VI. —La Béalitude
tous les actes humains ne sont point ordonnés à Dieu. Donc tous les actes bons ou mauvais n'ont pas raison de mérite ou de démérite auprès de Dieu ». Cette dernière objection nous vaudra une réponse très importante et qui complétera la doctrine de l'article précédent.
L'argument sed contra rappelle qu' u il est dit, au livre de l'Ecclésiaste, ch. dernier (v, i4) : Tout ce qui se fait, Dieu l'amènera en jugement, que ce soit bon ou que ce soit mauvais. Or, le jugement implique la rétribution, au sujet de laquelle on parle de mérite ou de démérite. Donc tout acte de l'homme, qu'il soit bon ou qu'il soit mauvais, a raison de mérite ou de démérite devant Dieu ». — On remarquera l'excellence et la force de cet argument sed contra.
Au corps de l'article, saint Thomas s'appuie sur la doctrine de l'article précédent. « Il a été dit (dans cet article) que l'acte, de l'homme a raison de mérite ou de démérite, selon qu'il est ordonné à autrui, soit en raison de telle personne particulière, soit en raison de la communauté. C'est de l'une et de l'autre de ces deux manières que nos actes bons ou mauvais ont raison de mérite ou de démérite auprès de Dieu. — D'abord, en raison de Dieu Lui-même )>, considéré sous sa raison personnelle, si l'on peut ainsi dire, « en tant qu'il est la fin dernière de l'homme. C'est, en effet, un devoir que tous les actes soient ordonnés à la fin dernière, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. i, art. 6; q. 2, art. 8; q. 19, art. 10). Si donc quelqu'un accomplit un acte mauvais qui ne peut pas se référer à Dieu, il va contre l'honneur de Dieu, qui lui est dû à titre de fin dernière. — Mais c'est aussi en raison de toute la communauté de l'univers » (on remarquera cette superbe expression de saint Thomas : Eœ parte totius communitatis imiversi !), que riiorame peut mériter ou démériter auprès de Dieu. « Dans toute communauté, en effet, celui qui régit la communauté doit veiller spécialement au bien commun; et, par suite, c'est à lui qu'il appartient de rendre à tous selon le bien ou le mal qui se fait dans la communauté. Puis donc que Dieu est Celui qui gouverne et qui régit tout l'univers, ainsi qu'il a été établi dans la Première Partie (q. io3, art. 5), et plus spécialement les
ciéalures raisonnables, il s'ensuit manifestement que les actes humains ont raison de niéiili' ou de démérite auprès de Lui; sans cela, en effet, il faudrait dire que Dieu ne s'occupe pas des actes humains )>; ce qui serait la plus pernicieuse de toutes les erreurs. — C'est donc parce que Dieu doit nécessairement s'intéresser à tout ce qui se fait dans le monde régi par Lui, et plus spécialement, en ce qui est du monde matériel, à tout ce qiie fait l'homme, agent de choix dans ce monde matériel, que les actions de l'homme revêtent, aux yeux de Dieu, le caractère d'œuvres méritoires ou déméritoires; c'est aussi, et d'une façon encore plus profonde, plus cora-préhensive, parce que Dieu est la fin dernière de tous les actes humains, en telle sorte qu'il doit à son honneur et à sa gloire de punir tous les actes qui ne lui sont pas ordonnés, comme aussi de récompenser tous ceux ([ui, actuellement ou virtuellement, sont ordonnés à Lui.
\Jad primum accorde que « par l'acte de l'homme, rien ne peut être donné ou soustrait à Dieu en Lui-même; et cependant, l'homme, pour autant qu'il est en lui, soustrait quelque chose à Dieu, ou au contraire le lui donne, selon qu'il garde ou ne garde pas l'ordre établi par Dieu ». L'ordre dans son œuvre, voilà la fin que Dieu s'est proposée en créant le monde et tout ce qui s'y trouve. Si cet ordre est troublé, en quelque manière (|u'il le soit, la fin voulue par Dieu se trouve compromise ou gâtée, pour autant qu'il dépend de celui qui trouble l'ordre; et, par suite, l'ordre ne peut être rétabli qu'en châtiant le rc~ belle. Cet ordre s'étend aussi loin que s'étend le gouvernement divin; et cela veut dire qu'il comprend tout : l'ordre des parties dans chacun des tout qui existent dans le monde (et, par conséquent, l'ordre des parties diverses qui constituent lêtre humain lui-même); l'ordre de ces divers tout entre eux, dans l'ensemble dont ils ne sont eux-mêmes que des parties; et, enfin, l'ordre de tout l'univers et de chacune de ses parties à Dieu Lui-même, fin dernière de tout. En quelque manière que cet ordre soit troublé volontairement, par l'homme, l'homme est responsable de ce trouble devant Dieu. Il sera, au contraire, digne de récompense devant Dieu, dans la mesure où il concourt volontairement à la perfection de cet ordre [cf. ce ({ue nous
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avons dit plus haut, de la beauté de l'ordre, q. i8, art. i; et, aussi, des droits de Dieu, iiii dernière, sur tout ce qui est dans le monde et dans l'homme, q. i, art. 7, 8; q. 2, art. 8, ad 2'''°].
L'ad secundum répond que « sans doute, l'homme est mû par Dieu comme un instrument; mais cela n'exclut point que l'homme se meuve lui-même par le libre arbitre, ainsi qu'on le voit par ce qui a été dit plus haut (q. 9, art. 6, ad 3''°'). Or, c'est parce qu'il agit librement que l'homme mérite ou démérite auprès de Dieu par ses actes ».
L'ad tertiiun fait observer que « l'homme n'est pas ordonné à la communauté politique selon tout lui-même et selon tout ce qui est à lui ». Il est vrai qu'indirectement, et en un certain sens plus ou moins éloigné, il peut, selon tout cela, concourir au bien de la communauté politique ou s'opposer à ce bien-là, comme nous le faisions remarquer à propos de l'article précédent; mais la communauté politique n'a pas un droit strict sur tout l'homme et sur tout ce qui est à lui. Quand l'homme a rempli ses devoirs de citoyen, il garde sa liberté de famille et sa liberté individuelle : la cité ou la communauté politique n'a pas à connaître de ce qu'il fait ou de ce qu'il ne fait pas à ces divers titres. « Et de là vient qu'il n'est pas nécessaire que chacun de ces actes soit méritoire ou déméritoire », à proprement parler et au sens strict, « par rapport à la communauté ». Il n'en va pas de même par rapport à Dieu. (( Tout ce que l'homme est, tout ce qu'il peut et tout ce qu'il a doit être ordonné à Dieu », parce que Dieu est la fm dernière de tout cela, et parce que tout cela doit remplir un rôle ou occuper une place voulue et déterminée par Dieu dans son œuvre à Lui dont tout cela n'est qu'une partie. « Il s'ensuit que tout acte de l'homme, soit bon, soit mauvais, a raison de mérite ou de démérite auprès de Dieu, pour autant que le mérite ou le démérite se tire de la raison même de l'acte ». Saint Thomas ajoute ces derniers mots, parce que nous verrons plus tard qu'outre la raison même d'acte libre, il y aura d'autres conditions qui seront inhérentes à l'état de grâce. Mais nous n'avons pas à en parler ici, où tout l'objet de notre étude était l'acte humain considéré en lui-même.
Cette partie de notre étude est maintenant terminée. Nous avons marqué, dès le prologue de notre nouvelle étude, venant après la Première Partie de la Somme théologique, que son objet devait être un domaine essentiellement réservé dans le monde de la création matérielle; c'était l'homme, non plus comme être physique, mais comme agent moral. Or, le propre de l'être ou de l'agent moral est d'agir en vertu d'un principe d'action qu'il se donne à lui-même et dont il demeure le maître. Tandis que l'agent physique agit en vertu dun principe d action qu'il tient de la nature et qui l'incline à agir déterminément, l'agent moral, dont le propre est d'agir par raison, se marque à lui-même une fin et ordonne à cette fin tels moyens qu'il lui plaît. Il n agit que parce qu'il veut agir. Son acte n'est exigé par rien en dehors de sa volonté. Sa volonté, non comme nature, mais comme volonté libre, est le principe unique et adéquat de son acte, dans Tordre des causes secondes créées. L'agent moral participe en quelque sorte au souverain domaine de Dieu. D'une façon dépendante par rapport à Dieu, mais indépendante par rapport à tout ce qui n'est pas Dieu, il est mai tre de son acte comme Dieu est maître du sien. Il est vraiment son image et sa ressemblance.
C'est de cette image de Dieu, sous sa raison la plus excellente d'image, que nous nous proposions de traiter dans notre nouvelle étude. Et parce que l'homme, ainsi considéré, est tout entier dans la raison d'agent moral ou libre, c'était donc uniquement de cette raison-là que nous devions nous occuper. Cette raison se définit par deux mots : agir pour une fin, à prendre ces mots dans leur sens le plus précis et le plus formel. Nous ne devions donc avoir à considérer, dans notre nouvelle étude, que deux choses : la fin qui commande l'agir; et l'agir commandé par la fin.
La fin commandant l'agir a été l'objet des cinq premières questions de notre traité. Nous avons déterminé le rôle précis de cette fin et quelle il fallait qu'elle fût pour que l'acte moral de l'homme soit ce qu'il doit être. Cette fin, objectivement parlant et sous sa raison concrète, ne peut être que Dieu. Considérée subjectivement et selon qu'elle consiste dans l'acte de
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riiomme prenant possession de Dieu, elle est un acte de l'intelligence, son acte le plus parfait et qui doit s'appeler, en un sens très précis, la vision de Dieu. De cet acte de vision, qui doit constituer la béatitude formelle de Thomme, découleront ensuite, dans ses diverses facultés, à titre de propriétés inaliénables, des prérogatives qui feront que Fhonime sera divinement heureux dans tout son être, voyant même son bonheur multiplié comme à l'infini par ceux qui en jouiront avec lui dans le ciel pour toute Téternité. Mais ce bonheur n'étant possible que dans le ciel, sur la terre le tout de l'homme, comme agent moral, doit être précisément de s'en rendre digne par son agir.
Et c'est à étudier cet agir commandé par une telle fin que doit être consacrée toute la suite de nos considérations morales. Cet agir pouvant être en quelque sorte infini, considéré dans le détail de ses applications, son étude ne demeurait possible qu'à la condition de le prendre d'abord d'une façon générale, devant ensuite l'étudier dans le détail de ses espèces.
D'une façon générale, nous devions l'étudier en lui-même; puis, dans ses principes. — En lui-même, il se présentait à nous sous un double rapport : d'abord, selon qu'il est le propre exclusif de l'homme; ensuite, selon que même dans l'homme il a quelque chose de commun avec l'agir qui convient aux animaux.
La partie de notre étude que nous venons de terminer a considéré l'agir de l'homme selon qu'il lui appartient absolument en propre. Nous avons vu que cet agir se définissait par un seul mot : le volontaire. Nous l'avons étudié d'abord, dans ce qui le conslitue : d'une façon générale, en lui-même, et dans les circonstances qui l'accompagnent quand il se réalise; et d'une façon spéciale : selon qu'il émane directement de la volonté; ou selon qu'il est commandé par elle. Nous avons dit ensuite comment il se distingue, non pas dans son être de nature et selon que tout acte est spécifié par la chose sur laquelle il porte; mais dans son être moral ou par rapport au principe premier de l'acte humain, (jui est la raison. Un dernier mot, relativement à cette étude morale de l'acte moral, nous a montré les conséquences ou les propriétés inhérentes à cette moralité.
Nous connaissons maintenant l'acte moral en lui-même se^ Ion qu'il appartient en propre à l'homme, parmi tous les agents du monde matériel. — Mais il nous reste, pour connaître parfaitement l'acte moral de l'homme, en le considérant toujours en lui-même, et non encore dans ses principes, à l'étudier dans ce qu'il a de commun avec les animaux inférieurs à l'homme. Ce sera le traité des Passions, l'un des plus importants dans la science morale, l'un des plus délicats aussi, mais l'un des plus parfaits et des plus intéressants qui soient dans l'œuvre de notre saint Docteur. — Il formera l'objet de notre prochain volume.