'une Altesse ce qu'on n'aurait pas lu à l'adresse de tout le monde? Cela est bien sévère; et cette unité patriotique, appliquée aux formes du style, sera aussi gênante que l'unité classique. »
« Mais je prends cet appel à l'intervention
( 3o ) d''un prince français dans son sens le plus positif; quel mal trouvez-vous à ce qu'il y ait de plus un citoyen puissant et actif? Quel serait l'inconvénient de s'aider de sa puissance et de son activité contre les hommes qui font véritablement jouer à la nation un rôle indigne d'elle? En quoi cela empêchet-iî de fonder la liberté? Espérez-vous qu'on la fondera mieux sous le protectorat des jésuites? » C'était aussi une puissance intellectuelle qui voulait bien me servir d'avocat. Pendant que je remarquais combien les griefs sur lesquels roule ce débat, diffèrent de ceux qui ont excité la première clameur, la petite plaidoirie se termina par l'exemple suivant: Je connais un écrivain de mérite, de savoir, et d'un zèle ardent pour la prospérité et la dignité delà France; mais son zèle et son mérite lui donnaient peu d'autorité, tandis que le moindre écrit d'un auteur titré ou en vogue était vanté par tous les journaux. Que fit-il? Il forma une espèce d'association où le rang, l'instruction, la fortune, le patriotisme, se soutiennent réciproquement; et franchissant ainsi le double obstacle de l'indifférence publique et de la malveillance
( 3i ) îniiiislërielle, il peut se flatter de rendre des services à la civilisation. Aurait-il dû, selon vous , par purisme populaire , négliger Tappui aristocratique qui lui permet d'être utile au peuple, et de peur de lui donner des patrons ducs et pjïirs, le laisser tout-à-fait sous la férule des ignorantins?
Ailleurs, c'étaient d''autres dialogues. «Les conseils que le correspodant donne au prince n'en feraient qu'un ambitieux inquiet. Ils ne sont pas sages, ils sont puérils, disait l'un; l'autre répondait : Ces jeux, si un prince s'y amusait, seraient peut-être moins jeux d'enfans que vous ne pensez. Au reste si d'un côté l'on est prodigue , c'est probablement parce que de l'autre on l'est trop peu. Il faut étaler beaucoup pour tenter le chaland, passez-moi ma comparaison vulgaire. Devant cette diversité de choses légères et sérieuses , la galerie s'amuse , et le choix montre l'homme. — Légères, soit, mais dans ces phrases vagues , je ne vois rien de sérieux , déclare un élégant auteur. — Un alarmiste annonça qu'on parlait de saisie, de procès. — Impossible! répliqua un jurisconsulte; j'ai lu cette brochure : elle peut Ihire jaser;
( 32) mais elle ne dit rien que les tribunaux puissent entendre; car pour eux les réticences, qui ne deviendraient coupables que par supposition, équivalent au silence.
Par chaque groupe d''assaillans j''avais au moins un défenseur; et quand je songeais à ceux qui , dans cette affaire , parlaient en connaissance de cause , je n'étais pas trop mécontent de la proportion; ajoutez que parfois la contradiction des attaques était ma meilleure défense. Unepersonnegrave trouva Topuscule de mauvais goût; son opinion fut appuyée par une personne d^m tout autre caractère. « Sans doute , dit cette dernière , prend-on avec un prince cet air leste et cavalier ? SVxprime-t-on dans ce style familier et goguenard? Le petit butor ! faire violence à une Altesse ! — Au contraire, reprit le premier interlocuteur; le tort de Fauteur c'est de prendre des gants , d'user de tant de précautions oratoires, d'être si académique , si rhéteur ; c'est dans ce sens qu'il me parait de mauvais goût. ))Un de mes amis, comme s'il eût deviné ma pensée , se hâta de renvoyer ceux qui m'accusaient d'inconvenance à celui qui me reprochait ma po-
( 33 ) litesse oratoire. Le maître de la maison à qui j'avais remis mes notes du cabinet litte'raire, saisit cette occasion de faire valoir ces autorités, et glissa même un mot du Manuel e'oistolaire dont je lui avais parle'. L'e'pithète d'inconvenante se de'taclia peu à peu de mon e'pitre , à laquelle bien des gens l'avaient accole'e sur la foi d'autrui, ou parce qu'ils croyaient que c'e'tait une chose sans exemple , et je ne m'aperçus pas que l'imputation d'acade'mique fût re'pc'te'e. Mais on n'en revint que plus vivement au grief de publication intempestive.
C'est là, en effet , le vrai , le seul grief que nos habiles de l'Opposition aient contre la lettre, disait, assez bas et dans un très- petit cercle, un de nos jeunes orateurs que la tribune attend. Elle aurait e'te' jugée tout autrement dans d'autres circonstances, ou en se glissant avec la re'serve d'un demi-incognito. Pseudonyme, anonyme, clandestine , elle aurait obtenu le sourire de tel qui l'a rejete'e avec une sorte d'indignation dans la crainte de passer pour complicev Mais la petite bombe s'avise d'éclater, en plein jour, tout à travers les subtiles combinaisons de
I 34 ) la plus déliée des politiques, et de tomber incongrûment au beau milieu du congrès de nos plus fins opposans: il est tout simple qu^ils crient haro ^ et cela dans les meilleures intentions du monde. En écoutant cette révélation dontla vraisemblance me frappa ;« Je serais désespéré, me disais-je, dWoir porté le moindre préjudice à des projets utiles; mais j^ose douter encore de cette utilité. J''ai été initié quelquefois à des plans semblables, à ces négociations secrètes où Ton prétendait couvrir les sentimens divers par l\miformité du symbole; j"'ai toujours vu qu''on était trompé dans ces calculs. On s^maginait duper le ministère qui ne manquait pas d'être informé de tout à point nommé; et, en définitive, c'était le gros du public qui était dupe , parce que sa franchise prend les gens au mot. Les diplomates de TOpposition sont pour le cabinet d'Etat, ce que les personnes de ce salon brillant sont pour la chambre noire où le hasard m'a placé en ce moment. Et d'ailleurs, ces légères toiles d'araignées si ingénieusement et si péniblement tissues, sont bien vite emportées par les orages de la tribune. Du dedans, du
( -^J ; dehors, de toutes parts surgissent des incidens inopine's qui de'concertent ces tacticiens d'échecs et de damiers. Voilà pourquoi je voulais que leurs manœuvres eussent une base tout à la fois hirge, découverte et solide. Nous verrons qui aura été dans l'erreur. »
Cependant un homme à qui je serais bien excusable de trouver infiniment d'esprit et de. sens, si le public ne lui accordait plus que cela , un homme qui avait déjà bataille' pour moi , se chargea encore de cette partie scabreuse du procès que m'intentent quelques libéraux, et prit ses argumens dans leurs propres objections, pour me laver, à leurs yeux même, de la tache d'inopportunité.
« Est-^ce trop se presser, dit-il , que d'arriver après douze ans de réflexion ? Est-ce mal choisir son temps, que d'arriver juste au moment où, pour la première fois, l'Opposition est en majorité, oii elle pourrait, en conséquence, se rallier efficacement autour d'un chef redoutable au ministère, et dont nos institutions constitutionnelles n'ont rien à craindre ? Expliquons-nous avec bonne foi : pensez-vous que le prince en usant à propos de son influence, aurait pu rendre de grands
( 3(3 ) sorvices? Vous ne le iiîez pas. Ce qui est vrai pour le passe, cesse-t-il de Têtre pour le présent; et ne peut-on le prier de faire ce qu'il n^a pas fait encore? Je suppose qu'à IVpoque où nous notions pas assures du triomphe électoral, il fût venu, simple citoyen, remplir les nobles et populaires fonctions d'électeur... )) A celte supposition, les uns sourient, les autres prétendent que la question demande un sérieux examen; un élig ible, auquel il n'avait manqué qu'une voix, donna des. regrets à l'absence de Son Altesse; et plusieurs élus tombèrent d'accord que sa présence, s'il y avait eu hésitation, aurait produit un heureux effet. Quelqu'un s'écria comme par inspiration :« Si le prince siégeait à la Chambre des pairs, la première place dans l'Opposition lui serait dévolue sans peine. Pourquoi n'a-t-il fait aucune démarche, présenté aucune requête pour solliciter en sa faveur l'exercice de la prérogative royale? Les ministres auraient-ils conseillé à Sa Majesté de l'exclure, au moment où un si grand nombre de concurrens viennent d'être admis? »
Mon défenseur reprit alors: « Si cette dé-
( 37 ) marche n'a rien que de naturel ; si même , en cas de succès , elle avait procure' à la cause constitutionnelle un secours dont vous ne contestez ni l'utilité', ni Tà-propos ; que trouvez-vous d'extraordinaire, que trouvezvous d'intempestif à la démarche d'un citoyen qui dit à un autre : Soyez un grand citoyen; vous n'êtes qu'un prince, soyez, dans cet instant de crise , un des premiers Français? Cette apostrophe vous paraît brusque; ceci est une question littéraire, et la brusquerie qui vous a déplu est précisément ce qui plaît à d'autres. Revenons à la question politique. Elle est délicate, et c'est par sa délicatesse même qu'elle embarrasse vos plans^ et vos projets. Vous êtes-vous bien rendu compte de cette objection ? Si vos plans tiennent à la publication d'une brochure, vous aurez fort à faire pour les maintenir. Mais enfin que voulez-vous? Un retour à la Charte, la concession de quelques bonnes lois , l'abolition de quelques lois mauvaises , l'exécution des lois passables ? Eh bien ! si quelque chose était capable d'amener à de telles mesures un ministère indécis , ce serait la question soulevée par le
( 38 ) correspondant , ce serait la crainte de Fintervention officieuse d'un prince. LVpitre était donc venue seconder vos projets et non les de'ranger; et votre rôle e'tait de rester spectateurs et non de devenir partie. — Mais il y a dans notre majorité des personnes timides qu'Hun rien effarouche. — Si pour un rien votre majorité déserte les principes, prenez garde qu'elle ne vous entraîne dans des complaisances dont vous vous repentiriez. Aujourd'hui vous achetez sa fidélité qu'il faudra demain payer plus cher, et qui chaque jour se montrera plus exigeante.
Mais j'aime à penser plus favorablement du caractère et de la probité politiques de vos collègues. Sans cela lesalut de la patrie serait bien hasarde entre de telles mains , et l'auteur de l'épitre aurait eu doublement raison de mendier les secours d'un prince pour un pays abandonne' par les de'fenseurs de son choix. »
Emu, comme on peut le croire, de cette oene'reuse apologie, je trouvais, dans cette discussion animée dont mes censeurs avaient donné le signal , un nouveau motif de consolation. <( Oui, j*ai bien fait, m'écriai-je ,
(39) d'invoquer le patriotisme d'une Altesse dans ce siècle d'idées républicaines et de mœurs aristocratiques. Je n'ai point me'connu l'e'tat de l'opinion. Qu'aurait produit l'intervention re'elle de celui dont le nom prononce a mis tout en rumeur ! Le bruit m'apprend que j'ai frappe' juste. »
Un mouvement eut lieu assez loin de moi, et j'entendis confusément ces mots : inconvenant, de mauvais goût, intempestif. Mon Dieu! c'est encore un flot qui vient, cette fois, submerger l'cpître et son auteur! Je me trompais. Cette triple attaque se dirigeait contre une aulrelettredanslaquelle l'auteur déclare que j'ai fort e'tourdiment écrit à un grand personnage. Le journal qui Ta publie'e contient, en guise àe post-scriptum^ l'annonce de la saisie de ma brochure. « C'est uneétourderie, «disait un ami du correspondant de la Gazette. — C'est une coïncidence fâcheuse, ajoutait un homme franc et généreux.— Le signataire est du conseil du prince, observa quelqu'un. — Je jurerais, répondit un général, que le prince est étranger à une pareille sortie , et qu'elle est un mauvais moyen de lui faire sa cour. — Je ne crois
pas non plus qu''elle rentre dans les devoirs de la profession d'avocat,» dit un membre du barreau.
Un nouveau venu coupa court à cette conversation par ces paroles qui tournèrent tous les regards vers lui : « JeTai lu, je viens de le lire de mes propres yeux. Voilà de ces choses, s'écriait-il, voilà de ces choses qui nuisent le plus à mes bonnes intentions I — Et qui rapporte cela? — Un journal. — Et de qui parle-t-il?» Je prêtai Toreille, et j'appris que cVtait Texcellent M. de Villèle qui avait fait cette touchante exclamation , en tenant à la main TEpître au duc d'Orléans. Dieu ! que cette nouvelle retentit agréablement jusqu'à mon cœur !
qu'elle me rafraîchit le sang ! J'ai nui aux bonnes intentions do M. Viilèle. J'ai tellement chagriné cet honnête homme , que son collègue, mon ancien correspondant, de la même main qui a expédié la grâce d'un empoisonneur, expédie l'ordre d'instruire mon procès. Que m'importe maintenant la question de convenance , de forme , de temps ! La question est décidée par ces douces paroles d'un ministre : Il a nui
aux bonnes intentions du ministère , et par cette injonction de Sa Grandeur : Qu^on Taccusel Je quittai alors ma petite chambre obscure, et songeai involontairement à ces chambres qui ne sont ni plus grandes ni beaucoup plus claires, et où MM. Peyronnet et Delavau, que j"'ai honores de quelques lettres, ne demanderaient pas mieux que de me donner Thospitalite.
Ils auraient un double motif; ils se donneraient les douceurs de la vengeance , et feraient un acte de police préventive à l'ëgard d'un écrivain qui s'occupe un peu de leur histoire en s'occupant de l'histoire de la Restauration. Les guichetiers leur serviraient de censeurs ; et les documens contemporains interceptés , sous le prétexte de la sûreté et du bon ordre de la maison, resteraient oisifs dans mes cartons, ou bien iraient, sous le scellé administratif, rejoindre, par un conflit de nouvelle espèce, les Mémoires de Lemontey et ceux de Cambacérès. Dieu garde de la prison Fannaliste véridique !