‹ Comment on fait parler les sourds-muetsChapitre 3 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Définition de la méthode orale. Lecture sur les lèvres et articulation.

Division de l’ouvrage. — La possibilité de rendre la parole au sourd-

muet trop peu connue du grand public. — Regrettable erreur commise par un célèbre physiologiste. — Le sourd-muet a les moyens de percevoir la parole, il peut la reproduire, il a la volonté nécessaire. — La - vue et le toucher suppléant l’ouïe. — Rôle de ces deux sens dans notre enseignement. — Toucher actif, toucher passif. — Mémoire musculaire.

Nécessité' d’approprier les organes du sourd-muet à la perception et

à rémission de la parole. — Opinion du D' Itard sur l’influence hygiénique des exercices d’articulation. — L’intelligence des sourds-muets. Infériorité produite par l’absence d’un sens. — Le sourd-muet manifeste-t-il de la répugnance pour l’enseignement oral? — Dans quel cas sa patience peut se lasser. — Balestra et les maîtres de 1 Institution nationale de Paris. — Tous les sourds-muets peuvent-ils parler? — Arrêts de développement produisant des exceptions. — Pourquoi l’instituteur ne doit pas se décourager. — Tâche de l’instituteur.

Ce livre venant à une époque où une nouvelle méthode est généralisée en France depuis environ huit ou dix ans,

nous n’aurons pas à revenir sur les anciennes méthodes pour les discuter et les comparer à la nouvelle : nous n’en avons ni la volonté, ni le loisir. Le fait, qui semble désormais irrévocablement acquis, est que la méthode orale, qui a pour but et pour moyen la parole articulée, est celle que pratiquent la plupart des écoles françaises et étrangères. On fait donc parler les sourds-mwe^^ et, qui mieux est, on leur fait entendre la parole par les yeux, aux mouvements des lèvres et des diverses parties de la face qui sont affectées par l’émission des éléments phonétiques de notre langage. Ge livre n’a d’autre but que de faire l’exposé des procédés employés pour atteindre ce double résultat : mettre les sourds-muets en état de saisir la parole d’autrui et de la reproduire, soit, en termes techniques, de lire sur les lèvres et d’articuler.

Mais ce manuel n’eût pas été complet s’il n’eût renfermé quelques indications essentielles sur les causes et les conséquences de la surdité. Aussi remercions-nous bien sincèrement M, le D’' Ladreit de Lacharrière d’avoir bien voulu se charger de traiter cette partie de la question dans la remarquable préface qu’on vient de lire.

Nous ne pouvions également nous dispenser de rappeler dans un court aperçu historique les noms des courageux instituteurs qui se sont essayés avant nous à rendre la parole aux sourds-muets, ni de faire connaître sommairement 1 état actuel de cet enseignement, au moins dans notre pays.

Avant de passer à l’exposé des procédés usités pour préparer les organes de l’enfant à percevoir et à émettre la parole, pour provoquer et corriger la voix, pour enseigner un à un chaque élément phonétique, pour unir entre eux ces éléments, selon les multiples combinaisons qui

DE LA POSSIBILITÉ DE FAIRE PARLER LES SOURDS-MUETS. 25 constituent le langage parlé, nous avons cru utile de traiter aussi succinctement que possible les notions de physique et de physiologie qui éclairent notre sujet et doivent servir de guide aux instituteurs qui se vouent à renseignement de la parole aux sourds-muets.

Enfin, convaincu que l’exposé le plus clair parle toujours moins aux yeux et à l’esprit que des figures, nous avons inséré parmi le texte des figures représentant pour chaque son ; 1° l’aspect du visage ; T la coupe anatomique des organes de la phonaLion et leur position respective dans l’émission de ce son; 3° l’inscription des mouvements de la langue sur la voûte palatine, et 4° le principal procédé employé par le professeur pour enseigner cet élément.

Et c’est là, pour l’auteur, le côté le plus pratique de son oeuvre. Les meilleurs traités de physique ou de physiologie étant ceux qui contiennent le plus de figures bien faites, il a pensé que le meilleur traité d’articulation serait aussi celui qui contiendrait le plus de figures.

La possibilité de rendre la parole aux sourds-muets est malheureusement trop peu connue du grand public, et même du public lettré.

« La parole — écrit un éminent physiologiste (1) est « la voix articulée. La voix est formée dans le larynx par « les cordes vocales, aussi bien chez les mammifères que « chez l’homme, mais elle n’est articulée que chez lui. Les « organes de l’articulation situés le long du tuyau vocal, « c’est-à-dire le pharynx, les fosses nasales, le voile du « palais, la langue, les joues, les dents et les lèvres, existent « pourtant chez les mammifères aussi bien que chez « l’homme. Ici intervient donc un acte intellectuel.- Les

(I) Béclaed, Physiologie, 1884.

« idiots et les crétins ne poussent souvent que des cris « inarticulés, quoique le son produit dans le larynx traverse « aussi le tuyau vocal. Les sourds-muets ont aussi un larynx « et un tuyau vocal régulièrement conformés, et pourtant « ils ne produisent que des sons ou des cris; à force de « Tpe,v&è\'évwa.Q,Q on parvient seulement à leur faire prononcer « imparfaitement quelques mots. Les modifications que « l’homme doit imprimer au tuyau vocal pour transformer « la voix ou le son en paroles sont donc des mouvements « volontaires, que l’imitation, secondée parle sens de l’ouïe « et par l’intelligence, lui apprend à reproduire. »

Si l’on en excepte les mots que nous avons soulignés, on ne saurait mieux dire. Mais combien il est regrettable de voir notre enseignement encore si peu connu! Et si un des maîtres les plus éminents entre les maîtres en est encore à produire dans ses écrits une assertion que combattent si victorieusement les faits, que penser des disciples? Il est, en effet, fort peu de médecins — nous en écartons ceux qu’un heureux hasard a mis en relation directe avec des institutions ou des maîtres de sourds-muets —, qui aient une notion approximative des progrès réalisés de nos jours dans l’art de faire parler les sourds-muets, nous devons ajouter : et de leur faire comprendre la parole au mouvement des lèvres. Quelle heureuse chance pour notre cause, si une plume aussi autorisée que celle qui a écrit les lignes que nous venons de citer avait, en quelques traits, tout rapides soient-ils, fait connaître les résultats obtenus dans nos écoles spéciales et les principaux moyens usités pour les préparer. Dans chaque village de France, en la personne de chaque médecin, notre méthode compterait un ami, sinon un apôtre. Car on peut affirmer que tous les; médecins de France ont lu, bien mieux, étudié le livre

depuis longtemps classique dont nous avons extrait ces lignes. Peut-être quelques-uns auront-ils occasion de parcourir l’exposé que nous publions des procédés de démutisation. Ils pourront se rendre compte de la possibilité de rendre la parole au sourd-muet et si, après cette lecture, l’heureuse tentation leur vient de visiter une école où est pratiquée la méthode orale, ils s’assureront que la chose est non seulement possible, mais réelle.

M. Béclard vient de nous le dire : la parole s’apprend par « imitation ». Pour imiter, il faut percevoir, il faut pouvoir, il faut vouloir. Démontrer : 1“ que le sourd-muet peut être mis à même de percevoir « les modifications que l’homme doit imprimer au tuyau vocal pour transformer la voix ou le son en parole » ; 2“ que ses organes sont aptes à les reproduire, et 3“ qu’il est capable de l’effort de volonté nécessaire, tout est là. Cette démonstration va nous fournir le thème essentiel de cette introduction.

Pour le jeune entendant, la parole est surtout un composé de sons et il la perçoit par l’ouïe. Pour le sourdmuet, elle est un composé de mouvements visibles et de vibrations ou, simplement, de souffles tangibles; n’a-t-il pas des yeux pour voir et des mains pour toucher?

Pourquoi la vue et le toucher ne pourraient-ils pas suppléer l’ouïe? Il est certain que si l’on n’attire pas d’une façon spéciale les regards du sourd-muet vers les phénomènes visibles de la parole, il peut s’en désintéresser ; ils sont d’abord pour lui une suité de mouvements confus auxquels il ne comprend rien. Mais si, par une gymnastique spéciale, on donne à son œil 1 habitude de fixei la physionomie des personnes qui parlent; si on a soin de décomposer les mouvements de la parole — moins nombreux qu’on ne le croit généralement — et de les lui pré-

senter un à un, en procédant du plus au moins visible, et en ayant soin de les lui faire reproduire à lui-même; si, enfin, on lui montre que deux ou trois — quelquefois plus — de ces mouvements groupés désignent un objet qu’il a sous ses yeux ou un acte qu’il voit exécuter, la clarté se fait dans son esprit : il s’intéresse à ces mouvements dont le pourquoi lui est expliqué et dont l’usage lui a été appris.

Mais, nous l’avons dit, la parole n’est pas seulement composée de mouvements; ceux-ci sont accompagnés de vibrations ou, simplement de souffles. De vibrations pour l’émission de la voix proprement dite, des voyelles et des consonnes appelées douces, de simples souffles pour la production des consonnes appelées fortes. Ces vibrations ont pour siège les parois de la cage thoracique, le larynx, la nuque, le dessus de la tête, les joues, la langue, lès cloisons et les ailes du nez, les dents mêmes. Ces souffles sont projetés avec plus ou moins de force, ils sont plus ou moins chauds ou froids. 11 convient donc, en même temps qu on attire 1 attention du jeune sourd sur les mouvements visibles de la parole, de lui faire percevoir ce deuxième ordre de phénomènes, et c’est par le toucher qu’il y parviendra. La vue, sans le toucher, serait impuissante à lui faire percevoir tous les phénomènes de la parole. Le toucher seul, à la rigueur, serait capable de lui en donner quelque idée. Aussi est-on parvenu à enseigner quelques rudiments de parole par le toucher seul à des enfants sourds-muets-aveugles. Le: toucher nous est donc d’un secours indispensable (1).^ Il suffit de jeter un rapide coup d œil sur les figures qui accompagnent ce livre pour se rendre compte des appels continuels que nous faisons à son aide. C’est à Inique nous recourons pour faire distin- (1) Voir Th. Amold. Communication faite au congrès de Bruxelles, 1887.

de la possibilité de faire parler les sourds-muets. 29 guer à notre élève l’expiration sonore de l’expiration aphone et pour la correction de la voix (v. fi g. 14 et 17, p. 121 et 131) ; c’est à lui que nous recourons aussi pour faire distinguer des éléments de la parole semblables en apparence, et que différencient pourtant des vibrations particulières (v. fîg. 42 et 50, p. 193 et 202); c’est encore à lui que nous avons recours pour rendre perceptibles certains mouvements de la langue peu faciles à voir (dans la production du / ou du r, par exemple) (v. fig. 6.7 et 71,' p. 224 et 227); c’est par lui que peuvent être perçus les souffles chauds ou froids qui caractérisent certaines consonnes (v. fig. 49, p. 201); c’est lui enfin, quand nous passerons des éléments simples aux syllabes, des syllabes aux mots et des mots aux phrases, qui nous aidera à « parfaire l’accentuation, la cadence, 1 intonation, 1 inflexion, en un mot la prononciation (1) ». A part ce toucher actif, toucher de relation, opéré par les doigts de l’ébeve sur les organes phonateurs de son maître et sur les siens propres, il est une impression tactile plus intime, passive, si on peut dire, — quoiqu’elle ne puisse se produire sans le concours de la volonté, — qui a aussi un rôle très important pour la fixation définitive de chaque élément chez ~ l’élève qui est parvenu à les émettre comme il convient : nous voulons parler de ce toucher intérieur par lequel l’enfant sent les vibrations qui se produisent dans ses organes et se rend compte des efforts à faire pour ramener les mêmes phénomènes chaque fois qu’il est nécessaire. La fréquence des appels faits à ce toucher intime crée une mémoire musculaire qui se développe plus ou moins vite, selon que l’élève est plus ou moins doué au point de vue

- (1) Voir, Revue internationale, article sur le toucher, par Marius Dupont, Ire année, n° 3. , ' •

cérébral et celui-ci ne larde pas à exécuter les mouvements d’où doivent résulter chaque son ou articulation avec une sûreté et une promptitude qui finissent par devenir fonctions inconscientes.

Quoiqu’il soit vrai de dire que « les sourds-muets ont un larynx et un tuyau vocal régulièrement conformés », il n’en est pas moins constant que, par suite du manque d’exercice, ces organes sont peu accommodés aux fonctions de la parole. Le poumon, surtout, et les muscles inspirateurs et expirateurs, qui favorisent le jeu de cet organe, ne sont pas en état de produire l’effort nécessité par l’émission d’une phrase, d’un mot, d’une simple voyelle quelquefois. En développant les uns et les autres, par des exercices appropriés et progressifs, on leur rend les aptitudes que l’inaction leur avait fait perdre. On améliore par surcroît la santé générale de l’enfant. « Itard considérait les exercices d’articulation comme des mesures hygiéniques; il se disait que le mouvement d’émission de la voix raviverait les poumons, et que l’activité de cet organe, en influant sur le bien-être de toutes les parties si précieuses et si délicates qui l’avoisinent, communiquerait par suite la force et la santé à tout le reste du corps et éloignerait de la poitrine plus forte des sourds-muets les causes de mort que le silence y introduit (1). »

(1) Esqdiros, Pans au xix<; siècle. Voir également ; Dobranle, De l'articulation dans ses rapports avec Vhygièm des sourds-muets, in Annales des maladies de l'oreille et du larynx, numéro de septembre 1883.

Toutefois SI les sourds-muets deviennent assez fréquemment phtisiques, ils ne le doivent pas à la privation de la parole, comme le professait Itard, mais^a ce fait qu étant dégénérés ou cachectiques, ils se trouvent en état in eriorite vis-à-vis des agents pathogènes de la tuberculose; autrement dit : il^s sont moins bien armés que d’autres contre les attaques de l’ennemi, SI le hasard les place dans un milieu morbide. (D^ Gausit, De la prédisposition du sourd-muet à la phtisie.)

C’est parce qu’ils ne s’étaient pas rendu compte de la nécessité de faire subir aux organes phonateurs cette gymnastique préalable, que nombre de professeurs se décourageaient facilement après quelques xaines tentatives pour faire prononcer des syllabes ou des mots par de jeunes sourds, ou qu’ils n’obtenaient d eux qu une voix désagréable, une articulation saccadée, en un mot une parole peu naturelle qui faisait condamner leur méthode.

Mais il ne suffit pas que le sourd-muet puisse percevoir la parole et que ses organes soient mis en état de la reproduire, encore faut-il qu’il fasse acte de volonté et de bonne volonté. Or ni le vouloir, ni le bon vouloir ne lui font défaut. Ce serait, certes, une grave erreur de dire que le sourd-muet a une intelligence, ou si l’on veut, un développement cérébral pareils à ceux de l’entendant. Mais il ne faut pas trop le rabaisser et le comparer à la brute, comme on l’a fait. Il est vrai que d’autres lui ont ^ prêté des aptitudes surnaturelles et on a cru, dans certains pays, à certains âges, qu’il possédait lé secret divinatoire (1).

La vérité scientifique est que la perte d’un sens prive le sujet qui en est atteint d’une foule de notions que ce sens avait pour rôle de lui procurer. C’est donc une erreur de croire qu’un sens peut être entièrement suppléé par un autre ou par les autres. Ceux-ci peuvent se charger de remplir quelques-unes des fonctions qui revenaient à l’absent, mais ils ne s’en acquittent jamais complètement. Eux-mêmes souffrent de l’absence d’un des leurs, son contrôle fait défaut à chacun d’eux (2); les impressions qu’ils transmettent au cerveau n’y arrivent pas aussi

(1) Voir Le sourd-muet d’A. d’Aubigné, in Revue internationale.

(2) Ahnold, loc. eit.

justes, ni aussi nettes; le développement de celui-ci s’en ressent donc : d’où l’infériorité marquée du sourd-muet sur l’entendant. Ce n’est pas que nous n’ayons connu des sourds-muets très intelligents : les exemples sont si nombreux que nous n’entreprendrons pas de les énumérer; mais ces mêmes individus auraient certainement fait preuve d’une intelligence bien supérieure encore, s’ils avaient joui de l’intégralité de leurs sens. Les lacunes qui peuvent se faire dans le cerveau du sourd-muet, par l’absence de l’ouïe, ne portent pas préjudice à la volonté. Celle-ci peut subsister malgré la surdité, malgré la cécité, malgré une paralysie générale., « La volonté est une force qui commande à toutes les autres, » a dit Buffon. Du reste, si la volonté faisait défaut — et il peut se présenter des cas d’aberration de cette faculté — notre élève ne serait pas plus apte à recevoir l’instruction par les signes ou par l’écriture que par la parole.

Quelques adversaires de la méthode orale ont exprimé la crainte que le sourd-muet ne manifestât une répulsion plus ou moins vive pour l’enseignement de la parole. Habitué à vivre dans le silence et trouvant, dans l’emploi des signes ou de l’écriture, un moyen suffisant pour se faire comprendre, le sourd-muet, selon eux, ne se soumettrait pas très volontiers aux pratiques dont s’accompagne l’enseignement de l’articulation, ou, du moins, y apporterait si peu de goût qu’il vaudrait mieux, le plus .souvent, renoncer à un enseignement qui trouve l’élève si peu disposé et qui, pour cette raison, ne peut donner que des résultats médiocres.

C’est là une erreur que la pratique s’est chargée de réfuter. Le sourd-muet, d’un naturel plus facile à diriger que la majorité des enfants qui entendent, se prête avec

la plus grande complaisance et la meilleure volonté du monde à tous les exercices qu’on veut lui faire faire. 11 faut, pourtant, que ces exercices finissent par produire des résultats appréciables; sans quoi, il est à craindre, en vérité, que sa patience, si grande qu’elle soit, n’arrive à se lasser. Et ceci peut se produire dans le cas où, ayant affaire à un maître trop inexpérimenté qui s’épuise en vains efforts et épuise par contre-coup son élève, celui-ci s’aperçoit qu’on n’aboutit pas et qu’on Je torture vainement. Nous avons été témoin de faits de ce genre. Quand feu l’abbé Balestra, dont le zèle d’apôtre ne saurait être trop loué, entreprit, en 1879-80, d’enseigner la parole aux élèves de l’institution nationale de Paris, il eut le tort de se charger là d’une mission trop au-dessus de ses forces. Ce n’est un mystère pour aucun de ceux qui l’ont approché qu’il ne possédait guère les qualités pratiques si néces-r saires au professeur d’articulation. Il n’avait ni la connaissance des nombreux procédés si utiles à celui qui veut, élément par élément, reconstituer la parole, ni même la notion bien nette des principes généraux qui doivent présider à cet enseignement. Ne l’avons-nous pas xu, dix mois durant, réunir, matin et soir, plus de cent élèves dans une même salle et, là, les faire hurler à qui mieux mieux, sans méthode et sans atteindre d’autres résultats que de casser le tympan aux maîtres qui l’assistaient et de briser la voix aux élèves qui le subissaient, alors que tous les auteurs éclairés par leur expérience recommandent d’éviter de faire crier l’élève et reconnaissent tous que l’enseignement de la parole, à ses débuts, ne peut être qu’individuel.

- On ne pouvait donc pas commettre un plus gros solécisme. Et c’est ainsi que s’explique la résistance que l’abbé

LES SOÜRDS-MÜETS.

Balestra rencontra parmi les élèves; ne pourrait-on pas ajouter : et parmi les maîtres? Car il n’est aucun de ceuxci qui puisse se flatter d’avoir reçu de lui aucune indication pratique.

Les mérites de Balestra sont trop grands et trop universelleriient appréciés pour que cette légère critique puisse porter atteinte à sa mémoire. Son passage à Paris n’en aura pas moins servi à hâter l’introduction définitive et complète de la méthode orale à l’institution nationale. Mais que d’efforts ont dû déployer et que de recherches ont dû faire pendant des années ceux à qui incombait le soin d’appliquer la nouvelle méthode!

L’histoire de cette réforme ressemble à l’histoire d’une conquête. N’est-ce pas la lutte de la science contre l’incOnnu, de Fart contre la nature, du progrès contre la routine?

Semblables à ces soldats improvisés, pleins de zèle et de courage, mais non encore familiarisés avec les difficultés pratiques de la guerre et qui, pourtant, accomplissent quelquefois les actions d’éclat les plus remarquables, les maîtres qui entreprirent cette tâche presque entièrement neuve pour eux de faire parler les muets ne se laissèrent pas éffrayer par les difficultés chaque jour plus nombreuses qui se dressaient sous leurs pas ; et, se conseillant Fun l’autre, chacun faisant part à tous des procédés qu’il croyait avoir découverts et profitant lui-même des découvertes de tous, ils sont arrivés en peu de temps, à force de recherches faites dans les rares publications qui leur parvenaient, à force de renseignements pris de tous côtés, chez leurs confrères des autres écoles, comme chez les physiologistes qui ont étudié avec le plus de soin les phénomènes de la parole, à triompher enfin dans d’aussi

DE LA. POSSIBILITÉ DE FAIRE PARLER LES SOURDS-MUETS. 3a

bonnes conditions que de vieux lutteurs rompus depuis longtemps aux secrets et aux surprises de leur art.

Mais, de ce qu’il est admis que les sourds-muets peuvent recouvrer la parole, est-on en droit de conclure que tous les sourds-muets y arrivent ? La pratique nous démontre, hélas ! que non. Et il est bon que les familles de jeunes sourds-muets ne conçoivent pas de trop grandes espérances à ce sujet, car elles se prépareraient, dans quelques cas, de trop amères déceptions. Elles peuvent espérer toujours, mais avoir d’avance une certitude, jamais.

Une des conséquences de la surdité est d’empêcher le développement normal du cerveau, alors même que cet organe ne serait pas affecté, par suite de l’accident qui a occasionné la surdité, de lésions de nature destructive. Et celles-ci sont malheureusement assez fréquentes, comme l’établissent les nombreuses autopsies faites par divers médecins spéciMistes. Sans que la forme ou le volume du crâne prés^tent extérieurement des anomalies sensibles, l’organisation cérébrale peut souvent être frappée d’atrophie et offri^des lacunes irrémédiables dans sa structure intime. Fréquemment, aussi, une insuffisance ou une déformation crânienne très sensibles dénotent immédiatement que l’on a affaire à un sujet inférieur, dont il y aura peu à attendre. Enfin, dans bien des cas, la surdité est accompagnée de diverses affections, telles que paralysie plus ou moins complète de certains membres, lymphatisme qu’aucun traitement ne peut faire disparaître, scrofule, etc., etc. Ces êtres, qui appartiennent à une catégorie que les médecins appellent héréditaires qm dégénérés idV qui - deviennent, dans nos institutions, des;

arriérés, lassent vainement la patience du maître qui essaie de leur enseigner artificiellement la parole.

Il y a en eux une telle mollesse — presque de l’inertie, pourrions-nous dire — des lèvres, de la langue, du larynx, un tel manque de sensibilité du toucher, qu’aucune gymnastique appropriée ne parvient à modifier suffisamment cet état réfractaire.

Au bout de quelques mois d’efforts inutiles, on est obligé, sous peine de faire perdre un temps précieux à leurs condisciples, de les réléguer dans des divisions spéciales où on essaie d’en tirer quelque chose par toute sorte de moyens, à moins qu’ils ne soient reconnus absolument inaptes à toute instruction, auquel cas il convient de ne pas les laisser plus longtemps à l’école.

Nous venons de parler du manque de sensibilité chez les arriérés. Il est certain qu’ils supportent les opérations chirurgicales ou les blessures qu’ils se font avec un stoïcisme apparent qui ferait croire, chez d’autres, à un très grand courage et qui n’est que la conséquence de ce manque de développement qui s’étend à tout leur individu et à toutes les fonctions de leur corps (1). Car si l’on prend soin d’ohserver leur taille et leur poids, leur force au dynamomètre, et autres indications anthropométriques, on remarque, dans la plupart des cas, une infériorité très accusée comparativement aux enfants entendants du même âge.

Combien s’en trouve-t-il pour cent, nous demanderat-on? La proportion peut varier selon les pays et selon les régions d’un même pays; mais nous ne croyons pas pou-

(1) Voir ; De l’état de la dentition chez les sourds-muets arriérés, par L. Gogüil- LOT, in Revue internationale de l’enseignement des sourds-muets 3e année p. 353.

voir être accusé d’exagération en affirmant que, dans une institution où sont reçus indistinctement des sourds-muets de toutes les provinces et de toutes les conditions sociales, ce nombre représente au moins le quart de la population scolaire.

Il ne faudrait pas, pourtant, que le maître se pressât trop de ranger parmi les arriérés tout élève qui, malgré les efforts les plus intelligents, ne produit rien dès les premières leçons. Il convient de patienter pour éviter de se tromper parfois grossièrement. Il n’est pas rare de voir l’intelligence de l’enfant se débrouiller tout à coup, au bout de quelques mois de présence à l’institution, sous l’influence d’un régime meilleur que celui de la famille, souvent très misérable, à laquelle il appartient, ou du contact journalier de camarades mieux doués. Donc, attendons et revenons à la charge (1) : et si notre patience et nos nombreuses tentatives sont finalement couronnées de succès, notre satisfaction d’avoir réussi sera d’autant plus grande que la tâche nous avait paru plus rude.

C’est une laborieuse et perpétuelle conquête que l’exercice d’un art aussi hérissé de difficultés. Il faut l’effort d’une incessante bataille, la tension d’un esprit toujours en éveil, le continu travail de la tête, une combinaison journalière de procédés variés pour n’obtenir parfois, malgré tant d’efforts, que de médiocres résultats.

Bien posséder le mécanisme de la parole; avoir toujours présents à l’esprit les procédés indiqués par les principaux auteurs; éviter des tâtonnements infructueux qui

1) Cette année même, un des élèves qui nous ont été confiés (M.), et

qui était considéré comme une non-valeur six mois après son entrée, a fini par se débrouiller au point qu’il peut suivre aujourd’hui convenablement les progrès de ses camarades.

découragent l’élève, év^eiller sans cesse l’attention de celui-ci, aiguillonner son activité sans la lasser; surmonter les paresses et les malaises, les défaillances du corps et de l’esprit qui atteignent toujours plus ou moins les plus vaillants ; surmonter aussi l’inévitable appréhension que procure surtout aux maîtres débutants la nécessité de se laisser toucher les diverses parties du visage, et jusqu’à l’intérieur de la bouche, par des mains plus ou moins soignées, de respirer souvent des haleines fétides, de recevoir en pleine figure des éclats de salive; avoir toujours l’oreille au guet pour surprendre un son, un élément qui vient d^échapper subitement delà bouche d’un enfant et que celui-ci ne donnait pas bien quand oii l’y provoquait ; telle est la tâche d’un démutiseur; tâche dont les rudes obligations, les fréquentes déceptions ne sont que petites misères pour celui que soutient, qu’entraîne, que domine le désir d’aboutir.

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