COMMENT ON HÉGLE SA VIE EN PKOPORTION
DE SA FOUTUNE
J'ai entrepris, mes chères lectrices, de passer en revue avec vous toutes les circonstances de la vie; je veux placer un phare, ou plutôt un modeste lampion, sur les écueils où votre bonheur pourrait sombrer. Certes, celui dont nous allons nous occuper n'est pas d'une médiocre importance, et je vous recommande de le bien méditer.
Dans tous les temps, l'argent a joué un grand
rôle, la richesse a été le meilleur passe-port, et elle a aplani les difficultés sans cesse renaissantes sous nos pas. Dans le siècle où nous sommes, cette importance et ces difficultés ont
doublé.
La mode est au positif, les romans et les rêves sont relégués dans les friperies du passé. Je ne dis pas que cela soit mieux, mais cela est, et je respecte les faits accomplis, même qulnd je les déplore. Dieu, avec sa puissance, ne peut les empêcher d'exister ; il peut en arrêter les suites seulement. Il ne paraît pas que telle soit sa volonté. Quant à ce qui nous concerne à cet égard, prenons donc ce qui est, et tâchons d'en tirer le meilleur parti possible.
, L'argent ne fait pas le bonheur, » dit un ^ieux proverbe, inventé par quelques malheureux à la bourse vide, pour se consoler. Non certes, Targent seul ne fait pas le bonheur; mais il est impossible d'être heureux quand on man-
que d'argent. Les privations continuelles, nonseulement pour soi, mais pour les autres, pour ceux qu'on aime, finissent par user la patience et par briser les cœurs les mieux trempés.
Si la misère est votre partage, j'aurais mauvaise grâce à vous parier de philosophie et à tâcher de régler des dépenses sur une situation qui n'existe pas ; aussi ne descendrai-je que jusqu'à l'échelon de la gêne; ceux qui restent ensuite ne sont visibles qu'à l'œil de Dieu et à celui de la charité qui les soulage.
Il y a en ce monde des riches et des pauvres. 11 en a toujours été ainsi, et il en sera ainsi jusqu'à la consommation des siècles. En admettant que demain le Créateur descende jusqu'à faire entre nous un partage égal des biens qu'il nous accorde, après-demain cette égalité aurait cessé : le plus fort, le plus adroit, le plus intelligent, le plus travailleur, conquerrait la part de son voisin, plus faible,
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plus simple, plus paresseux que lui. Ne murmurons donc point sur les impossibilités, et subissons-les.
Voyons d'abord ce que l'éducation et la raison enseignent aux favorisés de la fortune. Leur tâche est plus aisée, à eux, bien qu'ils n'aient pas qu'à se laisser faire, comme on le croit . généralement. Chaque position a ses devoirs et ses obligations. Si Dieu vous a fait naître riche, cette fortune ne peut appartenir à vous seul. Répandez-la ; mais répandez -la avec intelligence, avec discernement. Donnez à qui le mérite. Faites travailler surtout. Que votre luxe soit le patrimoine de ceux qui n'ont rien. Yous n'êtes que les dispensateurs et les fermiers de vos trésors, ne l'oubliez pas.
Cet or que vous possédez vous apporte avec lui assez de prérogatives pour que vous les rachetiez par d'autres moyens. — Combien il aplanit pour vous la route I
Étes-vous malade, vous ou ceux que vous aimez, il vous met à même de trouver des soins exceptionnels. Il vous permet de consulter les princes de la science, qui souvent inventeront pour vous des remèdes et vous sauveront, alors qu'un pauvre diable eût succombé.
Avez-vous un chagrin, une perte cruelle a-t-elle brisé votre cœur ? tous les moyens de consolations et de distractions vous sont offerts ; vous pouvez partir pour un voyage, fuir les lieux témoins de voslarmes, rencontrer ailleurs un dédommagement à ce qui vous est enlevé. Vous pouvez vous donner toutes les jouissances de la vie, éviter les ennuis, les embarras, si vous savez les régler. Vous pouvez surtout faire du bien, acheter avec des écus, sans prix pour vous, l'affection et la reconnaissance des heureux que vous aurez faits. N'est-ce pas la plus belle des prérogatives, une parcelle de la puissance divine, je vous le demande ?
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Pour arriver à ce résultat, réglez d'une manière invariable vos dépenses sur vos revenus. Il ne vous est pas ordonné de faire des économies, au contraire. Vos enfants n'auront rien à vous reprocher si vous leur rendez intact ce que vous a laissé votre père, et puis, vous pouvez améliorer, tout en remplissant les devoirs de votre fortune, vous pouvez augmenter les fonds de votre famille par une sage et intelligente
administration.
Celui qui possède doit semer sur le terrain de l'industrie et du progrès, non pas avec la passion qui aveugle, mais avec la sagacité qui éclaire. Donnez des fêtes, et qu elles soient belles. Le premier principe pour y arriver, c'est que tout soit d'accord. Combien de fois a-t-on vu une petite lésinerie gâter les plus belles réceptions l
J'ai connu une personne que tout Paris connaissait aussi. Elle était en môme temps avaie
et fastueuse. Elle avait un hôtelisuperbe au fauhourg Saint-Honoré. Ses salons étaient immenses. Des peintures remarquables, des plafonds à toute hauteur, des portes-fenêtres ouvrant sur un vaste jardin. Elle avait meublé ce palais avec des fauteuils de hasard, ou bien, si le bois était beau, Tétoffe était impossible. Les rideaux étaient trop courts, les portières trop étroites. Elle donnait des dîners de quinze personnes où tout abondait ; les vins étaient détestables. Un autre jour, au contraire, elle avait des vins exquis et une oie rôtie, ou du miroton.
Ses bals étaient de même : l'un péchait par l'orchestre, l'autre par le souper, l'autre par la lumière ; rien n'était complet.
Elle faisait des aumônes, de façon à ce que le monde en fût instruit. Elle eût volontiers repris ce qu'elle répandait. Quand elle faisait des présents, on y découvrait quelque lésinerie qui en
ôtait le prix. Sa vanité la poussait d'un côté,
tandis que son avarice eût voulu la retenir. Il en résultaitun conflit intérieur, dont ses actes étaient l'expression. Elle ne se faisait ainsi aucun honneur, et Ton se moquait d'elle par-dessus le marché.
Ceci vous servira mieux de mesure que tout ce que je pourrais vous dire.
Je vais encore vous répéter la même chose, et, pardonnez-le-moi, ce précepte se trouve dans toutes les obligations de la vie ; rachetez votre fortune par votre simplicité, n'ayez pas de ces étalages de parvenues, qui indiquent un manque de sens.
Réglez votre toilette suivant les endroits où vous allez, ayez-en de modestes quand vous vous rendez chez des gens à qui leur position interdit le luxe. Ne blessez pas des susceptibilités, n éveillez pas l'envie* Croyez- vous que l'éclat dont vous brillez vaille le soupir que pousse une pauvre créature qui ne le connaîtra
jamais ? On est belle avec une robe de mousseline et un chapeau de paille. Sans vouloir rappeler cette illustre romance, dont on s'est tant moqué :
Une robe légère, D'une entière blancheur
Un chapeau de bergère, De nos bois une fleur!
il n'en est pas moins vrai qu'une femme jolie Test plus encore si elle n'écrase pas sa beauté par des joyaux et des ornements trop entassés. Et puis la bonté, le désir d'être agréable à ceux qu'on voit, prêtent une auréole qui vaut toutes les beautés du monde, vous n'en doutez pas.
Voilà donc la tâche du riche :
Dépenser son argent judicieusement, afm qu'il soit utile aux autres; savoir ménager ses effets, suivant le lieu où ils se produisent ; éviter soigneusement de trop montrer ses mu-
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gnificences, si ce n'est à ses égaux en richesse, car, alors, c est les inviter à faire comme vous, l'émulation s'en mêle.
Ceux qui sont moins favorisés de Plutus qnt à faire l'opposé de leurs supérieurs en écus.
La première condition, pour une personne bien élevée, spirituelle et qui n'est pas riche, c'est de ne pas chercher à en imposer sur ce qu elle a, à moins toutefois que la situation qu elle occupe ne l'y force. Si elle a besoin de gagner de l'argent, il faut avoir l'air d'en avoir, autrement on ne récoltera que des refus et des humiliations. Le monde est fait ainsi : il ne s'attendrit que sur les misères habitant les mansardes, avec quatre enfants à nourrir. Si vous vous présentez chez un protecteur, chez un patron, chez une personne quelconque dont vous attendiez un aide, un appui, habillez-vous ; il vous donnera presque toujours ; sollicitez une place ou du travail, on refusera à vos haillons
ce que l'on accorderait à une mise décente ou à l'élégance effrontée.
Ceci est une question à part. Je ne m'occupe en ce moment que des positions médiocres, mais réglées, et qui n'ont pas besoin de jeter de la poudre aux yeux pour réussir.
Que votre intérieur soit d'une propreté scrupuleuse ; n'oubliez pas que ce luxe du pauvre est à la portée de tous et que, sans vous connaître, il donne une bonne opinion de vous.
Choisissez vos meubles de bon goût, sans magnificence ; avec ce goût vous vous créerez une élégance à peu de frais, qui vous réjouira l'œil et vous rendra votre maison agréable.
La maison, c'est la cage des femmes : il faut l'orner pour qu'elles s'y plaisent.
Recevez peu, c'est cher ; mais quand vou recevez, que ce soit convenable et appétissant. Tâchez que votre couvert soit agréable à voir pour cela, le bon marché et Ta peu près sont
permis, parce que Ton n'y met pas de préten tions. Placez vos convives suivant que vous supposez qu ils désirent Têtre, assemblez ceux qui se conviennent, et faites que la conversation les amuse. Rappelez-vous madame Scarron, faisant oublier, par les charmes de son esprit, que le rôti manquait.
Si vous avez fait beaucoup de frais, si votre politesse vous coûte de grands dérangements, dissimulez-les le plus possible, afin de mettre les gens à leur aise. On craint d'abuser, si on sent l'effort. Faites qu'ils se croient chez eux, offrez sans importunité ; s'ils refusent, c'est qu'il ne leur convient pas d'accepter. Organisez les choses de façon à ce que, une fois avec vos hôtes, vous n'ayez plus besoin de vous occuper de rien, que tout marche par votre seul coup d'œil. Rien de provincial comme les maîtresses de maison qui se font les servantes de ceux qu elles reçoivent; c'est admettre une infériorité
qui ne s'accepte pas. C'est difficDe , je le sais : les domestiques sont maladroits et malveUlants, ils ne font pas ce qu'on leur commande; une bonne ménagère doit tout prévoir.
Pour la toilette, il est encore plus essentiel de savoir se régler. Ne portez pas de diamants faux ou de magnifiques fausses dentelles, on verra ce qu'ils sont, et l'on rira de vos prétentions exagérées. Soyez sobres de joyaux et de splendeur. Une bagatelle bien montée, un bout de point vrai, bien employé, une robe, un chapeau suivant l'air de votre visage, suivant votre taille, et vous êtes aussi bien, mille fois mieux qu'avec des oripeaux qui sentent d'une lieue la revendeuse à la toilette.
Ayez deux ou trois robes par saison ; qu'elles soient choisies, garnies sans profusion, fraîches, et vous pourrez aller partout, on ne vous remarquera pas. N'est-ce pas ce que peut désirer une femme dans un état ordinaire ? Si