‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 74 sur 77 · Q. LXXIX. — DES PARTIES QUASI-INTEGRALES DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

Q. LXXIX. — DES PARTIES QUASI-INTEGRALES DE LA JUSTICE

réponse. — La troisième objection, très à noter, elle aussi, fait observer que « pour chaque péché spécial, on peut déterminer un certain moment oiî il commence. Or, ce n'est pas possible pour l'omission ; car tout le temps qu'on ne fait pas une chose l'omission dure, et cependant on ne pèche pas toujours. Donc l'omission n'est pas un péché spécial ». Nous verrons la règle très sage que nous donnera saint Thomas pour marquer le moment précis où commence le péché d'omission. — La quatrième objection dit que « tout péché spécial s'oppose à une vertu spéciale. Or, il n'est pas possible d'assigner une vertu spéciale à laquelle s'oppose l'omission : soit parce que le bien de chaque vertu peut être omis; soit i)arce que la justice, à laquelle il semble qu'elle s'oppose plus spécialement, requiert toujours un certain acte, même quand il s'agit de s'éloigner du mal, ainsi qu'il a été dit (art. i, ad 2'"") ; et l'omission peut être sans aucun acte. Donc l'omission n'est pas un péché spécial ». La réponse à cette objection complétera excellemment toute la doctrine sur le point qui nous occupe.

L'argument sed contra oppose qu' « il est dit dans l'épîtrc de saint Jacques, ch. iv (v. 17) : Celui qui sait le bien et qui ne le fait pas, c'est un péché pour lui ».

Au corps de l'article, saint Thomas fait remarquer (pie « l'omission implique le non-accomplissement d'un bien, non pas d'un bien quelconque, mais d'un bien qui est dû. Or, le bien sous la raison de chose due appartient proprement à la justice : à la justice légale, si la raison de dette se prend eu égard à la loi divine ou humaine; à la justice spéciale» ou particulière, « selon que la raison de dette se considère par rapport au prochain. Il suit de là qu'à la manière dont la justice est une vertu spéciale, comme il a été vu plus haut (q. 58, art. 7), de cette sorte l'omission est un péclié spécial distinct des péchés qui s'opposent aux autres vertus. A la manière aussi dont ce qui est faire le bien, à quoi s'oppose l'omission, est une certaine partie spéciale de la justice, distincte de ce qui est s'éloigner du mal, à quoi s'oppose la transgression, l'omission "se distingue pareilllement de la transgression ».

L'ad primum déclare ({ue «l'omission n'est i)as le péché origi- XI. — La Prudence et la Justice. 89

6lO SOMME THÉOLOGIQUE.

nel ; mais un péché actuel : non qu'elle ait un certain acte qui lui soit essentiel; mais selon que la négation de l'acte se ramène au genre de l'acte. Et, à ce titre, ne pas agir se prend comme un certain agir, ainsi qu'il a été dit plus haut » (i^-S"*^, q. 71, art. 6, ad i"'").

L'ad secundiun formule à nouveau que « comme il a été dit (au corps de l'article), l'omission ne porte que sur le bien qui est dû et qu'on est tenu d'accomplir. Or, nul n'est tenu à l'impossible. Par conséquent, nul ne pèche du péché d'omission s'il ne fait pas ce qu'il ne peut pas faire. — Et donc, la femme violée, qui avait fait vœu de virginité, n'omet point son vœu, de ce qu'elle n'a pas la virginité, mais parce qu'elle ne se repend pas du péché passé, ou qu'elle ne fait pas ce qui est en son pouvoir pour l'accomplissement du vœu, par l'observance de la continence. — De même, le prêtre n'est tenu de dire la messe que si les circonstances voulues se présentent ; si elles font défaut, il n'y a pas d'omission de sa part. — Également, l'homme est tenu à la restitution, à supposer qu'il en ait le moyen ; s'il ne l'a pas, ni ne le peut avoir, il n'y a pas d'omission, pouvu qu'il fasse ce qu'il peut. — Et il en faut dire autant de toutes autres choses semblables ».

Vad tertium répond que « comme le péché de transgression s'oppose aux préceptes négatifs qui portent sur l'éloignement du mal, de même le péché d'omission s'oppose aux préceptes affîrmatifs qui ont trait à ce qui est faire le bien. Or, les préceptes affîrmatifs n'obligent pas à chaque instant mais seulement à des temps déterminés. Ce sera donc à ces moments que le péché d'omission commencera d'exister. Il peut arriver cependant que quelqu'un soit à tel moment », où il devrait agir, ce dans l'impuissance de faire ce qu'il doit. Et si cette impuissance n'est pas de sa faute, il n'y a pas d'omission, ainsi qu'il a été dit [ad 2'""). Que si elle était due à quelque faute précédente, comme si, explique saint Thomas, quelqu'un s'étant enivré le soir ne peut pas la nuit se lever pour les matines selon qu'il le doit, quelques-uns disent que le péché d'omission a commencé quand le sujet s'est appliqué à l'acte illicite et incompossible avec l'autre acte auquel il est tenu. Mais, reprend

Q. LXXIX. — DES PARTIES QUASI-INTEGRALES DE LA JUSTICE. 6ll

saint Thomas, ceci ne semble pas vrai. Car, s'il était éveillé parce qu'on le secouerait et qu'il allât aux matines, il n'y aurait pas d'omission. Par oij l'on voit que le fait de s'être précédemment enivré ne constitue pas l'omission, mais la cause de l'omission. Nous dirons donc que l'omission commence de lui être imputée à faute quand arrive le moment d'agir ; toutefois, en raison de la cause qui a précédé et qui fait que l'omission qui suit est rendue volontaire ». — Voilà directement et nettement tranchée, par saint Thomas, cette question de l'omission et du moment où il faut dire qu'elle commence.

Lad (juarfuin fait observer que « l'omission s'oppose directement à la justice, ainsi qu'il a été dit (au corps de l'article) : et, en effel, il n'y a pas d'omission du bien d'une vertu à moins qu'il n'y ait la raison de chose due; laquelle raison appartient à la justice ». Saint Thomas ajoute, répondant à l'autre partie de l'objeclion, qu' « il est plus requis pour l'acte méritoire de la vertu, que pour l'acte déméritoire de la coulpe ; car le bien suppose Ifi chose intègre, tandis que le mal est en chaque défaut. C'est pour cela que le mérite de la justice requiert un acte ; mais non l'omission » : le démérite de l'omission existe du simple fait qu'on n'agit pas quand il faudrait agir et qu'on n'est pas légitimement empêché ; mais le mérite de la vertu suppose qu'on agit en effet quand on a le dcNoir d'agir.

De ces deux péchés, d'omission et de transgression, en est-il un qui soit plus grave que l'autre? Si oui, quel est celui des deux. — C'est ce qu'il nous faut maintenant considérer; et tel est l'objet de l'article qui suit.

Article IV.

Si le péché d'omission est plus grave que le péché de transgression?

Quatre objections veulent prouver que « le péché d'omission est plus grave que le péché de transgression ». — La première,

6l2 SOMME TIIÉOLOGIQUE.

jouant sur le mot latin deUctuni (délit) qui semble une contraction de derelictam (laissé), arguë comme il suit : « Le délit {delictiim) semble être la même chose que l'abandon {derelictam); et, par conséquent il semble être une même chose avec l'omission. Or, le délit est plus grave que le péché de transgression ; car il fallait pour lui une expiation plus grande, comme on le voit au Lévitique, ch. v. Donc le péché d'omission est plus grave (|ue le péché de transgression ». — La seconde objection dit qu' « au bien plus grand s'oppose un mal plus grand, comme on le voit par Aristote au YllL livre de l'Éthique (ch. X, n. 2 ; de S. Thomas, leç. lo). Or, faire le bien, à quoi s'oppose l'omission, est une plus noble partie de la justice que s'éloigner du mal, à ([uoi s'oppose la transgression, comme on le voit par ce qui a été dit plus haut (art. i , ad 5"""). Donc l'omission est un péché plus grave que la transgression». — La troisième objection fait observer que « le péché de commission peut être et véniel et mortel. Or, le péché d'omission semble être toujours mortel ; car il s'oppose au précepte affirmatif. Donc l'omission semble être un péché plus grave que la transgression ». — La quatrième objection déclare que « la peine du dam, ou la privation de la vision divine, qui est due au péché d'omission, est une plus grande peine que celle du sens, qui est due au péché de transgression, comme on le voit par saint Jean Chrysostome, Sur saint Matthieu (hom. XXllI, ou XXIV). Or, la peine est proportionnée à la faute. Donc le péché d'omission est plus grave que le péché de transgression ». L'objection que nous venons de lire offre un intérêt spécial, en raison des deux expressions peme du dam, et peine du sens, que nous y trouvons formellement données par saint Thomas lui-même ; car ces expressions , devenues classiques depuis, sont assez rares, même dans les œuvres de saint Thomas.

L'argument sed contra oppose qu' « il est plus facile de s'abstenir de faire le mal que d'accomplir le bien. Donc celui-là pèche plus gravement, qui ne s'abstient pas de faire le mal, ce qui est transgresser, que celui qui n'accomplit pas le bien, ce qui est omettre ».

Au corps de l'article, saint Thomas part de ce principe, que

Q. LXXIX. — DES PARTIES QUASI-INTEGRALES DE LA JUSTICE. 6l3

« le péché est d'autant plus grave qu'il est plus distant de la vertu. Or, la conlrarlélé est la plus grande des dislances, comme il est dit au livre X des Métaphysiques (de S. Th., leç. 5 ; Did., liv. IX, ch. IV, n. i). Aussi hien un contraire est plus distant de son contraire, que ne l'est sa simple négation ; c'est ainsi que le noir est plus distant du hlanc que le simple non-blanc : car tout noir est non-blanc, mais l'inverse n'est pas vrai. D'autre part, il est manifeste que la transgression est contraire à l'acte de vertu, tandis que l'omission implique la » simple « négation de cet acte. Et, par exemple, c'est un péché d'omission, si quelqu'un ne rend point à ses parents le respect qu'il leur doit ; c'est un péché de transgression, s'il les outrage ou les injurie en quelque manière que ce puisse être. D'où il suit manifestement que d'une façon pure et simple et à parler d'une façon absolue, la transgression est un [)éché plus grave (jue l'omission ; bien que telle omission puisse être plus grave que telle transgression». — Rien de plus concluant (jue ce lumineux corps d'article, oii nous voyons, par la comparaison de la contrariété et de la simple négation, combien, en effet, la transgression, contraire à l'acte de vertu, l'emporte en gravité sur la simple négation de cet acte, que comprend l'omission.

U ad prima m accorde que « le délit (ou plutôt ce que traduit le mot latin delicfuni, sur lequel portait l'objection), pris d'une façon commune signifie toute omission. Quelcpiefois cependant, on le prend d'une façon stricte pour ce qui est une omission des choses qui regardent Dieu, ou |)(nn' martpier que l'homme laisse sciemment et avec un certain nié|)ris ce qu'il doit faire. A ce titre, l'omission a une certaine gravité » spéciale, « qui fait qu'elle a besoin d'une expiation plus grande ».

Uad secunduni fait observer qu' « à ce (jui est faire le bien s'oppose et ce qui est ne pas faire le bien, c'esl-à-dire omettre, et ce qui est faire le mal, c'est-à-dire transgresser; seulement, le premier s'oppose par mode de contradictoire ; et le second, par mode de contraire, ce (jiii inipli(jue une plus grande distance. El voilà poui(pioi la transgression est un péché |)lus grave ».

L'ad terliuni dit que « comme l'omission s'oppose aux préceptes affirmât ifs, de même la transgression s'oppose aux pré-

SOMME THEOLOGIQUE.

ceptes négatifs. Aussi bien l'un et l'autre, si on les prend au sens propre, impliquent la raison de péché mortel. Toutefois, on peut prendre d'une façon large la transgression et l'omission pour ce qui est en dehors des préceptes aflîrmalifs ou négatifs, et qui dispose à ce qui leur est opposé. Or, en les prenant ainsi d'une façon large, l'une et l'autre peuvent être un péché véniel ». — On aura remarqué limportance de cette réponse pour la question du péché mortel et du péché véniel dans ses rapports avec ce que nous appelons transgression et omission.

L'ad quantum explique qu' « au péché de trangression répond et la peine du dam en raison de l'aversion par rapport à Dieu, et la peine du sens en raison de la conversion désordonnée au bien muable. Pareillement aussi, à l'omission n'est pas seulement due la peine du dam, mais encore la peine du sens; selon celte parole marquée en saint Matthieu, ch. vu (v. 19) : Tout arbre qui ne fait pas de bon fruit sera coupé et Jeté au feu. Et cela en raison de la racine d'où elle procède ; bien qu'elle n'ait pas nécessairement une conversion actuelle à quelque bien muable ». — Aous avions déjà souligné, à propos de l'objection, l'importance des expressions que nous trouvions ici sous la plume de saint Thomas. L'explication qu'il vient de nous en donner lui-même dans cet ad quartuni ajoute encore à l'importance du texte que nous avons lu. Comme le saint Docteur n'a pas eu le temps de traiter dans la Somme la question des fins dernières oi!i il aurait eu l'occasion dappuyer sur ces formules, il est d'autant plus précieux pour nous de les trouver ici dans cette réponse de la Secunda-Secundœ .

Après la question des parties intégrales de la justice, devront venir les questions relatives aux parties potentielles de cette même vertu. Là nous aurons à traiter des vertus annexes de la justice, au premier rang desquelles sera la grande vertu de religion. Cette partie de notre étude offrira un intérêt exceptionnel. Elle formera l'objet du prochain volume.

FIN DU toml: \1

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

Avant-propos vu

QUESTION \L\ H. — De la prudence en elle-même. (Seize articles.)

i" Si la prudence est dans la faculté qui connaît ou dans la faculté

affective? 3

3° Si la prudence appartient seulement à la raison pratique ou aussi

à la raison spéculative? 5

3° Si la prudence a de connaître le singulier? 8

4° Si la prudence est une vertu? lo

5" Si la prudence est une vertu spéciale? i3

6° Si la prudence marque leur fin aux vertus morales? i6

7° S'il appartient à la prudence do trouver le milieu dans les vertus

morales ? 19

8° Si l'acte de commander est l'acte principal de la prudence? ai

9° Si la sollicitude appartient h la prudence? aS

10' Si la prudence s'étend au gouvernement de la multitude? 26

11° Si la prudence qui porte sur le bien propre est d'une même espèce

avec celle qui s'étend au bien commun? 39

12° Si la prtidenco est dans les sujets ou seulement dans les princes? 3i

13" Si la prudence peut être dans les pécbeurs? 33

14° Si la prudence est en tous ceux qui ont la grâce ?. 36

i5° Si la prudence est en nous par nature? 38

16° Si la prudence peut se perdre par l'oubli? 4i

QUESTION \I.\ III. — Des parties de la prudence.

(.article unique.)

Si c'est à propos que sont assignées les parties de la prudence?.. 44 QUESTION \l.l\. - Dk chaclne des parties quasi-intégrales

Page 1