‹ Comment on fait parler les sourds-muetsChapitre 2 sur 85 · A MM. LES PROFESSEURS · texte numérisé non relu

A MM. LES PROFESSEURS

DE l’institution NATIONALE DES SOURDS-MUETS

Mes chers collègues.

En me conûant les fonctions de rapporteur du nouveau programme de première année, qui comporte presque exclusivement ïenseignement du mécanisme de la parole au sourd-muet, vous m’avez donné une marque d’estime dont je sens tout le prix.

Pour dresser ce programme-et rédiger le rapport qui ï accompagnait, j’ai dû m’entourer de nombreux documents, j’ai dû faire appel aux observations qu’il m’a été donné de recueillir depuis bientôt dix ans que je suis au milieu de vous, j’ai dû surtout apporter la plus grande attention à vos substantiels débats, que préside notre aimable directeur 'avec une si courtoise impartialité.

De ces recherches, de ces souvenirs et de cette assiduité à vous écouter est né le travail que je vous présente aujourd’hui. Il est donc, pour une bonne part, autant votre œuvre que la mienne.

Puissent les forces de votre collaborateur n’avoir pas trop trahi la confiance que vous aviez mise en lui !

Paris, le y 01’ janvier 1889.

PRÉFACE

Influence de la surdilé sur le développement de l’enfant. — Surdi-mutilé de naissance et surdi-mutité acquise. — Proportions de l’une et de l’autre. — Pourquoi les statistiques manquent d’exactitude. — Nombre de sourds-muets par 100,000 habitants en France et dans les États civi- ' lisés de l’Europe et de l’Amérique. — Conditions dans lesquelles la surdi-mutité peut se produire. — Les mariages entre sourds-muets n’entraînent pas nécessairement la transmission de la surdi-mutité. — Curieuse observation. — Influence de la consanguinité. — Accidents pendant la vie utérine. — Athrepsie. — Fièvres éruptives. — Affections du cerveau. -- Les convulsions ne sont pas une cause, mais un phénomène concomitant. - La perte de l’ouïe avant l’âge de quatre ans entraîne fatalement la mutité. — Moyens de prévenir les effets de la surdité survenue entre quatre et huit ans. — La surdité de l’enfance est-elle toujours incurable? — Rôle du médecin. — Rôle de l’instituteur. — A quel âge doit-on commencer l’éducation du sourd-muet? — L’éducation du sourd-muet est nécessairement élémentaire. — Le sourd-muet qui n a reçu aucune éducation intellectuelle est le plus souvent incapable de se diriger dans la vie. — Responsabilité légale du sourd-muet et sa capacité civile.

Ce sera l’honneur de notre siècle d’avoir cherché avec plus d’ardeur à remédier aux infirmités humaines et à replacer dans les conditions sociales ordinaires les aveugles et les sourds-muets, ces deux grandes classes des déshérités de la vie. Le livre que M. Goguillot offre au public comble une lacune de notre littérature pédagogique. Il s’impose par son utilité pra-

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tique, il sera bientôt entre les mains de tous ceux qui se consacrent à l’éducation des sourds-muets, de tous les parents qui se consolent du malheur qui les frappe en pensant que leurs enfants pourront lire la parole sur les lèvres et s’exprimer dans le langage de tous.

J’ai consenti volontiers à faire précéder ces pages utiles d’une revue rapide des conditions dans lesquelles la surdi-mutité peut se produire : les instituteurs et les parents trouveront, j’espère, dans cette préface quelques données intéressantes qu’ils pourront utiliser.

Il n’est pas d’infirmité qui ait une influence plus considérable et plus néfaste sur le développement de l’intelligence de l’enfant que la surdité. C’est le sens de l’ouïe qui nous permet de recevoir l’interprétation des premières impressions qui nous sont fournies par d’autres sens. Ces questions incessantes, dont l’enfant ne fait jamais grâce, ce besoin de savoir la nature et le pourquoi de toutes choses dont il poursuit ceux qui veillent sur lui, sont des qualités instinctives que le sourd ne soupçonne pas. Cette curiosité naturelle provoque l’enfant à meubler son intelligence d’une foule de matières qu’il ne serait pas apte à acquérir tout seul. Un nom fixe le souvenir de l’objet qu’il aperçoit.

Les sens de la vue, de l’odorat, du toucher ne restent pas isolés, une idée les provoque à se grouper pour apprécier les différentes qualités d’un objet. Chez le sourd, les premières impressions restent

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inertes, il aperçoit sans voir, parce qu’il ne dénomme rien. Le goût et l’odorat sont les sens par lesquels les parents commencent à les provoquer, mais combien sont restreintes les impulsions de cette nature, et combien peu d’idées viennent les corroborer !

La surdité imprime donc à l’enfant, dans les premières années de la vie, un cachet particulier. Elle n’en fait pas seulement un sourd et un muet, elle en fait un être qui, à de rares exceptions près, portera la marque indélébile de son infériorité première, et que l’on a dénommé sourd-muet. Cette infériorité si regrettable sera d’autant plus atténuée que l’enfant ne sera pas sourd dé'naissance et qu’il le sera devenu à une époque plus éloignée. Nous indiquerons jusqu’à quel âge la perte de l’ouïe entraîne l’oubli du langage, mais on comprendra facilement que si l’enfant qui devient sourd dans le premier mois de la vie se trouve intellectuellement dans les mêmes conditions que le sourd-muet de naissance, on ne saurait le comparer à celui qui, devenu sourd-muet vers l’âge de trois ou quatre ans, aura déjà reçu de précieuses semences, dont l’intelligence aura été incitée, et qui aura appris à connaître et à dénommer bien des choses. Ils seront tous les deux sourds-muets, mais au point de vue intellectuel ils ne se ressembleront pas, si l’enfant devenu sourd ne doit pas son infirmité à une affection cérébrale qui soit venue provoquer chez lui un double effondrement.

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On divise donc les sourds-muets en deux classes, et il faut étudier à des points de vue également intéressants la surdi-mutité de naissance et la surdi-mutité acquise. Depuis vingt ans, ces questions font 1 objet de mes études constantes, et j’ai pu me convaincre que les statistiques manquaient d’exactitude. Je dois ajouter qu’il ne saurait en être autrement pour les recensements qui sont faits par des fonctionnaires qui sont dans l’impossibilité de contrôler les déclarations qui leur sont faites. Pour tous les enfants qui deviennent sourds dans la première année de la vie, les parents ne se doutent pas que les affections dont ils ont été atteints ont pu provoquer chez eux la perte de l’ouïe. Un certain nombre d’enfants mis en nourrice deviennent sourds sans que les parents en aient connaissance, et les nourrices ne manquent pas d’affirmer que l’enfant ne se réveillait jamais au bruit. Ainsi l’ignorance d’une part, et de l’autre le besoin d’alléger sa conscience provoquent, dans la grande majorité des cas, la déclaration de surdi-mutité de naissance. On ne saurait donc incriminer l’administration si la statistique générale de France porte le nombre des surdimutités de naissance à 16,127 contre 5,268 surdités acquises, ce qui forme un total de 21,595 sourdsmuets en France. Je me suis appliqué à noter exactement les lésions, apparentes de l’oreille, et je n’accepte pour surdi-mutité de naissance que les cas pour lesquels la déclaration des parents n’est contredite par

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aucune lésion. Je suis arrivé par cet examen rigoureux à des résultats tout à fait opposés à ceux de la statistique officielle. Je puis dire que, dans 80 cas sur 100, j’ai constaté des lésions qui ne permettent pas de douter d’un état pathologique qui a passé inaperçu, et que, dans 20 cas sur 100 seulement, j’ai dû accepter l’hypothèse de surdi-mutité de naissance.

Il n’est pas sans intérêt de connaître dans quelles proportions la surdi-mutité se manifeste dans les différentes régions de la France et dans les États civilisés de l’Europe et de l’Amérique.

Le recensement général donne pour la h rance une proportion de 100,16 femmes pour 100 hommes. Le nombre des sourds-muets de un à quinze ans serait de 6,939, et celui des adultes de 14,456.

Voici maintenant quelques chiffres qui indiquent les départements où les sourds-muets sont le plus nombreux par rapport à la population.

Sourds-mui

Savoie..

Côtes-du-Nord .

Puy-de-Dôme..

Meurthe.

Nord...

Loire.

Aisne.

Loire-Inférieure Gironde.

Le département de la Seine est un de ceux dont la

sur 100,000 habitants.

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proportion est des moins considérables ; on en compte 25 seulement par 100,000 habitants.

J’emprunte à la statistique du royaume de Bavière, par Georges Mayr {Revue Hayem, 1879), les chiffres suivants : Sur une population de 206 millions que donne la statistique internationale , il y aurait 152,751 sourds-muets, soit 7,40 pour 10,000. Cette proportion serait de 7,81 pour 10,000 pour l’Europe et de 4,20 pour l’Amérique. Les deux pays de l’Europe les plus favorisés seraient la Belgique, 4,39, et la Hollande, 3,35. Voici, toujours pour 10,000, les chiffres qui sont indiqués pour les principaux États de l’Europe :

L’Angleterre, 5,75; le Danemark, 6,20; la France, 6,26; l’Espagne, 6,46; l’Italie, 7,34; l’Irlande, 8,25; la Norvège, 9,81, et la Suède, 11,80; l’Empire d’Allemagne, 9,66; et la Prusse, 9,9; l’Autriche, 13,45, et enfin la Suisse, 24,52, qui possède, eu égards à sa population, le plus grand nombre de sourds-muets.

Il serait peut-être possible d’interpréter ces chiffres par les conditions du climat ou du bien-être des populations, mais ce serait faire une simple hypothèse.

Il est préférable de rechercher dans quelles conditions la surdi-mutité peut se produire, et dans cette étude nous conserverons les divisions déjà indiquées des surdites de naissance et des surdités acquises.

Étant en rapport à Paris avec presque tous les ménages sourds-muets, nous avons remarqué que ceux

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dans lesquels le mari et la femme étaient tous les deux sourds de naissance donnaient le jour à un plus grand nombre de sourds-muets que ceux dans lesquels un seul des conjoints était atteint de surdité originelle ; et que les ménages dans lesquels ni le mari ni la femme n’étaient sourds de naissance ne donnaient que très exceptionnellement naissance à des sourdsmuets. Pourquoi, en effet, transmettraient-ils à leurs enfants ce qu’ils n’ont pas reçu de leurs ascendants ? Je ne xeux pas dire qu’ils ne puissent transmettre certaines prédispositions morbides se manifestant surtout par des maladies de l’oreille, mais ils ne transmettent qu’à de rares exceptions la surdité de naissance.

Des naturalistes ont cru remarquer chez les animaux inférieurs, et chez certaines espèces de poissons en particulier, que quelques variétés d’espèces pouvaient provenir de mutilations qui s’étaient perpétuées d’âge en âge. Ils ont cru que cette idée théorique pouvait s’appliquer aux animaux supérieurs, et même à l’homme. C’est ainsi qu’ils ont cru pouvoir expliquer quelques malformations comme les nœvi, ou la production supplémentaire de certains appendices comme la polydactylie, qui se transmettent par l’hérédité.

Je crois pouvoir répondre par un fait d’observation générale à cette allégation. Depuis deux mille ans au moins, les Juifs ont subi la circoncision, et leur sang ne s’est point mêlé ; je ne sache pas qu’on ait jamais

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VU naître un enfant juif avec la mutilation que la circoncision doit lui faire subir.

La question de la transmission de la surdi-mutité est assez importante pour qu’on me pardonne de ne pas l’indiquer seulement. Elle est, au moment de la conclusion de certains mariages, l’occasion de perplexités bien légitimes. Je pense que la liberté individuelle doit être pleine et entière et qu’elle ne peut être limitée que lorsqu’elle porte atteinte à celle d’autrui; et lorsque j’entends émettre l’idée, au moins étrange, que les mariages entre sourds-muets ne devraient pas être permis, je me demande au nom de quels principes une pareille pensée peut venir à l’esprit. Je commence par dire qu’au point de vue moral les mariages entre sourds-muets sont les seuls qui puissent réaliser dans la famille la somme de bonheur à laquelle chacun de nous peut prétendre. Si le mariage entre sourds-muets peut seul réaliser la vie commune, et s’il n’est pas sans danger pour la descendance, n’est-ce pas un devoir pour les pères de famille de ne pas le laisser se produire au hasard des événements ?

Si le mariage entre deux sourds-muets de naissance est le plus dangereux, c’est celui-là qu’on devra surtout chercher à éviter, pour permettre ceux dans lesquels la surdité-mutité des conjoints n’aura pas la même origine. Enfin on devra rechercher pour les sourds-muets dont la surdité est acquise des alliances

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dans des conditions analogues. J’ai déjà dit que sur lOQ sourds-muets il y en avait 80 qui ne l’étaient pas de naissance, sera-ce donc bien difficile de réaliser la sélection que je viens d’indiquer?

11 est des mystères de la nature que nous ne pouvons pénétrer, mais nous devons enregistrer les faits qui nous les révèlent si nous ne pouvons les interpréter. C’est à ce titre que je veux rapporter en deux mots un fait curieux que j’ai déjà publié.

' Nous avons fait l’éducation à l’Institution Nationale de deux sourds-muets, frères de mère seulement. Leur mère avait eu de son premier mariage un seul enfant sourd-muet de naissance. Devenue veuve, elle ne tarda pas à se remarier, et le premier enfant qui naquit de ce second mariage fut également sourd-muet de naissance. Elle eut ensuite d’autres enfants bien conformés, et jouissant de tous leurs sens. Je me suis demandé si ce que les éleveurs observent pour les animaux était aussi vrai pour l’homme, si les produits ultérieurs peuvent se ressentir dans une certaine mesure d’une première parturition défectueuse, ou si l’influence de la mère avait simplement primé celle du père chez les deux premiers enfants; cependant je dois ajouter qu’ils ne se ressemblaient pas.

Une-très importante question se place naturellement ici, c’est celle de l’influence de la consanguinité sur la production de la surdi-mutité de naissance. Cette influence est incontestable, et cette éventualité n’est

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niée par personne. Les lois civiles et religieuses ont mis quelques restrictions aux mariages entre parents, mais en fait ces obstacles sont toujours tournés par les dispenses qui ne sont jamais, ou presque jamais, refusées.

Les mariages entre parents à un degré rapproché devraient être empêchés dans une mesure beaucoup plus grande. Je dois cependant faire des restrictions et déclarer qu’on a beaucoup exagéré les effets de la consanguinité comme cause de surdi-mutité. Je résume toute ma pensée dans la formule suivante ; ol la consanguinité exalte Vhérédité ». Cela veut dire que dans le mariage entre consanguins les germes morbides ne sont pas seulement additionnés par l’apport de chacun, mais que ces alliances multiplient les prédispositions à toutes les malformations. La surdité y trouve sa place comme l’idiotie, l’épilepsie, la folie, et les maladies diathésiques, mais elle n’a pas le triste privilège que l’opinion publique lui accorde.

Si dans une famille il n’existe aucune de ces tares qui se transmettent par hérédité et finissent par dégénérer 1 espèce, si l’intelligence et la force ne trouvent pas des contrepoids dans des vices morbides, les enfants issus de mariages consanguins n’ont rien à en redouter, la race se reconstitue dans ses principes les meilleurs et donne, chez les animaux comme chez l’homme, les résultats tes plus parfaits. Mais qui peut se vanter d’être d’un sang absolument indemne! La

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généalogie historique n’existe que pour les familles qui ont eu quelque illustration. Mais à quelque rang social qu’on appartienne, personne ne sait le premier mot de la santé des parents qu’il n’a pas connus, et l’esprit humain est ainsi fait que nous cachons nos défectuosités physiques au moins à l’égal de nos vices. Dans ces conditions il y a bien peu d’alliances consanguines qui puissent offrir quelque sécurité. Il faut donc les éviter, et au nom de l’avenir des enfants, il faut à tout prix les proscrire si une première alliance consanguine a eu lieu dans la même famille. La pureté dé la race juive a pu résister longtemps aux effets des alliances consanguines, et perpétuer ainsi des aptitudes spéciales très remarquables, elle succombe aujourd’hui aux effets désastreux d’une sélection que les traditions rendent presque obligatoire. — L’hérédité ne provoque pas seulement la surdi-mutité de naissance, elle peut être également une cause de surdi-mutité acquise. Ne voyons-nous pas tous les jours des personnes atteintes de maladies de l’oreille nous dire que leurs parents ont été affectés de même? Dans ce cas l’enfant a hérité d’une de ces prédispositions morbides auxquelles on a donné le nom de diathèses, et la maladie de l’oreille a été, comme chez les ascendants, l’expression de cet état morbide quelquefois latent. L’observation de ces faits, si facile et si fréquente chez l’adulte ou l’adolescent, est plus difficile au premier âge. Les parents ne se doutent pas toujours que

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les maladies dont ils ont pu guérir sont de même nature que celles qui, se manifestant avec plus dé violence chez leurs enfants, ont pu déterminer la perte de l’ouïe.

Nous avons dit que 80 fois sur 100 la surdi-mutité était acquise, voyons donc maintenant comment, en dehors de toute influence héréditaire, de semblables accidents peuvent se produire.

Avant même que l’enfant ne soit au monde il n’est point hors des atteintes de la maladie. Un grand nombre d’accidents déterminent la mort et arrêtent l’évolution de la grossesse ; quelques maladies frappent le foetus dans les organes des sens sans mettre un terme à son existence, et il vient au monde avec des malformations ou des infirmités incurables.

G est à Parrot que nous devons la connaissance des lésions qu’on observe dans l’oreille d’un certain nombre d’enfants nés sourds. Il a démontré qu’il ne fallait pas chercher à expliquer cette surdité par des causes lointaines telles que l’hérédité, mais qu’il pouvait se produire chez le fœtus une inflammation de l’oreille de même nature que celles qu’on observe après la naissance, et il a montré des lésions anatomiques qu’on ne peut expliquer que par l’otite qui peut affecter le fœtus pendant la vie utérine.

Nous devons encore à Parrot d’avoir fait eonnaftre et dénommé du nom d’athrepsie un état morbide de l’enfance provenant d’une nourriture mauvaise ou in-

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suffisante et caractérisée par la dénutrition. Dans cet état on observe fréquemment des inflammations des muqueuses, et en particulier de celles de l’oreille, qui ne tardent pas à déterminer la perte de l’organe et par conséquent la surdi-mutité.

Ainsi, dès les premières manifestations de la vie, l’enfant est menacé de la perte irrémédiable de ses sens, et en particulier de celui de l’ouïe. ■

Un grand nombre de maladies peuvent, dans la première enfance, causer la surdi-mutité ; les fièvres éruptives, et en particulier la scarlatine, la pneumonie, la fièvre typhoïde, la fièvre rhumatismale, la coqueluche, la diphtérie, les oreillons et enfin la répercussion d’un exanthème sont celles qui occasionnent le plus souvent cette infirmité.

Un mot seulement sur la manière dont ce désastre peut se produire. Tout le monde sait que dans les fièvres éruptives, et en particulier dans la scarlatine, il se produit une angine toujours très intense. L’inflammation gagne l’oreille moyenne par la trompe d Eustache et le labyrinthe est envahi lui-même. Dans les maladies fébriles telles que la pneumonie, les fièvres rhumatismales, etc., il se produit un état inflammatoire de toutes les muqueuses et celles de l’oreille n’échappent pas à cette complication. La diphtérie peut envahir l’oreille par la trompe d Eustache et déterminer le sphacèle de l’organe de 1 ouïe.

Nous ne savons pas comment les oreillons et les

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exanthèmes qui se répercutent sur l’oreille agissent pour produire la surdité. C’est sur l’oreille interne que leurs manifestations se produisent, mais il y a une succession si évidente dans l’évolution de ces phénomènes morbides qu’il est impossible de ne pas les rattacher les uns aux autres.

Les affections du cerveau qui ont pour siège les points d’origine des nerfs peuvent aussi déterminer la surdi-mutité. On l’observe également après les méningites qui atteignent les nerfs dans leur trajet intra-crânien.

Les convulsions sont souvent indiquées par les familles comme cause de la surdi-mutité de leurs enfants. On sait que les convulsions sont le symptôme d’une affection du cerveau ou tout au moins d’une excitation très grande de cet organe. Tantôt la surdimutité est provoquée par l’affection cérébrale qui a fait naître la convulsion, tantôt la convulsion ellemême n’est que le résultat de l’excitation cérébrale qu’a fait naître une affection du labyrinthe. Dans les deux cas, les convulsions ne déterminent pas la surdité, mais ne sont qu’un phénomène concomitant.

J’ai rapporté [Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales) un certain nombre d’observations dans lesquelles des enfants, saisis d’une violente terreur, avaient été atteints de convulsions, puis de troubles cérébraux et étaient restés sourds. On aurait pu croire que la convulsion avait été primitive (idiopathique.

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comme on dit en médecine), l’examen de l’oreille m’a montré chaque fois des lésions capables de justifier la surdité et d’expliquer les phénomènes congestifs.

Je ne m’attarderai pas à expliquer comment les différentes maladies que je viens de citer peuvent anéantir la fonction de l’ouïe, ce serait sortir du cadre que je me suis tracé; mais ce que je dois ajouter, c’est quetoutes les fois que l’enfant perd l’ouïe dans les huit premières années, il devient muet par l’oubli du langage.

Jusqu’à l’âge de quatre ans, la conséquence est fatale. Entre quatre et huit ans il faut, pour que l’enfant conserve le langage, qu’il puisse reconnaître les mots sur les lèvres de ceux qui lui parlent et qu’on ne cesse pas de l’obliger à parler. Pour cela, il faut qu’^il soit d’un caractère doux et facile et qu’il ait une intelligence assez ouverte, conditions qu’on ne rencontre pas souvent dans la convalescence des maladies graves, et pendant les mois qui la suivent.

Cette surdité de l’enfance est-elle toujours incurable et dans quelle mesure est-il rationnel de la soigner? Je dois avouer que huit fois sur dix je me crois obligé de confesser aux familles que je n’espère rien, et que je crois qu’il n’y a rien à faire, ce qui ne les empêche pas de placer leurs enfants en des mains plus- confiantes qui, sans se préoccuper du diagnostic de la lésion, soumettent les enfants à un traitement toujours profitable pour eux, mais rarement utile à leurs petits clients.

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Pour moi, je ne consens à donner des soins que lorsque l’oreille moyenne ne présente pas de lésions graves, et lorsque les commémoratifs permettent de supposer que le labyrinthe n’a pas été profondément altéré dans ses conditions anatomiques. Enfin je me fais un devoir d’essayer un traitement toutes les fois que la surdité ne paraît pas complète.

Quand les enfants sont devenus sourds à la suite des oreillons, de la rétrocession d’un exanthème, dans la convalescence d’une fièvre typhoïde, sans que l’organe de l’audition ait été douloureux, d’une manière progressive et tellement insidieuse que les parents ne s’en sont aperçus que lorsque la surdité a été presque complète, comment dans ces conditions ne pas faire une tentative de traitement?

On échouera le plus souvent, mais le succès de temps en temps viendra justifier les efforts.

J’ai publié les observations de deux enfants qui après avoir perdu l’ouïe à la suite de fièvre grave ont recouvré une audition suffisante, vers l’âge de la puberté, pour pouvoir entendre le langage à très haute voix. Ce sont des faits tout à fait exceptionnels sur lesquels on ne peut pas compter.

Lorsque le médecin s’est déclaré impuissant, le philanthrope et l’instituteur peuvent dans une certaine mesure faire oublier l’effondrement physique et moral qu’a produit la surdi-mutité. Il n’y a aucun mérite à revendiquer ce rôle, car je ne connais rien de plus atta-

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chant que la métamorphose intellectuelle et physique que l’éducation opère chez le sourd-muet en lui donnant des notions sur tout ce qu’il voit. et peut comprendre, et en lui rendant la faculté d’exprimer sa pensée par l’écriture et par la parole.

M. Goguillot fait dans son livre l’histoire de l’éducation des sourds-muets depuis plusieurs siècles, et il cherche à vulgariser les procédés les meilleurs que l’instituteur doit connaître pour arriver le plus rapidement possible au but qu’il se propose.

A quel âge doit-on commencer l’éducation. -Aes sourds-muets, telle est la question qui ,m’est posée’ journellement par les familles et sur laquelle il n’est pas sans intérêt de s’arrêter.

A l’institution nationale de Paris, les; bourses ne sont accordées qu’à l’âge de dix ans et, à celle de'Bor-^' deaux, à neuf ans. C’est évidemment trop tard, mais l’État, en imposant l’âge de neuf ou de dix ans, a considéré la durée de la période de scolarité nécessaire pour l’éducation professionnelle, comptant sur l’éducation de la famille, pour préparer l’enfant à celle de l’école. Je pense qu’il faut commencer l’éducation des sourds-muets aussitôt que leur esprit se montre susceptible d’attention.

Les petites filles, plus calmes que les garçons, sont très aptes vers cinq ou six ans à commencer à recevoir les premiers éléments du langage. Il faudra peut-être attendre un peu plus longtemps pour les garçons, mais

LES SOORDS-MDETS. 2

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il ne saurait y avoir une règle générale et absolue. — L’éducation du sourd-rnuet est nécessairement toujours élémentaire, les exercices pour développer et poser la voix absorbent beaucoup de temps, l’étude de la langue est longue et difficile, car il faut expliquer à l’enfant la signification de chaque mot, lui apprendre à le prononcer et le lui faire répéter souvent pour qu’il ne l’oublie pas; la nécessité des études professionnelles vient au bout de quelques années diminuer le temps de l’étude, aussi si quelques sourds-muets ont pu pousser assez loin leurs études pour obtenir les diplômes universitaires, ce sont des résultats qu’on ne saurait espérer et un but qu’on n’a pas la prétention de viser dans nos institutions nationales. La moyenne des sourds-muets au sortir des institutions est-elle suffisamment pourvue pour les luttes de la vie ?

Il y a, chez les sourds-muets comme chez les autres hommes, des degrés divers d’intelligence, et ceux qui comme Casper [Médecine légale, t. I, p. 254) et Bonnafont [sur le degré de responsabilité légale des sourdsmuets) ont écrit que « quoi qu’on fasse, quel que soit le degré d’instruction qu’il aura reçu, le sourd-muet sera toujours un être incomplet dont la responsabilité sera au moins atténuée » ont commis une erreur, ou tout au moins une grande exagération. L’instruction ne reste pas stérile et le nombre des sourds-muets artistes ou ouvriers habiles est là pour protester contre une semblable supposition. Il est rare de nos jours qu’un

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ouvrier très intelligent ne sache pas lire et écrire; pour le sourd-muet, la connaissance de l’écriture et du langage sont indispensables au développement de son intelligence; car sans leur secours il ne peut ni s’inspirer des idées des autres ni faire connaître les siennes. J’ai connu un sourd-muet très intelligent, ouvrier serrurier très habile, qui a exposé à l’Exposition universelle de 1878 des pièces ingénieuses de son invention, qui ne savait ni lire ni écrire, mais qui faisait saisir sa pensée par une mimique très expressive; je reconnais que c’est une exception, et que le sourd-muet qui n’a reçu aucune éducation intellectuelle est le plus souvent incapable de se diriger dans la vie.

On admet généralement aujourd’hui avec Tardieu et Legrand du Saulle qu’il ne saurait y avoir une règle absolue, que pour l’appréciation de la responsabilité légale des sourds-muets, chaque cas doit comporter un examen spécial, enfin, que l’expert ne pourra admettre l’irresponsabilité que pour le sourd-muet complètement privé d’éducation et d’instruction qui sera resté dans l’état originel où l’aura placé son infirmité. Je crois que, pour l’honneur de notre époque, il n’y a que le sourd-muet presque idiot qui puisse demeurer dans de semblables conditions.

Le sourd-muet est d’un naturel inconstant et changeant,^ il est imprévoyant, susceptible de paresse, d’ivrognerie, de débauche, subit facilement les mau-

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vais conseils et se laisse volontiers entraîner dans les mauvaises voies, mais il n’ignore ni ses erreurs ni ses fautes.

Au point de vue criminel, on a dit que le sourd-muet n’avait pas toujours l’appréciation de ses actes, et on en a donné comme preuve la facilité avec laquelle on le découvre et on lui fait faire des aveux. La responsabilité du sourd-muet ne saurait être atténuée parce qu’il n’a pas comme les autres les moyens de se soustraire aux poursuites dont il est l’objet. Il n’entend pas ce qui se dit, s’il interroge il se trahit, les conditions de son infirmité sont donc bien propres à le faire découvrir.

Au point de vue de la capacité civile le sourd-muet instruit a l’écriture pour faire connaître sa volonté. Le testament olographe et le testament mystique auront leur pleine valeur puisqu’il suffit que le testateur ait pu signer et lire l’acte par lequel il dispose de ses biens.

La loi impose pour le testament public des conditions qui ne sont pas réalisables pour le sourd-muet.

Le sourd-muet seul qui possède le langage vocal pourra dicter au notaire ses volontés, mais il ne pourra entendre la lecture que le notaire doit faire au testateur et aux témoins. En vain le sourd-muet lirait-il luimême le testament et prouverait-il qu’il en comprend et en approuve la teneur, la loi exige que la lecture soit faite par le notaire et qu’elle soit entendue par le

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testateur. Cette jurisprudence a été consacrée par la cour de Paris (27 janvier 1810), et par un nouvel arrêt du 5 juillet 1855. Le sourd-muet ne peut donc pas faire un testament public puisqu’il ne peut pas en remplir les formalités. Cela nous paraît une lacune regrettable, mais nous laissons aüx jurisconsultes le soin d’étudier si le texte de la loi ne devrait pas être modifié en faveur des sourds instruits et parlant.

Quoi qu’il en soit, le sourd-muet instruit n’a jamais été dans des conditions plus favorables pour jouir de tous les droits de citoyen. Nous lui avons fait reconquérir le langage qui lui permet d’affirmer sa pensée, ses sentiments et sa volonté.

D” Ladreit de Lacharrière,

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