MARCHE EN FLEXION
entraîné a la sueur claire et limpide, tandis que, chez celui qu’on a tenu à l’écurie, la peau se couvre au moindre travail d’un liquide blanc savonneux semblable à de l’écume (1).
La course en flexion provoque une suée abondante. C’est principalement à ce titre (sans omettre l’exercice musculaire et respiratoire) que les maladies par ralentissement de la nutrition bénéficieront surtout de cet exercice.
Les obèses ont besoin d’exercice et ils ne savent en accomplir aucun sans s’essouffler. Ils pourront courir en flexion et maigriront rapidement. M. de Raoul a souvent exercé des hommes dont le poids dépassait cent kilos et incapables de parcourir 50 mètres. Il faisaient à la première leçon de pas en flexion trois et quatre kilomètres.
Un capitaine d’infanterie très obèse pouvait à peine monter à cheval. En cinq mois, avec une progression très lente, il est passé de 103 à 88 kilos. Il pèse aujourd’hui environ 84 et se sent plus jeune qu’avant le traitement; sa santé est devenue excellente.
Un ancien soldat âgé de 39 ans, de taille moyenne, pesait 109 kilos. Il a suivi une progression très lente, ne faisant pour commencer que vingt minutes de course. Il suait abondamment. Les quinze premiers
(1) De récentes recherches de M. Arloing (Société biologique, 1896 et 1897) montrent que la toxicité de la sueur est constante. Mais cette toxicité varie suivant les personnes. Elle augmente pendant et après un travail musculaire pénible; il en est de même pour l’urine. Elle est faible quand les sueurs sont obtenues par un moyen artificiel de sudation- L exercice est donc le meilleur moyen de provoquer par la sudation le départ dès toxines. . «
UTILITÉ DANS LES MALADIES
jours, il perdit 6 kilos; 21 kilos en six mois. Quinze mois après, son poids variait entre 81 et 84 kilos.
Il faut naturellement que Tobèse qui a maigri continue la course en flexion au moins une à deux fois par semaine, s’il ne veut voir revenir son embonpoint. M. de Raoul, étant en garnison à Rueil, eut l’occasion d’entraîner un officier d’artillerie très obèse. Il avait maigri rapidement et pouvait faire 8 kilomètres à une bonne allure. Effrayé par un médecin qui lui prédit une maladie de cœur, il renonça à cet exercice et récupéra bien vite son poids primitif.
Grâce à l’entraînement gradué, la course en flexion sera favorable aux goutteux. En effet, l’exercice est excellent pour la goutte; mais s’il est violent il peut provoquer une attaque.
Tous les rhumatisants et arthritiques s’en trouveront fort bien et pourraient difficilement y suppléer par d’autres exercices. En effet, prenons un homme d’une trentaine d’années et qui a une bonne table. Il faudrait, pour équilibrer le budget de la nutrition par des exercices de marche, faire de 15 à 20 kilomètres chaque jour. Or il est difficile à un homme occupé de consacrer chaque jour plusieurs heures à la marche. Sa promenade prétendue hygiénique lui fournira la dose d’exercice juste nécessaire pour augmenter l’assimilation et aiguiser l’appétit.
Les dyspeptiques retirent de l’exercice un double avantage, d’après le D’' Lagrange :
Un effet mécanique local, qui permet le brassage des aliments, favorise la digestion et l’assimilation ; un effet général produisant une oxygénation active en éliminant les produits de combustion incomplète.
Chez certains sujets, pour peu que la dose de travail dépasse certaines bornes, les troubles digestifs s’aggravent par l’effet du surmenage.
Un des meilleurs exercices locaux contre la dyspepsie est de fléchir le ventre sur les cuisses (recommandé dans la gymnastique suédoise) ; ce mouvement se produit dans la course en flexion.
On sait quel engouement a suivi l’introduction dans notre pays des préceptes de gymnastique suédoise. On y a vu un adjuvant précieux au traitement de bien des maladies. On se bornait autrefois à énoncer la formule générale que l’exercice est utile; on va plus loin aujourd’hui et on indique quel genre d’exercice est utile en telle maladie.
En vulgarisant un nouvel exercice dont les effets sont spéciaux et diffèrent de ceux actuellement connus, nous introduisons un nouveau facteur dans la guérison des maladies par l’exercice.
APPENDICES
APPENDICE I
LA. SUGGESTION D.ANS LA GUERRE (1
Pour juger les résultats d’une guerre on pense aux armes, au nombre, à la stratégie... On oublie trop souvent de mentionner le facteur moral qui prime tout. Or, ce facteur moral est toujours la suggestion, qu’on le recherche dans les batailles, la retraite, les capitulations, les paniques, la soumission du vaincu enfin. Les actes humains sont provoqués par le raisonnenoient ou sont purement suggestifs. Dans la guerre, ce n’est presque jamais en vertu d’un raisonnement que les troupes tiennent ou s’enfuient, font preuve d héroïsme ou de lâcheté, mais parce qu’elles sont électrisées, suggestionnées par un chef, ou parce qu elles sont terrifiées par des craintes chimériques et irraisonnées.
Des multitudes épuisées par de longues marches, des privations, qui cherchent souvent un soutien dans
(1) Ce chapitre a déjà paru dans Hypnotisme, Félix Régnault (Reinwald, éditeur); mais il a fflent remanié et augmenté.
, Religion, par le D' été considérable-
APPENDICES
l’alcool, ne comprenant pas les mouvements de va-etvient et les à-coups qu’on leur fait subir, toujours dans l’attente d’une bataille qui ne vient pas, sont un merveilleux instrument pour la suggestion.
Examinons deux armées aux prises. Qui sera vainqueur? L’historien cherche après coup maintes raisons : telle situation était meilleure, telle armée plus nombreuse, tel chef plus capable, tels canons portaient plus loin. Toutes raisons plausibles qui masquent la principale : le moral.
Les Vaincus ont lutté un certain temps, puis se sont retirés. Est-ce parce qu’ils ont perdu plus de monde? mais la victoire ne résulte pas d’une balance entre les pertes des deux partis, car ils pourraient encore se battre. Cent mille hommes se retirent après en avoir perdu dix mille, mais ils en ont tué à peu près autant à l’ennemi. Ceux qui restent sont encore matériellement en état de porter les armes, ils le prouvent généralement par la longueur des marches qu’ils accomplissent dans la retraite.
Les vaincus, à un moment donné, se sont jugés impuissants à continuer la lutte avec chance de succès ; ils abandonnent la partie. Leur moral est atteint; ils pourraient recommencer le combat en prenant d’autres positions. Mais les généraux savent qu’on ne peut plus avoir confiance en des troupes battues.
En définitive, une bataille ne se perd pas matériellement, elle se perd moralement, et la balance penche toujours du côté où le poids des énergies est le plus lourd.
« Une bataille perdue, dit une fois Souvarow à Joseph de Maistre, est une bataille que l’on croit avoir perdue. »
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
Il ne faut point voir là une simple boutade, mais une définition réelle et profondément philosophique.
La nieilleure preuve nous est fournie par ces batailles d’où les deux armées s’en vont lassées, chacune s’avouant vaincue, et le champ de bataille reste vide. Plus tard, il est vrai, toutes deux se proclament victorieuses.
Quand Napoléon se décida à quitter Moscou, il se dirigea d’abord vers le sud et rencontra Kutusofï à Malo-Yaroslawitz. Après une bataille acharnée, Kutusofî se retira vers le sud, et Napoléon renonçant à cette route reprit celle qu’il avait suivie en marchant sur Moscou. Chacun des deux adversaires s’était regardé comme vaincu.
En 1870, à Bapaume, Allemands et Français se retirèrent. Faidherbe avant la bataille avait demandé avis à son état-major. Ils étaient tous défavorables, faisant un sombre tableau du manque de discipline. Faidherbe ordonna néanmoins la bataille. Mais ces pronostics influencèrent fâcheusement sa volonté. Il n’osa demander une troisième journée d’offensive à ses troupes. Comme Napoléon à Malo-Yaroslawitz il avait la victoire; mais il ne comprit pas qu’il l’avait, et ce manque de confiance l’empêcha d’en recueillir les fruits.
Tout récemment, même fait se passa à Lang-Son entre Français et Chinois.
Dans une bataille, il importe donc de tenir longtemps, tenir toujours, malgré et contre tout. Quand la situation devient critique, le chef médiocre se préoccupe de sauver son armée; il la perdra par la retraite qui démoralise, amène les rafles de prisonniers.
Le chef qui a foi dans les destinées de la patrie
Marche.
APPENDICES
NE DÉSESPÈRE PAS ENCORE, Ü luttO tOUjoUFS avec
énergie, sans relâche. Son obstination fléchit l’ennemi, la fortune violentée sourit presque toujours. Tel César à Munda, Condé à Sénef, Nelson à Copenhague, Napoléon à Arcole, Marengo, Eylau, presque partout.
Mais ils sont rares les généraux qui, à la fin d’une journée malheureuse, quand déjà se répand autour d’eux l’angoisse de la défaite, ne craignent pas d’engager dans une lutte désespérée leurs dernières ressourcse pour ressaisir la victoire.
Cette foi. Napoléon l’avait au plus haut degré. Il croyait à son étoile, non au figuré, mais bien au réel (1). « La voyez-vous là-haut », dit-il, en 1806, au général Rapp, qui le surprit en contemplation, et comme Rapp ne voyait rien : « Quoi, vous ne la découvrez pas, c’est mon étoile, elle est devant vous, brillante »; et, s’animant par degrés : « elle ne m’a jamais abandonné, je la vois dans toutes les grandes occasions ».
Même apostrophe au cardinal Fesch en 1811, qui non plus ne put voir l’étoile que percevait si bien l’Empereur.
Son obstination à ne pas quitter le champ de bataille, à ne jamais s’avouer vaincu lui assura souvent la victoire.
A Arcole, il avaitdéjà attaqué en vain et s’étaitretiré à Vérone. Il revient à la charge, mais cette fois fran-
(1) Il avait des pressentiments, croyait à la fatalité, était superstitieux, avait l’effroi de certaines dates, de certains jours et même de certaines lettres, nous dit le D' Cabanés (Chronique médicale, 1" septembre 1898 : Les Superstitions de Napoléon I"). Rapprochez ces faits de ses attaques nerveuses et vous comprendrez à quel degré il était hystérique.
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
chit TAdige, tourne la position qu’il n’a pu forcer peu de jours auparavant. Cette manœuvre excite l’enthousiasme de l’armée, et assure la victoire.
A Eylau (1806), la bataille était incertaine, mais Benaigsen se retire pendant la nuit, sans écouter ses lieutenants Knorring et Tolstoï qui le suppliaient de rester. Napoléon, au contraire, fait allumer les feux de bivouac sur ses positions et, malgré l’avis de ses lieutenants, y séjourne pendant huit jours. Aussi put-il aller prendre ses quartiers d’hiver, sans être amoindri moralement.
Mais il ne suffit pas au chef d’avoir la foi, il faut qu’il la communique à ses soldats. Sans quoi il arriverait comme à Chanzy à la bataille du Mans. Il ne donna l’ordre de la retraite que quand il vit toutes ses troupes se débander (1).
Wolseley a dit que la suprême qualité d’un général est de communiquer la foi en la victoire à ses soldats.
(1) Chanzy sut en maintes autres occasions exalter le courage de ses soldats et tenir dans les situations les plus difficiles. Telle est la défense des lignes de Josnes-Beaugency du 7 au 10 décembre 1870. A la suite de la deuxième bataille d’Orléans, la deuxième armée de la Loire battit en retraite le long de la rive droite de la Loire. Mais 'le général Chanzy limita ce mouvement de retraite à la position Josnes-Beaugency parce que « la continuer dans l’état moral qu’avaient produit sur ses jeunes troupes les insuccès subis depuis Loigny, c’était les exposer à une complète débandade, qui pouvait être la perte de la plus grande partie de l’armée ».
Pendant quatre jours, du 7 au 10 décembre, cette armée résista victorieusement aux attaques de l’ennemi, lui infligeant des pertes considérables.
Si l’on compare en ces circonstances la différence d’attitude de la première et de là deuxième armée de la Loire, on se rend compte de ce qu’un chef d’armée peut obtenir avec de l’énergie et de la ténacité. Le général de la deuxième armée de la Loire a eu foi en ses soldats, ses soldats ont eu foi en lui! La défense des lignes de Josnes est le triomphe de la force morale.
Pour lui le vrai chef d’armée doit être fanatiquement adoré de ses troupes : ce don d’amour est la qualité supérieure qui domine toutes les autres. Il feproche à Wellington d’avoir manqué de ce « magnétisme personnel » qui caractérise les vrais chefs d’armée.
Napoléon possédait cette qualité au plus haut degré, au point qu’en 1813 ses ennemis décidèrent de battre toujours en retraite quand ils se trouveraient en sa présente quel que fût son effectif, et de tomber sur ses lieutenants. Cette tactique eut un plein succès.
Un épisode de la bataille d’Arcis-sur-Aube (1814) montre bien la puissance suggestive de Napoléon. Une charge de cavalerie ennemie avait mis en fuite les divisions Colbert et Exelmans. « L’ennemi, dit un acteur de cette scène, se dirigeait à droite et à gauche de la route, cherchant à devancer les nôtres pour leur couper le chemin, car il était en nombre démesuré. Tout à coup les dragons voient sur la grande route l’Empereur à cheval. » Du coup ils font volteface et repoussent l’ennemi.^
(( C’est là, dit-il, que je vis l’Empereur et le frémissement qui remua la cavalerie à sa rencontre. » (1)
C’est que Napoléon savait merveilleusement capter l’âme des soldats. L’histoire nous le montre parcourant les bivouacs la veille de la bataille d’Austerlitz, expliquant à Arcole la stratégie à ses troupes, bon enfant
(1) Il exerçait une action inverse sur les ennemis qui désespéraient dele vaincre. On conseillait au roi de Prusse en 1813 de ne pas prendre Blûcher comme général en chef. « Blûcher est gros et boit comme unéléphant ! lui disait-on. — Eût-il dix éléphants dans le ventre, je le choisirais, répliqua-t-il, car c’est le seul qui n’ait pas peur de Napo-
LA. SUGGESTION DANS LA GUERRE
avec tous, comptant sur eux, les hypnotisant et les envoyant à la mort.
Une parole, un mouvement du chef suffit à fanatiser les troupes. A la bataille de Médiana-del-Rio- Seco (campagne d’Espagne) un bataillon du 4® léger cédait du terrain; rartillerie qu’il protégeait fut compromise, deux pièces tombèrent même au pouvoir de l’ennemi. Le général Mouton, se portant au galop sur la ligne, s’écria avec force : « Souvenez-vous que vous êtes du 4® léger. » Les soldats se mirent à hurler ; a En avant, en avant, à la baïonnette ! » Un tambour ayant à peine quinze ans se porta en avant de l’intervalle qui séparait les deux troupes en battant la charge. Les Espagnols abordés avec cette furie reculèrent et la position fut enlevée.
A Jemmapes, le colonel du 5® de ligne, vieil officier à cheveux blancs, se dressant sur son cheval, se retourne vers sa troupe et, l’épée haute, s’écrie : « En avant, Navarre sans peur. » C’était le nom ancien du régiment. Et le régiment le suivit. A quelque distance le 17® de ligne répond par son cri de guerre : « Toujours Auvergne sans tache 1 » C’était le régiment de d’Assas.
Quand un chef s’élance en avant, les soldats suivent; surtout quand ce chef a la crânerie de Murat qui chargeait nu-tête, une cravache à la main, sans jamais regarder s’il était suivi.
Bien curieux ce dialogue au siège de Prague entre Chevert et un soldat : « Tu vas monter à l’échelle. — Oui, mon colonel. — En haut se trouve une sentinelle. — Oui mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon colonel.— Tu la tueras et nous te suivrons. » Ce qui fut dit fut fait.
Les charges de cavalerie n’ont de valeur que par l’impression morale qu’elles produisent. Le sol tremble sous les pieds des chevaux, la multitude pressée arrive soudaine et balaie tout. Spectacle qui épouvante les plus courageux.
Cette brusquerie, cette impétuosité permettent d’accomplir les prouesses les plus extraordinaires.
D’autres fois la rapidité de l’attaque permet à quelques cavaliers de démoraliser une nombreuse infanterie. La cavalerie de la Révolution s’est rendue célèbre par ces exploits. Citons-en quelques-uns.
Le général Espagne rapporte que dans la campagne de 1792, son ami Dumas, père du littérateur, alors brigadier de dragons, enleva avec quatre dragons un poste ennemi de douze hommes retranchés derrière un fossé de six pieds.
En 1795, un maréchal des logis> Jeanson, avec 60 cavaliers, endormit la vigilance des Autrichiens en menant trois jours de suite ses chevaux boire dans le Rhin. 11 les faisait conduire par les soldats vêtus de simples caleçons. Le troisième jour il traverse ainsi le Rhin et surprend les Autrichiens qui s’enfuient.
Dans la campagne de Hollande (1794), à l’affaire du Dommel, le commandant Marulaz, à la tête de trente cinq hussards, charge deux bataillons hessois et leur fait mettre bas les armes.
Au combat de Neubourg (1805) où mourut La Tour d’Auvergne, le sous-lieutenant Josselin, détaché avec vingt chasseurs, charge deux bataillons autrichiens et leur fait mettre bas les armes.
Dans la poursuite après la bataille d’Austerlitz,
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
Franceschi, colonel du 8® hussards, avec 120 chevaux, fait prisonniers 2.500 Russes.
Dans la guerre d’Espagne, au combat de Margalef (23 avril 1816), une vigoureuse charge de cavalerie conduite par le général Boussard suffit à mettre en fuite les Espagnols. 5.900 hommes tombèrent en notre pouvoir; nous avions eu 105 hommes hors de combat, et notre infanterie n’avait pas eu le temps de tirer un coup de fusil.
Ces exploits se sont renouvelés de nos jours malgré le perfectionnement des armes.
A Custozza en 1866, une charge de deux brigades de cavalerie autrichienne, 2.400 hommes au plus, exécutée vers 7 heures du matin, arrête deux divisions encore intactes de l’armée italienne, soit 25.000 hommes. Ceux-ci, sous l’empire de la frayeur, restent immobiles toute la journée sans prendre part à la bataille. Ils n’osent avancer pour porter secours au reste de l’armée. Une seconde charge vers 2 heures de l’après-midi fait plus de mille prisonniers. Dans la même journée trois pelotons de uhlans autrichiens dispersent quatre bataillons ennemis.
A Rezonville, en 1870, la charge allemande qui termina la lutte eut moins de succès apparent. Elle vint se briser sous le feu de l’infanterie française. Mais le prince Frédéric-Charles, qui l’avait ordonnée, jugeait qu’elle avait réussi car il l’appréciait ainsi {Militar wochenhlatt, 11 avril 1874). « Il existe à la guerre d’autres intérêts que ceux tactiques et stratégiques, ceux de la supériorité morale à affirmer sur l’adversaire, et il peut se présenter des cas où il faut agir en faveur de ces derniers malgré les premiers. » L’ennemi capable.
loO
après dix heures d’une lutte acharnée, d’entreprendre cette charge infernale montrait sa supériorité morale,, affirmait sa volonté d’être victorieux coûte que coûte. De fait le lendemain nous reculions vers Metz.
Parfois dans les charges entre cavaleries, il se passe un fait étrange qui montre bien la suggestion. Les deux partis s’arrêtent étonnés et font tous deux demitour. Ainsi en 1806, une brigade de cavalerie légère commandée par le général Guyot et une troupe de cavalerie prussienne s’étaient toutes deux enfuies sans combattre, A Villadrigo, en 1812, le 15® chasseurs français charge la cavalerie anglaise. Les deux lignes adverses se .touchent presque, mais au moment de s’aborder toutes deux s’arrêtent étonnées. Elles allaient faire demi-tour, si l’initiative d’un brigadier français qui se précipita sur les Anglais n’avait déterminé la mêlée et la victoire.
lien est de l’infanterie comme de la cavalerie, si elle parvient à joindre l’ennemi, celui-ci n’attend généralement pas et détale. C’est bien ce qu’avait montré le maréchal de Saxe dans une description vécue :
« Ces bataillons marchent en avant. Les majors crient serre : on serre sur le centre; insensiblement ce centre crève, on s’y trouve à huit de hauteur et sur les ailes à quatre, ce qui fait des intervalles entre les bataillons. La tête tourne aux majors parce que le général, à qui elle tourne aussi, crie après eux lorsqu’il voit ces vides entre les bataillons, qui lui font craindre d’être pris par les flancs. Mais comme son ennemi est tout aussi mal disposé, le mal n’est pas grand. Qu’arrive-t-il? On commence à tirer de part et d’autre, ce
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
loi
qui est le comble de la misère. Enfin on s’approche et l’un des deux partis, ordinairement, s’enfuit à cinquante ou soixante pas plus ou moins. Voilà ce qui s’appelle charger. »•
Et quand l’attaque échoue, pourquoi l’assaillant recule-t-il? Il n’est pas lâche puisqu’il a déjà parcouru la moitié ou les deux tiers du chemin. Il ne réfléchit pas que le danger est au moins aussi grand à s’enfuir au milieu des projectiles qu’à continuer sa marche. Citons comme charge manquée, celle de Valmy. Les colonnes d’attaque prussiennes s’arrêtent à la vue de l’armée française attendant de pied ferme, la baïonnette au canon. Elles n’étaient point défaites, puisqu’il n’y avait pas eu lutte. Bien mieux, le lendemain les Français reculaient un peu à l’est, et les alliés venaient occuper les positions françaises. Mais ils étaient démoralisés au point de se décider à battre en retraite quelques jours plus tard.
La panique évoque la suggestion de la peur. Un cri, un mouvement inattendu, un lâche qui fuit peu t, quand le moral est mauvais, entraîner la débandade sans cause apparente qui puisse l’expliquer. Quelques ennemis font fuir des bataillons entiers. Bien mieux, l’apparence même de l’ennemi met en fuite.
Les troupes de la Révolution, qui par la suite se couvrirent de gloire, cédèrent à la panique.
Au début de la campagne de 1792, les soldats de Dillon s’enfuirent à peine engagés et massacrèrent leur général. Les volontaires de Biron lâchèrent pied au premier coup de canon. Les troupes qui firent si belle contenance à Valmy avaient été prises de panique quel-
APPENDICES
lo2
ques jours auparavant à la vue de 1.200 hussards prussiens. Huit jours après la victoire de Hondschoote (18 septembre 1793) ces troupes victorieuses sont saisies de panique, à Ménin, se débandent et ne s’arrêtent que sous les murs de Lille. Un mois plus tard, ces mêmes fuyards remportent la victoire de Wattignies.
Les paniques peuvent donc survenir aux meilleures troupes. En mars 1814, le corps de Marmont, qui occupait Athies, fut pris de panique à la suite d’une attaque de nuit.
Après l’échec de Puebla (Mexique), les Français se retirèrent sur Orizaba. Ils avaient négligé d’occuper le Borrego qui dominait la ville sous le prétexte que les pentes étaient trop abruptes; une colonne mexicaine occupa ces hauteurs. A 10 heures du soir, le capitaine Detrie avec soixante hommes, monte à l’assaut, surprend les Mexicains qui s’enfuient.
Dans la guerre de 1870, les exemples de panique sont nombreux. Citons la surprise du château de Chambord. Les défenseurs s’étaient maintenus jusqu’à la nuit tombée, quand une compagnie hessoise se porta en avant sans tirer un coup de fusil et en poussant des hurrahs. Les défenseurs s’enfuirent, la compagnie prussienne n’avait pas tiré un coup de fusil ni subi de perte.
La bataille du Mans fut perdue à cause d’une panique. Après plusieurs journées de combat, l’armée se maintenait le 11 janvier sur toutes ses positions. Mais vers huit heures du soir la marche d’une compagnie prussienne que son commandant dirigea tambour battant sur la Tuilerie, à notre extrême droite, provoqua
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
une panique parmi les mobilisés de Bretagne qui défendaient cette position.
Pareils faits se sont d’ailleurs produits aussi chez les Allemands.
Le 18 août, à Saint-Privat, vers 7 heures du soir, un feu rapide, inopiné, dirigé par les Français sur les têtes de colonnes prussiennes qui se disposaient à occuper le plateau, produisit une panique. Infanterie et artillerie se jetèrent en désordre dans le fond du ravin, les réserves lâchèrent pied à leur tour, la panique s’étendit jusqu’au delà de Mars-la-Tour. (Le fait est relaté dans la 6® livraison de l’ouvrage du grand état-major prussien.)
Parallèlement aux paniques, rangeons les capitulations, plus lâches encore, les soldats étant à l’abri derrière des murs, la place garnie de vivres et bien pourvue de munitions. Pourquoi alors se rend-on, sinon par découragement ? Il suffit d’un discours fallacieux, de menaces faites à propos par un parlementaire audacieux pour livrer places et troupes contrairement aux règles de l’honneur et à toutes les lois militaires.
De ces capitulations honteuses, les exemples abondent.
Le maréchal de Villars prit Kintzingen en 1702 en sommant la garnison de mettre bas les armes sous peine d’être passée au fil de l'épée. Or, il lui eût été impossible de prendre cette place, n’ayant pas de canon.
En 1794, la Convention décréta que toutes les troupes ennemies enfermées dans les places du territoire
154 APPENDICES
français qui ne se rendraient pas dans les vingt-quatre heures après sommation, seraient passées au fil de l’épée. Valenciennes et Condé se rendirent. « Nous n’avions, dit Carnot, aucun des moyens nécessaires pour former un siège régulier, le matériel.nous manquait absolument. Nous n’étions pas èn état d’exécuter nos menaces, elles, n’en eurent pas moins plein succès » (1).
En 1795, Mannheim se rendit, quoique bien fortifiée. Mais elle renfermait beaucoup de beaux édifices et craignit le bombardement.
En 1814, la capitulation de Soissons sauva l’armée de Blücher. La ville pouvait tenir, une première attaque avait échoué. Il faut lire le récit de l’officier russe envoyé en parlementaire, pour comprendre l’influence de la suggestion. Il usa d’éloges sur la belle défense de la ville, menaça de passer la garnison au fil de l’épée, promit des conditions favorables.
Après les grandes défaites, le découragement est général. Les places fortes s’ouvrent, on dépose les armes, presque sans combattre. Un vent de lâcheté a soufflé partout. C’est l’effèt moral.
(1) Valenciennes et Condé avaient eu leurs fortifications réparées par 1 ennemi. Elles renfermaient de fortes garnisons et une immense quantité d artillerie. Le décret eut son effet moral. Il n’en eut aucun sur les commandants des places du Quesnoy et de Landrecies qui durent être enlevées par des attaques régulières. Le colonel autrichien Le Blanc, commandant la place du Quesnoy, répondit le 3 août au général français qui lui notifiait ce décret :
« Général, le décret que vous m’annoncez me paraît injuste; une nation na pas le droit de décréter le déshonneur d’une autre; je vous répète donc que je suis déterminé à ne manquer jamais à mes devoirs, a me conduire toujours en soldat, et je me flatte qu’une pareille conduite ne peut que me mériter l’estime de la nation française. »
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE 155
Après léna, Kustrin avec 4.000 hommes et 90 canons se rend à un régiment d’infanterie qui n’avait que deux pièces de campagne ; le fort de Czenstochau avec 500 hommes de garnison et 33 canons se rend à 100 chasseurs travestis en grenadiers pour la circonstance. Stettin avec 6.000 hommes et 250 canons et Magdebourg avec 22.000 hommes et 300 canons se rendent à la première sommation.
En 1870, après la bataille de Spickeren, quatre Prussiens et un officier prirent Sarreguemines, bien qu’il y eût encore deux compagnies d’infanterie dans la place. L’ofïicier avait menacé de bombarder la ville.
Pendant la période des grandes batailles sous Metz, un parti de hussards prussiens (2 escadrons) fit prisonnier tout un régiment de mobiles français (60 officiers et 1.500 hommes). Pour s’emparer du village, le commandant de la cavalerie prussienne avait fait mettre pied à terre à la moitié de ses hommes. Puis, se mettant à leur tête, il s’était dirigé au pas de course vers l’entrée principale. Les Français, absolument hypnotisés, n’osèrent se défendre et rendirent leurs armes sans tirer un coup de fusil.
Un général et des troupes qui ne veulent pas se rendre se tirent des situations les plus désespérées.
En 1805, Mortier avec sa division se heurta, sur la rive gauche du Danube, à toute l’armée russe et fut pris à revers par une division autrichienn6. Il lutta toute la journée pour s’ouvrir un passage et y parvint en laissant sur le terrain les deux tiers de son effectif. Mais il avait évité la capitulation et l’affaissement moral qui en serait résulté pour toute 1 armée.
APPENDICES
Pendant la retraite de Russie, à Krasnoé, avec 6.000 hommes, Ney tint tête à 80.000 Russes et parvint à regagner Farmée. « La présence du maréchal Ney, a dit un témoin oculaire, le colonel Fezensac, suffisait pour nous rassurer; sans savoir ce qu'il voulait, ni ce qu’il pourrait faire, nous savions qu’il ferait quelque chose. Plus le danger était grand, plus sa détermination était prompte et quand il avait pris son parti, jamais il ne doutait du succès. Dans un pareil moment sa figure n’exprimait ni indécision ni inquiétude (1). »
Rapprochez de ces exemples la capitulation du général Dupont à Raylen (en 1808). Dupont comprit dans la capitulation les deux divisions Vedel et Dufour qui n’étaient pas cernées et avaient déjà commencé la retraite. Dupont, malade, était dans l’impossibilité de monter à cheval. « S’il avait été assez bien portant pour venir lui-même voir ses ennemis, les affaires eussent
(l)Le dialogue" suivant témoigne de la confiance en lui-même qu’avait le maréchal Ney. Forcé de reculer sur Smolensk, ayant perdu plus de 50 p. 100 de son effectif, il dit à demi-voix à un officier de son étatmajor : «Nous ne sommes pas bien. — Qu’allez-vous faire? répondit l’officier. — Passer le Dniéper. — Où est le chemin? — Nous le trouverons. — Et si le Dniéper n’est pas gelé? — 11 le sera. — A la bonne heure, » dit l’officier. Ce dernier mot, qui dit la foi de la troupe dans son chef, est bien caractéristique et explique les prodiges qu’exécutèrent de tels hommes.
En effet, la nuit, trompant l’ennemi par de grands feux de bivouac et quelques avant-postes qui dérobèrent la marche, on chercha et on trouva le Dniéper! Il était gelé, mais la glace était si peu épaisse qu’un très petit nombre de chevaux purent le franchir. Mais le corps put passer, et après trois jours de marche employés à parcourir 60 kilomètres en se battant continuellement contre les Cosaques, les débris du troisième corps rejoignirent à Orcha le reste de la Grande Armée. Des 6.0W hommes qui avaient combattu à Krasnoé, il en restait un millier à peine. Mais les Russes ne pouvaient se vanter d’avoir fait capituler un maréchal de France.
LA SÜGGESTION^ DANS LA GUERRE
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tourné autrement, écrivit à cette époque le général Savary. » Et, de fait, l’énergie d’un sous-lieutenant qui fut plus tard le maréchal Bugeaud, excita un régiment d’infanterie à se soustraire à la capitulation : il put regagner Madrid.
On avait ainsi le même jour le spectacle d’une double suggestion de lâcheté d’un côté et d’énergie de l’autre.
En 1759 le général Pinkh se voyant entouré capitule et livre 16 hataillohs et 35 escadrons. Il comprend dans sa capitulation le général Wunsch qui avec la cavalerie s’était à la pointe du jour ouvert un passage. Wunsch revint comme revinrent, 49 ans plus tard, Vedel et Dufour, « oubliant, dit Napoléon (lettre au général Clarke du 1®’' octobre 1809), qu’un général au pouvoir de l’ennemi n’a plus d’ordres à donner ; celui qui lui obéit est criminel ».
Poussons plus loin l’analyse, considérons la guerre ELLE-MÊME. Pourquoi une bataille perdue a-t-elle de si graves conséquences ?
Un peuple fait la guerre à un autre pour lui imposer, par la force, des conditions qu’il n’a pu lui faire admettre de bon gré, c’est-à-dire diplomatiquement. La guerre n’est donc que le inoyen par lequel un peuple cherche à imposer sa volonté à un autre ! Mais ce moyen n’atteint son but que si le peuple vaincu veut bien se reconnaître battu, et s’il accepte la loi du vainqueur.
Il y a là toute une série de phénomènes de démoralisation ou de suggestion qui amènent le peuple dont l’armée a été défaite à se croire dans l’impossibilité
APPENDICES
de lutter, qui lui font considérer la continuation de la guerre comme plus pénible que les conditions imposées par l’ennemi et qui le réduisent finalement à accepter les propositions qu’il avait repoussées tout d’abord.
Pour s’en rendre compte, il suffit de se reporter aux exemples de l’histoire et l’on voit la résistance du peuple vaincu varier suivant les circonstances, suivant l’époque, suivant l’énergie de la race! Tel peuple se soumet après les premiers échecs, ainsi la Prusse après Valmy et léna; l’Autriche après Solférino et Sadowa; tel autre résiste plus longtemps, ainsi la France après Sedan; tel autre enfin refuse de s’avouer vaincu et continue la lutte indéfiniment, ainsi l’Espagne au commencement de ce siècle 1 Certes il n’y a pas eu de peuple plus complètement battu que les Espagnols par Napoléon I®’’; mais toutes leurs défaites n’ont pu les démoraliser ; ils ont été vaincus mais non soumis, et ce seul exemple suffirait à prouver que pour atteindre le but d’une guerre il ne suffit pas d’être vainqueur,' mais qu’il faut encore convaincre le vaincu de son impuissance, lui suggérer l’idée que la soumission est préférable à la continuation delà lutte.
Cette opinion était d’ailleurs celle de Bonaparte qui, en 1797, à la suite du traité de Campo-Formio, disait à Moreau (1) : « Un peuple qui se laisse envahir est un peuple sans courage; il n’y a pas au monde de puissance suffisante pour envahir un peuple qui ne veut pas être envahi. »
(1) Extrait des papiers remis par le général Kellermann à Musnier- Descloseaux, cité par le général Pièrson dans son livre : les Méthodes de guerre actuelles et vers la fin du xvi» siècle, 1 . 1", p. 515.
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
Pour lui ne sonne jamais cette heure que Bismarck qualifiait de psychologique, où le vaincu n’entrevoit plik. de salut que dans la soumission.
Aussi les principes de guerre actuels consistent à profiter d’un premier succès qui démoralise l’ennemi, pour frapper des coups multipliés sans lui donner le temps de se remettre.
Ils valurent à Napoléon ses belles victoires, et permirent plus tard à l’Allemagne de nous vaincre.
Si, en 1792, les alliés avaient profité des paniques de l’armée française, la Révolution eût été peut-être étouffée pour longtemps. Mais ils avaient encore les idées anciennes; alors les deux armées semblaient avoir peur de se joindre," manœuvraient des semaines, des mois, des années sans se rencontrer, jusqu’au moment où il fallait en venir aux mains. La bataille gagnée, le vainqueur se contentait de prendre quelques villes et laissait au vaincu le temps nécessaire pour se refaire.
Aujourd’hui, il faut attaquer sans cesse ni répit, de manière à démoraliser l’adversaire, à lui enlever tout courage. L’attaque révèle une confiance morale supérieure à l’inertie défensive. D’ailleurs, en guerre, il faut vaincre, et comment vaincre si l’on n’en vient aux mains ?
Celui qui se tient sur la défensive craint l’ennemi, ne croit pas pouvoir le vaincre. Il s’imagine éviter la défaite grâce à des positions avantageuses, des fortifications. Il croit à la supériorité de ses armes; mais admettre la possibilité d’une défaite, c’est déjà la préparer.
En restant sur la défensive, on permet à 1 ennemi
Marche.
d’attaquer, de revenir sans cesse à la charge. A un nioment donné, devant des assauts multipliés, i£s défenseurs prennent peur et s’en vont.
Dans les batailles de 1870, les chefs n’avaient pas confiance. Ils attendaient passivement l’ennemi et étaient vaincus (1).
Le plus extraordinaire exemple d’inertie, de manque de foi, de lâcheté, a été donné par Bazaine. Il est impossible de prendre aussi peu l’offensive, de se laisser plus acculer par les événements qu’il ne l’a fait dans les batailles autour de Metz. Ici l’historien pour comprendre doit se doubler d’un psychologue, sans quoi les événements deviennent des rébus.
* Mac-Mahon, qui mena son armée à Sedan, n’avait qu’une seule préoccupation ; éviter l’ennemi, Ce n’était point fait pour donner du cœur aux soldats. Il ne pensait pas que, pour joindre Bazaine, il lui faudrait combattre, et que le plus tôt serait le mieux.
Trochu, le général savant, l’esprit critique et avisé, ne sut point profiter de l’exaltation d’un peuple qui
(1) Pendant toute la première partie de la guerre, nos généraux semblent ignorer qu’il y a une armée ennemie et qu’il faudra la battre.
A Reischofïen, à Forbach, dans les trois journées autour de Metz, pourquoi sommes-nous battus, si ce n’est parce que nous restons immobiles, attendant sur place l’attaque de l’ennemi, dont nous ne savons ni surveiller la marche, ni contrarier les projets ? Il semble que tout l’art de là guerre ait consisté pour nous à faire savamment le hérisson. Si hérissé qu’on fût, l’ennemi a su passer entre les piquants et atteindre le corps et le cœur !
Pensaient-ils à la nécessité de battre l’armée ennemie ceux qui, apres nos échecs du 6 août, ne voyaient d’autre solution que la retraite jusqu’à Chàlons des 200.000 hommes qui nous restaient intacts ? Et celui qui donnait cet ordre, était-il bien l'héritier de Napoléon qni, en 1814, n’hésitait pas, avec une cinquantaine de mille hommes, à entreprendre la campagne que l’on sait contre les 400.000 hommes de la coalition ?
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
ne voulait pas être vaincu. Fâcheuse situation d’un chef qui d’avance croit à la défaite.
Avec des ressources moindres, que ne purent Faidherbe, Chanzy et Denfert ! Ceux-là avaient foi en leurs soldats et leurs soldats le leur rendirent (1).
Ij. EN EST SUR MER COMME SUR TERRE et il Convient ici d’examiner le cas des cuirassés.
Quand on munit les vaisseaux de guerre de fortes cuirasses, on eut raison au point de vue technique, mais on ne tint aucun compte de la suggestion. L’amiral avec ses cuirassés se crut invulnérable dans la défensive et se laissa attaquer. Aussi, fait étrange, les deux dernières grandes batailles navales ont été défavorables à la cuirasse. A Lissa, la flotte en bois de l’amiral Tegethoff prit l’offensive et vainquit. Et pourtant après la défaite les Italiens comptaient encore huit cuirassés, un de plus que leurs adversaires, six frégates en bois, nombre de bâtiments légers.
Mais Persano ni ses marins n’avaient plus con-
(I) Et le gouvernement de Bordeaux méconnut aussi ce principe lorsqu'il envoyait l’armée de Bourbaki sur Belfort et les lignes de communication des Allemands, au lieu de lui donner simplement pour objectif l’armée du prince Frédéric-Charles qui était proche, et que l’éloignement de Bourbaki allait laisser libre d'écraser l’armée de Chanzy. Los résultats auraient pu être considérables, dit-on ! Non, car il ne suffisait pas. d’aller se placer sur les lignes de communication de l’ennemi, il fallait, le battre. Quel qu’eût été le résultat de la lutte avec le corps de Werdor, il eût bien fallu de toute façon pour être définitivement victorieux en venir aux mains soit avec l’armée d’investissement de Paris, soit avec celle que le pays couvrait ; dès lors n était-il pas plus simple et plus pratique de s’y attaquer tout de suite'? On voit qu il n est pas superflu de dire et de répéter que dans une guerre le premier objectif doit être la destruction de l’armée ennemie et que tout doit être subordonné à ce but.
appendices
fiance. Il prit pour prétexte un manque de charbon et se retira sur Ancône.
De même les Japonais et les Chinois au récent combat de Jalore.
De cette étude tirons une conclusion applicable au TEMPS PRÉSENT. Les Etats européens accumulent de formidables engins de guerre : forteresses, canons, fusils, sont aux derniers perfectionnements. Le nombre des combattants est immense, c’est la nation armée. Mais se préoccupe-t-on du facteur moral ?
Evidemment non. Et pourtant ce facteur moral est tout, avec des millions de gens arrachés brusquement à leurs foyers et remplis de crainte. Masses formidables sans cohésion, instrument terrible qu’aucune main ne saura manœuvrer.
En 1870, Français et Allemands avaient déjà guerroyé, qui en Autriche, qui en Italie; ils n’étaient pas novices (1). Pour voir comment se comportent les multitudes armées, étudiez la guerre de Sécession. D’après un rapport du colonel Rivière « sur le champ de bataille de Gettysburg on ramassa 24.000 armes chargées appartenant à l’un ou à l’autre des adversaires. Un quart seulement de ces armes étaient chargées régulièrement. La moitié renfermait deux charges. Le dernier quart en contenait de 3 à 10. Certaines armes avaient reçu 5 à 6 balles pour une charge de poudre. Dans un fusil lisse on trouva jusqu’à
(1) C’est ce qui explique la puissance de l’efiet matériel du tir dans certaines circonstances, comme à Saint-Prlvat, puissance due au calme et au sang-froid des tireurs.
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
22 balles mélangées de poudre ». Voilà, certes, des hommes qui ne devaient guère viser ou penser à changer la hausse !
Avec les armes actuelles, la crainte sera plus grande encore. On devine leurs efiets dans les batailles de l’avenir. Il n’y aura pas plus de morts, mais ils seront autrement répartis. Le sol sera absolument nettoyé par places. Sur des surfaces de quelques centaines de mètres carrés, plus un soldat ne restera debout. Je laisse à penser l’effet désastreux pour les voisins.
Aussi les dirigeants devront-ils s’appliquer à soigner le moral des troupes. Et ici le problème est bien plus difficile qu’autrefois.
Il faudra faire vibrer la corde patriotique, la honte d’être vaincus, les malheurs de la défaite, la nécessité d’être victorieux, la facilité relative à l’être. Les chantres et les poètes auront un grand rôle si on les laisse faire.
Quand Sparte fut vaincue par Messène, elle demanda un hahile stratège à Athènes où existait une fameuse école de guerre. Athènes, mieux avisée, énvoya un poète, Tyrtée, dont les chants enflammés réveillèrent l’enthousiasme et déterminèrent la victoire.
Et puis quand une nation se rue sur l’autre, il faut qu’elle soit forte de son droit. Qu’elle soit persuadée que si elle cède, c’est le déshonneur, que la guerre est inévitable pour laver l’affront. Et alors l’explosion d’enthousiasme soigneusement entretenue assurera la victoire.
On sait par quelles machiavéliques combinaisons.
appendices
plus tard avouées, Bismarck persuada en 1870 au peuple allemand qu’il était insulté et se fit déclarer la guerre. Certes sa méthode n’est pas honorable, mais elle fit plus pour la victoire que toute la science de de Moltke. Les chauvins d’outre-Rhin ne s’y trompent point dans leur fanatisme pour le grand homme.
Pour tenir le soldat, le suggestionner, il est entre le chef et l’humble troupier un intermédiaire indispensable : l’oFFiciER. Les officiers de la mobile manquaient souvent de courage en 1870. Dans un rapport du général D... sur les affaires des 4, 5 et 6 octobre 1870 il est dit :
« J’ai le plus profond regret, M. le Ministre, d'avoir à déplorer l’indigne conduite de la plupart des officiers de la mobile, qui ont donné l’exemple de la lâcheté en abandonnant leurs hommes et en les entraînant dans leur fuite. »
Le 23 novembre 1870, Gambetta télégraphie du Mans a M. de Freycinet ; « La déroute est odieuse... Les mobiles ne savent que fuir; leurs officiers ne se montrent fas. »
Donc pas d’officiers improvisés. Mais parmi ceux qui en font carrière tous sont-ils également bons? Ceux qui ont été soldats savent qu’ils suivront aveuglément tel officier peu savant, mais qui sait commander. Tel autre, féru en mathématiques et sorti des grandes écoles, n’inspire aucune confiance. Malgré tout son savoir, malgré toutes les punitions, il n’a point ses hommes dans la main. Car malgré ses connaissances, il reste hésitant quand il s’agit de se décider et cette hésitation est vite reconnue des troupes (1).
(1) Je ne prétends pas.dire ici que l’instruction des ofliciers ne leur
LA SUGGESTION DANS LA GUERRE
Certes l’instruction est utile, mais tout n’est pas là. Ce serait transformer l’armée française en un vaste mandarinat. Au lieu de n’estimer que celui qui a bien récité sa leçon aux écoles militaires et à l’école de guerre, qu’on examine son physique, qu’on étudie son moral. Il nous faut comme officiers de vigoureux gars à l’œil flambant, dont le dos ne soit point voûté, rompus aux sports et aux exercices physiques, à la parole hardie et au geste décidé. Ceux-là seuls conduiront les troupes à la victoire. Les autres pourront faire de bons bureaucrates et professeurs en chambre, ils écriront de savants livres, pourront démontrer que Napoléon s’est trompé quand il a vaincu, ils seront toujours piteux sur les champs de bataille.
Qu’on se souvienne des généraux du Premier Empire : ils n’avaient pas vingt-cinq ans et étaient peu chargés de sciences. Ils ont promené notre drapeau dans les capitales de l’Europe parce qu’ils ont cru avec de Brack, un cavalier de la Grande Armée, que : « l’élément moral est le roi des batailles, le reste n’est qu’une triste prose reliée en veau ».
Aucune pratique ne pourra au même degré exciter les courages et donner la foi en la victoire qu’une
est utile en rien. Ce serait un fâcheux paradoxe. Mais l’instruction donnée exclusivement sans tenir compte du développement des forces physiques est très fâcheuse. Non seulement elle crée un ofQcier hors d’état de tenir campagne, mais elle agit sur son moral, le rendant irrésolu et craintif.
Il est vrai qu’en temps de paix, le choix pour l’avancement n’est pas facile. Hors le temps de guerre, on ne peut montrer les qualités du véritable homme de guerre. Pourtant on pourrait s’entourer de renseignements de toute nature sur la vigueur physique et morale des officiers, alors qu’on n'y prête pas assez attention.
APPENDICES
allure rapide avec le minimum de fatigue. Le soldat qui sent la possibilité de prendre et de perdre vite contact, de gagner en vitesse son adversaire, qui se sentira encore dispos et les forces intactes, aura une confiance qu’il sera facile aux chefs d’entretenir et d’augmenter. On pourra leur faire accomplir des pro-
APPENDICE II
MANIÈRES DE PORTER
L’homme a été rarement étudié comme porteur. Et pourtant quel sujet intéressant! Quel est le mode de pdrter le plus avantageux? Doit-il varier suivant les circonstances, pays de plaine, de montagne, suivant le poids à porter, etc. ?
Pour mener cette étude à bonne fin deux méthodes sont indiquées. Etudier par la chronophotographie et les instruments graphiques la marche d un porteur. Il faut avoir soin de comparer un porteur qui charge habituellement sur la tête à un qui charge habituellement sur le dos..., voir comment s’effectue la marche dans les deux cas ; observer les différentes façons de porter suivant les pays et voir si elles varient toujours conformément au milieu.
Les manières de porter varient à l’infini (1).
On tient l’objet à la main, sur les épaules, les hanches, la tête et plus ou moins haut sur le dos. Mais les deux modes les plus usités sont le dos et la tête. Car la main ne peut tenir pendant quelque temps que des
(1) Elles viennent d’être étudiées récemment (1897) avec de gfaMs détails dans les Smithsonian reports. Ce travail P®
au premier que l’un de nous a fait paraître a ce sujet, en 1892, dans les Bulletins de la Société d’anthropologie.
APPENDICES
objets légers, de même la hanche. Au point de vue mécanique, le port sur les épaulés, étant très élevé, peut être étudié avec celui de la tête.
L’étude de la marche avec fardeau sur la tête et sur le dos n’a pas été faite. Paul Richer, dans son livre {Physiologie artistique) montre la marche en poussant ou tirant un fardeau. 11 étudie encore la marche avec un fardeau sur l’épaule : elle ressemble assez à celle sans fardeau, sauf que la période de double appui des pieds est prolongée et le pas plus court; mais il est muet relativement aux autres modes de porter.
Nous avons chronophotographié avec Comte, au moyen de l’appareil de M. Marey, des gens portant sur le dos et d’autres sur la tête. Nous avons pu immédiatement reconnaître :
Le port sur la tête (fig.
38) fait marcher le corps droit à petits pas, la jambe Fig. 38. Négresse portant sur la tête. teudue ; Cette marche
est celle eh extension, à allure fière.
L’attitude droite avait déjà été notée par les observateurs chez les peuples portant sur la tête. La taille, dit le Lagrange, est droite et régulière chez les femmes du peuple qui portent sur la tête. Plusieurs médecins recommandent la marche avec fardeau sur la tête pour rectifier la taille dés scoliotiques.
Cette attitude se comprend bien par la nécessité où
MANIÈRES DE PORTER-
est le porteur de maintenir toujours le centre de gravité de Tobjet posé sur sa tête dans Taxe de son propre centre. Le moindre écart amplifié par la longueur du corps comme bras de levier le ferait tomber. D’où la nécessité de se tenir droit sans balancement d’aucune sorte et de faire de petits pas.
Le port sur le dos (fig. 39) oblige à se pèncher en avant, et à faire de grands pas lents, les jambes fléchies. Les lois mécaniques font également comprendre cette attitude. Le poids porté sur le dos déplace en arrière le centre de gravité : d’où la nécessité de se pencher en avant pour se maintenir. Le fardeau fixé bas risque moins de tomber, l’équilibre est plus stable que sur la tête. Le sujet peut donc faire de longs pas et se livrer à la grande amplitude de mouvements qu’ils nécessitent.
Les voyageurs avaient remarqué que le port sur le dos favorise le penché én avant. Elisée Reclus note qu’au Mexique les porteurs indiens « marchent le corps penché en avant comme des bêtes de somme et conservent par habitude cette attitude même quand ils ne portent rien ».
Cet effort constant des porteurs pour pencher en avant amène {Tour du Monde, 1867, p. 403) chez les porteurs de Quito (dont le fardeau est maintenu sur le
APPENDICES
dos à l’aide d’une courroie passant sur le front) un développement des muscles du cou démesuré et qui choque singulièrement le regard.
Dans quel terrain, pour quel mode de marche, ces deux ports sont-ils préférables? L’observation ethnographique permet de résoudré le problème.
Pour faire une enquête à ce sujet, nous nous sommes adressé aux récits de voyageurs, mais surtout aux photographies rapportées par eux et qui abondent en faits de ce genre.
Dans un même pays, il peut y avoir de grandes variétés dans la manière de porter. Ces variétés ont toujours une raison.
Ainsi, les objets légers n’ont pas besoin d’être portés comme les poids lourds. Les Mexicains portent toujours sur le dos; s’il s’agit d’objets légers, ils pourront être portés sur la tête. De petites statuettes du musée du Trocadéro nous montrent les diverses professions dans les rues de Mexico. Les femmes y portent sur la tête ou sur l’épaule des objets légers.
Les Indiennes et les négresses portent toujours sûr la tête. S’il s’agit d’un objet très léger, plateau, petit vase, elles peuvent le tenir sur la main, la paume en haut, les bras fléchis.
Chez un grand nombre de peuples, la femme n’abandonne jamais son enfant. Comme il est d’un faible poids, on peut le garder sur les hanches, et porter de plus un fardeau sur le dos. (V. fig. 40) En d’autres cas, chez la négresse et la Japonaisé, l’enfant sera mis sur le dos et la mère aura les mains libres pour travailler.
Certaines professions sont facilitées par un port spé-
MANIÈRES DE PORTER
cial du fardeau. Les porteurs d’eau en Orient (Bulgarie, Egypte, Indes, etc.) portent l’outre pleine en bandoulière sur les reins; l’ouverture de l’outre arrive sous les bras et est à portée de la main pour verser l’eau commodément.
Enfin il ne faut pas tenir compte de la façon de porter dans les grandes villes; les conditions y sont trop multiples: montée des escaliers, I origine des gens qui portent et qui peuvent
se recruter plus spécialement dans une
Ainsi, à Paris, les façons de porter sont très variées; la botte est usitée, il en est de même du porte-cbarge ; tous deux sont placés sur le dos. Ils permettent mieux que tout autre mode de porter un petit poids sous un gros volume, et ils sont commodes pour monter les escaliers.
G. 40. Négresse du Soudan pmt Los coltineurs portent sur le haut son enfant. entre les deux épaules leurs
sacs de farine; les forts de la halle portent sur la tête d’énormes quartiers de viande.
La civilisation fait varier le mode de porter et finit par réduire de plus en plus le rôle de l’homme à ce point de vue. L’homme portera plus fréquemment dans un pays privé de bêtes de somme. Il traînera et ne portera plus quand les routes deviendront bonnes. Chez nous, l’usage des voitures légères (comme les voitures à pain de Paris) est très généralisé. On ne porte plus que pour déplacer un lourd fardeau à courte distance : sac des coltineurs, quartier de viande des forts de la halle. Pour porter des objets légers, le mode a
appendices
moins d’importance^ on les tient à bras, sur la hanche.
Ces restrictions faites, si on examine un grand nombre de photographies prises dans une même contrée, on observe qu’il existe un mode de porter très répandu et pour ainsi dire national.
Ce mode de porter semble obéir à une loi très générale :
Toute race de montagne qui porte à grandes distances des objets lourds les porte bas sur le dos; toute race de plaine les porte sur la tête.
Examinons à ce point de vue les cinq parties du monde.
Sur tous les bords de la Méditerranée porter sur la tête est la règle. Rappelons ces solides « porteiris » qui en Provence et dans toute la Ligurie ne craignent point de s& charger de poids de 150 à 200 kilogs.
Mais bien rarement il s’agit de poids lourds. Ici en effet l’usage des bêtes de somme, mulet, âne..., est très répandu. Le plus souvent, c’est de l’eau qu’on porte et on la met dans une cruche que les bras tiennent sur la tête. La même attitude se retrouve chez les femmes revenant de la fontaine en Egypte, en Grèce, dans les îles de Sicile, Sardaigne, Corse et les Baléares.
En Orient, l’habileté consiste à maintenir l’objet sur la tête sans le secours des mains. Une danse connue des aimées consiste à danser une bouteille en équilibre sur la tête.
Les vases varient de forme suivant qu’ils sont portés sur la tête ou sur le dos. La tête nécessite une forme
MANIÈRES DE PORTER
élargie, allongée, avec un large fond pour se maintenir.
Les amphores longues et minces à base pointue, dont se servaient les Romains pour conserver leurs vins, se portent au contraire sur le dos. On les maintient au moyen d’une anse assez large et latérale dans laquelle peut entrer la main passant au-dessus des épaules : de nos jours les Kabyles et les Arabes Trarzas emploient encore cette amphore.
Le port sur la tête était usité de toute antiquité; les dessins grecs et égyptiens nous représentent la femme portant l’amphore pleine, droite sur la tête, ou si elle est vide, penchée en attitudes diverses. Même les anciens dessins étrusques de Bologne et de Vénétie nous offrent ce port sur la tête.
Comme variations on peut porter sur l’épaule ou sur le haut du dos. Aux Baléares, les aguadors portent sur l’épaule. Dans l’antiquité grecque, les femmes des frises du Parthénon portaient l’eau sur l’épaule; les sculptures égyptiennes représentent parfois cette manière.
Elle diffère bien peu, nous l’avons vu, du port sur la tête, et exigé comme pour ce dernier la rectitude du corps et de petits pas : c’est toujours une charge élevée. Aussi les habitants de la Méditerranée sont-ils des races minces, bien découplées, leur port est noble et souple.
D’ailleurs le port sur la tête est également usité à l’intérieur dans des parties montueuses, en Espagne, dans les Pyrénées, à Ténériffe, pour l’eau ou des fardeaux peu lourds, les autres étant portés à mulet.
Au Monténégro on porte sur la tête les charges
APPENDICES
légères et l’eau; celle-ci est contenue dans un récipient en forme de cône tronqué à large base inférieure, semblable à celui qu’emploient les Basques. Mais quand il s’agit de charges très lourdes, nous avons vu les femmes de ces pays montagneux porter bas sur le dos au nioyen de bretelles.
Le port sur la tête est également usité sur le littoral de l’Océan ; Portugal, Biscaye, Gascogne, Bretagne (paludiers), Pays-Bas... Rappelons les cascarottes basques qui courent leur panier sur la tête et les paysannes béarnaises qui portent sur la tête de grandes corbeilles plates et circulaires. Rien n’est amusant comme de voir les volailles rangées sur les bords, becs en dedans, le centre de la corbeille restant vide, de façon que te centre de gravité passe par le milieu.
A Boulogne, à Etretat, à Berck, Jes pêcheurs portent le poisson au moyen d’un panier qui repose sur les reins, et est maintenu au moyen d’une corde qui passe sur l’épaule et le devant de la poitrine. Leur équilibre est ainsi mieux assuré pour aller, en marchant dans l’eau, décharger les bateaux échoués à quelque distance de la plage.
En opposition, dans les massifs montueux du centre de la France on porte sur le dos. C’est une coutume générale chez les Alpins, depuis nos paysans des Alpes briançonnaises jusqu’aux habitants du Valais et du pays de Vaud, du Jura, des montagnes d’Alsace, d’Auvergne, etc. La hotte est usitée et retenue d’ordinaire au moyen de lacs passant sur les épaules. Elle est portée très bas, venant appuyer sur les lombes. Dans le pays de Vaud où l’industrie laitière est florissante.
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on transporte le lait sur le dos dans de longs vases en bois de forme cylindrique (fig. 41 ).
Dans les pays moins civilisés, le contraste entre la façon de porter dans les plaines et celle usitée dans les montagnes est plus saisissant, car Fliomme remplace plus souvent l’animal de somme.
Aux Indes, on porte sur la tête, ou, quand il s’agit d’objets légers, sur les hanches ou à bras. Sitôt qu’on arrive au bas de l’Himalaya les mœurs changent. Les sentiers y sont rudes, et les montagnards, ayant peu de hêtes de somme, cheminent presque toujours pesamment chargés. Dès l’âge de sept à neuf ans, filles et garçons transportent de lourds fardeaux. Le faix est toujours mis sur le dos, mais très bas, de sorte que le poids porte sur les lombes. Pour protéger le dos ils interposent une planche grossièrement découpée à la forme du corps et ils la maintiennent au moyen de deux cordes qu’ils passent par les bras. Un lacs maintient le faix par sa partie inférieure et prend point d’appui sur le front, de manière à utiliser pour le transport la puissance des muscles fléchisseurs du cou.
En Arménie, les femmes portent, sur le dos, l’amphore mince et aflongée, analogue justement à celle des Romains.
Elle est placée très has, à la hauteur de la taille et maintenue par une corde passant entre deux petites anses où la main ne pourrait s’engager. On comprend qu’un vase porté ainsi a moins de chance de verser s’il est allongé que s’il est large et plat. A l’opposé, les Tatars de la plaine du Kour et de tout le Turkestan portent sur la tête.
MANIÈRES DE PORTER
Un système très usité dans tout l’extrême Orient, en pays de plaine, est la balance, longue tige portant paniers à ses deux extrémités et qui, par son milieu, repose sur les épaules. C’est le moyen national de porter en Chine méridionale et septentrionale, en Indochine et en Malaisie. Les Chinois le propagent partout où ils vont, notamment dans les îles Océaniennes. Il est usité, bien que dans une moindre mesure, aux Indes, et les Hindous transportent ainsi au loin l’eau sacrée du Gange puisée à Bénarès.
La balance est encore d’un emploi courant chez les Malgaches. Les porteurs qui vont du littoral à Tananarive, l’emploient, portant le fléau sur une épaule, la charge ficelée haut. Le long du chemin existent des trous dans lesquels le porteur peut descendre, se débarrassant ainsi seul et sans aide de son fardeau et pouvant ensuite le reprendre de même après repos.
La balance est usitée en Europe surtout pour porter l’eau. Tantôt le fléau prend point d’appui sur une épaule comme la balance d’extrême Orient; on la retrouve aussi en Podolie, en Roumanie, en Sicile, dans le Frioul, en Italie. Dans le nord de la France, en Belgique, en Hollande, à Liège et à Boulogne-sur-Mer, le fléau porte à la fois sur les deux épaules; c’est un bâton creusé en son milieu pour laisser passer le cou.
Voyons l’Afrique. En Egypte, on portait et on porte encore sur la tête; il en est de même des Arabes d’Algérie; au contraire, les Kabyles, qui habitent des pays de montagnes, portent ordinairement sur le dos.
De même,.en Abyssinie et dans le Choa, les femmes portent l’amphore sur le has du dos. Mais ici le vase est large, trapu et muni de petites anses pour le pas-
appendices
sage de la corde qui le fixe. Un tel vase porté sur le dos est bien plus incommode que la forme allongée, et est plus exposé à verser. Pourtant le même vase arrondi, à petites anses, et maintenu sur le dos au moyen d’une corde, est également employé par les peuples des Cordillères, en Amérique. Si, malgré l’avantage, ces peuples n’ont pas employé la forme allongée, c’est que, ne connaissant pas l’usage du tour, ils ne pouvaient faire, avec des procédés rudimentaires, qu’une poterie à large panse.
Dans la plaine du Soudan, au contraire, au Sénégal, au Congo, en Guinée, à Zanzibar, les nègres portent constamment sur la tête. Les porteurs de Stanley, qui étaient zanzibarites, portaient généralement sur la tête parfois sur les épaules, mais jamais sur le dos..
Cette pratique n’est pourtant pas universelle chez les nègres, car dans l’intérieur du Loango les nègres portent le fardeau dans une hotte fixée sur le dos, avec une courroie sur le front alors que sur le littoral on porte sur la tête (Paul Régnault).
Dans toute l’Amérique montagneuse, toute la chaîne des Cordillères ; Mexique, Amérique centrale, Nouvelle-Grenade, Equateur, Pérou, Chili, Araucanie, porter bas sur le dos est l’universelle coutume.
Au Mexique, le mode de porter sur le dos à l’aide d’une lanière passant sur le front, semble n’avoir pas varié depuis la plus haute antiquité. Les dessins au moment de la conquête (V. d’après Kinsborough, Vie de l’enfant au Mexique, Smith, instit.) nous montrent le garçon dès la cinquième année s’exerçant à porter les fardeaux sur le dos, une lanière venant se fixer à son front. Cette coutume était si nationale que, pen-
MANIÈRES DE PORTER
dant la cérémonie du mariage, l’époux portait la mariée de la sorte.
Comme il n’existait pas de bêtes de somme avant la conquête, de longues théories de porteurs faisaient le service de la côte à la capitale.
De nos jours les mœurs n’ont pas changé, les Mexicains portent toujours bas sur le dos au moyen d’une lanière qui prend point d’appui sur le front, parfois sur le devant de la poitrine.
On porte même ainsi les liquides. Les Indiens qui vont récolter le pulqué portent leur outre ainsi fixée sur l’échine. Le porteur d’eau porte deux outres, l’une fixée sur ses lombes au moyen d’un lacs qui passe par le front, l’autre venant battre ses genoux, soutenue par un autre lacs qui passe à l’occiput.
Les Indiens de Quito arrivent à porter pendant de longs trajets 80 à 100 kilos par la même méthode : le lacs prend point d’appui tantôt sur le front, tantôt sur le devant de la poitrine.
Même coutume en Colombie.
Pour transporter le voyageur, l’Indien le charge sur son dos au moyen d’une chaise à porteur.
Le dossier de la chaise est appliqué sur le dos du courrier ; un lacs vient prendre point d’appui sur le front. Le voyageur regarde en sens inverse du porteur. Ce mode est usité en Amérique centrale et dans toutes les Cordillères. Wiener voyagea ainsi, mais arrivé dans les plaines de l’Amazone il prit une litière dont deux Indiens portaient les barres antérieure et postérieure sur la tête (1).
(1) Porter en palanquin est usité dans tout l’Orient (Indes, Jajwn
ISO
APPENDICES
Dans les parties élevées de l’Amérique on porte sur le dos, mais l’usage diffère dans les plaines.
Les Zapotèques de l’isthme de Tehuantepec, partie plane du centre Amérique, portent l’eàu sur la tête. Des figurines guatémaliennes, conservées au Trocadéro, nous offrent un port semblable, tandis que dans la partie haute du centre Amérique on porte sur le dos.
Au Para et dans l’Amazone on porte sur la tête.
On peut donc dire que très généralement les montagnards portent bas, sur le dos, et que les habitants des plaines portent haut sur la tête ou les épaules.
Ces recherches sur le port du fardeau sont extrêmement utiles au point de vue militaire. On a souvent discuté comment on devait pratiquer le chargement du soldat : en France et dans la plupart des pays européens, le soldat porte son sac sur le haut du dos au moyen de courroies passant sur les épaules.
Ce port du sac est très douloureux pour beaucoup; les courroies donnent un frottement à chaque pas et finissent par écorcher.
Pour nous, le sac est tantôt porté trop bas, tantôt trop haut. Le chargement devrait varier suivant le pays.
Dans la marche en plaine le sac est porté trop bas. Les troupiers de l’armée s’en rendent compte et pa-
Indo-Chine) et à Madagascar.Les bâtons sont très élevés et portés
sur les épaules, par deux ou quatre porteurs. Si nos chaises à porteurs étaient tenues à bras, des lacs les maintenaient aux épaules. En Portugal (modèle en petit au musée du Trocadéro) les bâtons de la chaise à porteurs reposaient directement sur l’épaule.
MANIÈRES DE PORTER
quettent leur sac en hauteur; au-dessus de Tépaule s’édifie tout le fourniment du zouave dont la tête est
APPENDICES
Il peut alors cheminer le corps droit, dans une attitude fière.
Dans les montagnes, au contraire, la charge est portée trop haute par les troupes alpines : il faudrait abaisser le chargement.
M. Forgue avait déjà mis à profit mes premières recherches sur ce sujet {Archives de médecine militaire 1893, p. 542) pour demander qu’on modifiât le chargement dans les troupes alpines : 11 faudrait, disait-il, ahaisser le poids en faisant porter l’équipement sur les lombes.
En tous cas, l’allure en flexion offrant moins d’oscillations verticales présente cet énorme avantage de moins secouer le sac et par suite de moins fatiguer le soldat.