‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 71 sur 77 · QUESTION LXXVIII. — DU PECHE DE L USURE. O · texte numérisé non relu

QUESTION LXXVIII. — DU PECHE DE L USURE. O

Jusqu'en i83o, Rome, interrogée sur la question, répondait toujours conformément à ces règles, et invoquait, pour justifier le prêt à intérêt, un titre extrinsèque à la raison du prêt, savoir : le péril à courir; le dommage encouru; ou le gain arrêté.

Le 16 septembre i83o et le 2i septembre i83i. la Sacrée Pénitencerie déclara quil n y avait pas à inquiéter ceux qui permettent le gain tiré de l'argent prêté, au seul titre de la loi civile fixant un taux modéré, par exemple le 5 "/„. — C'est la même réponse que donnait personnellement le pape Pie VIII, le i8 août i83o; et le Saint-OfTicc, dans ses réponses du 3i août i83i cl du 17 janvier i838.

De ces documents, il résulte que le seul litre de la loi civile autorisant le prêt de l'argent à un taux d'intérêt modéré suffit pour qu'on puisse, hifà conscienlià, s'y conformer dans la pratique. Ceci, d'ailleurs, ne contredit pas la doctrine traditionnelle de l'Église telle que saint Thomas nous l'a exposée et que la formulait Benoît XIV. On peut dire, en effet, que le titre de la loi civile est fondé lui-même sur un des titres extrinsèques qui s'ajoutent à la raison même du prêt, quand il s'agit de prêt comme tel et non de quelque autre mode de contrat qui s'en distingue. Car, s'il s'agissait d'un autre de ces contrats, comme par exemple, celui d'une société, déjà prévu par saint Thomas, la question serait résolue. Et, même à supposer (ju'il s'agisse du prêt comme tel, les conditions du maniement de l'argent sont aujourd'hui d'une telle sorte, que quiconque prête à un autre peut invoquer au moins le gain arrêté. La facilité de placer son argent fait que tout prêt constitue un sacrifice appréciable à prix d'argent.

Nous pouvons donc, résumant toute la (|uesti()n, dire qu'aujourd'hui l'argent est productif, non certes en raison de lui seul — car il demeure toujours ((ue son usage consiste à être dépensé, ou, plus exactement, à circuler, passant de main en main — ; sans que toutefois sa productivité soit due à la seule industrie de celui (jui le manie: mais celle productivité est due à l'ensemble des conditions <'conomi(/ues existant dans la société actuelle tant au point de vue international qu'au point de vue na-

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tional ou local. C'est celte productivité de l'argent, ainsi entendue, qui légitime aujourd'hui le gain qu'on en relire, pourvu seulement que le mode dont on réalise ce gain demeure en soi toujours honnête.

El, par là, nous marquons la différence essentielle qui existe entre la manière dont la question de l'argent se posait autrefois et celle dont nous la posons aujourd'hui. Autrefois, le placement de l'argent était chose d'ordre privé et, si l'on peut dire, accidentelle. Si l'argent était apte à fructifier, c'était uniquement en raison de l'industrie personnelle du sujet. Aujourd'hui, l'économie politique tout entière est ordonnée à faciliter le placement de l'argent, et, par suite, à rendre son maniement productif. Aussi bien, tandis que autrefois l'argent n'était demandé, sous forme de prêt, que par des hommes qui étaient dans le besoin, aujourd'hui, au contraire, il est demandé en grand et surtout par des hommes d'affaires ou par des hommes qui le négocient, en vue de très gros gains ou d'immenses profits à réaliser. Dès lors, il devient tout à fait légitime que le prêteur ait une certaine part à ce gain ou à ce profil. D'autant qu'en raison même de l'ampleur des affaires ou du négoce de l'argent, il y a toujours un certain péril à confier ainsi son argent ou à s'en dessaisir pour une certaine durée. Et l'on a fait remarquer très justement qu'à l'inverse de ce qui se passait autrefois, où l'on devait protéger l'emprunteur contre la rapacité du prêteur usurier, aujourd'hui c'est plutôt le prêteur qu'il faut mettre en garde contre la témérité ou le peu de scrupule des "gros emprunteurs.

Il demeure cependant que le prêt sous sa première forme, ou le prêt-assistance, qui n'est, comme tel, qu'un des modes de subvenir à la nécessité d'autrui, devrait garder, dans la vie ordinaire des hommes, une plus grande place. Nous devons appliquer ici les règles données plus haut au sujet de l'aumône et au sujet] du\lroit d'usage tel que nous l'a expliqué saint Thomas dans la question de la propriété. Ceux qui ayant plus que le nécessaire ne savent point subvenir à la nécessité des petits, en leur prêtant gratuitement et sans autre charge que de rendre l'argent prêté quand ils pourront vraiment le ren-

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dre, mais se montrenf en toute circonstance d'une absolue rigueur dans l'exigence de l'intérêt, s'agirait-il même du simple intérêt ordinaire ou légal, n'échapperont point, devant Dieu, à la responsabilité du péché de l'usure. Et l'on peut bien dire qu'une des grandes causes du malaise social aujourd'hui est dans la méconnaissance ou l'oubli de ce devoir sacré.

Après avoir traité des parties subjectives de la justice, ou de ses espèces, et des vices qui leur sont opposés. « nous devons traiter des parties quasi-intégrales de la justice, qui sont faire le bien et se détourner du mal, et des vices opposés ». — C'est l'objet de la question suivante.

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