LE POUVOIR D ACHAT
Il résulte de ce qui précède que les hommes ont la faculté de créer à leur gré n’importe quelle quantité de ce que nous appelons l’argent, c’est-à-dire de ce crédit comptable sur la production des autres qui est contrairement à ce que l’on croit généralement, tout à fait indépendant de la quantité de monnaie existante ou disponible.
Il appartient aux hommes de produire volontairement leur pouvoir d’achat comme ils produisent tout le reste. Le pouvoir d’achat est une production comme les autres.
Il se fabriquait jusqu’ici inconsciemment, d’une façon anarchique et désordonnée par le jeu de la rareté.
Il faut maintenant le fabriquer consciemment, dans des proportions voulues et raisonnablement calculées. Tout le problème est là, et il n’y
en a point d’autre.
A l’heure actuelle, et c’est là l’erreur tragique de notre temps, la production du pouvoir d ’achat est non seulement négligée mais entravée et ruinée, par la loi du « meilleur marché », cet « ennemi public n° 1 ». Elle est terriblement en retard, alors qu’elle devrait suivre une marche parallèle à celle des autres productions et par conséquent, à l’inverse de ce que nous constatons, se développer avec le progrès. Il s ’agit cependant d’une production essentielle, puisque seule elle permet aux hommes de consommer les autres productions. C’est ainsi que le monde moderne a perdu la clé de la consommation au moment même où une production formidable lui était désormais permise.
Comment produire le pouvoir' d’achat ?
Dans l’état actuel du monde, il ne reste plus qu’un moyen, un seul:
C’est la restauration, la protection et la discipline du profit, au sein de l’abondance, on pourrait même dire, malgré l’abondance, autrement dit la suppression de ia concurrence dans une large mesure et tout au moins pour les productions essentielles.
Etant donné, en effet, que tout dans le monde s’achète avec de l’argent, y a-t-il un autre moyen, pour que les hommes consomment,
que de le leur laisser gagner, leur faciliter volontairement l’acquisition des signes monétaires par le moyen du profit? Nous attendons la réponse.
En place du spectacle désolant auquel nous assistons : agriculteurs, qui nourrissent l’humanité à perte, usines qui ferment leurs portes, capitaux improductifs, chute des prix et des valeurs, salaires de famine, chômage s’aggravant de jour en jour, créances insoutenables et pourtant implacables, nous voulons que les milliards de bénéfices assurés aux producteurs de vin, s’ajoutent aux milliards de bénéfices assurés aux producteurs de viande, de lait, aux producteurs de meubles, de linge, de tissus, de machines, s’ajoutent enfin aux milliards de bénéfices gagnés - par tous les autres producteurs, y compris les commerçants, les intermédiaires et les travailleurs salariés.
C’est ainsi que nous aurons créé l’argent indispensable pour consommer; nous aurons produit le pouvoir d’achat nécessaire.
L’argent d’un pays n’est pas autre chose que la somme des profits de ses citoyens. En protégeant le bénéfice des productions essentielles, nous pouvons en fabriquer autant que nous le voulons. Et c’est là la vraie pierre philosophale.
La prospérité humaine ne peut être basée que sur la multiplicité et la rapidité d’échanges de services bénéficiaires.
Nous ne prétendons pas établir entre les hommes une utopique et rigoureuse égalité. Nous admettons une certaine diversité des conditions humaines. Nous admettons que l’intelligence, l’ingéniosité, le mérite ou le talent reçoivent leurs récompenses immédiates. Nous admettons la légitime ambition des jeunes sous réserve qu’elle ne puisse nuire à l’intérêt général. Nous admettons aussi le luxe qui a sa place clans la Société parce qu’il s’est révélé excellent conservateur de l’art, animateur des efforts humains dans la recherche de la beauté. Au surplus, le luxe aujourd’hui n’est-il pas le simple bien-être de demain?
Mais nous veillerons à ce que le plus faible d’entre-nous jouisse dès maintenant de l’abondance qui est son droit, parce qu’elle provient pour la plus grande part de l’ingéniosité et du travail collectif de nos pères.
Il ne s’agit nullement d’une utopie. Tout ceci est réalisable dès demain si nous le voulons. Cependant, notre Société ne paraît pas être en voie de le réaliser parce que ceux qui nous dirigent manquent de la hardiesse nécessaire et sont encore prisonniers de formules qui enchaînent stupidement le présent au passé.
Le problème du blé, par exemple, leur paraît insoluble parce que sa production dépasse quelque peu et peut être momentanément la consommation nationale. L’inqu:'étude générale pourrait être justifiée s’il n’y en avait pas assez. Mais peut-on se plaindre de la surabondance d’un bien? Faut-il considérer comme définitif que les hommes se condamne-
ront mutuellement à la misère sous prétexte qu’ils produisent trop?
Non, certainement. Il n’est pas possible que les hommes qui ont résisté à la disette et triomphé de la rareté, ne viennent pas à bout de ce mal paradoxal: la surabondance.
Nul n’a le droit de proposer sa production ou son travail à des prix qui priveraient de leur bénéfice normal les producteurs ou les travailleurs de la catégorie correspondante.
Le problème n’est plus en effet de faire le plus de travail possible avec le moins d’hommes possible comme on le croyait jusqu’ici. Le problème est au contraire, les productions nécessaires ou utiles étant assurées, de mettre le plus grand nombre d’hommes possible en mesure de les consommer, devrait-on pour cela recourir à des quasi-prétextes. L ’intervention de la machine, le merveilleux affranchissement de 1 ’homme dans le domaine mécanique et dans la technique ne se sont traduits jusqu’ici que par la difficulté de plus en plus grande pour chacun de gagner sa vie. Il faut que ce soit le contraire, le progrès doit se confondre avec la facilité d’acquisition de plus en plus grande du signe monétaire et cet accroissement de facilité devra le suivre comme son ombre.
Il suffira pour cela à l’organisation économique que nous nous serons donnée et à laquelle pour notre gnand bien, nous obéirons d ’un consentement unanime, de poursuivre et de ligoter l’infernale concurrence tant sur le plan national que sur le plan international. Elle poursuivra la concurrence du travail, la concurrence des capitaux, la concurrence des techniques, la concurrence des prix Et la consigne qu’elle aura à faire respecter sera la suivante: « A chacun sa part du droit de produire, à chacun sa part du droit de consommer. »
Puis elle s’attachera à prévoir au cours d’une période d’un cycle donné, un accroissement mesuré et méthodique des bénéfices, de tous les bénéfices, c’est-à-dire du pouvoir d’achat général et cet accroissement devra suivre une marche parallèle à celle du progrès dans la mesure où ce dernier pourra être techniquement réalisé, échelon par échelon.
Ainsi sera réalisé l’âge d’or que nous avons atteint en fait, mais dont seule nous empêche de jouir la rage qu’ont les hommes de s’opposer les uns aux autres, d’opposer leur capital à celui d’en face, leur travail à celui du voisin, au lieu de les juxtaposer.
A l’heure actuelle, il y a entre les richesses offertes et la possibilité d’en jouir, cet obstacle : l’argent. Il est inadmissible que le progrès humain trébuche sur ce minuscule caillou. Le signe monétaire n’est qu’un instrument dont il convient de savoir se servir. L’argent doit être au service des hommes, et non les hommes au service de l’argent.
Nous affirmons que nous pouvons tous vivre dans l’abondance, dans la paix, dans la sécurité.
Puisque la terre le permet, il faut que les hommes le permettent
aussi
C'est là tout mon programme.
Le malaise général ne s’apaisera, comme on n’a cessé de le répéter, que par une action économique résolue, coordonnée et méthodique au dedans et au dehors, dans le sens des améliorations fiscales et techniques, des accords commerciaux, de la diminution de l’intérêt et de la reprise de l’escompte, par quoi le Pays pourra retrouver la véritable confiance dans le travail et dans le régime.
Comment en sortir? Tout le problème est là. En ce qui concerne la Bourse, pour que les actions des sociétés françaises puissent à nouveau réintéresser le capitaliste, il faudrait qu’on donne aux affaires viables, non par des ajustements, mais, par des suppressions massives d’impôts et de larges crédits à des conditions acceptables, la possibilité de travailler utilement.
Le dynamisme des affaires françaises qui ont jusqu’ici admirablement résisté à la crise n’a pas disparu, mais leur marge bénéficiaire s’est, amenuisée par suite des circonstances — aussi bien nationales qu’internationales — à un point tel qu’elles sont bien obligées de se tenir pour satisfaites lorsqu’elles parviennent à répondre aux exigences du fisc et à couvrir leurs charges financières normales.
Le Commerce, l’Industrie, l’Agriculture sont en proie à une crise redoutable. Guérir cette crise est la tâche la plus urgente à laquelle on doive s’employer. Pour la guérir, il est indispensable d’avoir un Gouvernement qui ait de l’autorité et qui agisse, et d’organiser les professions.
Dans cette crise se trouve malheureusement en jeu l’existence de millions de familles françaises pour lesquelles on ne fait rien et dont on rend chaque jour plus pénible le calvaire.
Nous souhaitons que cette crise cesse par humanité certes; mais nous voulons qu’elle cesse parce qu’on n’a pas le droit de laisser un pays qui a des ressources magnifiques comme la France, glisser rapidement vers le désordre, vers l’émeute, où mènent infailliblement la misère et le désespoir.
Nous ne sommes pas des marchands d’illusions et nous prenons la responsabilité entière de ce que nous avançons.
Il faut assurer d’abord la constance du pouvoir d’achat, car ce qui tend vers zéro pour le moment, c’est l’activité économique.
Tout se ramène à une question d’hommes! Les hommes de valeur doivent être mis à même de donner leur mesure.