Une carte du Dauphiné et de la Provence, par Cassini
grande échelle; 10. Plus une lunette acromatique.
<c Les quatre premiers articles manquent au Dépôt, et on ne peut en faire l'acquisition qu'en numéraire effectif, ce qui exigera une dépense assez considérable, puisque, pour la description du Piémont seule, qui est en ce moment fort rare, on demande une somme de trois cents (300) livres en numéraire effectif.
« Le général de brigade, directeur du Dépôt général de la guerre et de la géographie, pense qu'il est aussi utile qu'avantageux de pourvoir les généraux des objets nécessaires à la direction de leurs opérations. Il propose au Ministre de statuer sur les objets qu'il jugera convenable de fournir au général Bonaparte,
« Calon. »
« Accordé ce que le Dépôt pourra fournir.
(( Le Ministre : Petiet. »
Ainsi, il est acquis que Napoléon, avant de prendre le commandement en chef de l'armée d'Italie, tenait h emporter, avant tout, comme guide, les Mémoires de Maillebois.
On va voir maintenant qu'il a emprunté au maréchal de Maillebois le plan de ses premières opérations en 1796; mais il est nécessaire de donner d'abord un aperçu d'ensemble des campagnes de 1745 et 1746. Le colonel Augoyat, qui a, comme moi, consulté les archives du Dépôt de la guerre, a très bien résumé ces campagnes comme il suit :
« Louis XV donna au maréchal de Maillebois, le l«f avril 1745, le commandement des troupes qu'il destinait à joindre, comme auxiliaires, l'armée d'Espagne (sur le Var) aux ordres de l'infant Don Felipe. L'objet de la guerre était, d'après le traité de Fontainebleau, l'établissement de l'infant dans les duchés de Parme et de Plaisance. On avait l'assurance que les négociations entamées par la cour de Madrid avec la République de Gênes, pour faire passer les troupes par les Alpes-Maritimes, aboutiraient à
Pierron. !•
un traité d'alliance offensive et défensive, qui fut, en effet, sign< » à Aranjuez, le 7 mai.
« Dès que la fonte des neiges ouvrit les passages des mon tagnes, dans le mois d'avril, le marquis de Monteynard, aidemaréchal général des logis (sous-chef d'état-major), fit, avec* deux ingénieurs, la reconnaissance des débouchés (conduisant des Alpes-Maritimes) en Piémont; et, dans une lettre datée du 2S avril, il signala les deux suivants : l'un, en partant de Finale, par Madonna délia Neve pour descendre à Bormida, puis à Pallaré, Garcaré et Dego; l'autre, en partant deSavone, par le col de Cadibona, pour desceiidre à Altaré, puis à Garcaré, etc. (Ce dernier chemin a été suivi, en 1796, par la célèbre armée d'Italie.)
« Une autre armée espagnole, que commandait le comte de Gages, capitaine général, devait faire jonction avec celle de Don Felipe. Elle était alors aux environs de Modène, en face d'une armée autrichienne. Le 21 avril, le comte de Gages ayant envoyé son artillerie. à Orbetello, d'où elle devait être dirigée sur Gênes par mer, déroba la marche de son armée au prince de Lobkowitz et fit prendre à ses troupes la route de Lucques par le mont San Pellegrino, Gastel-nuovo-di-GarfagnanaetBorgo-a-Mozzano, route affreuse par laquelle il eût été difficile aux ennemis de l'atteindre. A partir de Lucques (Lucca), le comte de Gages suivit la côte et arriva à Sarzana le i^^ mai. Il était facile aux Autrichiens de déjouer son projet en prenant, plus tôt qu'ils ne le firent, la route de Parme à Sarzana, par Fornovo, Pontremoli et AuUa. Lorsque leur avant- garde y arriva, le 6 mai, les dernières troupes espagnoles passaient le Magra *. Le comte de Gages tourna Gênes et prit position à Gampo-Morone, au pied du col de la Bocchetta, attendant l'arrivée de l'infant Don Felipe. Le prince de Lobkowitz, qui commandait l'armée autrichienne, rappela son avant-garde et fut remplacé par le comte de Schulenburg (Schulembourg), qui conduisit l'armée autrichienne aux environs de Novi. Cette armée s'avança ensuite sur la route de Gênes jusqu'à Voltaggio, où elle se retrancha.
<c L'infant Don Felipe et le maréchal de Maillebois arrivèrent,
i Macdonald a imité, en i799, après la perte de la bataille de la Trebbia, la manœuvre de Gages.
le 1er juin, à Menton, et le 18 à Albenga, avec 64 bataillons ol 73 escadrons ; de là, ils se concertèrent avec le comte de Gages. Le 23, Tarmée franco-espagnole (dite Gallispane) se porta h Finale. Le 3 juillet, elle s'éleva sur l'Apennin et campa à San- Giacomo, non loin de Madona délia Neve. Le 4, elle descendit h Carcaré. Elle continua sa marche sans trouver de résistance, les Piémontais l'attendant dans la vallée du Tanaro. Le 16, elle arriva devant Acqui, qui lui ouvrit ses portes; le lendemain, cent cinquante hommes, qui s'étaient retirés dans le château, se rendirent prisonniers de guerre. Le 1®' juillet, le comte de Gages, de son côté, mit en mouvement son armée, augmentée de 6 bitaillons génois. Il se porta au col de la Bocchetta et divisa ses forces en deux colonnes, dont l'une marcha droit aux retranchuments de Voltaggio, et l'autre suivit à gauche une arête de montagne pour les prendre à revers ; cette manœuvre eut un plein succès. L'ennemi les abandonna et se retira sous le canon de Tortone.
« Le comte de Gages et l'armée gallispane de Don Felipe:; firent leur jonction, le 14 juillet (à San-Giulano), dans la plaine d'Alexandrie (Alessandria).
« A la même époque, le comte de Schulembourg et Charles- Emmanuel (le roi de Piémont), ne pouvant tenir la campagne devant les forces supérieures des Alliés, qui montaieiu à 70,000 hommes, prirent une forte position derrière le Tanaro, la gauche à Bassignana, appuyée au Pô, et la droite à MoiiU * castello '.
« Le 21 juillet, le comte de Gages fit ouvrir la tranchée devant le fort de Serravalle, qui commande un pont en pierre sur la Scrivia, et que son armée avait laissé sur ses derrières. Ce siège dura dix jours, au bout desquels une brèche étant faite au fort, le 3 août, la garnison se rendit prisonnière de guerre. Immédiatement après, le général espagnol commença le siège de Tortone, qui se rendit le 4 septembre.
« Le maréchal de Maillebois tenta ensuite, pour séparer les Autrichiens des Piémontais, une diversion qui réussit. Il fit construire un pont sur le Pô en aval de l'embouchure du Tessin, en
* Cette position fut occupée de nouveau par Moreau> en 1799, et par Tariii^ sarde, au début de la campagne de 1859.
face de la Stradella, et donna Tordre au duc de La Vieuville, meslre de camp, de passer le Pô, la nuit du 20 au 21 septembre, avec un détachement de troupes pour aller surprendre Pavie. L'avant-garde y entra à peu près en même temps que 1,500 Autrichiens, qui se renfermèrent dans le château et capitulèrent le lendemain. Après ce coup de main audacieux, le comte de Schulembourg, craignant pour Milan (le Milanais appartenait alors à TAutriche), passa avec toutes ses troupes sur la rive gauche du Pô (en abandonnant les Piémontais). Obligés de s'étendre (de Bassignana à Pavone) pour garder leur position, les Piémontais ne furent plus assez forts pour empêcher Tarmée gallispane de passer le Tanaro (vers Rivarone). Cette opération eut lieu le 27 septembre, et a reçu le nom de bataille de Bassignana. Ses conséquences immédiates furent la prise d'Alexandrie, sauf la citadelle, et celle de Valenza. La campagne finit par la prise des châteaux d'Asti et de Gasale.
« Dans le mois de décembre 1745, l'infant Don Felipe, obéissant aux ordres de sa Cour, se sépara de l'armée française avec toutes les troupes qu'il commandait, à l'exception de trois régiments d'infantme et un de dragons occupés au blocus de la citadelle d'Alexandrie. L'armée espagnole se porta dans le Milanais.
« Cette séparation fut une faute : les deux armées avaient besoin de rester unies pour le succès de leurs desseins, dont le principal était la conquête de la citadelle d'Alexandrie, qui, bloquée depuis trois mois, était près de succomber faute de vivres. Le maréchal de Maillebois avait son quartier général à San-Salvatore et gardait, entre la rive gauche du Tanaro h Asti et le Pô à Casale, tous les points par lesquels l'ennemi devait passer pour jeter des secours dans la place.
« Après avofP fait la paix avec le roi de Prusse, la reine de Hongrie avait envoyé des renforts considérables à son armée d'Italie. Ces renforts mirent Charles-Emmanuel en état de reprendre l'offensive. Le 4 mars 1746, les troupes ennemies parurent avec du canon aux environs d'Asti, dont la garnison française capitula le 8. Le maréchal de Maillebois, qui était arrivé trop tard au secours de la place, se retira avec les troupes qui lui restaient, 17 bataillons et autant d'escadrons, aux environs de Novi, où il prit une position convenable pour se lier avec les
Espagnols (qui étaient vers Plaisance) et communiquer avec Gênes.
« Après avoir ravitaillé la citadelle d*Alexandrie, le baron de Leutrum, qui commandait les troupes piémontaises, fit successivement le siège du château de Gasale et de celui de Valenza; le premier capitula le 28 mars; le second, le 2 mai.
« Dans le mois de juin, le maréchal de Maillebois marcha au secours de l'armée espagnole bloquée sous Plaisance par l'armée autrichienne. Il réussit à la dégager, et, malgré la perte d'une bataille, dite bataille de Plaisance, livrée le 16 juin, l'armée gallispane, ou des deux Couronnes, atteignit, le 10 août, la Stradella et ne fut plus inquiétée dans sa retraite jusqu'à Tortone. Le 24, les troupes françaises et espagnoles évacuèrent le Piémont et vinrent camper à Ponte-Decimo, sur le territoire génois. Les jours suivants, elles continuèrent leur retraite (parce que l'armée piémontaise les côtoyait sur le versant nord de l'Apennin et menaçait constamment de couper leur communication avec le Var, en les débordant). Le 17 octobre elles repassèrent le Var, et, dans le mois de novembre, elles prirent position derrière la Siagne. »
. Je vais faire voir maintenant que Napoléon s*est inspiré des idées du maréchal de Maillebois; qu'il lui a emprunté le plan de ses opérations du début en 1796, et que c'est à ce judicieux emprunt qu'il a dû ses succès jusqu'au moment où son armée est arrivée sur le Mincio.
Remarquons d'abord que la situation en 1745, en Italie, était identique à celle de 1795 et 1796. Les Piémontais avaient pour alliés les Autrichiens, qui possédaient le Milanais et dont l'intérêt particulier était de couvrir cette province. Les. armées françaises étaient placées dans les deux époques : pî<>tie sur la frontière des Alpes, partie dans la rivière de Gênes. Napoléon connaissait, avant 1796, ce théâtre de guerre de visu, puisqu'en 1793 il était à Nice comme capitaine d'artillerie, avant le siège de Toulon, et qu'il commandait en 1794 et 1795, l'artillerie de l'armée d'Italie comme général de brigade. Il est probable, d'après les Mémoires du médecin en chef Des Genettes, qu'il a eu connaissance de l'ouvrage de Pezay et qu'il l'a médité, dès 1793, à Nice.
Pezay expose ainsi qu'il suit les vues du maréchal de Maille* bois pour la campagne de 1745 : « Ce général avait servi longtemps en Italie; d'après la connaissance du pays qu'il avait prise par lui-même, d'après les connaissances encore plus détaillées, sur le même objet, acquises par son fils (qui était son chef d'état-major) dans la campagne précédente, M. le maréchal de Maillebois forma un plan de campagne également approuvé de toutes les puissances confédérées.
« Plus d'un motif le déterminait à s'avancer de préférence par la rivière de Gênes; cette route le mettait plus à portée d'exécuter les clauses de l'alliance, en couvrant le territoire des Génois ; mais il voulait encore, en entrant en Piémont, profiter promptement de sa supériorité pour combattre le roi deSardaigne avec avantage et te contraindre^ s'il était possible, à se retirer vers Turin. Alors le plan du maréchal de Maillebois était de faire derrière lui, et par des détachements, les sièges de Ceva, de Mondovi et de toutes les petites places qui se trouvent sur la Bormida et dans la montagne, tandis qu'il attaquerait en forces Tertone et Alexandrie et s'ouvrirait les portes du Montferrat. Enfin, ce plan, vraiment militaire, donnait à espérer, avec le concours de quelques circonstances heureuses, de pouvoir bientôt forcer le roi de Sardaigne à renoncer à V alliance de la reine de Hongrie. Il devenait du moins très probable que ce monarque se trouve^ rait promptement hors d'état de fournir à cette princesse des secours, qui lui étaient indispensables pour se maintenir en Italie.
« La communication du Var au Tanaro était longue; les succès mêmes que l'on pouvait espérer (ultérieurement) ajoutaient à cet inconvénient en permettant à l'armée de faire des progrès et de s'avancer dans le Piémont. C'est ce qui fit concevoir au marechai de Maillebois le projet d'établir une communication plus courte par la vallée d'Oulx (Briançon). Les bataillons français qu'on laissait en Dauphiné et ceux d'Espagne restés en Savoie, également commandés par M. le comte de Lautrec, étaient origir nairement chargés de cette expédition, dont le siège d'Exilles faisait nécessairement partie. Le succès de cette opération assurait la communication (de l'armée d'Italie avec la France) en la raccourcissait; il rendait, de plus, au corps de l'armée, toutes les troupes qu'elle allait être obligée de laisser le long de la rivière
du Ponent à mesure des progrès de sa marche. En effet, cette route devenait inutile si la vallée d'Oulx était une fois libre.
« La prise de Ceva, Mondovi, Acqui, Serravalle, celle de tous les forts de la Bornida, de la Scrivia et du Tanaro, suffisaient à la sûreté des frontières de la République (de Gênes); le général français pouvait alors rassembler ses forces, écraser le roi de Sardaigne ou le contraindre aune paix particulière, et, dans Vun et Vautre cas^ chasser les Autrichiens du Plaisantin^ du Parmesan, de tout le Milanais et les pousser jusqu'aux montagnes du TyroL »
Quoi de plus convaincant que cette citation? N'y voit-on pas tracé d'avance le plan de la campagne de 1796 : séparer les Piémontais des Autrichiens, forcer le roi de Sardaigne à une paix séparée, raccourcir la ligne de communication de l'armée française en abandonnant la ligne d'étapes le long de la Corniche pour prendre celle sur Briançon, se retourner ensuite contre l'armée autrichienne et la rejeter dans le Tyrol?
Rien de .plus curieux que d'étudier dans la correspondance de Napoléon I®', publiée par ordre de l'empereur Napoléon III, tome I«^ pièces n®» 49, SO, 82, les premières conceptions du général Bonaparte en 1795 : il copie Maillehois ; il veut, comme lui, séparer les Piémontais des Autrichiens et faire le siège de Ceva. Il le copie encore dans un mémoire du 19 janvier 1796 (pièce 83).
Ainsi, dans un projet de juillet 1795, il dit textuellement :
i< L'on doit renforcer l'armée d'Italie des divisions disponibles des armées des Pyrénées; il sera très facile alors de reprendre sur les ennemis la position très intéressante de Vado (près de Savone).
« Maître de Vado, Ton doit rétablir les défenses de la rade, afin qu'un convoi y soit à l'abri des insultes des vaisseaux ennemis.
« Les Autrichiens se retireront sur les positions qui défendent le chemin de la Lombardie; ils occuperont de préférence la chaîne des montagnes depuis Cairo, Montenotte supérieur, Montenotte inférieur. Les Piémontais occuperont de préférence les positions qui défendent l'entrée du Piémont, c'est-à-dire les hauteurs de Priola, la Polta, Biestro et Montezemolo.
« L'on doit de préférence, par un mouvement successif et sans interrompre celui qui nous rendra maîtres de Vado, attaquer ou obliger Fennemi à évacuer, par une fausse marche (de notre part) sur Sassello, toutes ses positions jusqu'à Montenotte inférieur, et à se retirer sur Acqui ou même sur Alexandrie; — alors, par Cairo, Millesimo, s'emparer de la hauteur de Montezemolo, qui domine Ceva, dans le même temps que la division restée (à Garessio) pour la défense du (haut) Tanaro, s'avancerait au delà de Battifollo, investirait Ceva du côté de Garessio et opérerait sa jonction, avec la division qui serait sur Montezemolo, le plus près possible Ceva.
ce Pendant ce temps, l'on fera réparer lé chemin de la Madone de Savone à AUaré (coi de Cadibona), par où passeront les 36 bouches à feu nécessaires pour prendre Ceva.
« C'est autour de Ceva que l'on réunira toute Tarmce, en prenant des cantonnements dans tous les villages et bourgs voisins. L'on fourragera fort avant dans la plaine du Piémont et l'on offrira au roi de Sardaigne la perspective d'une armée prête à envahir ses États; il conclura probablement la paix On marchera sur Milan, si la paix est faite. »
Dans ses Mémoires, Napoléon dit : « Désormais les Autrichiens (après ^armistice conclu avec les Piémontais) pouvaient être poursuivis jusque dans l'intérieur de la Lombardie ; les troupes (françaises) de Farmée des Alpes, devenues disponibles, allaient eu partie descendre en Italie; la ligne de communication avec Paris (par Briançon) était raccourcie de moitié; enfin, on avait (par la cession des places de Ceva, Coni et Tortone) des points d'appui et de grands dépôts d'artillerie pour former des équipages de siège et pour assiéger Turin même, si le Directoire n'agréait pas la paix. »
. On voit par ces citations que Napoléon a emprunté au maréchal de Maillebois, non seulement l'idée de séparer au début les armées autrichienne et piémontaise en donnant aux premiers de la jalousie pour la Lombardie et en accablant les autres, mais encore le grand principe stratégique qui veut qu'on adopte pour ligne de communication et d'étapes la direction la plus courte possible, et non celle des opérations accomplies, puisque l'armée a dû marcher suivant les événements et les manœuvres de Tadversaire.
Comme il importe de bien mettre en lumière que c'est au maréchal de Maillebois que Napoléon a dû Tidée de séparer les armées piémontaise et autrichienne, je vais citer les passages où Pezay expose ce plan de la manière la plus explicite :
« Au moment où le comte de Gages s'avançait (de Gênes) à Yoltaggio (débouché du col de la Bocchetta), l'armée combinée de France et d'Espagne campait à Finale et se mettait en marche pour pénétrer plus avant. Le 30 juin, l'avant-garde de sa droite parait à Garcaré, vers les sources de la Bormida, et celle de sa gauche se montre sur les hauteurs de Melogno et de San-Giacomo.
« Par cette manœuvre, le maréchal de Maillebois veut attirer V armée piémontaise de son côté, empêcher ainsi les troupes du roi de Sardaigne de se réunir aux Autrichiens pour accabler le comte de Gages, et engager ce prince à risquer, vers les frontières de l'Alexandrin, le sort d'une bataille qu'il ne peut tenter qu'avec désavantage.
« Le môme jour, 30 juin, le marquis de Mirepoix (qui côtoyait par les crêtes la marche de l'armée gallispane le long de la Corniche, afin de protéger son flanc gauche) a ordre de se montrer avec un détachement considérable sur le haut Tanaro (à Ponte di Nava), et, par cette juste combinaison, les généraux piémontais se déterminent, comme l'avait annoncé d'avance M. le comte de Maillebois, fils du maréchal, à rappeler sur le Belbo les troupes qu'ils avaient h Triero (sur l'Orba) et à laisser au comte de Schulembourg (commandant le corps autrichien) livré à ses propres forces, le soin de faire face au comte de Gages (du côté de Gênes).
« Aux premières dispositions que fait M. le maréchal de Maillebois pour se porter en avant, l'armée du roi de Sardaigne, rassemblée en avant d'Alexandie, se retire tout entière sur la rive gauche du Tanaro. — ... Bientôt le comte de Schulembourg, après avoir recueilli h Rival la le détachement de ses troupes forcé à Yoltaggio, va, par ordre du roi de Sardaigne, occuper un camp entre le Pô et le Tanaro, où sa position se trouve couverte par le confluent de ces deux fleuves. »
Qui ne reconnaît de suite ici la manœuvre exécutée avec succès par Napoléon au commencement de la campagne de 1796? — Il attire les Autrichiens vers Gènes, en poussant la brigade Cervoni
Pierron. \,,
sur Voltri, sépare ainsi le gros des forces autrichiennes des Piémontais, perce le centre de Tarmée ennemie à Montenotte, et, après avoir repoussé un retour offensif des Autrichiens, il converge sur Ceva avec la colonne qu'il a laissée en observation h Garessio, où le général Serurier remplissait, en 1796, le rôle du marquis de Mirepoix en 1745.
Après avoir forcé le roi de Sardaigne à conclure un armistice, Napoléon a, comme on sait, fait exécuter à son armée une marche de flanc de Tortone à Plaisance pour y surprendre le passage du Pô derrière l'armée autrichienne et empêcher cette armée de défendre la Lombardie en se couvrant du Tessin. Or, il a emprunté, comme on va le voir, l'idée de cette habile marche de flanc au maréchal de Maillebois, qui l'imagina et la fit exécuter avec succès au corps commandé par le duc de La Vieu ville, en 1745 ; Pezay la relate ainsi :
« L'armée gallispane était campée à San-Giuliano, entre Alexandrie et Tortone.
« M. de Schulembourg (avec le corps autrichien) campait à Bassignana, ayant le Tanaro devant lui. Les Piémontais vinrent se placer à sa droite, bordant la même rivière, depuis Montecastello jusqu'à l'embouchure de la Bormida dans le Tanaro (à Pavone). L'art acheva de rendre formidable cette position, que la nature avait rendue avantageuse. Les armées sarde et autrichienne s'y couvrirent partout de retranchements ; tous les gués du Tanaro furent défendus par une artillerie nombreuse. Non seulement la force de celte position semblait mettre Tarmée austro-sarde hors d'insulte pour le moment, mais les rivières qui la défendaient, lui apportant sans cesse en tribut les productions des provinces fertiles qu'elle avait en arrière, le défaut de subsistances semblait ne devoir jamais borner le séjour que le roi de Sardaigne jugerait à propos de faire dans son camp. Enfin, des ponts jetés sur le Tanaro permettaient à ce prince de porter des secours partout où l'infant Don Felipe (commandant nominal de l'armée gallispane^ porterait ses efforts, d'inquiéter tous les sièges que nous pourrions former, de reconnaître tous nos mouvements, de troubler nos convois, d'attaquer nos communications et de harceler nos fourrages.
«... Le 8 de septembre, M. le maréchal de Maillebois propose un plan d'opérations, longtemps médité dans le secret entre lui
et son fils. Ce plan est tellement combiné avec sagesse et profondeur dans les vues, qne toutes les puissances alliées semblent y souscrire avec un contentement presque égal. C'est cet enchaînement de combinaisons militaires que Ton invite ici tous les gens de Tart à suivre avec attention. La foule des détails, une fois bien connue, ajoutera à la grandeur de l'idée qu il faut concevoir de l'ensemble. On y verra combien de rapports éloignés se trouvent savamment rapprochés pour concourir au même but. La connaissance des intérêts et des passions mêmes de tous les partis s'y trouve analysée et dirigée avec la sagacité la plus rare; enfin, le caractère des hommes et la nature des choses semblent ployés, pour ainsi dire, par le génie, selon l'utilité des circonstances. Nous dirons les faits; c'est la meilleure manière de louer ce qui est digne de Têtre.
« Il était essentiel de songer d'avance à prendre des quartiers d'hiver dans les États du roi de Sardaigne. Le long séjour de plusieurs armées, les dégâts opérés à dessein par le roi de Sardaigne lui-même dans l'Alexandrin et le Tortonais, y rendaient un établissement impossible, vu la rareté des subsistances. On ne pouvait donc espérer d'en former aucun que sur la rive gauche du Tanaro. Pour s'y établir, il fallait prendre Alexandrie. Pour faire le siège de cette place, il fallait donner de la jalousie sur plusieurs points à la fois, il fallait deviner ceux dont la conservation plus chérie par les puissances rivales forceraient les Autrichiens et les Piémontais à une diversion (séparation) plus promptes
« Il appartenait encore au génie de sentir que, malgré la réunion des intérêts de ces deux nations^ le roi de Sardaigne apporterait toujours une attention privilégiée à la conservation de ses pro^ près États (vers l'ouest) ; de même que le comte de Schulembourg (avec l'armée autrichienne) serait toujours plus disposé à régler ses mouvements d'après les intérêts personnels de sa souveraine et le système le plus convenable à la défense particulière de ses possessions en Italie (le Milanais, à Pest)*. »
« De ces prédilections à attendre, de ces vues différentes qu'il était naturel de supposer aux chefs ennemis, naissait l'espoir de
^ On voit exposer ainsi nettement le plan adopté en 179d par Napoléon, dés le débat de la campagne de 1706. — (Piearon).
compromettre plus facilement l'accord de leurs manœuvres, et, de cette division à espérer dans leurs avis, résultait la probabilité d'avoir bientôt à profiter de quelques fausses démarches de leur part. Cette nuance délicate fut loin d'échapper au général français et à son fils, à qui les liens du sang, bien moins que la supériorité des lumières, donnaient le droit d'être associé intimement à la rédaction de tous les projets.
« On prie le lecteur de suivre avec attention le développement de ces idées et la suite des manœuvres qui concoururent au succès.
« En déterminant M. le comte de Gages à jeter des ponts sur le Pô, au-dessous de l'embouchure du Tessin, à pousser une tète vers Pavie et à se porter en même temps sur Plaisance, on pouvait espérer que M. de Schulem bourg (avec l'armée autrichienne) passerait le Pô à son tour, peut-être même le Tessin, pour voler au secours des États de l'impératrice-reine. Mais, si M. de Schulembourg procédait réellement en forces à cette opération, s'il marchait secondé par de gros détachements piémontais, M. de Gages ne se trouvait plus en mesure de lui tenir tête. Alors, M. le maréchal de Maillebois se trouvait obligé de s'avancer dans cette partie pour soutenir M. le comte de Gages, et, dès ce moment, le roi de Sardaigne était le maître de passer le Tanaro, de se jeter, avec une partie de son armée, sur Tortone, Novi, Serravalle et Acqui, de repousser le marquis de Mirepoix (alors sur le haut Tanaro) au delà des Alpes et de nous couper toute communication avec le comté de Nice et la France.
« Ce n'était donc que par des détachements qu'il fallait tenter d'opérer la séparation des Autrichiens et des Piémontais; c'était par de simples détachements qu'il fallait donner aux Autrichiens de la jalousie du côté de Milan pour les éloigner du Pô (dans leur position de Bassignana), tandis que l'on s'emparerait de Parme et de Plaisance avec d'autres corps détachés.
« L'essentiel et le difficile étaient de laisser l'armée du maréchal de Maillebois et celle du comte de Gages également à portée de fondre sur le roi de Sardaigne dès l'instant où le comte de Schulembourg l'aurait abandonné. Alors le roi de Sardaigne, obligé de s'étendre dans son camp pour se maintenir dans la même position, se trouvait faible partout par la nécessité de ce développement forcé. Alors c'était avec un avantage
démontré qn*on lui présentait la bataille; le succès d*une action conciliait les vues de la France et de l'Espagne, et la promesse, faite aux Génois de couvrir leur territoire était complètement remplie.
« Ce n'était rien encore d'avoir conçu ce projet, d*en avoir rassemblé les ressources, réglé les combinaisons : il fallait le faire adopter (aux alliés). Ce ne fut pas sans peine qu'on y réussit, et la patience de M. le maréchal de Maillebois à attendre le fruit de la démonstration, à laquelle on sembla longtemps vouloir se refuser, malgré Tévidence, n est peut-être pas ce qui lui donne le moindre droit à nos éloges.
« Enfin, il obtient de M. le comte de Gages que le duc de La Vieuville, avec un corps de 4,000 à 5,000 hommes et 12 pièces de canon, entrera dans le Plaisantin et mettra à profit les bonnes dispositions de cette province. En même temps, le corps du marquis de Mirepoix est renforcé et mis en état d'agir sur le haut Tanaro (De Garessio vers Ceva) tandis que le comte de Lautrec, fortifié de 6 bataillons espagnols qui restaient en Savoie, esl chargé d'opérer une autre diversion sur Exilles.
« De ces mouvements opposés résultaient nécessairement un grand embarras pour les ennemis et une grande incertitude dans leurs manœuvres. Leurs intérêts, pris en commun, et les intérêts privés de chacune des nations qui composaient leur:^ forces, se trouvent également compromis. Si les Autrichiens xm se séparent point des Piémontais, la multiplicité de ces attaques les contraint au moins à s'affaiblir beaucoup, et le point où nos principales forces se trouvent réunies nous met sans cesse h portée de profiler de leurs moindres fautes.
« Après s'être emparé de Plaisance, le duc de La Vieuville doil marcher sur Parme. La prise de ces deux places faisant tomber naturellement Bobbio, cette expédition est désignée comme lu dernière que doit opérer le même détachement.
« Avec le reste de ses forces, le comte de Gages s'avance (Ur Tortone, qui avait capitulé après un siège) sur la Scrivia, et it est essentiel de remarquer, dans tous les mouvements que l'ou verra faire à son armée, pendant le cours de l'expédition que l'on détaille, avec quel art la combinaison des mêmes marches, faites pour alarmer M. de Schulembourg sur l'invasion du Milanais, laisse constamment M. de Gages en mesure de se réunir ;i
— îî -^
temps à la grande armée (gallispane), pour forcer le Taoaro an moment où Ton sera parvenu à séparer le comte de Schulembourg du roi de Sardaigne.
« Des bords de la Scrivia, M. le comte de Gages a ordre de pousser un détachement vers le Pô et d*y jeter un pont vis-àrvis de la Stradella, Ce détachement est composé de la brigade de Catalogne, de quelques piquets de cavalerie, de 4 pièces ée canon, également aux ordres de M. le comte de Santa-Cruz.
« Outre les bateaux destinés au pont de la Stradella, on ea rassemble ostensiblement de toute part. De grandes démons* trations sont faites en différents points pour l'établissem^it d'auFtres ponts; enfin, tout semble annoncer que l'armée entière des Espagnols s'apprête à passer le Pô et à attaquer en même temps toutes les possessions de la maison d'Autriche en Italie.
« L'inquiétude où ces mouvements jetaient le comte de Schulembourg sur le sort du Mantouan et du Milanais, rengagerait bientôt à y faire passer 11 bataillons, un régiment de dragons et un de hussards. C'était déjà un affaiblissement des forces de l'armée austro-sarde, campée à Bassignana; mais c'était une séparation totale qu'il fallait opérer. Un intérêt trop direct éclairait le roi de Sardaigne sur nos véritables projets, et, quand il aurait ajouté foi, en secret, à nos desseins sur la rive gauche du Pô, il n'en eût pas moins été empressé à retenir le général autrichien auprès de lui, tant que la moindre possibilité d'attaquer ses propres États aurait pu nous rester.
« Les points d'Exilles et de Ceva, menacés, ne lui permettaient aucun repos. Mille grenadiers et mille chevaux piémontais, réunis aux six bataillons déjà postés sur le haut Tanaro, atta-» quèrent Acqui par ses ordres et furent repoussés. Les autres tentatives contre le marquis de Mirepoix ne réussirent pas mieux. Le comte de Lautrec, retardé dans sa marche sur Exilles par la lenteur des bataillons espagnols qui venaient de Savoie, ne fut joint par eux que quand la saison rendait cette entreprise impraticable; mais le mouvement qu'on lui faisait faire avait bien moins pour but la prise réelle d'Exilles que d'affaiblir encore le roi de Sardaigne par une diversion nouvelle, et ce but n'était conséquemment pas moins rempli, quoique le siège <i'Exilles ne fût pas même entamé.
u Le duc de La Vienville surprend Plaisance et s'en empare.
ktt
lia majeure partie de la garnison est prisonnière ; l'autre se retire
dans le château, feint un moment de s'y défendre et capitule
aux preûîiers coups de canon. De Plaisance, le duc de La
Vieuville marche sur Parme. Sur le bruit de la prise de Plaisance,
la garnison de Parme s'est retirée à La Mirandole, et Parme
ouvre ses portes a« duc de La Vieuville. Soudain il se rend
maître de Bobbio, laisse partout des garnisons suffisantes, fait
jeter un nouveau pont au-dessous de l'embouchure de la Trebbia,
et rejoint le comte de Gages avec son détachement.
« Tous ces succès demeuraient nuls encore. Le comte de Schulembourg semblait vouloir se reposer de la défense du Milanais sur le détachement qu'il y tenait aux ordres du comte Pertiisati, et M. le maréchal de Maillebois ne pouvait compter aucan succès pour véritable tant que le comte de Schulembourg demeurerait réuni au roi deSardaigne (à Bassignana).
« Il faut en revenir à des démonstrations plus fortes sur la rive gauche du Pô. En conséquence, M. le maréchal vient camper à Castelnuovo di Scrivia, tandis que le comte de Gages, marchant par sa droite, s'avance jusqu'à Voghera. En même temps le comte Pallavicini, à la tête d'un gros détachement d'infanterie, soutenu de quelques compagnies de grenadiers et d'une division du parc d'artillerie, reçoit ordre d'aller fortifier et défendre le pont de la Straddla.
« Le duc de La Vieuville passe le Pô sans obstable à la
Stradella, se porte sur Pavie et s'en empare...., etc. »
Qui ne reconnaît là immédiatement la manœuvre par laquelle Napoléon a trompé la vigilance de Beaulieu et surpris le passage du Pô à Plaisance? Le général Costa- de Beauregard, chef d'étatmajor de l'armée piémontaise en 1796, l'a très bien relatée comme il suit : « Une des conditions sur lesquelles Bonaparte avait le plus insisté, dans les négociations de Cherasco, avait été le passage du Pô sous Valenza afin de lui faciliter, disait-il, la poursuite de l'armée autrichienne. Cette condition, mise fort en vue dans le traité d'armistice (avec les Piémontais), était un piège où Beaulieu se laissa prendre. Ce général pouvait encore se procurer une position excellente pour couvrir le Milanais : le Fô sur son front, sa droite appuyée au Tessin et sa gauche à l'Adda; mais, comme il attendait les Français par Valenza, d'après les termes de leur traité d'armistice avec le roi de Sar-
daigne, ce fut sur le Tessin qu'il se retrancha, et Bonaparte, le confirmant dans cette erreur par quelques fausses démonstrations, tourna rapidement à droite, força deux marches, se porta sur Plaisance et, le 8 mai, passa le Pô sous cette ville. » Dans sa lettre au Directoire, datée de Tortone, le 6 mai, Napoléon annonçait ainsi d'avance sa manœuvre, calquée sur celle du maréchal de Maillebois : « Dans ce moment-ci, la division du général Serurier est campée entre Valenza et Alexandrie; celle de Masséna est à Salé; celle d'Augereau à Castelnuovo (di Scrivia) ; celle de Laharpe à Yoghera. Le général de brigade Dallemagne» avec 3,000 hommes et 1500 chevaux, est h Casteggio (en marche vers Plaisance . Dans la journée d'hier, nous nous sommes canonnés avec Tennemi posté au delà du Pô. Ce fleuve est très large et très difficile à passer. Mon intention est de le franchir le plus près possible de Milan, afin de n'avoir plus aucun obstacle pour arriver à cette capitale. Par cette mesure je tournerai les trois lignes de défense que Beaulieu s'est ménagées le long de l'Agogna, du Terdoppio et du Tessin. Je marche aujourd'hui sur Plaisance. Pavie se trouve tournée, et, si l'ennemi s'obstine à défendre cette ville, je me trouverai entre lui et ses magasins. »
Par ce qui précède, on voit clairement que c'est en s'inspirant des idées du maréchal de Maillebois, qui lui avait tracé la voie à suivre, qui lui avait indiqué l'importance du défilé de la Stradella, du passage de Plaisance, que Napoléon a pu arriver avec son armée victorieuse jusqu'à Milan. Toutes ses manœuvres jusque-là lui ont été dictées par le maréchal de Maillebois.
Et ensuite?
Napoléon dit, dans ses Mémoires : « Où devait-on s'arrêter après avoir passé le Tessin? Devait-on aussi passer l'Adda, TOglio, le Mincio, l'Adige, la Brenta, la Piave, le Tagliamento, l'Isohzo? Etait-il sage de laisser sur ses derrières de si nombreuses populations, si mal disposées? Le moyen d'aller vile n'est-il pas d'aller doucement et de se faire des appuis dans tous les pays où l'on passe, en changeant le gouvernement et confiant l'administration à des personnes de mêmes principes et de mêmes intérêts que nous? Si l'on se portait dans le pays de Venise, n'obligerait-on pas cette République, qui pouvait disposer de cinquante mille hommes, à prendre parti pour l'ennemi ?
« On répondait à cela : l'armée française doit profiter de ses victoires; elle ne doit s'arrêter qu'à la meilleure ligne de défense contre les armées autrichiennes, qui ne tarderont pas à déboucher du Tyrol et du Frioul. Cette ligne c'est VAdige; elle couvre toutes les vallées du Pô; elle intercepte la moyenne et basse Italie; elle isole la place de Mantoue, et probablement cette place sera prise avant que l'armée ennemie soit réfaite et en position de la secourir.
« C'est pour avoir méconnu ce principe que le maréchal de Villars manqua tout le but de la guerre en 4733. Il était à la tête de 50,000 hommes," réunis au camp de Yigevano (sur le Tessin), en octobre; n'ayant pas d'armée ennemie devant lui, il pouvait se porter où il voulait. Il se borna à se tenir en observation sur 1 Oglio, à cheval sur le Pô. Ayant ainsi perdu l'occasion, il ne la retrouva plus : trois mois après, Mercy arriva dans le Serraglio (pays de Mantoue) avec une armée (autrichienne). Le maréchal de Coigny, quoique à la tête d'une armée très, supérieure pendant toute la campagne de 1734* et victorieux dans deux batailles rangées, celles de Parme et de Guastalla, ne sut tirer aucun parti de tant d'avantages; il manœuvra alternativement sur les deux rives du Pô. Si ces généraux avaient bien connu la topographie de l'Italie, dès le mois de novembre \illars eût pris position sur l'Adige, interceptant ainsi toute ritalie, et Coigny eût profité de ses victoires pour s'y porter à lire-d'aile. »
Cette idée, éminemment stratégique, de porter l'armée française d'un trait jusque sur l'Adige est-elle une inspiration de Napoléon ?
Nullement.
Elle lui. a été suggérée par Bourcet, premier ingénieur dans l'armée du maréchal de Maillebois, en 1745, et qui avait fait les campagnes de 1733 et 1734 en Italie, sous les maréchaux de Villars et de Coigny.
Napoléon, en juillet 1795, fut attaché au bureau topographique du Comité de Salut public pour la direction des armées, à la place de Carnot. (Voir sa lettre à son frère Joseph, du 20 août 1795.) Là, il rédigea les instructions pour l'armée des Alpes et l'armée d'Italie, de juillet à octobre, jusqu'à la journée du 13 vendémiaire (5 octobre). Il consulta tous les documents du
Dépôt de la guerre sur les guerres d'Italie, et il eut sous les yeux une œuvre de premier ordre, un manuscrit du lieutenant général de Bourcet, intitulé : Principes de la Guerre de montagnes, par M. de Bourcet, lieutenant général, commandant en second la province de Dauphiné, commissaire principal de la limitation des Alpes, directeur des fortifications, 1775*. Dans ce manuscrit, Napoléon eut l'occasion de lire le passage suivant :
« M. le maréchal de Villars, à la guerre de 1733 en Italie, persuada au roi de Sardaigne de se procurer quelques points d'appui tels que Pizzighettone, Milan ou Tortone, au lieu du projet plus avantageux, que M. le maréchal de Rehbinder (commandant des troupes piémontaises), s'efforça vainement de persuader à ce souverain, qui était de porter Varm^e combinée de France, d'Espagne et de Piémont sur les frontières de Trente, pour s'opposer à la marche des troupes que l'empereur aurait voulu faire avancer en Italie; car, par ce projet, qui était bien plus militaire, on aurait pu faire (par des détachements) derrière soi et tranquillement le siège de ces places; mais M. le maréchal de Villars voyant 70,000 hommes de l'empereur en Lomhardie, jugea que, par le projet de M. Rehbinder, la guerre pourrait finir, en Italie, dans une campagne, et qu'alors ces 70,000 Autrichiens auraient été renforcer l'armée d'Allemagne, où le roi de Sardaigne aurait certainement refusé d'aller et où la France aurait eu peine à résister li Tarmée d'Allemagne après un si grand secours. »
On voit, par cette citation, que c'est Bourcet qui a enseigné au général Bonaparte l'importance de la ligne de TAdige.
Nous avons accompagné Napoléon avec l'armée d'Italie jusqu'aux bords de TAdige. Mais la situation va changer : Wurmser descend du Tyrol en Italie, à la tête d'une nouvelle armée et il dirige ses colonnes le long de l'Adige, du lac de Garde et de la Chiese, de manière à envelopper l'armée française.
Napoléon n'a plus pour le guider ni Maillebois ni Bourcet. Il est abandonné à lui-même pour la première fois.
* Ce manuscrit vient d'ôtre pubUc par rimphmerie nationale, en mars 4888, grâce à rinitialive de M. le générsd Bor^on et aux soins de M. le colonel Arvers.
Quelle va être son attitude, son inspiration
A-t-il eu une inspiration de génie ?
Le témoignage des contemporains est unanime sur ce point ; il a été tout d'abord décontenancé. Il n'a songé, au premier moment, qu'à battre en retraite.
Il écrit de Desenzano, le 30 juillet, au général Augereau :
« Il faut, général, faire votre retraite sur Roverbella, aban-t donner votre ligne (de TAdige), rompre le pont de Porto-Le-^ gnago, brûler les affûts de position, afin que l'ennemi ne puisse vous attaquer dans votre retraite, et enlever tout ce que vous pourrez des magasins/ Les moments sont précieux; je confie l'exécution de ces mesures à votre sagesse et à votre prudence ordinaires. Voici la malheureuse position de l'armée ; l'ennemi a percé notre ligne sur trois points; il est maître de la Gorona et de Rivoli, postes importants; Masséna et Joubert ont été obligés de céder à la force, Sauret a abandonné Salo et a fait sa retraite sur Desenzano; l'ennemi s'est emparé de Brescia et du pont de San-Marco (sur la Chiese). Vous voyez que nos communications sont coupées avec Milan et Vérone. Attendez de nouveaux ordres à Roverbella ; Je m'y rendrai en personne. ^
Augereau rapporte ainsi les faits :
« Le 30 juillet 1796, le général Bonaparte m'ordonna d'aban* donner la ligne de l'Adige, en laissant une garnison à Legnago, de marcher sur Vérone, ou je trouverais six mille hommes commandés par le général Rampon, de les réunir à ma division^ devenue forte par ce moyen de seize mille hommes d'infanterie, et de me mettre en état de livrer bataille à l'ennemi qui s'avançait sur Vérone.
« Toute la division reçut les ordres les plus précis, et, dès le 31, au point du jour, elle se porta en avant pour attaquer l'ennemi. Après une heure de marche, je reçus du général en chef un courrier par lequel celui-ci m'instruisait du mouvement général de notre armée et de celui de l'ennemi.
« La lettre du général en chef était conçue en ces termes : « Il « faut, général, faire votre retraite sur Roverbella, abandonner « votre ligne, rompre les ponts de Porto-Legnago, brûler les « affûts de position, afin que l'ennemi ne puisse vous attaquer « dans votre retraite, et enlever tout ce que vous pourrez des « magasins. Les moments sont précieux; je confie l'exécution
(' de ces mesures à votre sagesse et à votre prudence ordinaires. « Voici, continue le général en chef, la malheureuse positiart « de V armée : l'ennemi a percé notre ligne sur trois points ; « il est maître de la Corona et de Rivoli, postes importants ; « Masséna et Joubert ont été obligés de céder à la force. Sauret « a abandonné Salo et fait sa retraite sur Desenzano. L'ennemi « s'est emparé de Brescia et du pont de San-Marco. Vous voyez « que nos communications sont coupées avec Milan et Vérone . « Attendez de nouveaux ordres à Roverbella; je m*y rendrai en « personne. »
« Au reçu de cet ordre, je me hâtai de faire rétrograder ma division sur Legnago. J'enlevai des magasins tout ce que je pus, et j'ordonnai aux troupes de se rendre à Roverbella, ne gardant avec moi que neuf compagnies de grenadiers, quatre cents chevaux et dix pièces d'artillerie légère. Je rompis les ponts, je brûlai les affûts de position et me mis en marche avec ce petit corps de troupes pour protéger la retraite de ma division. A peine avais-je fait un quart de lieue que j'aperçus, de l'autre côté de l'Adige, l'ennemi qui s'avançait sur Legnago; mais, comme celui-ci avait besoin de beaucoup de temps pour rétablir les ponts et passer le fleuve, la retraite des Français ne fut pas inquiétée. Quand, après trois heures de marche, je reconnus que je n'avais plus rien à craindre, je me portai, avec la cavalerie, à la tête de la division, dont je laissai le commandement au général Beyrand, et je m'avançai sur Roverbella avec un piquet de cavalerie et mon état-major. Quelles furent, en arrivant, et ma surprise et ma douleur, lorsque j'y trouvai les troupes qui formaient la garnison de cette ville dans le plus épouvantable désordre! Une terreur subite s'était emparée d'elles. Les employés des administrations ajoutaient à l'effroi général en criant de tous côtés : « Voilà les houlans ! Voilà l'ennemi î » Les rues étaient tellement embarrassées par les charrettes des femmes qui suivaient l'armée, qu'il était impossible aux troupes de s'y livrer un passage.
« Dès que je vis le désordre et la terreur portés au comble, je fis partir sur-le-champ un officier de la division, afin d'arrêter la marche des troupes qui s'avançaient, en quelque lieu qu'il les rencontrât, et de défendre aux généraux qui les commandaient de faire un seul mouvement avant d'avoir reçu de moi de nou-
velles instructions. Le but de celle précaution était de préserver les corps qui formaient la division du dangereux spectacle qu'offrait la garnison de cette ville et de ne pas les exposer h suivre l'impulsion coupable donnée par des malveillants, qui étaient en grand nombre dans l'armée. Secondé de mon étatmajor, je ne perdis pas un moment pour m'occuper du ^;établissement de Tordre. Je nommai commandant de la place un officier ferme et énergique, je mis à sa disposition l'escorte de cavalerie dont j'étais accompagné, et, dans peu de temps, les communications furent libres et la tranquillité rétablie.
« A trois heures et demie arriva le général en chef Bonaparte, avec son état-major. Il descendit chez moi et me fit part de la position des deux armées. Elle n'était pas rassurante pour nous, mais je lui répondis : « Il nous reste de grandes ressources ; souvenez-vous que c'est dans cette occasion que vous reconnaîtrez vos vrais amis. Plus le danger est grand, plus il est imminent, plus il importe d'en imposer à l'ennemi, sans mesurer ses forces. » — Le général Berthier, chef de l'état-major général, prit la parole et dit : « Je crois que le général Augereau n'est pas bien informé en ce moment des positions de l'ennemi. » — Je les connais mieux que vous, répliquai-je. Au reste, ce ne sont plus des paroles qu'il nous faut : ce sont des faits. — Bonaparte, qui avait gardé quelques instants le silence, le roinpit alors et dit : « Qtie pensez-vous faire pour sauver r armée? » — Ce qu'il faut faire, repris-je, le voici : rallier les troupes, faire quelques exemples des misérables qui jettent la terreur dans les rangs, et surtout ne plus parler de retraite; pour moi, je déclare que je n'en ferai point. La division que je commande n'a jamais été battue. L'armée autrichienne dût -elle se présenter tout entière devant moi, avec de tels hommes, je vous promets de la vaincre. J'aime mieux périr en brave, à la tète de mes soldats, que de me déshonorer par une honteuse retraite. Si, une fois, cette retraite est ordonnée, il ne sera plus en notre pouvoir de nous arrêter. Il n'y aura plus d'ordre, plus de discipline : chaque soldat isolé cherchera son salut dans la fuite, et les paysans, soulevés, assassineront en détail l'armée.
« Je le répète : je sens combien notre situation est critique; mais que chaque général fasse le serment de battre l'ennemi ou de périr en brave, et nous aurons tous fait notre devoir;
Tennemi sera chassé de nouveau, l'Italie sera libre, et la Rôy blique sauvée. Vous ne pouvez vous dissimuler que toute TE rope a les yeux fixés sur nous, et que Tinslant où nous aba donnerons lltalie allumera la guerre civile en France. — Voi me dites, poursuivis-je, que Tennemi s'est emparé du pont ( San-Marco et de Brescia ; je réponds d'en chasser V ennemi et c rétablir nos communications avec Milan et Vérone. Quelque heures de repos auront suffi à mes soldats; si je réussis dans c projet-là, ainsi que j'en ai l'assurance, j'aurai rétabli les commu nications de l'armée et ce sera un point important. »
On sait que Napoléon suivit le conseil d'Augereau. Dans soi rapport au Directoire, le 6 août, on lit : « L'ennemi, en descendant du Tyrol par Brescia et FAdige, me mettait au milieu. & mon armée était trop faible pour faire face aux deux divisions de l'ennemi, elle pouvait battre chacune d'elles séparément, et, par ma position, je me trouvais entre elles. Il m'était donc possible, en rétrogradant rapidement, d'envelopper la divisiez? ennemie descendue à Brescia, la prendre prisonnière ou la battre complètement et, de là, revenir sur le Mincio attaquer Wuraiser et l'obliger à repasser dans le Tyrol. »
Le chef de brigade Latrille, qui a pris part à cette campagne et qui en a publié une relation succincte en 1803, sous le titre de : Considérations sur la guerre, dit avec une grande netteté : « Wurraser déboucha tout à coup par la vallée de FAdige et l'extrémité supérieure du lac de Garde, avec des forces im})0santes. Il fallut d'abord céder à ce torrent et, par malheur, lever le siège de Mantoue, qui touchait à sa fin; mais, malgré le trouùle d'un premier moment de terreur, l'armée française se trouva en un instant réunie. »
Ainsi, il ne peut y avoir aucun doute : Napoléon, d'abord décontenancé, a dû à Augereau la pensée de sa belle manœuvre sur la ligne intérieure, qu'il a si bien formulée plus tard en écrivant à Masséna, qui commandait l'armée d'Italie, le S mars 1800: « Ne vous effrayez pas si V ennemi tend à se mettre sur vos derrières. Abandonnez de suite toutes les positions qu'il veut attaquer pour vous trouver vous-même, avec toutes vos forces , sur une de
ses ailes L'ennemi, à la méthode autrichienne, fera trois altii- '
ques. Refusez-lui deux de ces attaques et trouvez-vous, avec toutes vos forces, sur la troisième. » On sait que c'est grâce à
ce principe si fécond de la réunion des forces et de leurs navettes sur la ligne intérieure, pour attaquer alternativement les différents groupes de Tarmée ennemie, que Napoléon a dû ses principaux succès, jusqu'au jour où, en 1813, Texpérience a .montré que cette méthode était impuissante quand les groupes ennemis sont des armées de plus de 100,000 hommes et que la masse centrale à leur opposer est elle-même fort supérieure à ce chiffre, parce qu'alors ses navettes ne peuvent plus s'exécuter avec la rapidité nécessaire.
Dans ce qui précède, on a assisté à Téclosion successive du génie militaire de Napoléon et reconnu qu'il a dû prendre pour guide les idées de ses prédécesseurs, Maillebois et Bourcet. On s*en convaincra encore davantage si on lit ses premières élucubrations en mai 1794 (Correspondance imprimée par ordre de l'empereur Napoléon III, pièces n»» 27 et 30), c'est-à-dire les plans d'opérations qu'il proposait le 21 mai et le 20 juin 1794. On l'y voit copier, pour forcer la barrière des Alpes, le plan suivi avec succès, en 1744, par le prince de Conti, qui avait pour chef d'état-major le comte de Maillebois *, fils du maréchal.
On objectera peut-être que, dès le siège de Toulon, en octobre 1793, Napoléon avait donné spontanément une première preuve de sa supériorité en proposant d'attaquer la redoute anglaise élevée sur le promontoire de l'Eguillette, parce que, de ce point, l'artillerie française obligerait l'escadre ennemie à évacuer la rade et menacerait de couper la retraite aux défenseurs. C'est exact; mais j'ai toujours pensé, après avoir lu l'ouvrage de Pezay, que Napoléon avait puisé, dans l'étude de la campagne de Maillebois, en 1746, l'idée lumineuse qui le portait à agir de suite sur la ligne de retraite de l'adversaire pour le forcer h évacuer une position retranchée.
En efiet, après la perte de la bataille de Plaisance, l'armée gallispane se retira sur Gavi, et elle songeait à s'y refaire ; mais
1 Le comte de Maillebois est un des plas grands stratégistes qai aient jamais existé* Outre le plan de génie qni fit tomber la barrière des Alpes en i744, on lui doit celui qui assura la pacification de la Corse, les belles conceptions de son père en 1745 et 1746, en Italie, les bases à suivre pour la défense de la Provence contre une invasion italienne, comme on le verra plus loin, et enfin l'éclosion da génie militaire de Napoléon I<^', qui s'est assimilé ses méthodes.
le roi de Sardaigne l'obligea, sans combat, à évacuer toutes les positions le long de la Corniche, entre Gênes et le Var, en la côtoyant au nord de l'Apennin et en la débordant constamment, c'est-à-dire en menaçant de couper sa ligne de communication avec la France, s'il descendait de l'Apennin sur le littoral. Pezay a très bien fait ressortir cette manœuvre dans les termes suivants : « Le roi de Sardaigne (laissant devant l'armée gallispane une partie des Autrichiens seulement) se porte, avec toutes ses forces et 16 balaiilons autrichiens sur Cairo, vers les sources de la Bormida. L'infant Don Felipe envoie au général français, forcé de lui obéir. Tordre positif de se rendre à Savone, Trois jours après, l'armée en part pour venir camper à Finale et n'être pas dépassée par les Piémontais. Le dessein de ces derniers est, en effet, de couper la communication. Le 9, ils attaquent, dans cette vue, le poste de San-Pantaleone, avec 800 grenadiers et 2 brigades d'infanterie. Leurs efforts prouvent leur volonté déterminée de percer sur le flanc gauche de l'armée des deux Couronnes et de gagner même ses derrières, s'il est possible. Le lendemain, nouvelle tentative pour primer l'armée qui s'avance à Loano, etc. »
J'ai dit plus haut que Napoléon s'était inspiré des idées du maréchal de Maillebois (ou plutôt de son fils) pour la défensive stratégique, notamment pour le discernement dans le choix des positions de flanc. Pour en donner une preuve irréfutable, je copie ci- dessous le mémoire rédigé par le comte de Maillebois (fils du maréchal et son chef d'état-major) pour la défense de la Provence contre une invasion italienne. Ce mémoire admirable est encore aujourd'hui (en novembre 1888) le guide le plus utile à suivre en pareil cas. Il est ainsi conçu (Pezay, tome III, page 809) :
« Cannet du Lac (ou nord-<;st de Toalon), iO décembre 1746 ^
« L'objet que M. le maréchal de Belle-Isle (successeur du maréchal de Maillebois) s'est proposé, dans la reconnaissance qu'il a ordonnée de cette partie de la Provence, est d'y trouver une position pour les troupes espagnoles qui puisse couvrir la ville
1 Voir la carte de la France par 1 etat-major, à Téchelle de 1/320,000®, feuille n<» 31.
d'Aîx (centre de leurs cantonnements), tandis qu*avec l'armée du roi il couvrira Toulon et Marseille.
« La position de Seillons (au nord de Saint-Maximin)^ imparfaite en elle-même, ne remplirait pas cet objet autant que celle de Tourves (entre Saint-Maximin et Brignoles), qui n'est pas non plus sans défauts, mais qui réunit le plus d'avantages.
« Tourves est le point d'où la communication avec Toulon est la plus courte, n*y ayant que six lieues qu'on peut, en cas de besoin, faire dans une marche forcée. D'ailleurs, le corps d'armée posté à Tourves peut tenir une avant-garde de 4,000 h 5,000 hommes à Brignoles, par le moyen de laquelle on se rend maître de tous les chemins qui vont à Toulon, et on réduit l'ennemi à celui qui y va du Luc. Le corps de Brignoles tiendra aussi Le Val (au nord) pour observer l'ennemi dans sa partie gauche, et le camp de Tourves aura de gros détachements à Barjols et à Varages.
« Il s'ensuit, de cette disposition nécessaire, que le camp de Tourves doit être au moins de 18,000 à 20,000 hommes. La qualité du pays comporterait, s'il le fallait, un corps d'armée plus considérable»
« Si M. le maréchal de Belle-Isle persiste à ne pas s'éloigner de Toulon, il pourra camper à Cuers ou à Solliès-Pont, et alors il ne sera qu'à trois ou quatre lieues du camp de Tourves et il assurera aisément sa communication en occupant les postes de Cuers, Méounes et Forcalquieret, suivant les connaissances plus détaillées qui seront prises de ces positions, dont on ne connaît point le local.
« Si M. le maréchal de Belle-Isle se contente de laisser un corps de IS bataillons à Toulon, il peut camper toute l'armée (franco-espagnole) combinée à Tourves, et lorsqu'il aura plus de cavalerie, il y pourra prendre une position audacieuse, d'où il pourra, toutes les fois qu'il le jugera convenable, déboucher sur l'ennemi»
n On reconnaîtra plus en détail les différents camps qui peuvent se prendre à Tourves, lorsque M. le maréchal de Belle-Isle aura décidé le nombre de troupes qu'il veut y faire camper.
« Le défaut du camp de Tourves est de ne pouvoir couvrir que par des détachements le grand chemin d'Aups à Aix (par Barjols); maiô, comme Tourves est un point central, si l'ennemi
porte son effort sur Aups et sur Barjols et renonce à Toulon, l'armée française pourra marcher sur Tourves et renforcer le corps qui y sera campé pour le mettre en état de se porter sur Barjols, sur Varages, ou sur les points les plus propres à arrêter l'ennemi.
« On aura encore une communication sur les derrières (avec Marseille) par Auriol et Roquevaire. Le poste de Iloquevaire (carrefour des routes vers Tourves, Aix, Marseille et Toulon) est, dans tous les cas, nécessaire à occuper et à soutenir par un corps d'infanterie.
« Les dépôts relatifs à ces positions sont Toulon, Marseille et Aix, d'où Ton fera les subdivisions (ou répartitions) nécessaires à la subsistance journalière. »
Jamais on n'a présenté avec plus de talent les avantages et les propriétés d'une puissante position de flanc stratégique. C'est le type que Napoléon a pris pour modèle dans tous les cas analogues^ et il suffit de feuilleter sa correspondance imprimée pour s'en convaincre. Je citerai, entre autres, ses instructions k Masséna * en date du 17 mai 1807, sous le titre : « Note sur la position du V« corps, pour couvrir Varsovie. » On y voit très clairement la marche de son esprit dans la solution des questions de ce genre.
C'est sans doute en méditant, dans l'ouvrage de Pezay, les mémoires si remarquables du comte de Maillebois sur la puissance des positions de flanc judicieusement choisies (c'est-à-dire ayant derrière elles le gros des ressources du pays), que Napoléon a compris de bonne heure et formulé ainsi qu'il suit les règles de la défensive stratégique à propos de la position que Tarmée piémontaise et l'armée autrichienne auraient dû prendre contre lui au début de la campagne de 1796 : « C'était une erreur de supposer que, pour couvrir Turin, il fallait se trouver à cheval sur la route de cette ville; les armées (alliées) réunies à Dego eussent couvert Milan, parce qu'elles eussent été à cheval sur la grande route du Montferrat: elles eussent couvert Turin, parce qu'elles eussent été sur le flanc de la chaussée de cette ville. Si Beaulieu eût eu cinq ou six jours à sa disposi-
* Correspondance, édition Pion, tome XV, pièce n* 12596.
lion pour rallier sa gauche, il eût dû se porter sur Ceva pour se réunir à Tarmée piémontaise, parce qu'il était plus avantageux aux alliés (d'adopter la position de Ôanc leur permettant) de se maintenir près de la ligne d'opérations (et de communication) de l'armée française. Il n'y avait pas à craindre que celle-ci entrât dans le Montferrat tant que l'ennemi aurait une armée sur Ceva (c'est-à-dire sur son flanc et en position de couper sa ligne de communication). »
Qui ne reconnaît là aussitôt Télève du comte de Maillebois, qui lui a appris, dans l'admirable Mémoire que j'ai cité ci-dessus, que, pour empêcher l'ennemi venant du Var de marcher sur Toulon, il faut occuper sur son flanc la position de Tourves, d'où Ton est à portée de couper les communications de l'envahisseur au Luc, d'où l'on couvre en même temps Aix et Marseille, enfin, où l'on a derrière soi toutes les ressources de la France?*
Quel est l'enseignement à retirer de cette étude ? La gloire de Napoléon I^' en est-elle diminuée ?
Rien ne serait plus loin de ma pensée. J'ai voulu montrer seulement quHl ny a point de génie inné; que le génie se développe
* Le chef>d œuvre des conceplions stratégiques du comte de MaiUebois est l'opération par laqaeUe, après la perte de la bataille de Plaisance, quand les armées piémontaise et autrichienne allaient cerner l'armée franco-espagnole et renfermer entre la Stradella et Plaisance en coupant ses communications avec Gènes, il Ta dégagée de cette étreinte presque sans issue par un changement de ligne d'opérations, qui n*a de rival, comme conception de génie dans l'histoire des guerres, que la marche de Bolivar en 1849 du Venezuela sur Santa-Fé, et celle de M. le général Sherman en 1864 d'Atlanta vers la mer.
Le comte de MaiUebois lit passer l'armée franco-espagnole au nord du Pô, sur le territoire ennemi, où personne ne l'attendait après sa défaite, et la dirigea sur Pavie, prêt à prendre au besoin une nouvelle ligne de communication sur la France, par Vercelli et Ivrée. Le roi de Sardaigne, alarmé pour ses Etats, accourut de la Stradella vers Pavie, en s' éloignant de nouveau de Tarmée autrichienne. Le comte de MaiUebois, voyant la route de Gènes redevenue libre, fît repasser l'armée franco-espagnole au sud du Pô, en face de l'embouchure du Lambro, et, après avoir repoussé une attaque de l'armée autrichienne, en se couvrant du Tidone, il ramena Tarmée gallispane sans encombre sur Tortonc et Gavi. (Voir Pezay, tome II. page *Î49.)
Napoléon, au moment de battre en retraite de Moscou, s'est rappelé cette belle manoeuvre de MaiUebois et a songé un instant à l'imiter, en se retirant par le nord ; mais la saison el le défaut de vivres dans un pays stérile l'en ont empêché. (Voir son projet. Correspondance, édition Pion, tome XXIV, pièce no 19237).
mccessivement, comme toute œuvre de la création, qu'il ne peut éclore qu'à la suite d^études opiniâtres, et que dans ses débuts il est obligé, comme toute créature qui s'essaie à marcher, de s'appuyer sur la main d'un guide. On retrouve cette loi de l'humanité partout et dans toutes les conceptions de l'activité humaine. En examinant à Pérouse les premiers tableaux de Raphaël, qui n'est frappé de l'influence que le Pérugin, son maître, a exercée sur lui? En contemplant Saint-Pierre de Rome, ce chef-d'œuvre de proportions grandioses et de majesté, on reste muet d'admiration devant le génie de Michel-Ange; mais si d'abord on a vu le Colisée et surtout cette coupole du Panthéon qui semble suspendue dans le ciel, on comprend où Michel-Ange a trouvé un modèle et puisé ses inspirations.
Le génie difière des autres hommes en ceci, que bientôt il peut se passer de guide, devenir créateur à son tour et s'élancer dans la carrière; comme l'aigle s'élance dans les airs après les premiers essais où il a vacillé.
En visitant les champs de bataille de Rivoli et de la Bérésina, je me suis demandé comment il avait pu exister un homme doué d'une telle fermeté d'âme, d'un tel coup d'œil, que, cerné de tous côtés par des forces supérieures, ne disposant que d'une poignée d'hommes à moitié démoralisés, ayant tout contre lui : le terrain, le temps, le nombre, il sort victorieux d'une situation que les âmes les plus fortes auraient à l'avance regardée comme désespérée I
Quoi de plus beau et de plus simple, caractères d'une œuvre de génie, que le plan d'opérations conçu et mis à exécution par Napoléon en 1806, où une seule journée lui suffit pour jeter à terre une monarchie et une armée, dans laquelle cependant la qualité des troupes le disputait à la haute valeur intellectuelle des chefs ? Et si l'on nous répondait que d'autres généraux ont, eux aussi, obtenu des succès non moins éclatants, nous demanderions si jamais aucun d'eux peut être comparé à l'homme qui a réussi à jeter le désarroi dans l'Amirauté anglaise, à disperser ses flottes, à dérouter ses amiraux et à mettre l'Angleterre à deux doigts de sa perte par les combinaisons les plus simples et cependant les plus puissantes que jamais le génie ait pu enfanter. Napoléon sera sans rival dans l'histoire parce qu'il a su dominer de sa vaste intelligence aussi bien les opérations sur mer que sur
terre, et la dent de l'envie ne pourra mordre le granit sur lequel est élevée la statue de celui qui écrivait au ministre de la marine, le 13 septembre 4805 :
« Je voulais réunir 40 ou 50 vaisseaux de guerre dans le port de la Martinique- par des opérations combinées (de flottes françaises et espagnoles sorties) de Toulon, de Cadix, du Ferrol et de Brest; les faire revenir tout d'un coup sur Boulogne; me trouver pendant quinze jours (par cette concentration) maître de la mer (de la Manche); avoir 150,000 hommes et 10,000 chevaux campés sur cette côte, 3,000 à 4,000 bâtiments de flottille, et aussitôt le signal de l'arrivée de mon escadre, débarquer en Angleterre, m'emparer de Londres et de la Tamise. — Ce projet a manqué de réussir. Si (en revenant de la Martinique) l'amiral Villeneuve, au lieu d'entrer au Ferrol, se fut contenté de rallier l'escadre espagnole et eut fait voile sur Brest, pour s'y réunir avec l'amiral Ganteaume, mon armée débarquait, et c'en était fait de l'Angleterre.
« Pour faire réussir ce projet, il fallait réunir 150,000 hommeâ à Boulogne, y avoir 4,000 bâtiments de flottille, un immense matériel, embarquer tout cela, et pourtant empêcher l'ennemi de se douter de mon projet. Cela paraissait impossible.
« Si j'y ai réussi c'est en faisant l'inverse de ce qu'il semblait qu'il fallût faire. Si cinquante vaisseaux de ligne devaient venir protéger le passage de l'armée en Angleterre, il n'y avait besoin d'avoir à Boulogne que des bâtiments de transport, et ce luxe de prames, de chaloupes canonnières, de bateaux plats, de péniches, etc., tous bâtiments armés, était parfaitement inutile. Mais, si j'eusse réuni ainsi 4,000 bâtiments de transport, nul doute que l'ennemi eût vu que j'attendais la présence de mon escadre pour tenter le passage. En construisant des prames et des bateaux canonniers, en armant tous ces bâtiments, c'étaient des canons opposés à des canons, des bâtiments de guerre opposés à des bâtiments de guerre, et l'ennemi a été dupe. Il a cru que je me proposais de passer de vive force (avec ces petits bâtiments), par la seule force de la flottille. L'idée de mon véritable projet ne lui est pas venue, et, lorsque les mouvements de mes escadres ayant manqué, il s'est aperçu du' danger qu'il avait couru, l'effroi a. été dans les conseils de Londres, et tous
les gens sensés ont avoué que jamais TAngieterre n*avait été si près de sa perte. »
Wellington avait donc raison de dire sur la fin de sa vie, au général Brown : « Napoléon- a été le plus grand général de son temps, et probablement de tous les temps. »
Je veux tirer encore un enseignement de tout ce qui précède.
Napoléon a succombé, en 1813 et 1814, devant un système de guerre nouveau : celui des grandes masses, d'armées considérables, partant d'un demi-cercle concave et convergeant sur le noyau contrai où se tenait TEmpereur. « Le quartier général de l'empereur Napoléon est le rendez -vous de toutes les armées coalisées, » disait le plan arrêté par les Alliés en 1813.
Le système de navettes successives sur la ligne intérieure s'est montré impuissant contre ces mouvements concentriques de masses énormes.
L'expérience de 1866 et celle de 1870 est venue le démontrer de nouveau.
Ce n'est donc plus la méthode de guerre favorite de Napoléon I<*f, l'action de forces réunies au centre pour agir contre des groupes espacés, qui doit nous servir de guide aujourd'hui dans le dispositif et le maniement des immenses armées modernes : nous devons plutôt nous guider d'après celle de ses adversaires de 1813, de l'état-major prussien en 1866 et 1870. Ce sont les ouvrages de Mûffling, Clausewitz, Willisen, MoltkeS Bœpfner, Kuhn, Haimeken, Ilarlnaifn, Hume, Holteiifete4Rgel^
* 11 me serait facile de montrer qae, dans son plan de campagne de 1870, M. le général de Moltke a emprunté :
i» A Willisen, Tidée d'effectuer le déploiement stratégique des armées allemandes dans le Palatinat, en prenant à revers le Rhin et les Vosges (Voir WiUisen : Théorie des grossen Krieges, édition de 1868, tome I«», pages 159 et 160) ;
2® A Clausewitz, l'idée de pénétrer en France ayec trois armées collatérales à portée de se soutenir mutuellement, et non hors de portée comme en 1814 et 1815. (Voir : HinterUusene Werke des Gênerait Cari von ClausewUz, édition de 1835, tome VII. Strategische Kritik des Feldzugs von 1814 in Frankreich,) — Clausewitz lui-même a emprunté cette idée à Jomini {Traité des grandes opérations militaires, édition de 1811, tome VI, page 183). C'est du reste Jomini, et non Clausewitz, qui a dit le premier qu'on doit avant tout prendre pour objectif l'armée ennemie. On lit, en effet, page 228 de ce même volume VI : « On peut tenter des invasions hardies et rapides, mais elles
fingen, que nous sommes tenus dorénavant d'étudier, de méditer, pour nous assimiler les méthodes nouvelles, en rapport avec remploi des chemins de fer, des télégraphes et des millions d'hommes que fournit le service obligatoire.
Je n'en veux d'autre preuve que le témoignage de Napoléon I'^ lui-même, dans un cas semblable. Le 2 mars 1815, il écrivait au maréchal Davout, ministre de la guerre : « Faites-moi faire une note de ce qui s'est passé dans les autres campagnes (pour la défense de la frontière de l'Est). Dites-moi quel a été le résultat des opérations combinées des armée? de la Moselle et du Rhin ; quelles positions l'une et l'autre de ces armées ont dû prendre pour se trouver en mesure de se combiner. »
Ainsi, Napoléon, à la fin de sa carrière, quand il possédait cependant une expérience supérieure à celle de tous ses contem porains, voulait s'éclairer et se préparer à défendre le pays en étudiant les dernières invasions. Il nous a légué cet enseignement, et l'aveu de ce besoin de s'instruire, après vingt ans de campagnes, n'est pas assurément la moindre preuve de la supériorité de son génie.
doivent toujours avoir pour but primitif de battre et disperser les corps organisés qui pourraient les empêcher ou les rendre dangereuses ; v
30 A Mùffling (sous-chef d'état-major de Blucher), le dispositif en équerre pour renforcer Tappui mutuel de deux armées collatérales. On lit, en effet, dans le plan adressé par Blûcher à Bernadotte (alors prince royal de. Suéde), le 5 octobre 1843 : « L'armée attaquée avec des forces supérieures doit se retirer une marche, pendant que l'autre armée (collatérale) reste dans sa position pour arrêter l'ennemi, ou pour l'attaquer en flanc ou en dos, manœuvre par laquelle Son Altesse Royale (Bernadotte) a décidé la glorieuse bataille de Dennewitz » {Y oir Beihef te zum Mililair-Wochenblatt, 1845, p. 322).
La valeur des conceptions stratégiques de M. de Moltke en est-elle rabaissée? — Nullement ; car ces données étaient à la disposition de tout le monde, mais lui seul a su les mettre en œuvre.
Il faut ajouter que M. de Moltke ayant longtemps séjourné à Gonstantinople et à Rome, son esprit s'y est imbu, par le spectacle continuel des chefsd'œuvre de l'antiquité, de ces qualités de simplicité et de précision qui caractérisent ses ordres de i870, pour diriger les mouvements combinés de plusieurs armées, fortes chacune de plus de cent mille hommes.
Parif. — Imprimerie L. Baudoin i 2, nie Chnstine.
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