‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 3 sur 77 · SECONDE SECTION · texte numérisé non relu

SECONDE SECTION

QUESTIOX XLVII

Nous avonsconsidéré jusqu ici, dans notre étude détaillée des choses de la morale, les trois grandes vertus de foi, d'espérance et de charité. C'était le triple traité des vertus théologales portant sur les actes par lesquels nous atteignons en elle-inènic notre fin dernière surnaturelle. Nous devons passer maintenant à l'élude des vertus dont les actes portent sur ce qui nous ordonne à cette fin surnaturelle à titre de moyen. Saint Thomas nous a déjà prévenus que toutes ces vertus se ramènent aux quatre vertus cardinales dont la première est la prudence. Aussi bien, le saint Docteur, nous marquant la suite de notre étude, s'exprime, ici. en ces termes : w Conséquemment, après les vertus théologales, nous devons considérer d'abord, au sujet des vertus cardinales, ce qui a Irail à la prudence. Et, à ce sujet, nous traiterons : premièrement, de la prudence en ellemême (q. ^-j); secondement, de ses parties (q. 48-5i) », car nous verrons qu'en eH'et il y aura lieu de parler de parties au sujet de cette vertu comme au sujet des autres vertus cardinales; « troisièmement, du don qui lui correspond (q. 52);

XL — La Prudence el la Justice. i

So\. Il

2 SOMME THEOLOGIQUE.

quatrièmement, des vices opposés (q. 53-55); cinquièmement, des préceptes qui se rattachent à tout cela » (q. 50). Nous retrouvons ici Tordre indiqué au délnil de la Secunda-Secundœ pour tout ce qui a trait à chacune des vertus étudiées dans le détail.

Au sujet de la prudence étudiée en elle-même, saint Thomas nous annonce que celte question comprendra seize articles :

i" Si la prudence est dans la volonté ou dans la raison ?

2° A supposer qu'elle soit dans la raison, si elle est dans la raison pratique seulement ou aussi dans la raison spéculative.^

3° Si elle a de connaître le particulier et le singulier?

4° Si elle est une vertu. ^

5° Si elle est une vertu spéciale ?

6° Si elle marque la fin aux vertus morales .^

7° Si elle établit en elles le milieu de la vertu.'

8° Si l'acte du précepte est son acte propre .'

9° Si la sollicitude ou la vigilance appartient à la prudence? io° Si la prudence s'étend au gouvernement de la multitude? 11° Si la prudence qui porte sur le bien propre est la même en

espèce que celle qui s'étend au bien commun? 12° Si la prudence est dans les sujets ou seulement en ceux qui

commandent?

i3' Si elle se trouve dans les mécbants? i4° Si elle se trouve en tous ceux qui sont bons? i5° Si eUe est en nous par nature?

i6° Si elle se perd par l'oubli?

De ces seize articles, les trois premiers traitent du sujet de la prudence, en ceux où elle se trouve; les deux suivants, de sa nature; les articles G et 7, de son objet; les articles 8 et 9, de son acte; les articles 10 et 11, de ses espèces; les articles 12, i3, lA, de ceux en qui elle se trouve; l'article i5, de son origine; larticle lO, de sa fin. — Le. nombre de ces articles et aussi les termes dans lesquels saint Thomas nous les a annoncés nous font déjà pressentir l'importance exceptionnelle de la question actuelle. Elle éclatera d'elle-même, à mesure que nous en verrons le détail.

Venons tout de suite à l'article premier.

Article Premier.

Si la prudence est dans la faculté qui connaît ou dans la faculté affective?

Trois objections veulent prouver que « la prudence n'est point dans la faculté de connaître, mais dans la faculté affective ». — La première en appelle à « saint Augustin », qui « dit, dans son livre des Mœurs de l'Église (ch. xv) : La prudence est l'amour qui choisit avec sagacité ce qui l'aide et rejette ce qui lui fait obstacle. Or, l'amour n'est point dans la faculté de connaître, mais dans la faculté affective. Donc la prudence est dans la faculté affective ». — La seconde objection appuie sur le texte qui vient d'être cité et déclare que « comme on le voit par cette définition, il appartient à la prudence de choisir avec sagacité. Or, le choix ou l'élection est un acte de la faculté appétitive, comme il a été vu plus haut (l p., q. 83, art. 3; l"-2''^, q. i3, art. i). Donc la prudence n'est point dans la faculté de connaître, mais dans la faculté appétitive ». — La troisième objection cite le texte, déjà connu, d' « Aristote » (cf. /"-S"', q. 21, art. 2, ad 3'""), qui « dit, au sixième livre de l'Éthique (ch. v, n. 7 ; de S. Th., leç. ^), que dans les choses de Fart, celui qui pèche, voulant le faire, est à préférer: tandis que c'est le contraire dans les choses de la prudence et des vertus. Or, les vertus morales, dont il est parlé en cet endroit, sont dans la partie affective; et l'art, au contraire, est dans la raison. Donc la prudence est plutôt dans la partie affective que dans la raison ».

L'arfjrumont sed contra est un texte de « saint Augustin », (pii « dit, au livre des Quatre-vingt-trois questions (q. lxi) ; La prudence est la connaissance des choses qu'il faut rechercher et de celles qu'il faut fuir ».

Au corps de l'article, saint Thomas se réfère à <i saint Isidore », qui f< dit, au livre des Étyniologies (livre X, à la lettre P) : Le prudent », en latin prudens, « est ainsi appelé comme pour marquer qu'il voit bien », dans le texte yjo/vo videns ; « c'est qu'en

a SOMME TlIKOLOGIQUE.

ejfet il est perspicace et voit tlssue des choses douteuses. Or, poursuit saint Tliomas, la vision lolève, non de la faculté appétitivc, mais de la faculté de connaître. Il s'ensuit manifestement que la prudence appartient directement à la faculté de connaître. Non pas toutefois à la faculté d'ordre sensible; car celle-ci ne connaît (pie ce <[ui est présent et tombe sous les sens » ; tandis que dans l'acte de la prudence est incluse la connaissance du futur. « D'autre part, connaître les choses futures à l'aide des choses présentes ou passées, ce qui appartient à la prudence, est le propre de la raison : cet acte, en effet, implique une certaine comparaison » ; et la raison seule peut comparer. « Il demeure donc que la prudence est proprement dans la raison ».

Vad primum fait observer que u comme il a été dit plus haut (I p., q. 82, art. 4; ^"-2"% q. 9, art. 1), la volonté meut à leurs actes respectifs toutes les autres puissances. Et parce que le premier acte de la faculté appétitive est l'amour, ainsi qu'il a été dit plus haut (I, p., q. 20, art. i; i^-S"^, q. 24, aliàs 25, art. i, 2, 3; q. 27, art. 4), il s'ensuit que la prudence est appelée l'amour, non par mocîe d'appellation essentielle, mais pour autant que l'amour meut à l'acte de la prudence. Aussi bien, saint Augustin ajoute ensuite que la prudence est Vamour qui discerne bien les choses qui nous cddent à tendre vers Dieu de celles qui peuvent être pour nous un obstacle. Et l'amour est dit discerner, selon qu'il meut la raison à discerner ».

Vad secundum explique que u le prudent considère les choses qui sont loin en tant qu'elles sont ordonnées à aider ou à empêcher les choses qui doivent se faire présentement. Par où l'on voit que les choses que la prudence considère sont ordonnées à d'autres choses comme à leur fin. D'autre part, au sujet des choses qui sont ordonnées à la fin, on a le conseil qui est dans la raison , et l'élection ou le choix qui est dans l'appétit. De ces deux choses-là, le conseil appartient davantage en propre à la prudence : Aristote dit, en effet, au sixième livre de VÉthique (ch. v, n. i; ch. vn, n. 0; ch. ix, n. 7; de S. Th., leç. 4, 0, 8), que le prudent est de bon conseil. Mais,

QUESTION XLVir. DE LA PRUDENCE EN ELLE-MEME. O

parce que lélection présuppose le conseil . car elle est la recherche de ce que le conseil a d'abord établi, comme il est dit au troisième livre de YÉlhiquc (ch. ii, n. 16, 17; de S. Th., leç. 6), à cause de cela l'acte de choisir peut aussi être attribué à la prudence à titre de conséquence, pour autant que par le conseil elle dirige l'élection ou le choix ».

L'flf/ terlium déclare que « le mérite de la prudence ne consiste point dans la seule considération, mais dans l'application à l'acte qui est la fin de la raison pratique. Et voilà pourquoi si un défaut se produit sur ce point, il est le plus contraire à la prudence; car de même que la fin est ce qu'il y a de meilleur en toute chose, de même le défaut qui porte sur la fin est ce qu'il y a de pire. C'est pour cela qu'Aristote ajoute, au même endroit (n. 8), que la prudence nest pas seulement avec la raison, comme l'art : elle comprend, en effet, l'application à l'acte, qui se fait par la volonté ».

La prudence est dans la raison comme dans son sujet, mais en présupposant une motion de la volonté. Elle dit, en effet, essentiellement, l'application de certains principes à quelque acte qui doit être fait ou omis : la comparaison ou l'ordre des principes à Tacle devant être fait ou omis est le propre de la raison; l'implication d'acte à faire ou à omettre est celui de la volonté. — Si la piudence appartient essentiellement à la raison, est-ce seulement à la raison pratique, ou bien appartient-elle aussi à la raison spéculative? C'est ce que nous allons considérer à l'article qui suit.

Article II.

Si la prudence appartient seulement à la raison pratique ou aussi à la raison spéculative?

Trois objections veulent prouver que « la prudence n'appartient pas seulement à la raison prati([ue, mais aussi à la raison spéculative ». — La première est un texte du livre des Pro-

O s03fM£ THEOIX)GI<;>rE.

terbes^ ch. x (v. aSll, où • il est dit : La sagesse pour Choitune est la prudence. Or, la sagesse consiste prînci [salement dans la contemplation. I>onc il en est de même de la prudence ». — La seconde objection s'autorise de « saint Ambroise *, qui ■ dit. au premier livre des Deroirs (ch. ixiv) : La prudence raque à la recherche du rraî et cause le désir d'une science plus pleine. Or, cela appartient à la raison sfkêculalive. Donc la prudence consiste aussi dans la raison spéculative >. — I^ troisième objection fait observer que « l'art et la prudence sont placés par Aristole dans la même puissance de Tàme, comme on le voit au livre VI de VÉlhique (ch. i, n. 5; ch. vi, n. i : *

de S. Th.. leç. i, 3). Or, l'art n'est pas seulement d'ordre pratique: il est aussi spéculatif, comme on le voit pour les arts libéraux. Donc la prudence aussi doit être et pratique et spécu- |

lative ».

L'argnment sed contra en appelle à la déûnition donnée par 1

« .Vristote », qui « dit. au livre VI de VÉthi'fue (ch. v. n. h: de S. Th.. leç. i), que la prudence est la mistjn droHe des ac- ^

lions. Or, ceci n'appartient qu'à la raison pratique. Donc la *

prudence n'est que dans la raison pratique . I

Au corps de l'article, saint Thomas répond que > >e\ou le '

lémoignatre d' Aristote au livre VI de VÉlhitjue (ch. v, n. i ; de '

S. TIj jn i), il apftorfienl à rhomiiie prudent de iiuuvoir

bien conseiller. Or. le conseil porte sur ce qui doit être fait par nou« en vue d'une un à obtenir. D'autre pari, la raison de« choses qui doivent être faites en vue d'une rertaiiie fin e>l la raison pratique. D'où il suit que maiiife>leiiieiit la prudence ne consiste que dans la raison pratiqut-

L'ad primum rappelle que > couinie il a été dit plu'> haut (q. iô, art. i). la sa^essi* considère la cause qui esl la plus élevée au sens pur et simple. D'où il suit que la coiisidéraliun de la cause la plus élevée en chaque ^'enre donné apfiartienl à la sagesse dans ce genre-là. Et. précisément, dan;» le jrenre de» actes humain», la cause la plu?» éle\ée <*st la fin coniiiiune qui s'étend à toute la \'w humaine. C'est cette tin que la prudence a en vue. .4ristoie dit. en effet, au livre VI de VÉthuinc (ch. v, n. 3 ; de S. Th., leç. k)f que comme celui qui raisonne bien

QUESTION XLVII. DE LA PRUDENCE EN ELLE-MEME. "j

par rapport à un fin particulière, telle que la Aictoire par exemple, est dit prudent, non d'une façon pure et simple, mais en ce genre donné, qui est ici les choses de la guerre; de même celui qui raisonne bien en vue de tout ce qui constitue le bien vivre est dit prudent d'une façon pure et simple. Il suit de là manifestement que la prudence est la sagesse dans l'ordre des choses humaines; mais non la sagesse au sens pur et simple, qui ne porte que sur la cause la plus élevée dans ce même sens. Et, en efTet, la prudence ne vise que le bien humain; or, l'homme n'est point le meilleur de tout ce qui est » : affirmer le contraire serait tomber dans l'erreur positiviste, qui a Aoulu faire de l'homme, considéré du moins en société, le bien suprême; d'où il suivrait que la politique est la reine des sciences. « Aussi bien, le livre des Proverbes, dans le texte cité, marque intentionnellement que la prudence est la sagesse pour l'homme d ou dans les choses qui regardent l'homme, « non la sagesse pure et simple ». La sagesse pure et simple est celle qui considère Dieu cause première et dernière de toutes choses.

L'a</ secLindam dit (juc « saint Ambroise et aussi Cicéron (dans sa Bliéforiffue, liv. II, cli. lui) prennent le mot prudence dans un sens plus large et lui font signifier toute connaissance humaine, soit spéculative, soit pratijjue. — On peut dire aussi, ajoute saint Thomas, ipie lacté même de la raison spéculative, selon qu'il est volontaire, lond»e sous l'élection et le conseil, en ce qui est de son exercice; et, par suite, tombe sous l'ordination de la prudence. Mais, du cùlé de son espèce, en tant qu'il se réfère à l'objel, qui est le vrai nécessaire, il ne tombe ni sous le conseil ni sous la |)rudence ». Il n'y a pas à s'enquérir si l'on doit adhérer aux vérités nécessaires d'ordre spéculatif; mais on peut s'enquérir s'il ^ a lieu de vaquer à leur contemplation ou à leur élude, en tel temps, en tel lieu, de telle manière, dans tel but, et le reste, dans l'ordre de la pratique.

Lad lerlium déclare que « toute application de la droite raison à une clioso à faire appartient à l'ail. Mais à la prudence n'appailiciil (\\\v l'applicnlion de la droite raison aux choses

qui relèvent du conseil. Or, ces choses-là sont celles où les voies (|ui conduisent à la fin ne sont point déterminées d'une manière fixe, ainsi ([uil est dit au livre 111 de VÉlhUjae (ch. m n. 8; de S. Th., Icç. 7, 8). Par cela donc que la raison spéculative fait certaines choses, telles que le syllogisme, la proposition et autres choses de ce genre, où l'on procède selon des voies » et « des lègles fixes » et déterminées, « à cause de cela, on peut y trouver la raison d'art, mais non la raison de prudence. Et c'est ce qui explique qu'il peut y avoir des arts spéculatifs, mais non une prudence spéculative » (Cf., sur ces arts spéculatifs, l"-2"^, q. 67, art. 3, ad 3'""). On pourra avoir, même dans l'ordre des choses de la morale, une science spéculative ; mais une prudence spéculative est chose qui répugne : car la prudence est, par définition, la détermination hic et mine de ce qui est de soi indéterminé ; et toute connaissance spéculative est la vue de ce qui est en soi déterminé, indépendamment de la raison du sujet, laquelle n'a pour office que de s'y conformer, soit en le recevant d'vin autre, soit en le découvrant par son effort. Cf. ce que nous avons déjà dit, à ce sujet, dans notre tome YIII, page 70 et suivantes.

La prudence est essentiellement d'ordre pratique ; elle n'a rien de la connaissance spéculative. Sa fin n'est point la vue de ce qui est, mais la détermination de ce qui sans elle demeure indéterminé, dans l'ordre de l'action pure. — Aussitôt une nouvelle question se pose : devons-nous en conclure que la prudence a de connaître le singulier ou le particulierP Ce va être l'objet de l'article suivant.

Article III.

Si la prudence a de connaître le singulier?

Trois objections veulent prouver (|ue d la prudence ne connaît point le singulier ». — Le premier argue de ce que a la prudence est dans la raison, ainsi qu'il a été dit (art. 1). Or,

la raison a pour objet l'universel, comme il est dit au premier Vwre àes Physiques {ch. v, n. 9; de S. Th., leç. 10). Donc la prudence ne connaît que l'universel ». — La seconde objection dit que « les choses particulières ou sin«îurîères sont infinies. Or, l'infini ne peut être compris par la raison. Donc la prudence, qui est une raison droite, n'a point pour objet le singulier ». — La troisième objection fait observer que « les choses particulières sont connues par les sens. Or. la prudence n'est pas dans les sens ; il en est beaucoup, en effet, qui ont leurs sens extérieurs très perspicaces et qui n'ont pas de prudence. Donc la prudence ne porte point sur les choses particulières ou singulières ».

L'argument sed contra est le mot d' « Aristote », qui « dit, au livre VI de l'Éthique (ch. vu. n. 7 ; de S. Th., leç. 6), que ta prudence n'a point seulement l'universel pour objet, mais qu'il lui faut aussi connaître le singulier ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « comme il a été dit plus haut (art. i, ad 3'""), à la prudence appartient non seulement la considération de la raison mais encore l'application à l'acte qui est la fin de la raison praticpic. Or. mil ne peut appliquer comme il convient une chose à une autre, s'il ne les connaît toutes les deux, savoir celle qu'il faut appliquer et celle à qui doit se faire l'application. D'autre i)art, les opérations portent sur le singulier. Il faudra donc (jue le prudent connaisse et les principes universels de la raison cl les choses particulières où les actions se trouvent ».

L'«(/ prinium répond que « la raison |)orte d abord cl principalement sur l'universel ; mais elle peut aussi appliquer les raisons universelles aux choses particulières, ce qui fait que les conclusions des syllogismes ne sont point seulement universelles mais aussi particulières; car l'intelligence par une certaine réllexion s'étend à la malière, comme il est dit au livre III de l'Ame » (ch. iv, n. 7: do S. Th., leç. 8). — Cf. sur cette connaissance du singulier p;n- lu raison, les explications données dans la Première J'arlie, q. Si, ait. 1.

]j'ad secundum accorde qu'en effet « riiitiiiité des choses singulières ne peut pas être comprise par la raison humaine; et

lO SOMME THEOLOGIQUE.

de là vient que nos prévoyances sont incertaines, comme il est dit au livre de la Sagesse eh. i\ (v. i4). Toutefois, par Texpérience, les choses singulières infinies sont ramenées à quelquesunes d'ordre fini f|ui arrivent le plus souvent et dont la connaissance sulVil à la prudence humaine ». — Dans l'ordre pratique, nous n'avons pas besoin de la certitude absolue; il suffit de la certitude morale qui est basée sur la fréquence des choses qui arrivent parmi les hommes; et cette certitude rend très ferme le jugement ou l'acte de la prudence, toujours juste et légitime dans l'ordre de la moralité, bien que la détermination en soi puisse se trouver, absolument parlant, erronée ou fausse.

Vad tertium dit qu' « au témoignage d'Aristote, dans son livre VI de VÉthique (ch. vni, n. 9; de S. Th., leç. 7), la prudence ne consiste point dans le sens extérieur qui nous fait connaître les sensibles propres, mais dans le sens intérieur que la mémoire et l'expérience perfectionnent à l'effet de juger promptement des choses particulières que l'on perçoit ». Ce sens intérieur est celui que nous appelons la cogitative et qui répond, dans Ihomme, à l'estimative ou à linstinct dans les animaux. Cf. I p.. q. 78, art. 4- Saint Thomas ajoute que « cependant, la prudence n'est point dans ce sens intérieur comme dans son sujet principal. Elle est principalement dans la raison; et c'est par une sorte d'application quelle parvient ou qu'elle s'étend à ce sens intérieur ».

Nous savons maintenant où la prudence se trouve comme en son sujet. Il nous reste à examiner ce quelle est; savoir : si elle est une vertu? si elle est une vertu spéciale? — D'abord, si elle est une vertu. C'est lobjet de l'article suivant.

Article IV.

Si la prudence est une vertu?

Trois objections veulent prouver que « la prudence n'est pas une vertu ». — La première cite un mot de « saint Augustin »,

QUESTION XLVir. DE LV PRUDENCE EN ELLE-MEME. II

qui « dit, au livre I du Libre (irhilre (ch. xiii), que la prudence est la science des choses qu'il faut chercher ou éviter. Or, la science se divise contre la vertu, comme on le voit dans les Prédicaments (ch. VI, n. /|). Donc la prudence n'est pas une vertu ». — La seconde objection dit qu' « il n'est point de vertu de la vertu. Or, il est une vertu de Ccu-t, comme le dit Aristote au livre \ 1 de l'Éthique (ch. v, n. 7; de S. Th., leç. ^). De par ailleurs, dans l'ail est la prudence. Il est dit, en etl'ct, au second livre des Paralipomènes, ch. n (v. l'j), que Hiram savait c/ir/e/' /of//e sculpture et trouver avec prudence tout ce qui est nécessaire pour un ouvrage. Donc la prudence n'est pas une vertu ». — La troisième ol)jection déclare qu' « aucune \erfu ne peut manquer de mesure. Oi-, la [)i-udence peut être sans mesure; sans quoi il serait dit \ainement au livre des Proverbes, cli. wiii (V. 'j) ; Mf't.'< une mesure à la prudence. Donc la prudence n'est pas une vertu ».

L'argument scd contra apporte l'autorité de « saint Grégoire », qui, « au second \\\ie des Morales (ch. \li\, ou wvii, ou \\\vi), dit que la piudence, la tempérance, la force cl la justice sont quatre vertus ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous expose à nou^eau un point de flocliiiio fort délicat, déjà signalé dans le traité des Ncrtus. <( Comme il a été- dit plus liaul. quand il s'agissait des vertus en général /'-:'", ([. .j."), art. ."> ; (i. .")(», ail. 1), la vertu est ce qui rend txm te sujet en qui elle se trouve et fait que son acte est tjon. Or, le bien peut se dire d'une double manière : d'abord, mal<'iiellement, pour cela même qui est bon; secondeinenl, d'une manière rormelli', selon la raison même de bien. D'autre pari, le bien, en lanl cpie Ici, est l'objet de la faculté ap|)étiti\('. Il suil de là (pie > il est des habilus qui causent la rectitude dans la considératitjii de la raison sans impli(iuer un rapport à la reclilude de l'appélil. ces babilns aiiionl moins île la raison de vertu, comme ordonnani an bien d'une façon matérielle, c'est-à-dire à ce qui est bien ou bon, mais non sous la raison de bien et d<' bonté; ces aidres habilus, au contraire, aui'ont davaidage de la raison de \ei In, (pii j)orteronl sur la reclilude de l'appétit, parce (piils regardent le bien iu»n seulement

12 SOMME THEOLOGIQUE.

d'une façon matérielle, mais aussi formellement, c'est-à-dire ce qui est bien sous sa raison de bien. Or, précisément, appartient à la prudence, ainsi qu'il a été dit (art. i, ad 3'"": art. 3), l'application de la raison droite à l'action ; chose qui ne se fait point sans que l'appétit soit droit. Il suit de là que la prudence n'a pas seulement la raison de vertu qu'ont les autres vertus intellectuelles, mais qu'elle a aussi la raison de \erlu qu'ont les vertus morales, au nombre desquelles on la range d'ailleurs ». Cf. sur cette différence dans la raison de vertu, ce qui a été dit plus haut, J"-2"^, q. 56, art. 3; q. 57, art. i ; art. 4-

L'ûd primum répond que u saint Augustin prend, en cet endroit, le mot science dans un sens large pour toute raison droite ».

L'ad secundum explique admirablement le texte d'Aristote et celui des Paralipornènes que citait l'objection. « Si Aristote dit qu'il est une vertu pour l'art, c'est parce que l'art n'implique point la rectitude de l'appétit (cf. 1'^-^"^, q. 07, art. 4); et voilà pourquoi, à cet effet que l'homme use avec droiture de son art, il doit avoir la vertu, qui cause la rectitude de l'appétit. Quant à la prudence, elle n'intervient pas dans les choses de l'art : soit parce que l'art est ordonné à quelque fin particulière; soit parce que l'art a des moyens déterminés qui conduisent à la fin » ; la prudence, au contraire, comme il a été dit, a pour objet de déterminer ce qui est indéterminé, et regarde, non pas une fin particulière, mais la fin commune de toute la vie humaine. « Toutefois », ajoute saint Thomas pour expliquer le mot des Paralipornènes, « il est dit de quelqu'un qu'il agit avec prudence dans les choses de l'art, en raison d'une certaine similitude. Il est, en effet, des arts, où, à cause de l'incertitude ou de l'indétermination des moyens par lesquels on atteint la fin, le conseil est nécessaire, comme dans l'art de la médecine et dans celui de la navigation, ainsi qu'il est dit au livre III de V Éthique » (ch. m, n. 8 ; de 8. Th., leçon 7).

Uad lertiuni dit que u ce mot du sage ne doit pas s'entendre comme si la prudence elle-même devait recevoir une mesure ; mais parce que selon la prudence on doit fixer la mesure à toutes les autres choses ». — On pourrait dire aussi qu'il ne

QUESTION XL VII. DE LA PRUDENCE EN ELLE-MEME. l3

s'agit point, dans ce texte, de la prudence au sens pur et simple, mais d'une certaine prudence, qui regarde la gestion des biens temporels et des richesses.

La prudence entendue en son sens pur et simple et selon qu'elle vise la bonne gestion de tout l'agir bumuin, est une vertu au sens parfait de ce mot; car elle implicfue la rectitude de l'appétit, c'est-à-dire un rapport au bien sous sa raison de bien. — Mais est-elle une vertu spéciale!* C'est ce qu'il nous faut maintenant considérer ; et tel est l'objet de l'article qui suit.

Article V.

Si la prudence est une vertu spéciale?

Trois objections veulent prouver que « la prudence n'est pas une vertu spéciale ». — La première dit qu' « aucune vertu spéciale n'est mise dans la définition générale de la vertu. Or, la prudence est mise dans la détinition générale de la vertu. La vertu, en effet, est définie, au second livre de VÉlhique (cli. vi, n. i5 ; de S. Th., leç. 7), un habitas électif existant au milieu des choses que la raison détermine par rapport à nous, selon que le sage le déterminera. D'autre part, la droite raison s'entend selon la prudence, comme il est dit au livre VI de VÉlhique (ch. XIII, n. ^; de S. Th., leç. 11). Donc la prudence n'est pas une vertu spéciale ». — La seconde objection rappelle qu'a Aristote dit, au livre VI de VÉlhique (n. 7), que la vertu morale fait bien réaliser la fui ; et la prudence, les choses ordonnées à la fin. Or, en toute vertu, il est des choses à réaliser en vue de la fin. Donc la prudence se retrouve en toute vertu. Et, par suite, elle n'est pas une vertu spéciale ». — La troisième objection déclare que « toute vertu spéciale a un objet spécial. Or, la prudence n'a pas d'objet spécial ; elle est, en effet, la raison droite des choses de l'action, comme il est dit au livre VI

l4 SOMME THÉOLOGIQUE.

de VÉUùfjiie (ch. v, n. /j ; de S. Th., leç. 4); et les choses de l'aclion sont tous les actes des vertus. Donc la prudence n'est pas une vertu spéciale ».

L'argument sed contra se contente de faire observer qu' « elle rentre dans la division et dans le nombre des vertus ; car il est dit, au livre de la Sagesse, ch. vni (v. 7) : Elle (la Sagesse) enseigne la sobriété et la prudence, la Justice et la force ».

Au corps de l'article, saint Thomas part de ce principe, que (( les actes et les habitus tirent leur espèce des objets, ainsi qu'il ressort de ce qui a été dit plus haut (I p., q. 77, art. 3; l''-2"«, q. I, art. 3; q. i8, art. -i; q. 5/4, art. 2). Il est donc nécessaire que l'habitus auquel répond un objet spécial, distinct des autres, soit lui-même un habitus spécial; et s'il est bon, il sera une vertu spéciale. D'autre part, l'objet est dit spécial, non en raison de sa considération matérielle, mais plutôt selon sa raison formelle, comme on le voit par ce qui a été dit plus haut (^"-2"% q. 54, art. 2, ad P""); car une seule et même chose », matériellement considérée, « tombe sous l'acte de divers habitus, et même de diverses puissances, selon ses raisons diverses )) : c'est ainsi qu'une même pomme tombera sous l'acte de la vue en tant que colorée et sous lacté du goût en t^nt que savoureuse. Il est d'ailleurs certain qu'« une plus grande diversité d'objet sera requise pour diversifier la puissance que pour diversifier l'habitus, plusieurs habitus pouvant coexister dans une même puissance, ainsi qu'il a été dit plus haut (i"-?"^, q. 54, art. i). Par conséquent, la diversité de raison de l'objet qui diversifie la puissance diversifiera à plus forte raison l'habitus. — Nous dirons donc, au sujet de la prudence, que, se trouvant dans la raison, ainsi qu'il a été dit (art. 1, 2), elle se diversifie* des autres vertus intellecluelles », non selon une diversité formelle d'objet qui diversifie les puissances, mais « selon la diversité matérielle des objets », qui rentrent tous sous une naême raison formelle générale spécifiant la puissance. Toutes ces vertus, en etîet, ont pour objet le vrai, qui est l'objet propre de la raison. Mais u la sagesse, la science et l'intelligence ont pour objet le vrai nécessaire ; l'art, au contraire, et la prudence, le vrai contingent; seulement, l'art le considère dans

les choses qui se font et qui consistent en une matière extérieure, comme la maison, le couteau, et autres choses de ce genre ; tandis que la prudence le considère dans les choses de l'action et qui appartiennent au sujet même (|ui agit, ainsi qu'il a été dit plus haut (/"-5'"', q. 57, art. 4)- Pour ce qui est des vertus morales, la prudence s'en distingue selon la raison formelle qui distingue les puissances; savoir l'objet propre de l'intelligence où se trouve la prudence : et l'objet propre de l'appétit, où se trouve la vertu morale » ; bien que, nous lavons vu, la prudence vise un certain rapport à la raison de bien, objet de l'appétit, en tant qu'elle est ordonnée à faire que l'action de l'homme soit droite, par où, d'ailleurs, la prudence se rattache en quelque sorte aux vertus morales. — u 11 est donc manifeste, conclut saint Thomas, que la prudence est une vertu spéciale, distincte de toutes les autres vertus ».

Vad primuni fait observer que a celle définition > marquée par Aristote, « n'est point donnée de la vertu en général, mais de la vertu morale ; et, dans la définition de cette vertu, il était à propos que fut mise la vertu intellectuelle qui communique avec elle dans la même matière, savoir la prudence », laquelle, en effet, seule parmi les vertus intellectuelles, dit un rapport essentiel à la raison de bien, objet propre des vertus qui sont dans l'appétit; « car, de même que le sujet de la vertu morale est quelque chose qui participe la raison , de même la vertu morale a raison de vertu en tant qu'elle participe la vertu inlellecluelle », c'est-à-dire en tant que son acte est réglé par la raison, ce qui est le propre de la prudence.

L"«t/ secunduin répond que « cette raison prouve que la prudence aide toutes les vérins et agit en toutes. Mais elle ne suffit pas à montrer qtie la prudence n'est pas une vertu spéciale. C'est qu'en effet rien n'empêche qu'en un même genre se trouve une espèce (jui a son acUon en quehiue manière dans toutes les espèces du même genre; comme le soleil iiillue en <|uelque sorte dans tous les corps ».

Uad lerliuin dit que « les choses de l'action constituent la matière de la prudence, selon qu'elles sont objet de la raison, c'est-à-dire sous la raison de vrai. Elles sont, au contraire, ma-

l6 SOMME THÉOLOGIQUE.

tière des vertus morales, selon ([uelles sont objet de l'appétit, c'est-à-dire sous la raison de bien ». Nous avons vu comment la raison de vrai dans la prudence implique essentiellement un rapport à la raison de bien, à cause de l'ensemble de l'agir humain commandé par cette raison-là ; ce qui fait ([ue la prudence se distingue des autres vertus intellectuelles et se rappioche elle-même de l'ordre des vertus morales.

La prudence est une vertu, au sens parfait du mot; car elle implique la rectitude morale du sujet en qui elle se trouve ; et elle est une vertu spéciale ; car son objet est distinct de celui des autres vertus. — Mais quel est bien son rôle, à l'endroit des vertus morales. A-l-elle pour objet de leur assigner leur fin? ou, simplement, de leur frayer la voie à l'effet de l'atteindre? — D'abord, le premier point. C'est l'objet de l'article qui suit.

Article VI.

Si la prudence marque leur fin aux vertus morales?

Cet article et l'article suivant devront être lus avec un soin extrême. La doctrine en est délicate et d'une importance souveraine pour lintelligence du vrai rôle delà prudence dans l'économie de l'acte moral vertueux.

Trois objections veulent prouver que « la prudence marque leur fin aux vertus morales ». — La première dit que « la prudence étant dans la raison et la vertu morale dans la faculté appétitive, il semble que la prudence doit être à la vertu morale ce que la raison est à l'appétit. Or, la raison marque sa fin à la faculté appétitive. Donc la prudence marque leur fin aux vertus morales ». — La seconde objection fait observer que « l'homme s'élève au-dessus des êtres irrationnels par sa raison ; mais quant au reste, il communique avec eux. Les autres parties de l'homme seront donc à la raison ce que l'homme est aux créatures irraisonnables. Or, Ihomme est la

fin des créatures irraisonnables, comme il est dit au premier livre des Poliliques (ch. m, n. 7 ; de S. Th., leç. G). Donc toutes les autres parties dans l'homme sont ordonnées à la raison comme à leur fin. D'autre part, la prudence est la raison droite des choses de l'action, ainsi qu'il a été dit (art. 2; art. 3). Il s'ensuit que toutes les choses de l'action sont ordonnées à la prudence comme à leur fin. C'est donc bien elle qui marque leur fin à toutes les vertus morales ». — La troisième objection déclare que « le propre de la vertu, ou de l'art, ou de la puissance qui a pour objet la fin est de commander aux vertus ou aux arts qui ont pour objet les choses ordonnées à la fin. Or, la prudence dispose des autres vertus morales et leur commande. Donc elle leur marque leur fin ».

L'argument scd conira en appelle à « Aristote », qui « dit, au livre VI de lÉl/iifjiie (ch. xii, n. (3; de S. Th., leç. 10), que la vertu morale rend druUe iuilenlion de la jin ; (/uanl à la prudence, elle reclijie ce qui va à celle inlenlion. Donc il n'appartient pas à la prudence de manpier leur fin aux vertus morales, mais seulement de disposer ce (jui conduit à cette fin ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « la fin des vertus morales est le » vrai « bien humain. Or, le » vrai « bien de l'àme humaine consiste à être selon la raison, comme le dit saint Denys, au chapitre iv des Ao//<.v Divins (de S. Th., leç. 22). Il s'ensuit que les fins des vertus morales doivent préexister dans la raison. D'autre part, de même que dans la raison spéculative se trouvent certaines choses (|ui sont naturellement connues, formant l'objet de » l'habitus intellectuel qui s'appelle <( l'intelligence, et d'autres choses qui sont connues à l'aide des premières, savoir les conclusions, sur lesquelles porte la science; de même, dans la raison pratique, préexistent certaines choses à titre de principes naturellement connus, lesquelles choses sont les fins des vertus morales, parce que la fin est dans l'ordre de l'action ce que le principe est dans l'ordre de la spéculation, comme il a été vu plus haut (q. 23, art. 7, ad 2"'"; 1"-'2"', q. 67, art. 4). et d'autres choses qui sont dans la raison pratique par mode de conclusions, lesquelles sont tout ce qui est ordonné à la fin, à quoi nous parvenons

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