ÉCONOMIE LIBÉRALE INTÉGRALE
Elle n’existe plus depuis longtemps; alors, pourquoi toujours en causer? Nous sommes au xx e siècle, et il ne nous en reste qu’un très vague souvenir car le libéralisme économique intégral, c’est l’ennemi des
tarifs douaniers, des contingentements, des impôts, des syndicats, des comptoirs de vente, de toute statistique, de toute réglementation, des premières entreprises renflouées, etc., etc.; or, pourrions-nous encore faire tourner des industries sans aucune barrière douanière, et alimenter un budget d’après-guerre sans impôts ? Que nous répondront les derniers représentants de l’Economie Libérale? Est-ce que les partisans du soi-disant libéralisme intégral ont su s’opposer ou ont fait quelque chose pour éviter qu’on en arrive à une certaine « ECONOMIE ORDONNEE ou « LIBERALISME CONDITIONNEL »?
Evidemment non; alors, de quoi se plaignent-ils?
Ce sont ordinairement des individualistes, des égoïstes, ne s’intéressant à rien qu’à eux-mêmes, curieux misanthropes, ne trouvant leur agrément que dans la lutte sur tous les terrains lorsqu’ils pensent en sortir vainqueurs, ne connaissant qu’une loi, celle de la jungle où, semblables à des bêtes féroces, ils ne désirent qu’une chose, se repaître des dépouilles de leurs confrères à leur seul profit ; ce sont en somme des êtres malfaisants, inhumains et antisociaux, faisant courir un véritable péril à la civilisation qu’ils cherchent à diminuer et à exploiter; aussi commence-t-on partout à les réglementer pour limiter leurs méfaits et leurs dégâts.
Prenons l’exemple de l’automobile :
Un grand constructeur d’automobiles vient d’être l’illustre et le malheureux champion de la vente en dessous du prix de revient. Il a cru qu’il allait faire tomber tous ses concurrents; il a pensé que sa doctrine était la meilleure et qu’il pourrait indéfiniment avec chaque voiture, faire cadeau de 1.200 francs à chaque client (puisqu’il paraît que ce chiffre de 1.200 francs est à peu près la mesure de 1a. perte qu’il subit par auto).
A quels résultats en arrive-t-on avec cette doctrine, tant au point de vue financier qu’au point de vue moral et social?
On en arrive :
1° A ruiner l’épargne qui vous a fait confiance en mettant de l’argent dans votre affaire (400 millions environ) ;
2° A ruiner partiellement ou totalement les fournisseurs qui vous ont aussi fait confiance (500 millions) ;
3° A réduire au chômage tous les techniciens, employés et ouvriers.
Et je n’insiste pas sur le préjudice causé aux confrères constructeurs d’autos.
Quand la mise en pratique d’une théorie conduit là, on peut dire qu’elle est malfaisante et insoutenable; elle n’est ni morale, ni normale, et ce sont les contribuables qui, eux aussi, vont être rendus responsables de ces excès dont ils vont indirectement supporter les conséquences, puisqu’il s’agit dans ce cas d’une affaire considérée comme indispen-
sable, paraît-il, à la vie nationale.
Même l’Angleterre, qni a été longtemps le pays du plus pur libéralisme, nous précède dans la « self réglementation » qui fonctionne déjà dans un assez grand nombre d’industries et se généralise de plus en plus sous l’impulsion vigoureuse de lord Melchett, Président de l’« Impérial Chemical », et de M. Mac Millian, Président de l’« Industrial Réorganisation League », car on y remarque que les industries sans organisation sont les seules malheureuses et possédant le plus grand nombre de chômeurs.
Je ne parlerai que pour mémoire des Etats-Unis, de l’Italie, de 1 ’Allemagne, de la Russie et du Japon ; tous les grands pays s Organisent ou sont organisés ; nous restons seuls en France à attendre quoi ? et cela sans rien faire ! nous enfonçant de plus en plus dans le marasme et la misère. N’y aura-t-il donc jamais d ’ animateurs officiels pour nous secouer et nous faire sortir de notre torpeur?
Nous ne sommes pourtant pas, cette fois, dans une crise cyclique ordinaire (surtout depuis la chute de la livre sterling, du dollar, et la parution des contingentements et tarifs douaniers paroxystiques, tant à l’étranger que chez nous, nous interdisant presque l’exportation et, par répercussion, le libre-échange), mais bien dans une crise extraordinaire gu organique qui attend, pour redevenir une crise normale, que les monnaies se soient stabilisées, les barrières douanières abaissées et les professions sagement organisées elles-mêmes, c’est-à-dire sans mainmise de l’Etat.
En attendant, balayons devant notre porte, organisons-nous, ce sera du temps gagné et le seul moyen d ’arrêter la crise en profondeur, ou sans cela, la consommation ira toujours en diminuant, nous entraînant vers la ruine générale. Nous n’avons pu maintenir que 10 à 20 % de nos exportations dans les industries principales où elles atteignaient jusqu’à 60 %; la consommation nationale est elle-même réduite à 50 %, et la guerre nous a prouvé, dans les régions envahies, qu’une consommation pouvait tomber à 10 % (il nous resterait donc encore 40 % à perdre ! ! !) Lorsque les gens chôment, lorsqu’ils dorment beaucoup, mangent peu (juste pour se soutenir), lorsqu’ils retournent leurs vêtements usagés, etc., ils peuvent parvenir à se restreindre jusqu’à 10 % de leurs besoins normaux. On a le vertige en y songeant (même chez les partisans de l’Economie Libérale, malgré leurs écailles sur les yeux et leurs tampons dans les oreilles) ; aussi, à plus forte raison, cette perspective peutelle faire passer un frisson de crainte chez ceux qui ont une saine vision de l’avenir et qui constatent qu’on ne fait rien pour se défendre d’une paralysie qui gagne de plus en plus le Pays et peut devenir mortelle car sans payeurs, plus de budget équilibré, et sans budget, plus de payés ; et si la caisse saute, c’est la révolution. Faisons-en l’Economie.
Examinant la situation, écoutons aussi les réflexions des partisans du libéralisme intégral et répondons à leurs principales objections.
Ils nous disent :
1° La Profession ou Organisation n’offre aucun avantage sérieux, en contre-partie de l’atteinte qu’elle porte à la liberté;
2° La Profession organisée, c’est la dictature de la médiocrité, la loi des démocraties, l’asservissement des meilleurs aux moins capables, la lutte contre le progrès et les élites;
3° L’Organisation des Professions, c’est la vie chère et 1a, fin des exportations;
4° Le Professionnalisme, c’est la course à l’Etatisme et au Caporalisme.
C’est à peu près tout; j’ai résumé ces critiques en quatre larges paragraphes, je vais maintenant les réfuter; pas trop longuement, car la matière est infinie ; je répondrai simplement de manière à donner une opinion aux hésitants.
1° LA PROFESSION OU ORGANISATION N’OFFRE AUCUN AVANTAGE SÉRIEUX EN CONTRE PARTIE DE L’ATTEINTE QU ELLE PORTE A NOTRE LIBERTÉ
C’est une assertion erronée car l’Organisation, c’est, l’ordre, et il ne peut y avoir longtemps de profit possible dans l’anarchie.
Il est une première lacune à combler; la documentation économique est inexacte, insuffisante, contradictoire ou défaillante : comment régler l’action dans l’ignorance des faits?
Nous ne connaissons ni les ressources disponibles de la production, ni ses possibilités d’accroissement, ni les stocks existants, ni les besoins de la consommation, ni la faculté d’absorption des marchés, ni les éléments des prix. Sans doute nous fournit-on des statistiques ; mais quelles en sont les bases, quelle en est la valeur? Comment en contrôler l’exactitude, quels moyens d’en corriger les erreurs? Où est l’« Observatoire Economique » où on pourrait se documenter?
Depuis des années, on en proclame la nécessité, mais on se refuse à l’organiser; pour la Métropole, pour les colonies comme pour l’ensemble des pays qui participent aux échanges commerciaux, on en est réduit à des approximations fantaisistes du moins éloignées de la vérité objective. Pour essayer d’ordonner, de discipliner, de diriger il faut être en mesure de prévoir. Avons-nous l’organisme qui enregistre, compare, annonce, permet la prévision? Non. Créons donc l’obligation statistique chargée de rechercher et de faire connaître la consommation à la production puisqu’il faut absolument les mettre en harmonie. Pour y parvenir, chaque industriel devra donner chaque mois à son bureau
syndical professionnel : l’état de ses ventes, l’état de ses livraisons, l’état de sa production, l’état de son stock. Ce n’est pas une atteinte à la liberté, il donne bien chaque mois au fisc sans récrimination, le montant de son chiffre d’affaires! Il est essentiel dans toutes les branches de l’industrie de connaître à la fois la production et. la consommation; sans cette indication on travaillera en aveugle, à tort et à travers. D’autre part, comment remonter des prix trop bas si sans s’en rendre compte on continue à produire plus qu’on ne consomme?
Si, par exemple, il se consomme en France 10 millions de paires de chaussures par an, on peut être certain d ’un effondrement des cours si l’on en produit 12 millions. Or, comment le savoir sans statistique?
Nous sommes assurés par expérience atavique que chaque fois qu’on produit 10 % de trop dans un article les prix baissent de 20 % et que par contre si l’on produit 5 % de moins que la consommation les prix montent de 10 %. La déclaration statistique obligatoire est donc un perfectionnement et un des moyens indispensables pour maintenir l’ordre dans la vie du métier. Un partisan du libéralisme ne peut, surtout avec ses principes rigides, se déclarer partisan de travailler dans le désordre.
L’organisation de la profession permet aussi aux industriels de se connaître, de se voir, de s’apprécier, de s’entendre sur quantité de points.
Elle permet de parler de qualité, de perfectionnement, de conditions générales de vente et livraison, enfin d’échanger des idées sur l’avenir, l’exportation, les achats en commun, etc., etc..
Elle permet d’obtenir des conditions spéciales de groupement de transports, de faciliter la. défense douanière, de mieux connaître les mauvais payeurs, etc, etc... les avantages sont illimités il ne faut donc pas être de parti pris et dire qu ’il n ’y en a pas alors qu ’il vous crèvent les yeux! Ou il n’y en a pas, c’est dans l’individualisme!
Les fabricants de dentelles de Calais ne sont pas parvenus à s’entendre ; ils ont cru qu’ils en sortiraient seuls. Erreur ! Us sont tous morts ou mourants. Voilà les beaux résultats du libéralisme intégral ! Misère pour tous ; employeurs, techniciens, ouvriers.
Le libéralisme intégral, c ’est le Communisme à brève échéance. tandis que :
L’organisation... c’est :
La lutte contre le communisme et la révolution ;
l’arrêt de la crise ;
le retour à la confiance ;
le redressement des prix à perte ;
1 ’ordre dans le désordre.
Le seul moyen de redonner du pouvoir d’achat à ceux qui n’en ont plus.
, Dans la plupart des milieux patronaux, je me sens parfois en étal de singularité avec ces doctrines nouvelles et ce n’est pas un mol oreiller que le non-conformisme !
Les ententes entre producteurs rendent des services et peuvent seules contribuer à régulariser la production à l’heure actuelle; mais s’il est absolument indispensable de les rendre obligatoires pendant la durée de la crise, on ne prendra jamais trop de précautions pour que l’obligation (sauf statistique) disparaisse aussi vite que la cause qui aura pu momentanément la justifier.
Il nous faut une économie libérée et contrôlée à la fois, c’est-à-dire dégagée le plus possible d’un étatisme ruineux et paralysant mais disci plinée selon les nécessités nationales, les intérêts particuliers devant être harmonisés dans le cadre de l’intérêt général.
Comme le disait très justement un de nos plus distingués juristes, ]a persistance de la crise et la probabilité économique d’une dépression prolongée met le monde entier dans l’obligation entre les trois termes d ’une alternative :
a) Economie laissée à elle-même ;
b) Economie dirigée;
c) Economie ordonnée.