ATTRAITS ET RÉCOMPENSES
Elle aura sa musique,
ses uniformes, ses décorations , sa gloire, ses honneurs et par sur croit
les bénédictions des populations,
qui, heureuses alors et dans l’abondance, viendront à sa rencontre semer des fleurs sur son passage, l’acclamer, la fêter, la ramener en triomphe au foyer où les mères, fières des succès pacifiques de leurs fils, n* auront plus à pleurer des absents et des invalides de 20 ans!
Je n’ignore pas qu’une critique indulgente a prêté à la proposition de transformation un caractère essentiellement temporaire. C’est, dit-on, à un danger économique momentané que veulent parer ses auteurs, au moyen d’une mesure provisoire. La transition de la paix armée à la paix tout court une fois assurée, l’armée industrielle, ayant paré le danger d’une crise économique, disparaîtra peu à peu. C’est ainsi, du moins, que la proposition a été commentée dans le Programme pratique qui est le bréviaire des Amis de la paix.
C’est là une glose conciliante, mais qui semble peu fondée. Comme tous les réformateurs de sociétés. Fourier travaillait, sinon pour l’éternité, du moins pour une période historique. Et ses disciples no paraissent nullement faire campagne en vue d’une organisation destinée, dans leur esprit, à ne durer que quelques mois ou quelque» années; du moins rien, dans leurs écrits, ne trahit la préocupation de n’édifier qu’une œuvre temporaire: aucune allusion n’est fait à ce détail. Bien au contraire, on lit dans la brochure « Aux Congrès »:
« Au fur et à mesure que l'humanité progressera, elle atteindra l’idéel complet des armées et des flottes productives. Alors la belle prophétie d’Isaïe (II, 4) s’accomplira: «de leurs «glaives, ils forgeront des hoyaux, et de leurs lances, des «serpes; une nation ne tirera plus l’épée contre une autre; et « l’on n’apprendra plus la guerre. »
On voit que ce n’est pas un provisoire, mais bien un idéal complet , c’est-à-dire quelque chose de définitif, qui nous est proposé. Or, j’ai moi-même trop souvent cité la vision sublime du prophète, pour ne pas désirer qu’elle soit interprétée comme il convient, c’est-à-dire comme une ingénieuse allégorie. On a pu jadis transformer des glaives en hoyaux, comme des soldats en laboureurs. Mais, de même que les canons en acier, une fois hors d’usage, ne sont plus bons qu’à mettre à la vieille fenaille, de même les armées modernes ne sont pas à transformer, mais à abolir. Et en attendant que cela se puisse, elles resteront des armées.
Au reste, pourquoi supprimerait-on jamais l’armée industrielle, une fois établie? 11 est à remarquer que les arguments produits en sa faveur présentent tous un caractère permanent On ne nous la dépeint pas comme un mal momentanément nécessaire, mais comme une chose bonne en soi. Si elle est seule capable d’exécuter certains travaux, ou si elle est simplement capable de les exécuter plus avantageusement que l’industrie civile, ce serait folie que de la licencier à son tour: bien mieux, il faudrait la renforcer sans cesse, y incorporer à tour de rôle toutes les industries restées libres.
Voulût-on d’ailleurs la supprimer, qu’on ne le pourrait pas. Il ne faut pas oublier en effet que sa qualification «d’industrielle-produetrice » est précédée du mot « armée.» Ses soldats seront employés à des œuvres d’utilité publique, mais ils ne seront pas moins soldats. Ils exerceront des professions variées, mais apprendront aussi le-métier militaire, au moins dans une certaine mesure. Et ils seront armés. Avec cela, ils auront le monopole d’exécuter certains travaux, moyennant • une paye quadruple.» Croit-on que les quatre millions d’hommes qu’on aura installés en Europe avec cette prébende et les moyens de la
défendre, y renonceront facilement? Ils formeront une corporation armée, disposant de la force matérielle, et exploitant la masse. Il faudra une révolution pour leur arracher leur privilège, une guerre civile par toute l’Europe.
Mais la meilleure réponse à faire à l’opinion suivant laquelle; il ne s’agirait ici que d’une mesure de transition, consiste à constater qu’une telle transition ne sera même pas nécessaire. La paix armée, déterminée à l’origine par une crise violente, ne nous a menés que progressivement à la situation désastreuse dans laquelle nous nous trouvons, (''est progressivement aussi que s’établira la paix proprement dite, suivant une marche qu’il est aisé d’indiquer.
Les craintes que l’on se forge à plaisir au sujet des conséquences économiques du licenciement des armées sont bien vaines, en effet. Elles procèdent de cette tendance si commune, qui consiste à considérer l’histoire comme une série de coups de théâtre, directement improvisés par la volonté de quelques hommes. On imagine qu’il suffit de prendre un décret, de voter une loi, pour transformer le monde. On oublie qu’une semblable mesure, si elle choque la mentalité moyenne dos hommes, si elle s’écarte trop de l'évolution naturelle dos faits qui l’ont précédée, provoque infailliblement et à bref délai une action de sens contraire. Suivant un mot bien expressif ch- Xovicow, faisant allusion à la défunte théorie géologique des grands cataclysmes terrestres, “la sociologie attend encore son Lyell».
Or donc, la plupart des gens ne peuvent s’empêcher de considérer un désarmement comme une opération d’ensemble, convenue par les diplomates autour du tapis vert, et mise subitement h exécution, au signal de quelque baguette magique.
L’impossibilité matérielle d’une semblable opération a été magistralement démontrée par un officier, écrivain militaire bien connu et pacifique convaincu; on ne peut mieux faire, sur ce point, que de renvoyer à son exposé si lucide *).
L’Europe courrait d’ailleurs un terrible danger, le jour où un Congrès se réunirait pour régler cette question. Chacun soupçonnant son voisin des plus noires intentions, toute bonne foi serait absent*; d’une discussion qui exige une bonne foi absolue, et ce serait miracle si la guerre ne sortait pas de cette, conférence prétendue pacifique. On n’en viendrait même pas à cette discussion: la première puissance qui se risquerait aujourd’hui à mettre en avant l’hypothèse d’un désarmement serait
*) La Question du désarmement , par G. L. M., Revue scientifique des
7 et 14 août 1894.
accusée de vouloir jouer les autres, qui sc coaliseraient contre elle. Le seul moyen, pour une puissance quelconque, de soulever la question, sera de se mettre tout tranquillement à désarmer elle-même; les autres peuples auront tôt fait d’obliger leurs gouvernements à l’imiter. Mais cela, qui l’osera tenter?
La réponse à cette question semble devoir être: personne. Et pourtant, il est bien certain qu’une nation acquerra un jour cette gloire incomparable.
A cela, il y a deux raisons. D’abord, la paix armée est un état politique d’équilibre instable, et destiné par conséquent à disparaître dans un délai relativement court*). Aucune organisation n’est perpétuelle; mais que dire de celles qui sont manifestement contraires à toute l’évolution morale de l’humanité, et mènent les peuples droit à la ruine?
En second lieu l’idée, indiquée plus haut, suivant laquelle la réunion d’un Congrès de désarmement présenterait les plus grands dangers, est si généralement répandue, surtout dans les milieux officiels, que, cette craint*; fût-elle vaine, elle empêchera pendant longtemps la réunion d’un pareil Congrès. Tout au moins est-il très vraisemblable que cet empêchement durera jusque bien après le moment où la paix armée sera devenue tout à fait intolérable.
C’est pourquoi l’hypothèse la plus plausible est bien que le désarmement résultera de l’initiative d’une nation qui aura eu, la première, h; courage ou la bonne foi de reconnaître les dispositions pacifiques de ses voisines. C’est à chacun de nous d’agir sur ses compatriotes pour qu’ils revendiquent, en faveur de leur pays, un honneur qui h; placera au premier rang **).
Dans ces conditions, il est absolument chimérique de se dire, comme on le fait souvent ; <« Aujourd’hui, tel pays entretient 500 000 hommes sous les drapeaux; demain, il va s*; con-
*) Je no veux pas dire que ce soit l’affaire de huit, jours ou de quelques mois: je prends le mot «court*, en tant que période historique. — On ne saurait trop préciser.
**) Quelques bonnes âmes songent à un désarmement dicté à l’Europe par une puissance assez forte pour imposer sa volonté: la fraternité à coups de canon.
On leur rappellera utilement que la militarisation de l’Europe a justement pour cause première un désarmement imposé par la force. En contraignant la Prusse à n’entretenir sous les armes , qu’un effectif de 40 000 hommes au plus, Napoléon amena son gouvernement à imaginer le service universel à court terme; et ce système, patiemment développé, a conduit à l’organisation formidable qui, ayant fait ses preuves en 1864, 1866 et 1870, s’imposa depuis à l’Europe entière.
qu’il jettera sur le pavé?»
Sans doute, si le désarmement devait s’effectuer suivant cette méthode simpliste, il entraînerait une grave perturbation économique, et l’on risquerait de voir l’Europe se' couvrir de vagabonds misérables et de détrousseurs de, grand chemin. Mais, en vérité, on ne saurait émettre une semblable hypothèse que pour les besoins d’uni; cause comme colle de l’armée industrielle. Elle ne supporte pas l’examen, à moins de supposer que, dans tous les pays, la. réaction contri; la folie des armements engendre une sorte de folie du désarmement.
Suivant toute vraisemblance, le désarmement se fera, sans aucune secousse, de la manière suivante.
Les divers pays entretiennent actuellement sur leurs frontières des « troupes de couverture» formidables, véritables armées prêtes à entrer en campagne. Nulle part ces troupes n’ont été concentrées subitement; pour des raisons à la fois économiques et diplomatiques, on les a levées et portées à la frontière d’une manière graduelle.
Eh bien, on commencera de même le désarmement par la dislocation et le licenciement graduels de ces armées de première ligne, qui sont aujourd’hui le signe visible de l’insécurité générale. C’est ainsi que jadis l’affermissement des divers grands Etats et la création de leurs armées permanentes rendirent inutiles l’organisation des anciennes Marches-frontières (Marches allemandes, Confins militaires de F Autriche, Territoires cosaques de la Russie).
Par exemple, un pays, s’apercevant que depuis des années son voisin n’a manifesté aucune velléité de l’attaquer, et que leurs intérêts de toute nature se sont enchevêtrés jusqu’à former un réseau inextricable, diminuera spontanément sa couverture d’un bataillon ou d’un régiment, pour donner une preuve de ses bonnes intentions sans néanmoins s’affaiblir sensiblement, c’est-à-dire «à titre d’indication». Au bout d’un certain temps, le voisin en fera autant. Puis, on recommencera, de part et d’autre. On incorporera quelques recrues de moins l’année suivante, on réduira le nombre des admissions dans les Ecoles militaires. Et ainsi de suite. De fil en aiguille, au boni de quelques années , une sensible; partie du harnais aura été déposée par uni; série de mesures partielles, et l’on aura alors acquis le courage d’entamer la liquidation proprement dite. Mais même alors, ou même dans le cas où ces préliminaires ne seraient pas menés aussi prudemment qu’il vient d’être dit, personne ne s’avisera d’ouvrir brusquement les portes des casernes, et de jeter à la nie, du jour au lendemain, des centaines de milliers d’hommes sans position assurée.
Mais ici, il faut distinguer. J’ai parlé plus liant de l'incorporation des recrues et de l’admission dans les Ecoles militaires; c’est que toute armée comporte deux éléments bien distincts, la troupe et ses cadres (officiers et sous-officiers).
C’est pour ces derniers que le problème est le plus épineux. La question de la troupe se résoudra en effet de la manière la plus simple, mais précisément à l'opposé de ce qu<‘ la plupart des gens semblent croire: le désarmement se fera, le .plus pratiquement, par non-inrorporation et non par licenciement.
Sans doute, il serait possible de procéder en congédiant les soldats prématurément, et par fractions successives, en commençant par les plus anciens. Mais cela ne peut se faire qu’en prévenant (“es hommes assez longtemps à l'avance, pour que chacun puisse prendre ses précautions et se procurer du travail avant l’époque à laquelle il comptait être libéré; et, s’il est difficile de trouver une occupation quand on est sur place et libre; de tout son temps, on conçoit à quels obstacles se heurteront ces soldats, obligés do se débrouiller par correspondance, du lieu de leur garnison.
A tous égards, il est plus simple de procéder par non-incorporation, d’autant plus que cette méthode est.élastique à volonté, et se prête à toutes les nécessités. Qu’on élève seulement de quelques centimètres le minimum de taille exigé pour entrer au service, et l’on réduira à volonté le prochain contingent, chaque jeune homme de vingt ans sachant d’ailleurs à d’avance quel est le sort qui l'attend. On pourra encore obtenir le même résultat ( i n augmentant le nombre des cas procurant des dispenses de service pour raisons de famille, d’études ou d’intérêts privés de toute nature. Ou, si l’on préfère, par mesure de précaution transitoire, continuer h donner à tous les hommes valides une certaine instruction militaire, il suffit de réduire dans la mesure voulue la durée du service pour les contingents à venir.
Ce sont là des détails d’exécution, que chaque pays pourra trancher à sa guise, leur résultat se traduisant uniformément par une réduction, aussi grande qu’on voudra, de l’armée active. Ce que je voulais seulement, c’est bien établir la distinction entre le contingent et les cadres. Le premier constitue la grande masse de l’armée, celle dont on se montre si embarrassé d’assurer le sort, et dont la subite affluence constituerait assurément un grand embarras, si l’on pouvait s’aviser de la licencier du jour au lendemain.
Or, si l’on procède, comme je l’indiquais, par non-incorporation, la différence résultant du désarmement sera (pie, pendant la première année, les hommes valides de vingt ans resteront
dans la vie civile au lieu d’aller à la caserne. Et encore, ce changement ne sera-t-il pas instantané; on en sera prévenu assez à l’avance, car il devra être régulièrement introduit dans la législation. Enfin, il aura été précédé de la période préliminaire indiquée plus haut, pendant laquelle on aura déjà effectué diverses réductions du contingent annuel : il ne portera donc plus que sur une partie de ce contingent.
A qui fera-t-on croire que cette situation implique un danger économique? Ces hommes, que l’on renoncera à incorporer, seront des enfants de vingt ans, des débutants, ceux qui, dans toutes les professions, sont le moins payés (quand ils le sont!) et dont la concurrence sera le moins à craindre pour les hommes en place. A cet âge, un grand nombre d’entre eux n’ont même encore aucune profession définie et sont à la charge de leur famille, au moins partiellement: quel est le soldat qui ne reçoit pas, à la caserne, des sommes parfois assez rondelettes de chez lui? Le seul service que l’Etat rende aujourd’hui à ces familles en leur prenant leurs enfants, c’est de les faire entretenir par la communauté (c’est-à-dire aussi, en partie, par les gens qui ne sont pas de leur famille), pour ne plus faire rien d’utile. Beaucoup, assurément, s’ils ne sont pas incorporés, en profiteront pour perfectionner leurs études ou leur apprentissage, pour s’instruire en voyageant. On cherche en vain comment il peut résulter de là une crise si dangereuse!
Reste la question des cadres. Non seulement ces derniers se composent d'hommes mûrs, mais encore ils comprennent une grande proportion d’hommes ayant passé l’âge où l’on se fait sa carrière. Sans doute, un grand nombre d’entre eux sont doués d’aptitudes et de connaissances acquises qui peuvent trouver leur emploi dans la vie civile et dans diverses fonctions gouvernementales; mais on ne saurait dire que ce soit leur cas à tous. En outre, les positions dans lesquelles certains d’entre eux pourraient s’occuper ne se trouveront pas à point nommé, du jour au lendemain. Enfin l’Etat a passé un contrat formel avec eux; il n’a pas le droit de chasser brusquement des hommes qui l’ont loyalement servi tant qu’il a eu besoin d’eux.
Ce mot de contrat donne la solution du problème. Puisque l’Etat a pris des engagements à l’égard de ses serviteurs, il doit les exécuter. Il est tenu, sous une forme ou sous une autre, de pourvoir à la subsistance de ces officiers et sous-officiers, puisqu’ils lui ont consacré leur liberté et leur vie en échange de la promesse de le faire. Même à ceux qui trouveront à s’employer ailleurs, l’Etat devra donc continuer à servir tout au moins une solde réduite. Quant aux autres, il ne pourra faire
autrement que de continuer à les entretenir, quitte à les utiliser à l’occasion comme il pourra.
De ce fait, les nations européennes auront encore, pendant un certain temps, à payer le reliquat de leurs fautes anciennes; ce sera un chapitre à ajouter aux intérêts des dettes que nous ont léguées les guerres passées. Ce sera une véritable dette d’honneur, qui s’éteindra d'ailleurs d’elle même, et sera bien faible en comparaison do l’économie résultant du licenciement des troupes, de la démolition du matériel de guerre, <‘t de la vente des établissements et terrains militaires de toute nature !
Quoi qu’il <m soit, on voit que le désarmement est on luimême une opération bien facile à régler, sans qu’il puisse on résulter aucun trouble social. L’économie qu’il procurera, insignifiante pendant la période de préparation et de tâtonnements, deviendra énorme quand on en viendra à réduire véritablement les effectifs. Mais, même alors, une grande partie de cette économie sera réservée pour l’avenir, car il faudra bien du temps pour liquider tout le domaine militaire; et le budget sera transitoirement grevé d’une charge sensible, du fait des pensions viagères constituant en quelque sorte les frais d’amortissement, ou de liquidation, du personnel des cadres de l’armée.
Mais, si nous devons ainsi nous attendre à ne pas être délivrés, du jour au lendemain, de tout le poids des dépenses militaires, on peut affirmer pareillement que la crise économique tant redoutée ne se produira pas.
Le tout est de rendre Je désarmement possible en amenant les peuples à juger sainement leurs intérêts véritables et leurs situations respectives. Telle doit être notre tâche, plutôt que de sacrifier les finances publiques et la liberté individuelle à des craintes chimériques.
En résumé, je crois avoir, sinon démontré — il y faudrait des volumes, mais rappelé aux uns et indiqué aux autres, les points suivants.
Les armements actuels ont pour cause la méfiance réciproque des nations, et non leurs sentiments belliqueux, qui n’existent pas en temps normal.
Tant que ces méfiances persisteront, il est naturel et légitime que chaque nation s’efforce d’assurer sa sécurité, et il n’y a aucune chance pour faire accepter une mesure déterminant une réduction de puissance défensive. Bien plus, toute proposition do ce genre peut jeter une dangereuse défaveur sur
les personnes qui^l’auront émise et sur les idées qui en auront été l’occasion. En d’autres tenues, le désarmement pourra et devra résulte! 1 d’une pacification morale accomplie, mais il ne saurait la déterminer.
La proposition de « transformation des armées guerrièresdestructives en armées pacifiques-productives « a été présentée précisément pour tenir compte de ce qu’aucun gouvernement n’accepterait aujourd’hui un désarmement proprement dit.
Mais cette proposition, si on tente de l’appliquer aux armées modernes, aboutit à la complète destruction de leur valeur militaire. Elle équivaut ainsi à ce désarmement, que ses auteurs eux-mêmes reconnaissent être impraticable. Elle soulève donc la même objection de principe: elle échouerait devant l’argument de la légitime défense nationale, et discréditerait en tous pays le parti qui la soutiendrait.
D’autre part, elle porterait la plus grave atteinte à la liberté individuelle, en obligeant chaque homme à quitter ses foyers et à s’employer à des occupations arbitrairement déterminées, d’une manière qui n’est admise aujourd’hui que pour les condamnés de droit commun.
Autant qu’on en puisse juger par les termes très vagues de la proposition, et en supposant justifiées les craintes de ses auteurs relativement à une crise économique résultant du désarmement, l’organisation des grands travaux publics que l’on projette pèserait lourdement sur les travailleurs libres, soit directement par l’effet de la concurrence, soit indirectement sous forme d’impositions.
Rien ne justifie d’ailleurs les craintes que l’on émet, concernant l’encombrement de toutes les professions par les hommes libérés du service militaire.
D’une part, en effet, le désarmement et l’établissement de la sécurité internationale donneraient aux travaux de toute nature une impulsion sans précédent; ils détermineraient, de toutes parts, une demande capable d’absorber les plus grandes offres de travail ; car les capitaux libérés en même temps que les hommes comprendraient non seulement ceux qui sont directement consacrés à l’entretien de ces hommes, mais ceux qui dorment improductifs dans les casernes, forteresses, arsenaux, navires et établissements de toute nature, plus encore ceux que l’insécurité actuelle maintient à l’écart des affaires. L’évolution économique serait en outre favorisée par l’établissement des conditions qui lui sont les plus nécessaires, c’est-à-dire des facilités de toute nature, offertes à la libre circulation des idées, des choses et des gens.
D’autre part enfin, de même que l’étude de la question, considérée au point de vue militaire, a montré que la proposi-
tion irait contre son but en affaiblissant la puissance défensive des Etats, elle achève aussi de dénoter le caractère chimérique de ces craintes. L’examen des conditions dans lesquelles un désarmement pourrait s’effectuer permet en effet de reconnaître que ce désarmement est en lui-même une opération facile à régler et à mener à bonne fin sans perturbation d’aucune sorte. Le tout est de Je rendre possible en éclairant les peuples, et cela est l’affaire des Sociétés de la Paix.
Pour toutes ces raisons, je crois rendre un service à notre cause en demandant au N 11 î' Congrès de la Paix de passer à l’ordre du jour sur une proposition qui, du point de vue militaire, serait mal interprétée, et qui, cle plus, est ruineuse pour les finances publiques et la prospérité générale, et profondément attentatoire aux droits de l’nomme.
Pontresina, juillet 1897.
Gaston Moch.