‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'AquinChapitre 19 sur 21 · DU RITE DE CE SACREMENT · texte numérisé non relu

DU RITE DE CE SACREMENT

Cette question comprend six articles :

1" Si, dans la célébration de ce mystère, le Christ est immolé?

1° Du temps de la célébration.

3° Du lieu et des autres choses qui touchent à l'apparat de cette célébration.

!x° Des paroles qui sont dites dans la célébration de ce mystère.

5" Des actes qui se font autour de la célébration de ce mystère.

6° Des défectuosités qui peuvent se présenter autour de la célébration de ce sacrement.

Le premier de ces six articles pose la question essentielle : celle de l'existence et de la nature du sacrifice de la messe. Les cinq autres examinent les modalités ou les circonstances qui entourent la célébration ou Toblation de ce sacrifice. Leur ordre apparaît de lui-même. Nous pouvons donc aborder tout de suite l'article premier.

Article Premier.

Si, dans la célébration de ce sacrement, le Christ est immolé?

On aura remarqué, sans qu'il soil besoin d'y appuyer, les termes dont use saint Thomas pour formuler le point de doctrine qu'il va étudier. 11 se demande si, dans la célébration de de ce sacrement, le Christ est immolé. Il s'agit donc d'une immolation, et de l'immolation du Christ. Et saint Thomas entend la chercher dans ce sacrement lui-même, dans la célébration de ce sacrement, nous dirions dans la constitution de ce sacrement, ou dans le fait de rendre ce sacrement existant. Certes, il sera difficile, après cela, pour quiconque voudra

rester dans la pensée de saint Thomas, de séparer le sacrifice du sacrement, ou de mettre d'un côté le sacrifice, de l'autre le sacrement, comme si, en efTet, l'un pouvait être sans l'autre, et comme s'il n'y avait entre les deux qu'une connexion accidentelle.

Saint Thomas se demande donc si l'acte par lequel ce sacrement est constitué, au moment où le ministre, que nous savons être le seul prêtre, prononce les paroles de la consécration, qui en sont la forme, sur le pain et le vin, qui en sont la matière, — si cet acte est un acte sacrificateur, s'il est une immolation, l'immolation d'une victime, de cette Victime qui n'est autre que le Christ Lui-même.

Tel est le sens précis de la question posée.

Trois objections veulent prouver que « dans la célébration de ce sacrement, le Christ n'est pas immolé ». — La première arguë de ce qu' « il est dit, aux Hébreux, ch. x (v. i/j), que le Christ par une oblation a consommé pour Jamais les sanctifié s. Or, cette oblation fut son immolation ». Il s'agit de son immolation sur le Calvaire, l'unique sacrifice dont il soit possible de parler désormais. « Donc le Christ n'est pas immolé dans la célébration de ce sacrement ». — La seconde objection fait observer que « l'immolation du Christ », celle dont nous parlions tout à l'heure, « a été faite sur la Croix, sur laquelle II s'est livré Lui-même, oblation et hostie, à Dieu, en odeur de suavité, comme il est dit aux Éphésiens, ch. v (v. 2). Or, dans la célébration de ce mystère, le Christ n'est pas crucifié. Donc II n'est pas immolé ». Il n'y a pas deux immolations du Christ. Il n'y en a qu'une : celle où II est mort sur la Croix. Or, ici, il n'y a ni la Croix, ni la mort du Christ sur cette Croix. Il n'y a donc pas à parler d'immolation du Christ, dans la célébralion de ce sacrement. — La troisième objection déclare que « comme le dit saint Augustin, au livre IV delà Trinité (ch.xiv), dans l'immolation du Christ », celle du Calvaire, la seule, puisqu'il n'y en a point d'autre, (( le prêtre et la victime ne font qu'un. Or, dans la célébration de ce sacrement, le prêtre et la victime ne sont pas une même chose. Donc la célébration de ce sacrement n'est pas l'immolalion du Christ. ».

^|OS SOMMR THÉOLOGIQUE.

L'argument sed contra est un autre texte de « saint Augustin )), d'une admirable précision doctrinale, qui est la formule idéale de la vérité catholique sur le point qui nous occupe. Il « dit, au livre des Sentences de saint Prosper (ép. XCVIII, à Bonijace) : Le Christ a et'} immolé une fois en Lai-même; et cependant chaque jour II est immolé dans le sacrement ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que c'est à un double titre ou « pour une double raison » que « la célébration de ce sacrement est dite l'immolation du Christ : duplici ratione celebratio hujus sacramenti dicitur Christi immolatio. — D'abord, parce que, comme saint Augustin le dit dans son livre adressé à Simplicien (liv. Il, q. m), on a coutume d'appeler les images du nom des choses dont elles sont les images : c'est ainsi qu'en voyant un tableau ou un mur peint, nous disons : Celui-ci est Cicéron; celui-ci est Salluste » parce que nous avons devant nous, leur image, leur portrait. « Or, la célébration de ce sacrement, comme il a été dit plus haut (q. 76, art 2, ad 7'""; q. 79, art. i), est une certaine image représentant la Passion du Christ, qui est sa vraie immolation. Donc la célébration de ce sacrement est dite l'immolation du Christ ». On l'appelle, et très justement, l'immolation du Christ, parce que l'immolation du Christ s'y trouve représentée : ce sacrement en est la représentation. « Et aussi bien saint Ambroise dit, sur l'Epître aux Hébreux (ch. X) : Dans le Christ, la victime a été ojferte une fois » pour toutes, « capable d'opérer un salut éternel. Que Jaisonsnoas donc, nous-mêmes? .\e VoJJrons-nous pas chaque jour en souvenir de sa mort? — D'une autre manière » ou pour une autre raison et à un autre titre, la célébration de ce sacrement est dite l'immolation du Christ « quant à l'efl'etde la Passion : en ce sens que par ce sacrement, nous sommes rendus participants du fruit de la Passion du Seigneur. Et aussi bien, dans une oraison seciète du dimanche (le dimanche IX"^ après la Pentecôte), il est dit : Chaque fois que la commémoration de cette Victime est célébrée, l'œuvre de notre rédemption s'opère. — Si donc nous considérons le premier mode » ou la première raison, « on pouvait dire que le Christ était immolé aussi dans les figures de l'Ancien Testament. D'oii il est dit, dans VApo-

QUESTION LXXXIII. — DU RITE DE CE SACKEMENT. /ioQ

calypse, ch. xiii (v. 8) : Ceux dont les noms sont inscrits dans le Livre de vie de r Agneau qui est immolé depuis l'origine du monde. Mais, quant au second mode, il est propre à ce sacrement que dans sa célébration le Christ soit immolé ».

Le corps d'article que nous venons de lire ne laisse pas que de surprendre au premier abord. On est surpris de voir que saint Thomas, dans la première partie de son article, ou quant à la première raison qu'il donne, semble n'attribuer à la célébration de ce sacrement la raison et le nom de sacrifice ou d'immolation du Christ que parce qu'elle est une image de l'immolation du Christ réalisée sur le Calvaire, comme nous appelons du nom de Cicéron l'image de Cicéron. La surprise ne fait que grandir, quand on voit saint Thomas déclarer, à la fin du corps de l'article, que, en ce premier sens, l'on pouvait dire aussi, dans l'ancienne loi, que le Christ était immolé « dans les figures de l'Ancien Testament » : et il explique par là le texte de V Apocalypse où il est parlé de l'Agneau immolé depuis l'origine du monde.

Quel est bien le sens de ces paroles de saint Thomas? Voudrait-il dire que nous n'avons ici qu'une représentation, qu'une image, qu'un souvenir du sacrifice de la C^roix, et non plus ce sacrifice lui-même? Ce que nous appelons le sacrifice de la messe ne serait-il pas, dans le sens vrai et propre du mot, un sacrifice? Ne serait-ce qu'une ombre, une image, l'ombre, l'image du sacrifice de la Croix, qui, seul, aurait raison de sacrifice?

La question vaut d'être posée; d'aufant plus que le concile de Trente a défini que « si quelqu'un dit que dans la messe n'est pas ofTerl à Dieu un sacrifice vrai, au sens, propre, qu'il soit anathème : Si guis dixerit in niissa non ojjerri Deo veruin et propriuni sacri/lcium, a. s. » (Sess. XXII, can. i).

Si nous y regardons de près, l'étonnement cessera. Et nous verrons, dans sa profondeur lumineuse, toute la pensée du saint Docteur.

Le raisonnement de saint Thomas est celui-ci : La célébration de l'Eucharislie est dite rimmolation du Christ, cl, pai conséquent, le sacrifice de la (^roix, parce qu'elle en est la

4lO SOMME THÉOLOGIQUE.

représentation. Mais comment, d'après saint Thomas, la célébration de ce sacrement représente-t-elle le sacrifice de la Croix? Parce que, dans la célébration de ce sacrement, on consacre le sang séparément du corps. Voilà, pour saint Thomas, la raison formelle qui fait que, dans la célébration de ce sacrement, la Passion du Christ est représentée. Il s'est expliqué très nettement, et maintes fois, nous l'avons vu, sur ce point. Qu'il suffise de rappeler ce texte : « La représentation de la Passion du Seigneur se fait dans la consécration de ce sacrement : repraesentatio Dominicae Passionis agitur in ipsa consecratione hujus sacrainenli » (q. 80, art. 12, ad 3"'"). Et cet autre : « Le sang consacré séparément du corps représente d'une manière expresse la Passion du Christ; parce que la séparation du sang du corps se fit par la Passion : Sanguis seorsama cor pore cotisée ratas, expresse Passioneiii Chris tirepraesental : quia separalio sanguinis a corpore fait per Passionem » (q. 78, art. 0, ad 2'"" et ad 1""').

Il est donc manifeste que, pour saint Thomas, la raison de sacrifice, dans l'Eucharistie, consiste en ce que, dans la célébration de ce sacrement, le sang est consacré séparément du corps : sanguis seorsum a corpore consecratar. Ils ne sont donc pas dans la pensée de saint Thomas ceux qui, pour trouver, ici, la raison du sacrifice, en appellent soit à l'oblation de l'offertoire, soit à la fraction de l'hostie qui suit la consécration, soit à la communion où les espèces sacramentelles sont consommées, soit à la consécration et^à la communion réunies. L'Eucharistie « a raison de sacrifice, en tant que, dans ce sacrement, est représentée la Passion du Christ par laquelle le Christ s'offrit Lui-même en victime à Dieu ; in quantum in hoc sacraniento repraesentatio Passio Christi, quu (Jiristus obtulit se hostiani [)eo, habet ralioneni sacrificii » (q. 79, ait. 7). Or, d le sang consacré séparément du corps représente dune façon expresse la Passion du Christ : parce que la sé[)aialion du coips du sang s'est faite par la Passion : sanguis seorsum a corpore consecratus, expresse repraesentat Passionem Christi : quia separatio sanguinis a corpore Juit per Passionem ». Donc la raison du sacrifice, dans l'Eucharistie, se trouve, dans la consécration de

QUESTION LXXXIII. DU RITE DE CR SACKEMENT. 4ll

ce sacrement, dans laquelle le sang est consacré séparément du corps, et « où la consécration du corps ne doit jamais se faire sans la consécration du sang : in qua non débet corpus sine sanguine consecrari » (q. 80, art. 12, ad 5'""). Sans cela, en effet, nous n'aurions pas la représentation de la Passion du Christ, ni, par suite, la raison d'immolation, la raison de sacrifice, qui est tout entière dans cette représentation. Il est impossible d'élever le moindre doute là-dessus, en ce qui est de la pensée de saint Thomas.

Mais cette consécration, en laquelle se trouve la raison de sacrifice, parce que, en elle, « le sang est consacré séparément du corps : sanguis seorsum a corpore consecralur d, cette consécration mérile-t-elle vraiment le nom de sacrifice? Est-ce, dans la pensée de saint Thomas, un vrai sacrifice, le sacrifice même de la Croix; et dans quel sens entendre que la consécration, parce qu'elle représente la Passion du Christ qui fut un vrai sacrifice, le vrai sacrifice du Christ, sa véritable immolation, est elle-même un sacrifice, une immolation, le sacrifice, l'immolation du Christ?

Que, dans la pensée de saint Thomas, ce soit un vrai sacrifice, il n'est pas permis d'en douter : « Dans la consécration de l'Eucharistie, dit-il expressément, un sacrifice est otTert à Dieu : In consecratione Eucharisliae sacrificiuni Deo ojjerlur » (q. 82, art. 10, ad l""'). La difficulté est d'expliquer, conformément à cette pensée, la lettre du présent article. Ici, saint Thomas semble ne faire, de la consécration eucharistique, qu'une image commémorative de la Passion du Christ, du sacrifice de la Croix, comme les sacrifices de l'ancienne loi étaient des images figuratives de ce même sacrifice réalisé dans la Passion du Christ.

Eh ! bien, oui, c'est cela ; cl celle comparaison elle-même va nous faiie entendre quelle est, dans toute sa profoiulcui , la vraie pensée de saint Thomas. Puisque le saint Docteur compare la consécration eucharistique aux figures de l'ancienne loi qui étaient de vrais sacrifices, il entend signilier, par là. que la consécration elle-même est un vrai sacrifice. Voilà eu quoi elle convient avec les sacrifices de l'ancienne loi. Mais,

elle en diffère en ce que les sacrifices de l'ancienne loi étaient des images figuratives se rapportant au sacrifice de la Croix qui était à venir, tandis que la consécration eucharistique est l'image commémorative ou remémorative de ce même sacrifice déjà réalisé. Or, il y a cette différence, entre l'image figurative de la Passion et son image remémorative, que la première n'a pas pu contenir la Passion qui n'avait pas encore eu lieu, tandis que la seconde a pu contenir le Christ tel qu'il fut dans sa Passion : verum Christuni passum, comme l'Église le chantera dans VAve verum : Ave verum corpus Christi, passum, immolatum in Cruce pro homine. De là l'infinie supériorité du sacrifice de la loi nouvelle sur les sacrifices de l'ancienne loi. Là-bas, on n'avait que des figures de la grande Victime; ici, nous avons cette Victime elle-même. Tandis qu'elle n'était qu'en figure dans les anciens sacrifices, elle se trouve ellemême, dans sa réalité, dans le sacrifice actuel.

Et, de là, découle une autre différence : celle que touche saint Thomas dans la seconde raison du corps de l'article et qui donne le caractère propre du sacrifice actuel. C'est que, par lui, (( nous devenons participants du fruit de la Passion : participes efjlcimur Jructus Dominicae Passionis ». Étant, sous la forme du sacrement, cette Passion elle-même, puisqu'il en est l'image remémorative, et contenant, par conséquent, tout son fruit, son rôle, sa mission, son objet est de nous l'appliquer et de nous y faire participer, comme si nous eussions été présents au pied de la Croix, quand le Christ y versait tout son sang pour nous racheter.

Voilà bien la pensée de saint Thomas sur la raison de sacrifice dans l'Eucharistie. C'est la consécration qui, dans l'Eucharistie, a la raison de sacrifice; et cette consécration a la raison de sacrifice parce qu'elle est l'image remémorative du sacrifice de la croix, d'où il résulte qu'elle le contient, qu'elle le rend présent pour nous et (ju'elle nous en applique le fruit.

Il faudrait reproduire ici tout le chapitre I de la session XXII du concile de Trente, où l'on letrouve, presque dans les mêmes termes, la doctrine du présent corps d'article ; ut visibile relinr/neret sacrificiiim (jun micnliun illud scmel in cruce peragen-

QUESTION LXXXriI. — DU RITE DE CE SACREMENT. 4l3

dum réprsRsenlareftir ejasqiie memoria in finem iisque sseculi permaneret : atqae illius salutaris virtus applicaretuv : corpus et sangainem suam sab speciebus panis et vint Deo Patri obtulit; novuni inslituit Pascka, seipsiun ab Ecclesia per sacerdoles sub signis visibilibus immolaiidum in menioriam transifus sui ex hoc miindo ad Patreni : Le Christ, voulant laisser un sacrifice visible, par lequel ce sacrifice sanglant, qui devait, une fois pour toutes, être accompli sur la Croix, serait représenté et sa mémoire conservée jusqu'à la fin des siècles, et sa vertu salutaire appliquée, offrit à Dieu son Père, sous les espèces du pain et du vin, son corps et son sang; Il institua la nouvelle Pâque, Lui-même que l'Église par les prêtres sous les signes visibles immolerait en souvenir de son passage de ce monde à son Père ».

Nous avons donc, ici, dans la célébiation de ce sacrement, un vrai sacrifice, une véritable immolation, immolation, sacrillce, que constitue la consécration, faite par le prêtre, du pain et du vin, le pain ne contenant, en vertu de la consécration, que le corps, et le vin ne contenant que le sang du Christ, séparés l'un de l'autre, sur l'autel, comme ils furent séparés l'un de l'autre, sur la Croix, au moment de l'immolation sanglante du Christ donnant sa vie pour le rachat du monde.

Telle est bien, à n'en pas douter, la doctrine de saint Thomas et la doctrine de l'Église.

Oui, comme affirmation. Mais comment justifier cette affirmation, aux yeux de la raison théologique, alors surtout que le sacrifice ou l'immolation du Christ ne saurait être plusieurs, mais doit rester unique, et que le Christ ressuscité ne meurt plus, ni ne saurait, par conséquent, être sujet d'immolation ou de sacrifice. Comment la consécration eucharistique, dont nous disons qu'elle est, proprement, dans son essence, le sacrifice actuel existant dans l'Église, a-t-elle, en effet, la raison de sacrifice; et si elle a, en eflel, la raison de sacrifice, comment devons-nous concevoir ce sacrifice eu égard au sacrifice du Christ accompli sur la Croix.

La question est délicate. De multiples explications ont été

li\[\ SOMMR THÉOLOGIQUE.

proposées. Il est des théologiens qui ont dit que la consécration est un sacrifice, parce que, en elle, s'opère la destruction de la substance du pain et du vin. — Cette explication ne saurait ètic gardée. D'abord, parce que, saint Thomas nous l'a montré, la substance du pain et du vin n'est pas détruite; mais changée au coips el au sang du Christ. Ensuite, parce que, dans ce sentiment, ce ne seraient plus le corps et le sang du Christ qui seraient offerts, mais la substance du pain et du vin; ce qui est inadmissible.

D'autres ont dit que la consécration est un sacrifice, parce que, en elle, la substance du pain est détruite, ou disparaît, en vue du corps du Christ à reproduire. — Mais une telle reproduction du corps et du sang du Christ ne saurait avoir la raison de sacrifice que nous cherchons; car, d'une part, il n'y a pas, ici, de reproduction du corps du Christ; et, de plus, la raison de production ou de reproduction ne saurait se confondre avec l'idée de sacrifice.

D'autres, voulant obvier à cette difficulté, ont dit que le corps du Christ est reproduit, ici, dans un état péjoratif; et c'est en cette différence d'état, en cette péjoration de l'état du Christ dans ce sacrement, qu'ils voudraient placer la raison de sacrifice. — Cette explication, non plus, ne saurait être acceptée : parce que le Christ, dans ce sacrement, n'est nullement diminué ou avec une péjoration d'état, si on le considère en Lui-même; car 11 demeure absolument intact et inchangé. De plus, une telle péjoration, pour autant qu'elle serait acceptable et qu'on pourrait lui donner le nom de sacrifice, n'exprimei-aU pas le sacrifice de la Croix, qui n'a pas eu lieu de cette manière, mais en ce que le sang du Christ a été séparé de son corps.

C'est pourquoi un autre théologien, Yasquez, a dit que la raison de sacrifice, dans la consécration, consistait en ce que, par elle, il est fait que le corps vl le sang du Christ étant ici présents, le sacrifice sanglant qui lut offert sur la Croix se trouve représenté. — L'explication est excellente pour sauvegarder le rapport au sacrifice de la Croix; mais elle ne dit pas en (juoi consiste, ici, le sacrifice.

QUESTION LXXXIII. — DU HITE DE CE SACREMENT. /jlS

Viennent alors d'autres théologiens qui disent que la raison de sacrifice, dans la consécration, consiste en ce que l'action consécratoire tendrait, de soi, à séparer réellement le corps et le sang du Christ, ce qui serait, par excellence, le sacrifice que nous cherchons, n'était que celte séparation actuellement est empêchée en raison de l'élat du Christ qui ne meurt plus. — Cette opinion a un grave inconvénient. C'est que nous n'aurions ici qu'un semblant de sacrifice. 11 y aurait sacrifice, si le Christ pouvait être immolé. Ne le pouvant pas, il n'y a donc pas sacrifice réel. Conséquence que nous ne saurions admettre.

Saint ïhocnas et l'Église nous parlent d'un vrai sacrifice, sacrifice réel, actuel, qui cependant ne doit être que la représentation et l'application du sacrifice de la Croix.

Cette double condition, nous la trouvons en ceci, que « le sang est consacré séparément du corps : sanguis seorsiim a corpore consecratur ». Ce sont les mots mêmes de saint Thomas. Et, bien compris, ils disent tout.

Par là, en effet, nous avons un sacrifice actuel, une immolation actuelle, et l'immolation, le sacrifice du Christ, la même immolation, le même sacrifice qui eut lieu sur la Croix. Car sur la Croix, le sacrifice et l'immolation du Christ consista en ce que son sang fut séparé de son corps. Et, ici, nous avons, également, son sang séparé de son corps, par la consécration sacramentelle. Non pas, sans doute, que cette consécration sépare le sang du corps du Christ, selon que le Christ est en lui-même. Mais aussi bien n'est-ce pas de cela qu'il s'agit : car le corps et le sang du Christ, selon que le Christ est en Luimême, ont été séparés une fois qui suffît pour jamais. Ce qu'il nous faut, ici, c'est une séparation sacramentelle. Car l'immolation ou le sacrifice dont il s'agit n'est pas une immolation, un sacrifice du Christ, au sens absolu. C'est un sacrifice, une immolation, qui selon tout son être ou selon toute sa raison d'immolation ou de sacrifice du Christ, se dit par rapport à l'immolation ou au sacrifice du Christ sur la Croix. Si le sacrifice ou l'immolation du Christ sur la Croix n'avait pas eu lieu, nous ne pourrions pas parler de sacrifice ou d'immolation ici. Cela n'aurait aucun sens, l'oute la raison de sacrifice ou d'im-

416 SOMMK TMKOLOGIQUE.

molalion du Christ, ici, vient de ce que l'acte qui s'accomplit, ici, reproduit, par mode de sacrenienl, l'immolation ou le sacrifice du Christ sur la Croix.

D'un mot, la consécration eucharistique est ce qu'elle est, ce qu'il faut qu'elle soit, ce que le Christ a voulu qu'elle fût, ce que l'Église et saint Thomas nous disent qu'elle est, en eil'et : un sacrifice, un sacrifice distinct de celai de la Croix, puisque celui-ci n'a été offert qu'une fois, d'une manière sanglante, sur le Calvaire, et que le sacrifice de la consécration eucharistique se renouvelle tous les jours, d'une manière non sanglante, et se renouvellera jusqu'à la fin des temps; et cependant le même sacrifice de la Croix, car il n'y a pas deux sacrifices du Christ, il n'y en a qu'un, le Christ n'a clé qu'une fois immolé en Luimême et II ne peut plus l'être à tout jamais ; — la consécration eucharistique est hien cela, parce qu'elle est le sacrement de la Passion du Christ.

Le sacrement ou le signe contenant la Passion pourra être multiplié et renouvelé indéfiniment; la Passion contenue dans ce signe, dans ce sacrement, et rendue présente, représentée, appliquée, par lui, restera une, ahsolument une, une spécifiquement, une numériquement; comme le corps du Christ spécifiquement et numériquement un, se retrouve sous toutes les diverses parties des pains consacrés pouvant se multiplier et se renouveler sans cesse indéfiniment sur tous les points du globe.

Nous avons maintenant toute la plénitude de sens de cette admirable formule du corps de l'article qui nous occupe : « La célébration de ce sacrement est une certaine image représentative de la Passion du Christ qui est la vraie immolation du Christ. Et c'est pourquoi la célébration de ce sacrement est dite l'immolation du Christ : Celehrcdio hujus sacramenti imago quaedam est repraesentativa Passionis Christi quae est vera ejus immolulio. El ideo celebralio hujus sacramenti dicilur Christi immolatio ». Dans la consécration eucharistique, la raison d'immolation n'est pas autre que la raison d'immolation représentative, ou la raison de représentation d'une immolation, de la seule immolation dont il puisse être question ici, de l'immo-

QUESTION LXXXÎII. — DU RITE t)E CE SACREMENT, 4 1 /

lation du Christ qui a eu lieu au cours de sa Passion. Et il le faut bien; car tout sacrement ou tout signe n'a de vérité que par la vérité de la chose qu'il signifie ou dont il est le sacrement. L'immolation du Christ sous la forme du sacrement n'est immolation du Christ qu'en raison de l'immolation du Christ en Lui-même selon qu'elle a été réalisée sur la Croix.

Du même coup se trouve résolue la question soulevée ces derniers temps et qui a divisé d'éminents théologiens. Il s'agissait d'une explication nouvelle apportée pour mieux justifier, pensait-on, l'unité de sacrifice dans le sacrifice eucharistique et le sacrifice de la Croix. Pour mieux sauver cette unité, il était dit que la Croix toute seule, ou la Passion du Christ comme telle, n'a pas la raison de sacrifice, au sens de sacrifice rituel. Cette raison lui est donnée par le rite eucharistique, qu'il s'agisse de ce rite pratiqué par le Christ, avant sa Passion, à la Cène, ou de ce rite pratiqué au nom et en la personne du Chrislpartout prêtre qui célèbrela messe, depuis la Passion. Dès lors, il n'y a plus à parler de sacrifice de la Croix et de sacrifice de la messe comme de choses distinctes. Il n'y a qu'un seul sacrifice, au sens le plus absolu du mot; et c'est le sacrifice constitué tout ensemble par le rite eucharistique et par la Passion du Christ. Ni le rite eucharistique sans la Passion du Christ, ni la Passion du Christ sans le rite eucharistique n'ont raison de sacrifice, au sens propre du mot, tel que nous devons l'entendre dans la loi nouvelle. Pour avoir cette raison de sacrifice, il faut de toute nécessité unir les deux,

A considérer la chose en soi, et sans épiloguer sur le mot rituel, il n'est pas possible d'admettre que la Passion du Christ toute seule, indépendamment de tout rite eucharistique, ne doive être tenue pour un |vrai sacrifice, pour le sacrifice par excellence, pour le sacrifice qui donne à tous les autres sacrifices, de (juelque nom qu'on les appelle et sous quelque forme qu'ils se présentent, tels qu'ils ont pu se présenter aussi dans l'ancienne loi, la raison et la valeur de sacrifice, pouvant être agréés de Dieu, dans l'ordre de la Rédemption, Ceci doit être mis hors de tout doute. C'est l'essence même du mystère de la Rédemption. Le sacrifice du Christ sur la Croix, se tient XVIII. — Les Sacrements : L'Eucharistie. j7

4l8 SOMME THEOLOGIQUÊ.

tout seul, dans l'ordre du sacrifice. Les sacrifices qui ont précédé n'ont eu raison et valeur de sacrifice, devant Dieu, qu'en raison de ce sacrifice qu'Us figuraient. Le sacrifice eucharistique n'a lui-même raison et valeur de sacrifice que parce qu'f7 est, sous forme de sacrement, in specie sacranienli, ce même sacrifice; non qu'il y ajoute une raison quelconque, dans l'ordre du sacrifice : si ce n'est la forme de sacrement ou le species sacramenti, qui en permettra C utilisation sous forme de communion sacramentelle, chose qui eût été impossible, comme nous l'a dit saint Thomas, si le sacrifice du Christ n'avait été présent pour les hommes que in specie propria.

Si donc nous maintenons l'unité de sacrifice à la Croix et sur l'autel, ce n'est point parce que les deux seraient requis pour avoir un unique sacrifice; c'est parce que sur l'autel nous avons le sacrement du sacrifice de la Croix et de la Passion, et que le sacrement n'a pas d'autre vérité que la vérité de la chose dont il est le sacrement.

Par là aussi nous voyons que la simple unité d'ordre entre le sacrifice eucharistique et le sacrifice de la Croix ne saurait suffire. Il n'y a pas seulement un ordre entre le sacrement et la chose dont il est le sacrement. 11 y a identité de chose, de vérité. La seule différence est dans la présentation. La chose se présente en elle-même selon l'aspect qui lui convient en propre. Elle se présente dans le sacrement ou le signe sous un autre aspect. Mais c'est toujours elle-même. Ce n'est point, comme chose signifiée, ou comme vérité, autre chose. C'est, spécifiquement et numériquement, la même chose. La seule différence est qu'elle se présente autrement.

De même, ici. Il n'y a pas deux sacrifices, deux immolations du Christ, se distinguant comme réalité de victimes immolées. Il n'y a qu'une réalité d'immolation ou de sacrifice : la réalité du Calvaire où le corps et le sang du Christ ont été séparés et <jui le sont ici également. Mais, au Calvaire, ils le furent in specie propria; ici, ils le sont in specie sacranienli. L'unité de sacrifice de l'immolation, vient donc de ce qu'il rj'y a qu'un corps du Christ dont le sang soit séparé : in specie propria, au Calvaire; in specie sacramenli, sur l'autel : avec ceci, nous l'avons

OUEStlON LXXXiil. — DU RITE DE CE SACREMENT. /j 1 9

dit, que le sacrifice ou l'immolation in specie sacramenti a toute sa raison de sacrifice, ou d'immolation, de l'immolation ou du sacrifice in specie propria.

Nous accorderons donc qu'il y a une immolation sacramentelle distincte de Vimmolation au sens propre. Mais cela ne fera pas qu'il y ait deux immolations. Il n'y en a qu'une, mais qui se présente sous deux formes ou sous deux aspects : in specie propria, où elle apparaît absolument unique, réalisée une fois pour toutes; et in specie sacramenti, où elle se retrouve toujours elle-même, une et identique, spécifiquement et numériquement, mais sous un revêtement, si l'on peut ainsi dire, qui lui permet de se mulliplier à l'infini en tout temps et en tout lieu, jusqu'à la fin des siècles.

Cette doctrine est expressément et formellement la doctrine de saint Thomas, que, du reste, il confirme lui-même, ici, à Vad primum, par un très beau texte attribué à saint Ambroise. « Comme saint Ambroise le dit, au même endroit », cité au corps de l'article et tiré d'un commentaire sur l'Épître aux Hébreux, ch. x (ce beau texte avait inspiré, dans le Droit, dist. II, le can. In Christo semel, de Consecr.), la victime est une, celle que le Christ offrit et que nous offrons; elle n'est pas plusieurs : parce que le Christ a été ojjert une Jois ; et son sacrifice est l'original du nôtre. De même, en effet, que partout est ojjerl un seul corps et non plusieurs ; de même aussi un seul sacrifice ». Voici la teneur latine de ce texte capital : « una est hostia,quam scillcel Chris tus ofjtulit et nos ojjerimus, et non mullœ : quia semel oblatus est Christus; hoc autem sacrificium exemplum est illius. Sicut enim quod ubique ojjertur unum est corpus et non multa; lia et unum sacrificium ».

Ainsi donc nous devons raisonner pour le sacrifice comme pour le corps du Christ. 11 n'y a pas plusieurs corps du Christ : bien que le corps du Christ soit une fois et en un seul lieu, selon qu'on le considère en lui-même; et multiplié dans le temps et dans l'espace autant de fois que se multiplient les espèces sacramentelles du pain qui le contiennent et le rendent présent sacramentellement. Le corps du Christ est un, absolument un, de l'unilé numérique la plus parfaite. Mais cet unique

Ix20 SOMMK THEOLOGIQUE.

corps, restant toujours lui-même, absolument inchangé, quant à son identité subjective, si l'on peut ainsi s'exprimer, se multiplie quant à un certain être accidentel extrinsèque, qui est constitué par le rapport nouveau créé entre les espèces sacramentelles et lui au moment et en vertu de la consécration eucharistique ; comme nous l'a expliqué divinement saint Thomas à l'article 6 de la (|ueslion 76. Pareillement pour le sacrifice. Il n'y a qu'un sacrifice, une immolation du Christ, qui consiste en ce que Lui-même s'est oHert à son Père sur la Croix en donnant sa vie par l'effusion de son sang. Ce sacrifice unique, le seul dont il puisse être question quand il s'agit du Christ, restant toujours lui-même, absolument inchangé, quant à son identité subjective, se multiplie quant à un certain être accidentel extrinsèque, qui est constitué par le rapport créé entre lui et les espèces sacramentelles du pain et du vin, au moment où, par la consécration séparée du pain et du vin, le même corps et le même sang du Christ qui furent réellement séparés sur la Croix et qui sont ici réellement présents sous les espèces du pain et du vin, sont, à nouveau, séparés sacramentellement. Cette séparation sacramentelle qui constitue le sacrement de la Passion, a, sacramentellement, le même caractère de sacrifice qu'avait et qu'aura eu à tout jamais, en elle-même, ayant existé, de la sorte, une fois pour toutes, sans avoir à être jamais renouvelée, la Passion du Christ accomplie sur le Calvaire. Nous avons donc ici un vrai sacrifice, mais un sacrifice-sacrement, distinct, comme sacrement, du sacrifice qu'il représente, mais identique comme sacrifice, au sacrifice dont il est le sacrement. Le sacrifice du Christ n'est pas multiple, ni spécifiquement, ni numériquement, à le considérer en lui-même, ou du côté du sujet, est unutii subjeclo, comme saint Thomas nous l'a dit du corps du Christ; mais il est multiple selon la variété du mode d'être, multiplex secundam esse (art. G, q. 7G), le mode d'être qui fut le sien dans la réalité du Calvaire n'étant pas le mode d'être qu'il a ici dans sa représentation sacramentelle. Et cela veut dire que le même corps du Christ, qui fut mis en état de victime immolée, sur le Calvaire, du fait que son sang fut séparé de lui, se trouve réellement, ici, dans le même état de

QUESTION LXXXIII. — DU RITE DE CE SACREMENT. /J'il

victime immolée, selon que, par la consécration eucharistique, de même son sang est séparé de lui sacramentellement. C'est donc toujours l'unique séparation du corps et du sang du Christ, telle qu'en fait elle a eu lieu sur la Croix, qui a toute la raison de sacrifice. Mais cette unique séparation, qui a existé sur la Croix, accomplie à l'endroit du Christ in specie propria, existe dans l'Eucharistie représentée in specie sacramenli. Il n'y a donc qu'un seul sacrifice, une seule immolation du Christ : il n'y en a point deux; pas plus qu'il n'y a deux corps du Christ : il n'y en a qu'un. Mais cette unique immolation, cet unique sacrifice du Christ a été sur la Croix selon sa réalisation historique; et il est ici dans son sacrement ou dans sa représentation.

Aussi bien, poursuit saint Thomas, dans ïad secandum, « de même que la célébration de ce sacrement est l'image représentative de la Passion du Christ ; de même l'autel est la représentation de sa Croix, sur laquelle le Christ » en Lui-même ou « sous son aspect propre : in specie propria a été immolé ». Comme la Croix porta le corps du Christ lorsque fut séparé de lui son sang dans la vérité de son aspect propre; ainsi l'autel porte le même corps du Christ alors que nous avons ici, réalisé sous nos yeux in specie sacramenli, la même séparation qui constitue son immolation ou son sacrifice.

(( Et pour la même raison », continue encore saint Thomas, h lad lertiam, « le prêtre aussi gère l'image du Christ, en la personne et en la vertu de qui il prononce les paroles pour la consécration, ainsi qu'on le voit par ce qui a été dit plus haut (q. 82, ait. r, o). Et, ainsi, d'une certaine manière, le prêtre et la victime ne font qu'un ». — H n'est donc rien, ici, qui entre, à un titre quelconque, dans la raison du sacrifice dont nous parlons, si ce n'est en fonction de la Passion du Christ, qui, seule, a par soi, la raison de sacrifice du Christ, tout ce qui se passe ici n'ayant cette raison que par rapport à elle ; c'està-dire, paice que tout cela en est l'image, la représentation, le sacrement.

Ce (jue nous avons dit des rapports de l'Eucharistie et de la Croix touchant le sacrifice du Chvi&i (i\(inl consis/é ef cnnfi'ilanl

dans son inimotalion actuelle, par la séparation de sor) corps et de son sang : in specie propria, sur le Calvaire; in specie sacramenti, sur l'autel, — résout en pleine lumière Ihonriisle, la question soulevée, ici ou là, par des théologiens ou des écrivains ascétiques, de savoir si l'on peut et si l'on doit parler de sacrifice du Christ se continuant au ciel toute l'éternité.

Si l'on veut parler du sacrifice du Christ dans ses effets de vie, il est trop évident qu'il a et qu'il aura sa réalisation parfaite au ciel, surtout après la restauration finale de toutes choses. De même, si l'on veut parler des traces ou des marques du sacrifice du Christ, demeurant dans le corps du Christ pour être le témoignage vivant de la réalité de son sacrifice, nous savons, par la foi, et saint Thomas nous en a donné les admirables raisons théologiques, que ces traces sont demeurées, en effet, après la résurrection du Christ (cf. q. 4/i, art. fi), et demeureront éternellement au ciel.

Mais s'il s'agit du sacrifice du Christ dans l'acte de son immolation, il faut dire hautement, sous peine de ne plus s'entendre, que ce sacrifice n'a existé qu'au Calvaire in specie propria et n'existe que dans l'Eucharistie in specie sacramenti. Puis donc qu'après la résurrection, il n'y aura plus de sacrements, la supposition d'un sacrifice du Christ au ciel demeure sans objet.

L'Eucharistie est donc un vrai sacrifice. C'est le sacrifice même de la Croix représenté et appliqué, dans ce qui en est le sacrement, pour les fidèles de tous les temps et de tous les lieux sur la terre jusqu'à la fin des siècles. Nous avons ici, quand ce sacrement se célèbre, la Passion même du Christ, mise en quelque sorte entre nos mains, pour que nous en disposions à notre gré, dans notre vie de religion. — Si la célébration de ce sacrement est quelque chose de si grand, de si précieux pour nous, tout ce qui s'y rattache revêt un intérêt souverain. Il faut donc l'étudier de très près, avec un soin et un zèle tout particulier. C'est l'objet des articles qui vont suivre. Et, d'abord, de ce qui touche aux circonstances de temps.

Article II.

Si le temps de la célébration de ce mystère a été déterminé comme il fallait?

Cinq objections veulent prouver que « le temps de la célébration de ce mystère n'a pas été déterminé comme il fallait ». — La première arguë de ce que « ce sacrement est la représentation de la Passion du Seigneur, comme il a été dit » ; et c'est, nous l'avons vu, la doctrine même de l'article précédent. « Or, la commémoration de la Passion du Christ se fait dans l'Église une fois par an. Saint Augustin dit, en effet, sur les Psaumes (ps. xxi) : Toutes les fois qu'on célèbre la Pàque, est-ce que chaque fois le Christ n'est pas mis à mort ? Cependant l'évocation anniversaire de ce souvenir représente ce qui fut réalisé autrefois et fait que nous sommes mus comme si nous voyions le Seigneur suspendu à la Croix. Donc ce sacrement ne doit être célébré qu'une fois dans l'année », le jour du Vendredi-Saint, où se célèbre le souvenir anniversaire de la Passion du Christ. — La seconde objection fait remarquer que « la Passion du Christ est commémorée, dans l'Eglise, la sixième férié avant Pâques (le Vendredi- Saint), et non pas à la fête de Noël. Puis donc que ce sacrement est la commémoration de la Passion du Christ, il semble qu'il ne convient pas que le jour de Noël on célèbre trois fois ce sacrement, et que le Vendredi-Saint on s'abstienne totalement de le célébrer ». — La troisième objection déclare que « dans la célébration de ce sacrement, l'Église doit imiter l'institution du Christ. Or, le Christ a consacré ce sacrement, le soir à une heure tardive. Donc il semble que c'est à cette heure-là que ce sacrement doit être célébré ». — La quatrième objection dit que « comme on le trouve dans le Droit, De la consécration, disl. i, le Pape saint Léon (I) '. le Grand, « écrit à Dioscore, évêque d'Alexandrie, qu'il est permis de célébrer les messes à la première heure du Jour. Or, le jour commence à partir de minuit, comme il a été dit plus haut (q. 80, art. 8, ad .V""). Donc il sem-

42/j SOMME THÉOLOGIQUE.

ble qu'on peut aussi célébrer après minuit ». — La cinquième objection en appelle à ce que « clans une certaine oraison secrète du dimanche (le IX"" dimanche après la Pentecôte), il est dit : Accordez-nous, Seigneur, nous vous le demandons, la fréquence de ces mystères. Or, celte fréquence sera plus grande si le prêtre célèbre aussi à plusieurs heures dans le jour. Donc il semble qu'il ne doit pas être interdit au prêtre de célébrer plusieurs fois dans le jour ».

L'argument sed contra oppose « la coutume que l'Église garde selon les prescriptions des canons ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « comme il a été dit (art. i), dans la célébration de ce mystère, se rencontre et la représentation de la Passion du Seigneur, et la participation à son fruit. Et selon l'une et l'autre, il a fallu déterminer le temps apte à la célébration de ce sacrement. — Par cela, en effet, que tous les jours nous avons besoin du fruit de la Passion du Seigneur en raison de nos manques quotidiens, chaque jour, dans l'Église, régulièrement ce sacrement est offert ». [On remarquera cette formule de saint Thomas : il dit ojjrir ce sacrement, exactement comme il dirait ojjrir ce sacrifice, tant il est vrai que, pour lui, sacrement et sacrifice ne font qu'un dans l'Eucharistie, ou, plutôt, que l'oblation du sacrifice n'est pas autre que la célébration du sacrement]. « Aussi bien le Seigneur nous enseigne à demander, en saint Luc, ch. xi (v. 3) : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien; et saint Augustin, expliquant ce mot, dans son livre des Paroles du Seigneur, dit : Si le pain est quotidien, pourquoi attends-tu une année à le recevoir, comme les Grecs, en Orient, ont coutume de le faire? Reçois-le tous les jours, pour que tous les jours il te soit utile. — Et par cela que la Passion du Seigneur a été célébrée, depuis la troisième heure jusqu'à l'heure de none, à cause de cela, régulièrement c'est en cette partie du jour que d'une façon solennelle on célèbre, dans l'Église, ce sacrement ».

L'ad primum fait observer que a dans ce sacrement, on remémore la Passion du Christ selon que son effet dérive aux fidèles. Mais au temps de la Passion, on remémore la Passion du Christ selon qu'elle a été accomplie en notre Chef, Et ceci

a été fait une seule fois; tandis que c'est tous les jours que les fidèles perçoivent le fruit de la Passion du Seigneur. Et voilà pourquoi la commémoration seule se fait une fois l'an; tandis que ceci se fait tous les jours, et en raison du fruit, et en raison du souvenir perpétuel ». Quand il s'agit de la Passion en ellemême ou du sacrifice du Christ tel qu'il s'est réalisé dans la Personne du Christ en Lui-même, in specie propria, il faut, pardessus tout, sauvegarder l'unité. Quand il s'agit du sacrement de ce sacrifice, il faut pourvoir à sa fréquence quotidienne, afin que chaque jour, par lui, nous avons le souvenir vivant et le fruit de la Passion ou du sacrifice du Christ, sans lequel nous sommes privés de tout dans l'ordre du salut.

L'arf secundam rappelle la grande doctrine qui domine tout dans l'économie des rites figuratifs ou sacramentels : o Quand la vérité paraît, la figure cesse. Or, ce sacrement est une certaine figure et un exemplaire de la Passion du Seigneur, comme il a été dit. Il s'ensuit qu'au jour où la Passion elle-même du Christ est rappelée selon qu'elle s'est passée réellement, on ne célèbre pas la consécration de ce sacrement ». Voici bien confirmé tout ce que nous avons dit au sujet du sacrifice de la messe et de ses rapports avec le sacrifice de la Croix. Celui-ci est la chose en elle-même, ou la réalité du sacrifice du Christ in specie propria. L'autre est la figure, la représentation, le sacrement de cette réalité, qui, d'ailleurs, la contient quant à sa substance, ou quant au corps qui fut réellement immolé in specie propria sur la Croix, mais qui contient cette réalité in specie sacramenii. Or, il est de toute évidence que le sacrement n'est pas nécessaire et doit même disparaître devant la réalité. Donc, le jour du Vendredi-Saint où se célèbre le souvenir de la Passion du Christ selon qu'elle s'est déroulée dans sa vérité historique, in specie propria, le sacrement de cette Passion qui consiste dans la consécration eucharistique, ne doit pas être célébré.

(( Toutefois », poursuit saint Thomas, « afin que l'Église, même ce jour-là, ne soit pas sans le fruit de la Passion que ce sacrement nous communique, le corps du Christ, consacré le jour précédent, est réservé pour être pris ce jour-là. Mais non pas le sang, en raison du danger » qu'il y aurait à le verser;

« et parce que le sang est plus spécialement l'image de la Passion du Seigneur, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 78, art. 3, ad 2""*). Il n'est pas vrai, d'ailleurs, comme quelques-uns le disent {De div. ojfic. part. IX, cap. xviii, parmi les œuvres d'Alcuin), que le mélange de la particule du corps au vin fasse que le vin soit changé au sang. Celte conversion, en effet, ne peut se produire que par la consécration faite sous la forme voulue des paroles ».

Pour ce qui est de l'usage dont parlait l'objection, qu' a au jour de Noël on célèbre plusieurs messes », on le fait « en raison de la triple nativité du Christ. De ces nativités, l'une est éternelle : celle-là, pour nous, est cachée. Et voilà pourquoi une messe est chantée dans la nuit. A l'introït de cette messe, il est dit : Le Seigneur tnu d'il : Vous êtes mon fils : je vous ai engendré aujourd'hui. L'autre nativité est temporelle; mais spirituelle. C'est la nativité qui fait que le Christ se lève comme léloile du malin dans nos cœurs, ainsi qu'il est dit dans la seconde épître de saint Pierre, ch. i (v. 19). Et, en raison de cela, on chante une messe à l'aurore. Dans son introït il est dit : La lumière brillera sur nous. La troisième nativité du Christ est temporelle et corporelle. Par elle II est venu à nous d'une manière visible, du sein de la Vierge, revêtu de notre chair. Et, pour cela, la troisième messe est chantée en plein jour. Dans son introït il est dit : Un Enfant nous est né, — On pourrait dire aussi, inversement, que la nativité éternelle, de soi, est en pleine lumière; et, à cause de cela, dans l'évangile de la troisième messe il est fait mention de la nativité éternelle. Selon la nativité temporelle, au contraire. Il est né, à la lettre, dans la nuit, pour marquer qu'il venait remédier aux ténèbres de notre infirmité. Et c'est pourquoi, à la messe de la nuit, on dit l'évangile de la nativité corporelle du Christ ».

Saint Thomas ajoute que « pareillement, aussi, à certains autres jours où l'on a plusieurs bienfaits du Christ à rappeler ou à demander, plusieurs messes se célèbrent le même jour; par exemple, une, pour la fête; et une autre, pour le jeûne ou pour les morts ». Sauf que, dans ce cas, on a divers prêtres pour célébrer ces diverses messes. — Après la grande guerre, le pape

QUESTION LXXXIir. — DU RITE DE CE SACREMENT. [\1']

Benoît XV, voulant subvenir plus efficacement aux besoins des innombrables victimes, établit l'usage, pour toute l'Église latine, que chaque prêtre célébrerait trois messes, comme le jour de Noël, le jour de la Commémoration des Morts.

L'ad terliam rappelle que k comme il a été dit plus haut (q. 73, art. 5), le Christ voulut en dernier lieu donner ce sacrement aux disciples, pour qu'il fût imprimé plus fortement dans leurs cœurs. Et c'est pourquoi, après la Cène et à la fin du jour, Il consacra ce sacrement et le donna aux disciples. Pour nous, il se célèbre à l'heure de la Passion du Seignïïur; c'està-dire : ou, les jours de fête, à l'heure de tierce, quand le Seigneur fut sacrifié par les langues des Juifs, ainsi qu'il est dit en saint Marc, ch. xv (v. 26), et quand l'Esprit-Saint descendit sur les Apôtres {Actes, ch. 11, v. i5); ou, les jours fériés, à sexte, quand II fut crucifié par les mains des soldats, comme on le trouve en saint Jean, ch. xix (v. i[\)\ ou, les jours de jeûne, à none, qn^^n A, poussant an grand cri, [l rendit l'esprit, comme il est dit en saint Mathieu, ch. xxvii (v. ^^6, 5o) ». — Saint Thomas ajoute que « cependant, on peut retarder encore cette célébration, surtout quand des ordinations doivent se faire; notamment le Samedi-Saint : soit à cause de la longueur de l'office; soit aussi parce que les ordres »> qui y sont conférés, « appartiennent au jour du Seigneur, comme on le voit dans les Décrets, dist. LXXV, chapitre Quod a pafribus ». — Inversement, saint Thomas faisait remarquer aussi que « cependant les messes pouvaient être célébrées » plus tôt même que l'heure de tierce, savoir « en la première partie du jour », c'est-à-dire à la pointe du jour, « quand il y avait quelque nécessité, comme on le voit », dans le Droit, « à la partie De la Consécration, dist. I, chapitre Necesse est, etc. ». — L'Église, dans son nouveau Code, canon 821, a fixé que « les messes ne doivent pas commencer d'être célébrées plus tôt qu'une heure avant l'aurore, ou plus tard qu'une heure après midi ».

\jad (fuartuni déclare que u régulièrement la messe doit être célébrée le jour et non la nuit. C'est qu'en cfl'et, le Christ Luimême est présent dans ce sacrement; et II dit, en saint Jean, ch IX (v. '1, 5) : Il nie faut accomplir les œuvres de Celui qui nfa

envoyé, tant qu'il fait jour. Vient la nuit, oà nul ne peut agir. Tant que Je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. L'on doit entendre cette règle de telle sorte que le commencement du jour se prenne non pas au milieu de la nuit; ni, non plus, au lever du soleil, c'est-à-dire quand la substance du soleil apparaît sur la terre; mais quand l'aurore commence de paraître. Alors, en effet, on dit d'une certaine manière que le soleil est levé, pour autant que la clarté de ses rayons apparaît. Aussi bien, en saint Marc, ch. xvi (v. 2), il est dit que les » saintes (( femmes vinrent au tombeau », le matin du jour de Pâques, « le soleil étant déjà levé, alors que cependant elles vinrent quant il y avait encore les ténèbres, comme il est dit en saint Jean, ch. XX (v. i). Et c'est ainsi, en effet, que saint Augustin résout cette contrariété » apparente, « dans son livre De l'accord des Évangélistes » (liv. Ill, ch. xxiv). Le texte du nouveau code que nous citions tout à l'heure a été rédigé dans l'esprit de la règle tracée ici par saint Thomas. — Le saint Docteur ajoute que « cependant, d'une manière spéciale, la messe est célébrée dans la nuit de Noël, parce que le Seigneur est né la nuit : c'est la raison donnée dans le Droit, quand on traite De la consécration, dist. I. — Pareillement, aussi, la messe est célébrée, le Samedi- Saint, vers le commencement de la nuit, parce que le Seigneur est ressuscité pendant la nuit, c'est-à-dire, quand les ténèbres demeuraient encore, avant le plein lever du soleil ». Aujourd'hui, l'usage a prévalu de devancer la messe, plus encore, le jour du Samedi-Saint : en fait, elle se célèbre à l'heure ordinaire des autres jours. Mais tout son symbolisme liturgique est commandé par l'ancienne pratique où la messe se célébrait dans la nuit du Samedi-Saint à Pâques.

Vad quintum apporte la loi et la pratique de l'Église en ce qui est de ne célébrer la messe qu'une fois le jour, avec la raison marquée dans le Droit. « Comme on le trouve dans le De consécralione, dist. 1, en vertu du décret du pape Alexandre (II), il suffd que le prêtre célèbre dans le jour une seule messe : parce que le (Jhrist a souffert une seule Jois sa Passion et a racheté tout le monde; et fort heureux, celui qui peut célébrer dignement une seule messe! Cependant, il en est qui disent une messe pour les

morts et une autre pour la fêle du jour, quand cest nécessaire. S'il en est qui aient la présomption de célébrer plusieurs messes pour de l'argent ou pour plaire aux séculiers, Je ne crois pas qu'ils échappent à la condamnation. Et », dans la partie a Extra, Innocent III dit qu'à l'exception du jour de Xoël, à moins qu'une raison de nécessité le motivât, il suffit au prêtre de célébrer seulement une messe par jour ». — Dans son nouveau code, l'Eglise a porté le canon que voici : « Canon 806. — §1. — A l'exception du jour de la Nativité du Seigneur et du jour de la Commémoration de tous les défunts, où l'on a la faculté d'offrir trois fois le Sacrifice Eucharistique, il n'est point permis au prêtre de célébrer plusieurs messes dans le jour, à moins d'un Induit apostolique ou d'un pouvoir accordé par l'Ordinaire. -^ § 2. — Toutefois l'Ordinaire ne peut accorder cette faculté que si, luimême le jugeant dans sa prudence, en raison du manque de prêtres, un jour de fête de précepte, une partie notable de fidèles ne pouvait assister à la messe. Mais il n'est pas en son pouvoir de permettre plus de deux messes au même prêtre ».

Après avoir examiné ce qui avait trait aux circonstances de temps, nous devons maintenant considérer ce qui a trait aux circonstances de lieu, comprenant sous ce mot le local et le corporal ou le calice avec lesquels ou dans lesquels se fait la célébration du sacrement de l'Eucharistie, C'est l'objet de l'article suivant.

Article III.

S'il faut que ce sacrement se célèbre dans une maison et en des vases consacrés?

Nous avons ici huit objections. Elles veulent prouver qu' « il ne faut pas que ce sacrement se célèbre dans une maison et en des vases sacrés ».

La première arguë du point de doctrine qui domine tout, nous l'avons déjà tant de fois souligné, dans cette question du sacrifice eucharistique, savoir que « ce sacrement » (toujours

43o Somme THÉoLOCiQufi.

le mot sacremenl pour désigner le sacrilice, dans la langue de saint Thomas) « est la représentation de la Passion du Seigneur. Or, le Christ n'a point subi la Passion dans une maison; Il l'a subie hors de la porte de la cité, selon cette parole de l'Epître aux Hébreux, chapitre dernier (v. 12) : Jésus, pour sanctifier le peuple par son sang, a souffert la Passion hors de la porte. Donc il semble que ce sacrement ne doit pas être célébré dans une maison; il doit l'être en plein air ».

La seconde objection dit que « dans la célébration de ce sacrement, l'Église doit imiter ce qu'ont fait le Christ et les Apôtres. Or, la maison dans laquelle le Christ pour la première fois célébra ce sacrement, n'était pas consacrée : c'était un certain cénacle commun préparé par un père de famille »; nous dirions une salle à manger ordinaire; « comme on le voit par saint Luc, chapitre xxii (v, 11, 12). Nous lisons, aussi, dans les Actes, chapitre 11 (v. 46), que les Apôtres élaienl persévérant unanimement dans le Temple; et rompant le pain dans les maisons, ils le prenaient avec allégresse. Donc, maintenant, non plus, il n'y a pas à avoir des maisons consacrées dans lesquelles on célébrera ce sacrement ».

La troisième objection déclare que « rien ne doit se faire qui soit inutile dans l'Église, gouvernée par l'Esprit-Saint. Or, il semble inutile que l'on use de consécration pour l'église ou l'autel et autres choses inanimées de même nature, lesquelles ne sont pas susceptibles de grâce ou de vertu spirituelle. C'est donc mal à propos que ces consécrations se font dans l'Église ». La quatrième objection fait observer que « seules les œuvres divines doivent être rappelées avec une certaine solennité; selon celte parole du psaume (xci, v. 5) : Dans les œuvres de vos mains, f exulterai. Or, l'église ou l'autel est consacré de main d'homme; comme aussi le calice, et les ministres, et autres choses de ce genre. Puis donc que ces dernières consécrations ne sont pas rappelées sous forme de solennité dans l'Église, il semble que la consécration de l'église ou de l'autel ne devrait pas l'être non plus »>.

La cinquième objection en appelle à ce que « la vérité doit répondre à la liguie. Oi', dans l'ancien Testament, qui était la

QUESTION LXXXIII. — t)U RITE DE CE SACREMENT. 43 1

figure du nouveau, l'autel n'était point fait de pierres taillées. Il est dit, en eflet, dans l'Exode, chapitre xx (v. 24, 20) : Vous me ferez un autel de terre. Que si vous me faites un autel de pierre, vous ne le construire: pas de pierres taillées. De même, dans l'Exode, chapitre xxvii (v. i, 2; cf. ch. xxxviii, v. i, 2), il est ordonné de faire un autel de bois d'acacia, revêtu d'airain; ou, aussi, d'or, comme on le voit dans l'Exode, au chapitre xxv. Donc il semble mal à propos que dans l'Église il s'observe de faire l'autel seulement en pierres ».

La sixième objection dit que « le calice avec la patène représente le sépulcre du Christ. Lequel était taillé dans le roc, comme on le voit dans les Évangiles. Donc le calice doit être fait de pierre et non pas seulement d'argent ou d'or, ou même' d'étain ».

La septième objection fait remarquer que u comme l'or est ce qu'il y a de plus précieux dans la matière des vases, de même la soie est ce qu'il y a de plus précieux parmi les étoffes. Donc, comme le calice est d'or, ainsi les pales de l'autel devraient être en soie et non pas seulement en lin ».

La huitième objection fait observer que <( la dispensation des sacrements et leur ordonnance appartient aux ministres de l'Église, comme la dispensation des choses temporelles est soumise à l'ordination des princes séculiers; ce qui fait dire à l'Apôtre, dans la première épître aux Corinthiens , ch. iv (v. i) : Que l'homme nous considère comme les ministres du Christ el les dispensateurs des mystères de Dieu. Or, si dans la dispensation des choses temporelles, quelque chose se faisait contre les dispositions des princes, on le tiendrait pour nul. Donc, si tout ce qui a été dit a été convenablement lixé par les prélats de l'Eglise, il semble qu'on ne peut célébrer sans s'y conformer. Et, par suite, il semble que les paroles du Christ », qui sont la forme du sacrement, « ne suffisent par pour faire ce sacrement; chose qui ne saurait convenir. Donc il ne semble pas que toutes ces choses aient été ordonnées à propos dans la célébration du sacrement ».

L'argument sed contra oppose que « les choses (jui sont fixées par l'Eglise sont ordonnées par le Christ Lui-même, qui dit.

432 SOMME ThÉOLOGÎQUË.

en saint Mathieu, ch. xviii (v. 20) : Là oh se trouvent deux ou trois réunis en mon nom, là Je me trouve au milieu d'eux ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit qu' « en ce qui concerne ce sacrement, on considère deux choses : l'une a trait à la représentation des choses qui se sont passées lors de la Passion du Seigneur; l'autre touche au respect de ce sacrement, dans lequel le Christ est contenu selon la vérité et non pas seulement en figure. De là vient que l'on use de consécration dans les choses qui servent pour ce sacrement : soit par respect pour le sacrement; soit pour représenter l'effet de sainteté qui provient de la Passion du Christ, selon cette parole de l'Épître aux Hébreux, chapitre dernier (v. 12) : Jésus, à VeJJet de sanctifier le peuple, etc. ».

L'«d primum répond que « régulièrement, ce sacrement doit être célébré dans la maison, par laquelle est signifiée l'Église, selon cette parole de la première Épître à Timolhée, ch. m (v. i5) : Sache comment tu dois te comporter dans la maison de Dieu, qui est l'Église du Dieu vivant. Car, hors de VÉglise, il n'y a point place pour le vrai sacrifice, comme le dit saint Augustin » (ou plutôt saint Prosper, Livre des Sentences, sent. xv). On remarquera, en passant, la vérité profonde de cette parole; et combien elle se trouve justifiée notamment dans les diverses sectes ou fractions qui constituent l'hérésie protestante : même en gardant la Cène, ils ont perdu la vérité du sacrifice eucharistique; et leur religion est une religion sans sacrifice. Saint Thomas poursuit : « Et parce que l'Église ne devait pas être renfermée dans les limites de la nation juive mais devait s'établir dans tout l'univers : à cause de cela, la Passion du Christ n'a pas été célébrée » (ici, encore on remarquera cette admirable formule de saint Thomas nous parlant de la célébration de la Passion du Christ sur le Calvaire) « à l'intérieur de la cité des Juifs, mais sous le ciel », au dehors, en plein air, « afin qu'ainsi le monde tout entier fût comme une maison pour la Passion du Christ ». Quelle beauté! Quelle hauteur! Quelle splendeur divine dans cette pensée exprimée par le saint Docteur au sujet de la Passion du Christ, unique vrai sacrifice dont la célébration ne pouvait avoir de théâtre digne d'elle que lotus

QUESTION LXXXIII. — t)U RITE DE CE SÀCtlEME^T. 433

mandas : l'immensité de runi\ers, œuvre de Dieu! — C'est donc à l'intérieur d'un édifice matériel, symbolisant l'Église de Dieu, que le sacrement de la Passion doit être célébré, régulièrement. « Toutefois », ajoute saint Thomas, « comme il est dit dans le Droit, De consécratione, dist. I, cap. Concediinas : Noas concédons à ceax qai sont en voyage, s ils nont pas d'église, de célébrer la solennité des messes en plein car oa sous la tente, poarva qails (dent une pierre consacrée et les autres choses saintes requises pour cela ». — Dans son nouveau Code, l'Église, parlant du privilège de r autel portatif , déclare que « ce privilège porte avec lui la faculté de célébrer partout, à la condition que le lieu soit convenable et propre, et sur une pierre sacrée, mais non pendant le voyage sur mer » (can. 822, § 3).

Vad secandum dit que u la maison dans laquelle ce sacrement est célébré, parce qu elle signifie l'Église, comme, du reste, elle en porte le nom, étant appelée, aussi, église, demande convenablement à être consacrée : soit pour représenter la sanctification que l'Église a obtenue par la Passion du Christ; soit aussi pour signifier la sainteté qui est requise en tous ceux qui doivent recevoir ce sacrement. — Par l'autel, aussi, est signifié le Christ Lui-même, dont il est dit, par l'Apôtre, dans l'épître aux Hébreux, chapitre dernier (v. i5) : Par lui, ojjrons à Dieu une hostie de louange. Et c'est pourquoi la consécration de l'autel signifie la sainteté du Christ, dont il est dit, en saint Luc, ch. I (V. 35) : L'Être saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. De là vient que dans le Droit, au sujet de la consécration, dist. I, il est dit : lia plu que les autels soient consacrés non pas seulement avec ConcUon du chrême, mais aussi avec la bénédiction sacerdotale. — C'est pour cela que régulièrement il n'est pas permis de célébrer ce sacrement si ce n'est dans des maisons » ou des églises « consacrées. On lit, en elVet, dans le Droit, De consécrcdione, dist. I : Quaucun prêtre n'ait la présomption de célébrer la messe si ce n'est en des lieux consacrés par l'évêque. C'est aussi pour cela, que les païens ni les autres infidèles ne faisant point partie de l'Église, on lit, dans la même distinction : L'église dans laquelle sont ensevelis les cadavres de défunts infidèles ne peut pas être sanctifiée. Que si elle Win. — I,es Sacrements : L'Eucliarislie. 28

paraît apte à être consacrée, on doit enlever les corps et la reconstruire après avoir purifié les murs et les poutres. On pourrait y célébrer la messe, si elle avait été consacrée auparavant, et à la condition que ceux qui s'y trouveraient ensevelis seraient des fidèles. — Toutefois, pour une raison de nécessité, ce sacrement peut s'accomplir dans des maisons non consacrées ou violées; mais avec le consentement de l'évêque. Et de là vient que nous lisons, dans la même distinction : La solennité des messes peut être célébrée, non pas en tout lieu, mais dans les lieux consacrés par l'évêque, ou dans tel lieu permis par lui. Non pas, toutefois, sans un autel portatif consacré; car nous lisons, dans la même distinction : /Vous concédons quon célèbre les messes dans des chapelles, avec une table consacrée, si les églises ont été incendiées ou détruites. C'est qu'en effet « — et nous remarquerons, au passage, la grande raison que va nous donner saint Thomas, — u la sainteté du Christ est la source de toute sainteté dans les choses de l'Église. Il suit de là qu'il suffit, pour ce qui est de nécessité, à l'effet d'accomplir ce sacrement, qu'on ait un autel consacré. C'est pour cela, aussi, qu'on ne consacre jamais une église, sans consacrer l'autel; tandis que, quelquefois, sans consacrer l'église, on consacre l'autel, avec les reliques des saints, dont la vie est cachée avec le Christ en Dieu [aux Colossiens, ch. m, V. 3). Et voilà pourquoi nous lisons dans la même distinction : // a plu que les autels dans lesquels on ne trouve renfermé aucun corps ou aucune relique de saints, soient renversés, s'il est possible de le faire, par les évêques qui président en ces lieux ».

Vad terlium fait observer que « l'église et l'autel et les autres choses inanimées, du même genre, sont consacrés, non point parce que la grâce pourrait y être reçue, mais parce que la consécration leur donne une certaine vertu spirituelle qui les rend aptes au culte divin; en ce sens que les hommes perçoivent à leur occasion une certaine dévotion qui les rend mieux préparés aux choses divines, à moins que leur manque de respect n'y fasse obstacle. Et c'est pourquoi il est dit au second livre des Machabées, ch. m (v. 38, 39) : Vraiment une certaine vertu de Dieu est ici : car Celui qui a son habitation dans le ciel visite et porte secours en ce lieu. — De là vient que ces sortes

d'objets, avant d'être consacrés, sont purifiés et exorcisés pour que toute vertu de l'ennemi en soit expulsée. Pour la même raison, les églises qui ont été souillées par l'effusion du sang ou d'une semence quelconque doivent être réconciliées : le péché, en effet, commis en ces lieux montre qu'il s'y est trouvé quelque vertu de l'ennemi. Et c'est à cause de cela que dans la même distinction, nous lisons : Transjormez sans relard, par la consécration accompagnée des prières et des œuvres divines, en églises catholiques, les églises des Ariens, partout oà vous les trouverez. — Aussi bien en est-il qui disent avec probabilité que par son entrée dans une église consacrée l'homme obtient la rémission des péchés véniels, comme aussi par l'aspersion de l'eau bénite. Ils citent ce mot du psaume (lxxxiv, v. 2, 3) : Vous avez béni, Seigneur, votre terre; vous avez remis l'iniquité de votre peuple. — Et c'est pourquoi, en raison de la vertu que la consécration confère, la consécration de l'église n'est pas réitérée. Nous lisons, dans la même distinction, emprunté au concile de Nicée : On ne doit pas consacrer de nouveau les églises qui ont été une fois consacrées à Dieu, à moins qu'elles n aient été brûlées, ou souillées par une effusion de sang ou de n" importe quelle semence. De même, en ejjel, que l'enfant baptisé une fois par n'importe quel prêtre, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ne doit pas être baptisé de nouveau ; pareillement le lieu consacré à Dieu ne doit pas être consacré de nouveau, si ce n'est pour les causes qui ont élé marquées : pourvu toutefois que ceux qui ont consacré l'aient fait dans la foi de la Sainte Trinité; sans quoi ceux qui sont hors de l'Église ne peuvent pas consacrer. Mais, comme il est dit dans la tnême distinction : l'église ou les autels dont la consécration est douteuse, qu'ils soient consacrés. — De même aussi, en raison de ce que ces choses reçoivent une certaine vertu spirituelle par la consécration, nous lisons statué dans la même distinction : Les bois d'une église consacrée ne doivent pas être attribués à autre chose, sinon à une autre église, ou être consumés par" le feu, ou pour servir aux frères dans le monastère; mais ils ne doivent pas être appliqués à l'usage des laïques. Là même, nous lisons encore : La pale de l'autel, la chaise, le candélabre et le voile, s'ils tombent de vétusté, doivent être mis

436 SOMME THEOLOGIQUÈ.

aafeii; el que les cendres soient apportées dans le baptistère, ou jetées dans la muraille ou dans les trous du pavé, pour que les pieds de ceux qui entrent ne les profanent pas ». — Par ces beaux textes de l'ancien Droit, que cite saint Thomas avec une si grande abondance, on peut se rendre compte de l'importance que l'Église a toujours attachée aux bénédictions et aux consécrations qu'elle pratique dans son culte.

L'ad quartuin a une belle remarque pour expliquer la fête de la Dédicace. « C'est parce que la consécration de l'autel représente la sainteté du Christ, et la consécration de l'édifice matériel la sainteté de toute l'Église, que l'on rappelle avec solennité d'une manière spéciale la consécration de l'église ou de l'autel. Et c'est pendant huit jours que se célèbre cette solennité de la Dédicace, pour signifier la bienheureuse résurrection du Christ et des membres de l'Église ». C'est à tort, d'ailleurs, que l'objection appelait cette consécration l'œuvre de l'homme. « Il n'est pas vrai que la consécration de l'église et de l'autel soit une œuvre seulement humaine; puisqu'elle a une vertu spirituelle. Aussi bien, dans la même distinction, il est dit : Les solennités des dédicaces des églises doivent être célébrées chaque année d'une manière solennelle. Et qaen effet, les solennités des Tabernacles doivent être célébrées pendcmt huit Jours, vous le trouverez, au IIP livre des Rois, en lisant la dédicace du Temple, savoir au chapitre viii (v. 66) ».

L'ad quintum dit que « comme on le lit, au sujet de la Consécration, dist. I : Les autels, s'ils ne sont pas de pierre, ne doivent pas être consacrés de l'onction du chrême. Et cela convient à la signification de ce sacrement : soit parce que l'autel signifie le Christ, et il est dit, dans la première Épître aux Corinthiens , ch. X (v, l\), la pierre était le Christ; soit aussi parce que le corps du Christ fut enseveli dans un sépulcre de pierre. Cela convient encore à l'usage du sacrement : car la pierre est solide et peut facilement être trouvée partout. Chose qui n'était point nécessaire dans l'ancienne loi où l'autel ne se faisait qu'en un seul lieu. — Pour ce qui est de l'ordre de faire l'autel en terre ou en pierres non taillées, ce fut pour écarter l'idolâtrie » (cf. l'-II"^, q. I02, art. /|, ad 7'"").

Vad sexiam lépond que « comme il est dit dans la même dislincUon, aalrefois les prêtres n'usaient pas de calices d or, mats de calices de bois. Le pape ZéphirinfU célébrer les messes avec des patènes de verre.- El le pape Urbain fit tout en argent. Dans la suite il fut statué que le calice du Seigneur, avec la palene, fut fait soit d-or, soit d'argent; ou, à tout le moins, gue le calme fat d'étain. Mais il n, doit pas être fait d'airain ou de vermeU. Que personne aussi n'ait la présomption de elmnler la messe avec un caliee de bois ou de verre. C'est qu'en effet, le bois est poreux, et le sang consacré y demeurerait. Quant au verre. ,1 est fragile et il pourrait y avoir danger de fracture. A cause de cela par respect pour le sacrement, il a été statué que le cahce so.t fait des matières qui ont été dites ».

Vad septimum déclare que « là où l'on pouvait le fa.re sans danger l'Église a statué, pour ce sacrement, ce qui représente de la manière la plus expresse la Passion du Christ ». puisque tout ici est en dépendance de cette Passion. « Et, pour le corps qui est mis sur le corporal, le danger était moindre que pour le sang renfermé dans le calice. De là vient que si le cal.ce n a pas était fait de pierre, le corporal cependant est fait de Un, comme le linceul où le corps du Christ fut enveloppe. Aussi, dans la lettre du pape Sylvestre, à la même distinction, nous lisons • En communauté de pensée avec tous, nous ordonnons gue nul n'ait la présomption de célébrer le sacrifice de l'autel dans une étoOe de soie ou de couleur, mais dans le lin par. consacré par l'évêgue; comme c'est dans un linceul de tin pur q«c le corps du Christ fat enseveli. Le lin convient aussi, en raison de sa blancheur, pour signifier la pureté de la conscience; et, en raison du labeur multiple qu'exige sa préparation, pour signifier la

Passion du Christ».

Vad oclavum accorde que « la dispensation <les sacrements appartient aux ministres de l'Église; mais leur consécration vUnt de Dieu Lui-même. Et c'est pourquoi les ministre, de l'Église n'ont pas à statuer quelque chose touchant la orme de la consécration; mais touchant l'usage du sacrement et e mode de célébrer. Si donc le prêtre profère les paroles de la consécration sur la matière voulue avec l'intention de consa-

/l38 SOMME THÉOLOGIQUE.

erer, en dehors de tout ce qui a été dit, maison cl autel, calice et corporal consacrés, et autres choses de ce genre instituées par l'Église, il consacre véritahlement le corps du Christ, mais il pèche grièvement, ne gardant pas le rite de l'Église ». S'il est un acte de religion qui doive être accompli en conformité parfaite avec ce que l'Église, conduite par l'Esprit-Saint, a statué, c'est bien assurément l'acte du sacrifice constitué par la consécration eucharistique. Et, ici, plus que partout ailleurs, l'infraction à ces règles déterminées par l'Église, est chose grave. Mais la consécration eucharistique a sa vérité par elle-même, indépendamment de toutes ces prescriptions, au point qu'elle peut être sans elles ; bien que jamais elle ne doive être sans elles.

Nous avons vu ce qu'il y avait à considérer touchant les circonstances de lieu dans la célébration de la consécration eucharistique. Nous devons maintenant considérer les paroles ou les gestes qui accompagnent cette consécration. — Et, d'abord, les paroles. C'est l'objet de l'article qui suit.

Article IV.

Si c'est à propos que sont ordonnées les choses qui se disent à l'entour de ce sacrement.

Nous voici devant un des plus beaux articles de la Somme. Il faudrait que tous ceux qui sont à même de le lire dans son texte, l'aient constamment devant leurs yeux ou dans leur mémoire, quand il s'agit de la célébration du mystère eucharistique, et qu'ils s'appliquent, dans la mesure où cela peut dépendre d'eux, à faire connaître à tous son admirable exposé.

Neuf objections veulent prouver que « c'est mal à propos que sont ordonnées les choses qui se disent à l'entour de ce sacrement ». — Une fois de plus et toujours, nous ferons remarquer le langage de saint Thomas dans toute celte question, qui est, ex projesso, la question de la célébration du

QUESTION LXXXIII. — DU RITE DE CE SACREMENT. ^Sq

saint sacrifice de la messe. Le saint Docteur n'emploie presque jamais le mot sacrifice. C'est le mot sacrement qui revient sans cesse sous sa plume ou sur ses lèvres, tant il est vrai que pour saint Thomas le sacrifice est dans le sacrement lui-même : il n'est rien autre que l'acte par lequel le sacrement est constitué sous son espèce de pain contenant le corps, et de vîn contenant le sang, sacramentellement séparé du corps.

La première objection arguë de cela même que « le sacrement est consacré par les paroles du Christ; comme le dit saint Ambroise, au livre des Sacrements (liv. IV, ch. iv). Donc il ne faut pas que d'autres paroles soient dites, dans ce sacrement, en dehors des paroles du Christ », qui sont les paroles mêmes de la consécration.

La seconde objection en appelle à ce que « les paroles et les actes du Christ nous sont connus par l'Évangile. Or, certaines choses sont dites à l'entour de la consécration de ce sacrement, qui ne se trouvent pas dans l'Évangile. Ainsi, nous ne lisons pas, dans l'Évangile, que le Christ, dans l'institution de ce sacrement, ait levé les yeux au ciel. De même, dans l'Évangile, il est dit : « Prenez et mangez; il n'est pas ajouté tous. Or, dans la célébration de ce sacrement, il est dit : Ayant levé les yeux au ciel; et, aussi : Prenez et mangez-en tous. C'est donc mal à propos que ces sortes de paroles sont dites dans la célébration de ce sacrement ».

La troisième objection déclare que « tous les sacrements sont ordonnés au salut de tous les fidèles. Or, dans la célébration des autres sacrements on ne fait pas de prière commune pour le salut de tous les fidèles et défunts. Donc c'est mal à propos qu'on le fait dans ce sacrement ».

La quatrième objection fait observer que « le baptême est dit spécialement le sacrement de la foi. 11 faudrait donc que les choses qui ont trait à l'instruction de la foi se donnent au sujet du baptême plutôt qu'au sujet de ce sacrement, comme la doctrine des Apôtres et de l'Évangile ».

La cinquième objection fait remarquer que « dans tout sacrement est exigée la dévotion des fidèles. On ne devrait donc pas, dans ce sacrement, plutôt que dans les autres, exciter

/j4o somme théologique.

la dévotion des fidèles par des louanges divines et par des exhortations, comme quand il est dit : En haut les cœurs, Sursum corda! ».

La sixième objection rappelle que « le ministre de ce sacrement est le prêtre, comme il a été dit (q. 82, art. 1). Donc tout ce qui est dit dans ce sacrement devrait être dit par le prêtre, et non quelquefois par les ministres ou aussi par le chœur ».

La septième objection dit que « ce sacrement est réalisé avec certitude par la vertu divine. Il est donc supei flu que le prêtre demande la réalisation de ce sacrement, quand il dit : 0 Dieu, cette oblation, quelle soit, par vous, en tous, etc ».

La huitième objection déclare que <( le sacrifice de la loi nouvelle est bien plus excellent que celui des anciens Pères. C'est donc mal à propos que le prêtre demande que ce sacrifice soit agréé comme le sacrifice d'Abel, d'Abraham et de Melchisédech ».

La neuvième objection s'appuie sur ce que <( le corps du Christ n'a pas commencé d'être dans ce sacrement par le changement de lieu, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 75, art. 2); et, pareillement, ce n'est pas de la sorte qu'il cesse de s'y trouver. C'est donc mal à propos que le prêtre demande : Ordonnez que ces oblalions soient portées par les mains de votre saint Ange Jusqu'à votre autel en Haut ».

L'argument sed contra en appelle à ce qu' « il est dit, au sujet de la consécration, dist. I : Jacques, le Jrère du Seigneur selon la chair, et Basile, évcque de César ée, ont fixé la célébration de la messe. Et leur autorité montre que chaque parole est dite comme il convient à ce sujet ».

Au corps de l'article, saint Thomas formule d'abord une règle générale, qui lui peimettra ensuite de tout justifier. Celte règle n'est pas autre que la solennité exceptionnelle dont ce sacrement est entouré, pour ce motif qu'il est lui-même tout ce qu'il y a de plus excellent dans l'ordre du salut. « Parce que, nous dit le saint Docteur, dans ce sacrement est compris tout le mystère de notre salut, à cause de cela on le célèbre avec une plus grande solennité que tous les autres sacrements : quia in lioc sacranienlo tolum mysterium nostrae

salut is comprehenditur, ideo prae caeteris sacramentis ciini major i solemnitate agitiir ». Ceci nous explique pourquoi la messe est devenue le centre et le résumé de tout le culte catholique.

Saint Thomas y distingue quatre parties, qu'il explique successivement : la préparation, qui va de l'Introït à la collecte inclusivement; V instruction, qui comprend depuis l'épître jusqu'au Credo; la célébration du mystère lui-même, depuis l'offertoire jusqu'à la communion ; enfin Vaction de grâces, qui termine le tout.

Et, d'abord, la préparation. Saint Thomas nous en fournit une raison exquise. « Parce que, dit-il, dans VEcclésiaste, il est écrit, ch. iv (v. 17), garde ton pied, entrant dans la mcdson du Seigneur, et, dans V Ecclésiastique , ch. xviii (v. 28), avant la prière, prépare ton âme, à cause de cela, avant la célébration de ce mystère, en premier lieu précède une certaine préparation, à l'effet d'accomplir dignement les choses qui suivent : ante celebralioneni hujus mysterii, primo praemittilar praeparaiio quaedam ad digne agenda ea quae sequuntur ».

« De cette préparation la première partie est la louange divine, qui se fait dans l'Introït; selon cette parole du psaume (xlix, v. 28) : Le sacrifice de la louange m'honorera; et là se trouve le chemin par ou je lui montrerai le salut de Dieu ». Saint Thomas fait remarquer que « cet Introït se prend, le plus souvent, des psaumes, ou, à tout le moins, se chante avec quelque partie de psaume, parce que, selon que le dit saint Denys, au chapitre m de la Hiérarchie ecclésiastique, les psaumes comprennent, par mode de louange, tout ce qui est contenu dans la Sainte Écriture : psalmi comprehendunt, per niodum taudis, quidquid in Sacra Scriptura continetur. — La seconde partie contient la commémoration de la misère présente, alors qu'on demande miséricorde, en disant : Kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié, trois fois, en s'adressanl à la Personne du Père; trois fois, en s'adrcssant à la Personne du Fils, par ces mots, Christc eleison, (Jhrist ayez pitié; et trois fois, en sadressant à la Personne de l'Esprit-Sainl, par ces mots Kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié, contre la triple misère de l'ignorance, de la faute et de la peine, ou aussi pour signilicr

que les trois Personnes sont les unes dans les autres entre elles. — La troisième partie commémore la gloire céleste, à laquelle nous tendons par la misère présente, quand il est dil, Gloria in excelsis Deo, Gloire dans les hauteurs à Dieu. Ce gloria est chanté dans les fêles où l'on commémore la gloire céleste; mais on l'omet dans les offices de deuil, qui appartiennent à la commémoration de la misère présente. — La quatrième partie contient VOraison que le prêtre fait pour le peuple, afin qu'il soit trouvé digne de si grands mystères : ut digni habeantur tanlis mysteriis ».

Après cette piéparation, « vient, en second lieu, l'instruction du peuple fidèle; parce que ce sacrement est le mystère de la foi, ainsi qu'il a été vu plus haut (q. 78, art, 3, ad 5""»). — Cette instruction se fait, sous forme de disposition, par la doctrine des Prophètes et des Apôtres, qui est lue, dans l'Eglise, par les lecteurs et les sous-diacres. Après cette leçon, le chœur chante le Graduel, qui signifie le progrès de la vie » spirituelle; « elValleluia, qui signifie l'exultation de l'âme, ou le trait, dans les offices de deuil, qui signifie les gémissements spirituels. C'est, en effet, ce qui doit suivre dans le peuple en raison de la doctrine entendue. — D'une manière parfaite, le peuple est instruit par la doctrine du Christ contenue dans VÉvangile : la lecture en est faite par les ministres les plus élevés, savoir par les diacres. Et parce que nous croyons au Christ comme à la Vérité divine, selon cette parole marquée en saint Jean, ch. vin (v. 46), Si je vous dis la vérité, pourquoi ne nie croyez-vous pas ?, après la lecture de l'Évangile, on chante le Symbole de la Joi » ou le Credo, « dans lequel le peuple montre qu'il donne son assentiment, par la foi, à la doctrine du Christ. Ce symbole est chanté dans les fêtes dont il est fait quelque mention dans ce symbole, comme dans les fêtes du Christ et de la bienheureuse Vierge, et des Apôtres qui ont fondé cette foi, et autres de ce genre », telles que les fêtes des Docteurs de la foi.

« Ainsi donc, le peuple préparé de la sorte et instruit, on vient à la célébration du mystère. Lequel est offert comme sacrifice et consacré et pris comme sacrement : (juod (juidem et

QUESTION LXXXIIl. — DU RITE DE CE SACREMENT. 443

ojjertiir ut sacrific'mm, et consecralar et surnitar ut sacramentum. Et c'est pourquoi, premièrement a lieu l'oblation ; secondement, la consécration de la matière offerte; troisièmement, sa perception ». Toutes ces trois choses ou ces trois [actes ont trait au sacrifice qui s'accomplit. L'oblation apporte ou offre la matière, sur laquelle, par la consécration, s'accomplira l'acte même qui constitue l'immolation de la victime, victime immolée à laquelle on participe et qu'on s'incorpore par la communion.

« A l'endroit de l'oblation, se font deux choses; savoir : la louange du peuple, dans le chantde l'O^er/o/re, par lequel est signifiée la joie de ceux qui offrent » : il s'agit de l'offrande du pain et duvin, qui vont être bientôt le Christ Lui-même, à l'étatde victime immolée, en qui Dieu prendra toutes ses complaisances, pour l'amour infini dont cette immolation est le gage, victime avec laquelle, dans laquelle et par laquelle ceux qui offrent le pain et le vin entendent s'offrir eux-mêmes à Dieu. De là cette joie dont l'offertoire témoigne. Elle est accompagnée de « la prière du prêtre », l'oraison secrète, « qui demande que l'oblation du peuple soit agréable à Dieu. Aussi bien, dans le livre I des Paralipomènes (chap. xxix, v. 17), David s'exprime en ces termes : Moi, dans la simplicité de mon cœur, fai ojjert toutes ces choses. Et votre peuple, qui s'est trouvé là, je l'ai vu vous ojjrir ces dons avec une grcmde Joie. Et ensuite, il prie, disant : Seigneur Dieu, conservez cette volonté ».

La célébration du mystère devait comprendre d'abord cette oblation dont nous venons de parler. « Ensuite » vient la consécration, qui est le cœur môme du mystère. « La consécration se fait par la vertu surnaturelle. A ce sujet, en premier lieu, le peuple est excité à lu dévotion, dans la Préjace; et c'est pourquoi on l'avertit d'avoir son cœur en Haut vers le Seigneur : Sursum corda! Aussi bien, quand la Préface est finie, le peuple dévotement loue la divinité du Christ avec les anges, en disant : Saint, Saint, Saint : Sanctus, Sanclus, Sanctus » Donnnus Deus sabaoth, le Seigneur, Dieu des armées: (cet riiumanité, avec les enfants » des Hébreux au jour du triomphe à Jérusalem, « disant : Béni, (k'iui qui vient » au nom du Seigneur : « Benedic-

tas qui venit » in nomine Domini. — Après ce cantique du peuple, « le prêtre, en secret, commémore, d'abord, ceux pour qui ce sacrifice est offert, savoir pour l'Église dans son universalité, et pour ceux qui sont constitués en dignité, selon la première épître à Timothée, ch. ii (v. 2) ; et, spécialement, quelques-uns qai ojjrent ce sacrifice oa pour lesquels il est offert » : il s'agit, ici, de l'intention spéciale dont nous avons parié plus haut, et dans laquelle la dévotion du sujet qui offre joue un si grand rôle. « Le prêtre commémore, en second lieu, les saints, dont il implore le patronage pour les premiers qu'il a commémorés, quand il dit : Communicantes et memoriam vénérantes, etc. En troisième lieu, il conclut sa demande, quand il dit : Hanc igitur oblationem, etc., afin que l'oblation qui se fait soit salutaire à ceux pour qui on la fait ».

Une fois accomplis ces préparatifs immédiats à la consécration, « ensuite le prêtre vient à la consécration » elle-même. « Et, là, d'abord, il demande l'effet » ou la réalisation « de la consécration, quand il dit : Quam oblationem tu Deus. — En second lieu, il accomplit la consécration, par les paroles du Sauveur, quand il dit : Qui pridie, etc. », jusqu'à la fin de la prononciation de la double forme sacramentelle pour le pain et pour le vin. C'est à ce moment précis, nous l'avons dit, que l'essence du mystère oià la Passion du Christ est rendue présente dans son sacrement, s'accomplit. Tout ce qui précédait était pour préparer ce moment et cet acte. Tout ce qui vient après sera pour en recueillir le fruit. Aussi bien, dans l'économie des actes qui se rapportent immédiatement à la consécration, après la consécration elle-même, « en troisième lieu, le prêtre s'excuse de sa présomption » à n'avoir pas craint d'accomplir un tel acte, « par l'obéissance à l'ordre du Christ, quand il dit : IJnde et memores. Quatrièmement, il demande que ce sacritice qui vient d'être accompli soit agréable à Dieu, quand il dit : Supra quœ propilio, etc. En cinquième lieu, il demande l'effet » ou le fruit u de ce sacrifice et de ce sacrement : d'abord, quant à ceux qui le reçoivent » par la communion, « en disant : supplices te roganius ; secondement, quant aux morts, qui désormais ne peuvent plus le recevoir,

QUESTION LXXXiil. — DU RITE t)E CE SACREMENT. 4^5

en disant : Mémento etiom Domine, etc.; troisièmement, spécialement quant aux prêtres eux-mêmes qui offrent, en disant : Nobis qaoque peccatoribiis, etc. ».

Tout ce qui a trait à la consécration étant ainsi parachevé, « c'est ensuite de la réception du sacrement qu'il s'agit. — Et, d'abord, le peuple est préparéà cette réception. Premièrement, par l'oraison commune de tout le peuple, qui est l'Oraison dominicale » ou la prière du Seigneur, le Noire Père, <( dans laquelle prière, nous demandons que nous soit donné notre pain de chaque jour; et aussi par l'oraison ou prière privée, quand le prêtre offre spécialement pour le peuple, quand il dit : Libéra nos, quaesumus, Domine. Secondement, le peuple est préparé » à la réception du sacrement « par la paix qui est donnée en disant : Agneau de Dieu, Agnus Dei » etc. : u ce sacrement, en effet, est le sacrement de l'unité et de la paix, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 78, art. fi ; q, 79, art. i). Dans les messes des défunts où ce sacrifice est offert non pour la paix présente, mais pour le repos des morts, on ne donne point la paix. »

Quand le peuple est ainsi préparé à la réception du sacrement, (( ensuile vient cette réception du sacrement », qui constitue la communion sacramentelle, u Le prêtre prend d'abord le sacrement; et, ensuile, il le donne aux autres. C'est qu'en effet, comme le dit saint Denys, au chapitre m de la Hiérarchie ecclésiastique, celui qui livre aux autres les choses divines, doit lui-même y participer le premier ».

Avec la participation au sacrifice par la communion sacramentelle, s'achève ce qui avait trait à ce sacrifice directement considéré en lui-même. U ne reste plus qu'à tout couronner ou compléter par l'action de grâces.

« En dernier lieu, toute la célébration de la messe se termine dans l'action de grâces. Le peuple y exulte pour la réception du mystère; et c'est ce que signifie le chant après la communion. Quant au prêtre, il otlVe son action de grâces par la prière; comme le Christ, après avoir célébré la Cène avec ses disciples, récita Cliynme, ainsi que le dit saint Matthieu, ch. xxvi (v. 3o ; cf. S. Marc, ch. xiv, v. 2O) ».

Avions-nous raison d'affirmer que ce corps d'arliclc que

446 SOMME THÉOLOGIQUË.

nous venons de lire était un des plus beaux de la Somme. Nulle part ailleurs, on ne trouvera, d'une manière plus brève, plus condensée et mieux harmonisée, l'explication précise, lumineuse, autorisée entre toutes, de ce qui est dit ou chanté par le prêtre, le chœur et les fidèles pendant la célébration de cette action divine qui « renferme, à elle seule, tout le mystère de notre salut ».

Vad primum fait observer que « la consécration se fait par les seules paroles du Christ. Quant aux autres paroles, il a été nécessaire de les ajouter pour la préparation du peuple qui communie, ainsi qu'il a été dit ».

L'ac? secandiim a une déclaration qu'il est bon de noler au passage. « Gomme il est dit en saint Jean, chapitre dernier (v. 25; chap. xx, v. 3o), bien des choses ont été faites ou dites par le Seigneur, que les Évangélistes n'ont pas écrites. Parmi ces choses, il y a cela, que le Seigneur leva les yeux au ciel, à la Cène : chose que l'Église tient de la tradition des Apôtres. Et il est raisonnable, en effet, que Celui qui pour la résurrection de Lazare, comme on le voit en saint Jean, ch. xi (v. /ji), et dans la prière qu'il fit pour les disciples, en saint Jean, ch. xvn (v. i), leva les yeux vers son Père, dût, à plus forte raison, le faire dans l'institution de ce sacrement, comme en une chose plus importante. — Quant à ce qui est dit (en latin) manducale, et non pas comedite, le sens est le même. Et il n'importe pas beaucoup qu'on dise l'un plutôt que l'autre; alors surtout que ces paroles ne font point partie de la forme du sacrement, comme il a été dit plus haut (q. 78, art. i, ad 2""*, Ifumy — 13g même, pour le mot omnes, il est compris dans les paroles de l'Evangile, bien qu'il n'y soit pas exprimé; car II avait dit Lui-même, en saint Jean, ch. vi (v. 54) : A moins que vous ne mangiez la chair du Fils de C/iomme, vous n'aurez pas la vie en vous » .

Vad lerlium déclare que « l'Eucharistie est le sacrement de toute l'unité ecclésiastique », c'est-à-dire de l'unité de l'Eglise dans sa totalité. « Et voilà pourquoi, d'une manière spéciale, dans ce sacrement, plutôt que dans lés autres, il doit être fait mention de tout ce qui louche au salut de toute l'Eglise ».

Vad quantum fait observer qu' « il y a une double instruction. L'une, qui est pour les nouveaux venus, savoir les catéchumènes. Et cette instruction a lieu au moment du baptême. L'autre instruction est celle où l'on instruit le peuple fidèle qui communie à ce mystère. Et cette instruction se fait dans ce sacrement. — Toutefois, de cette instruction ne sont pas exclus même les catéchumènes et les infidèles. C'est ainsi quil est dit, au sujet de la Consécration, dist. i : Que l'é'vêque n'empêche personne d'entrer dans l'église et d'entendre la parole de Dieu, qu'on soit gentil, ou hérétique, ou Juif, jusqu'à la messe des catéchumènes, c'est-à-dire tant que dure l'instruction de la foi ».

h'ad quintum formule une règle pratique de dévotion, à l'endroit de ce sacrement, qu'il importe, aussi, souverainement de remarquer. « Dans ce sacrement est requise une plus grande dévotion que dans les autres sacrements, pour ce motif que dans ce sacrement, le Christ tout entier se trouve contenu. Et, aussi, une dévotion plus générale; parce que dans ce sacrement est requise la dévotion de tout le peuple, pour qui le sacrifice est offert, et non pas seulement la dévotion de ceux qui reçoivent le sacrement, comme dans les autres sacrements ». Ce sacrement est tout ensemble sacrement, c'est-à-dire remède spirituel appliqué ou applicable à tels sujets déterminés qui le reçoivent en effet; et sacrifice, c'est-à-dire, oblation de victime immolée qui, de soi, et en raison de l'intention de l'Église, se fait pour tous, même pour ceux-là qui ne reçoivent pas le sacrement de cette victime immolée pour eux, selon qu'en effet il pourrait et devrait être reçu par eux sous sa raison de tel sacrement, le sacrement de la nutrition spirituelle où la victime immolée dans le sacrement qu'est le sacrifice doit être l'aliment de vie pour tous ceux qui vivent de la vie du Christ Rédempteur. « Et c'est pourquoi, comme le dit saint Cyprien (De l'Oraison Dominicale, n. 3i), le prêtre, ayant d'abord dit la préface, prépare les esprits des frères, en disant : Haut les cœurs! afm que, le peuple répondant. Nous les avons au Seigneur, il soit averti qu'il ne doit avoir en pensée que Dieu seul » .

h'od sextum explique pourquoi, dans la célébration de la messe, certaines choses sont dites ou chantées par le prêtre et

448 SOMME ÏHéoLOGIQUÊ.

d'autres par le chœur ou les fidèles. C'est que « dans ce sacrement, ainsi qu'il a été dit, sont touchées les choses qui ont trait à toute l'Eglise. Et voilà pourquoi certaines choses sont dites par le chœur, qui ont Irait à tout le peuple. Parmi ces choses, il en est que le chœur continue totalement : ce sont celles qui sont inspirées à tout le peuple. Il en est d'autres que le peuple continue, après qu'elles ont été commencées par le prêtre qui gère la personne de Dieu, pour marquer que ces choses-là sont parvenues au peuple par la révélation divine : telles, la foi et la gloire céleste. Et c'est pourquoi le prêtre entonne le symbole de la foi » ou le Credo « et le Gloria in excelsis Deo. — D'autres choses sont dites par les ministres, comme la doctrine du nouveau et de l'ancien Testament, pour marquer que c'est par les ministres envoyés de Dieu, que cette doctrine a élé annoncée aux peuples. — Certaines choses sont continuées par le prêtre seul; ce sont celles qui ont Irait à l'office du prêtre; savoir : ojjrir les dons et les prières pour le peuple, comme il est dit aux Hébreux, ch. v (v. i). Parmi ces choses, toutefois, il en est que le prêtre dit publiquement; savoir les choses qui ont trait au prêtre et au peuple, comme sont les oraisons communes. D'auties choses appartiennent au prêtre seul; comme l'oblation et la consécration. Et c'est pourquoi ce qui est dit à ce sujet est dit secrètement par le prêtre. Mais dans les unes et dans les autres, il excite l'attention du peuple, en disant : Que le Seigneur soit avec vous; et il attend l'assentiment du peuple qui répond : Ainsi soiï-il. Et c'est pourquoi dans les choses qu'il dit secrètement, il dit d'abord : Que le Seigneur soil avec vous: et il finit en disant : Dans tous les siècles des siècles. On peut dire aussi que le prêtre dit en secret certaines choses pour marquer que durant la Passion du Christ, les disciples ne confessaient plus le Christ que d'une manière occulte ».

Vad septiinuni fait observer que « refficacilé des paroles sacramentelles peut être empêchée par l'intention du prêtre. — D'ailleurs il n'est pas inopportun que nous demandions à Dieu ce que nous savons de science très certaine qu'il doit faire. C'est ainsi que le Christ, en saint Jean, cliap. xvii (v. i, 5),

demanda sa glorification. — Au surplus, dans les paroles dont il s'agit, le prêtre ne semble pas demander que la consécration s'accomplisse, mais qu'elle nous soit fructueuse; et, aussi bien, dit-il déterminément que se Jasse pour nous le corps et le sang. Et c'est ce que signifient les paroles qui précèdent, quand il dit : Daignez Jaire que celle oblalion soil bénile, selon saint Augustin, c'est-à-dire, par laquelle nous soyons bénis, savoir par la grâce; inscrite, c'est-à-dire, par laquelle nous soyons inscrits dans le ciel; ferme, c'esî-à-dire, par laquelle nous adhérions aux entrailles du Christ: raisonnable, c'est-à-dire par laquelle nous soyons dépouillés du sens bestial; agréable et agréée, c'est-à-dire, afin que nous qui nous déplaisons à nous-mêmes , nous soyons, par elle, agréables à son Fils unique ».

L'«d octavum accorde que « ce sacrifice de soi est préféré à tous les anciens sacrifices. Mais, cependant, les sacrifices des anciens Pères furent très agréables à Dieu, en raison de leur dévotion. Le prêtre demande donc que ce sacrifice soit agréé de Dieu en raison de la dévotion de ceux qui l'offrent, comme ces anciens sacrifices furent agréés de Dieu ».

Vad nonuni fait observer que « le prêtre ne demande pas que les espèces sacramentelles soient portées au ciel; ni, non plus, le corps véritable du Christ, qui n'a pas cessé d'y être ». [Remarquons, en passant, cette déclaration formelle de saint Thomas, qui est la confirmation de tout ce que nous avons dit plus haut sur la transsubstantiation et sur le mode dont il faut entendre que le Christ devient présent sui* l'autel ou cesse d'y être]. « Mais il demande cela pour le corps mystique, lequel est signifié dans ce sacrement; savoir que les oraisons ou prières du peuple et du prêtre soient présentées à Dieu par l'ange qui assiste aux divins mystères, selon cette parole de l'Apocalypse, ch. vni (v. 4) : La fumée de l encens des oblalions des saints monte de la main de l'ange. — Quant à l'expression : aulel sublime de Dieu, elle désigne soit l'Église elle-même triomphante, à laquelle nous demandons d'être transférés, soit Dieu Lui-même, dont nous demandons la participation. Car il est dit, de cet autel, dans VExode, cli. xx (v. 26) : Ta ne monteras par à l'autel par des degrés; c'est-à-dire : Tu ne mel- XVMI. — Les Sacrements : L'Eucharistie. 29

45o SOMME THEOLÔGIQUe.

tras pas des degrés dans la Trinité. — Par l'ange, on peut aussi entendre le Christ Lui-rnême, qui est VAnye du grand conseil (Isaïe, oh. ix, v. G, dans la version des Septante), et qui joint son corps mystique » ou l'Église de la terre « à Dieu le Père et à l'Église triomphante. — Et c'est à cause de cela que » la célébration de l'Eucharistie « est appelée du nom de messe (en latin rnissa, envoyée). Soit parce que le prêtre envoie les prières à Dieu par l'ange. Ou parce que le Christ est l'hostie, la victime qui nous est envoyée. De là vient qu'à la fin de la messe, le diacre, aux jours de (ête, renvoie le peuple en disant : allez, elle est envoyée : Ile niissa est; savoir l'hostie ou la victime portée à Dieu par l'ange, en ce sens qu'elle est agréée de Dieu ». — On remarquera cette belle interprétation de Vite niissa est, et du mot messe : niissa, envoyée.

Ce qui est dit ou chanté pendant la célébration du mystère eucharistique est en parfaite harmonie avec ce mystère. En est-il de même des actes ou gestes qu'on y accomplit. Les cérémonies de la messe peuvent-elles se justifier non moins que les paroles ou le chant. — Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Article V.

Si les choses qui se font dans la célébration de ce sacrement

conviennent?

Nous avons ici douze objections. Ces objections et leurs réponses constituent la partie principale de l'article, puisque l'article est posé directement en vue de justifier le détail des actes ou des gestes que les objections essaient de battre en brèche. — Chacune des douze objections, en elïet, s'applique à montrer que telles ou telles parmi a les choses qui se font dans la célébration de ce sacrement ne conviennent pas ».

La première arguë de ce que « ce sacrement appartient au nouveau Testament, comme on le voit par sa forme » oii il est dit expressément qu'il est le sang de la nouvelle Alliance. « Or, dans le nouveau Testament ne doivent pas être observées

QUESTION LXXXIII. DU RITE t)E CE ^AGREMENT. 4^1

les cérémonies de l'ancien. El à ces cérémonies appartenait le fait que le prêtre et les ministres se lavaient avec de leau quand ils venaient pour offrir le sacrifice. On lit, en effet, dans V Exode, ch. xxx (v. 19, 20) : Aaron el ses fils se laveront les pieds et les mains quand ils approcheront de lautel. Donc il ne convient pas que le prêtre lave ses mains au cours de la solennité de la messe ».

La seconde objection rappelle qu' « au même endroit (v.7), le Seigneur manda que le prêtre brûlât un encens de suave odeur sur l'autel qui était devant le propitiatoire. Et cela encore appartenait aux cérémonies de l'ancien Testament. C'est donc mal à propos que le prêtre, à la messe, use d'encensement ».

La troisième objection dit que (f ce qui se fait dans les sacrements de l'Eglise ne doit pas être réitéré. C'est donc mal à propos que le prêtre réitère les signes de croix sur ce sacrement ».

La quatrième objection en appelle à ce que u l'Apôtre dit, aux Hébreux, ch. vu (v. y) : Sans aucune contestcUion, le moindre est béni par le plus grand. Or, le Christ, qui est dans ce sacrement après la consécration, est beaucoup plus grand que le prêtre. C'est donc mal à propos que le prêtre, après la consécration, bénit ce sacrement en faisant sur lui le signe de la croix ».

La cinquième objection déclaré que « dans le sacrement de l'Église, rien ne doit être fait qui paraisse ridicule. Or, il semble ridicule de gesticuler : ce que semble faire le prêtre alors que parfois il étend les bras, joint les mains, plie les doigts et se courbe. Donc ces choses-là ne devraient pas se faire dans ce sacrement ».

La sixième objection ajoute qu' « il paraît, aussi, ridicule que le prêtre se tourne souvent vers le peuple et salue maintes fois le peuple. Donc ces choses ne devraient pas se faire dans la célébration de ce sacrement ».

La septième objection fait observer que « l'Apotre tient pour inconvenant que le Christ soit divisé. Or, après la consécration, le Christ est dans ce sacrement. Donc il ne convient pas que l'hostie soit fractionnée parle prêtre ».

452 SOMME THÉOLOGIQUÉ.

La huitième objection dit que « les choses qui se font dans ce sacrement représentent la Passion du Christ. Or, dans la Passion du Christ, le corps du Christ fut divisé à l'endroit des cinq plaies. Donc le corps du Christ doit être fractionné en cinq parties plutôt qu'en trois ».

La neuvième objection fait observer que « le corps du Christ, dans sa totalité, est consacré à part du sang. C'est donc mal à propos qu'une partie du corps est mêlée au sang ».

La dixième objection dit que « comme le corps du Christ est donné, dans ce sacrement, à titre de nourriture; pareillement, aussi, le sang est donné à titre de breuvage. Or, quand on a pris le corps, on ne prend pas d'autre nourriture pendant la célébration de la messe. C'est donc mal à propos que le prêtre, après avoir pris le sang du Christ, prend du vin non consacré ».

La onzième objection déclare que « la vérité doit correspondre à la figure. Or, pour l'agneau pascal, qui fut la figure de ce sacrement, il était ordonné que rien n'en demeurai Jasquaa matin {Exode, cli. xii, v. lo). Donc c'est mal à propos que des hosties consacrées sont réservées et non pas consommées aussitôt ».

La douzième objection remarque que « le prêtre parle au pluriel aux assistants, par exemple quand il dit : Le Seigneur avec vous, et Rendons grâces. Or, il ne semble pas à propos de parler au pluriel quand on s'adresse à un seul, surtout s'il s'agit d'un inférieur. Donc il ne semble pas à propos que le prêtre célèbre la messe en présence d'un seul servant ».

Après toutes ces objections, « il semble donc que c'est mal à propos que certaines choses se font dans la célébration de ce sacrement ».

« Mais, en sens contraire, nous avons la coutume de l'Église, qui ne saurait errer, puisqu'elle est instruite par l'Esprit-Saint ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « comme il a été dit plus haut (q. Oo, art. G), c'est d'une double manière qu'une chose est signifiée dans les sacrements, savoir par les paroles, et par les actes ou les faits et gestes, afin que la

QUESTION LXXXIII. — DU RITE DE CE SACREMENT. 4ô3

signification soit plus parfaite. Or, par les paroles, sont signifiées, dans la célébration de ce sacrement, certaines choses qui appartiennent à la Passion du Christ représentée dans ce sacrement; ou, aussi, qui se rapportent au corps mystique du Christ, signifié dans ce sacrement; et certaines choses qui appartiennent à l'usage de ce sacrement, qui doit se faire avec dévotion et respect. Et c'est pourquoi, dans la célébration de ce sacrement, certaines choses se font pour représenter la Passion du Christ; ou, aussi, en vue de la disposition du corps mystique; et certaines choses comme ayant trait à la dévotion et au respect requis dans l'usage de ce sacrement ». Il s'agissait, dans ce corps d'article, de formuler la règle générale, ou le principe, qui permettrait, et) l'appliquant aux difficultés soulevées par les objections, de résoudre ces difficultés. Saint Thomas va faire cette application en répondant à chacune des objections proposées.

Vad primum dit que « l'ablution des mains se fait, dans la célébration de la messe, par respect pour le sacrement. Et cela, à un double titre. D'abord, parce qu'il n'est pas d'usage qu'on traite les choses précieuses, sans s'être lavé les mains. Et donc il paraîtrait inconvenant que quelqu'un approchât d'un si grand sacrement avec des mains souillées même corporellement. Une seconde raison a trait à la signification. C'est qu'en effet, comme le dit saint Denys, au chapitre m de la Hiérarchie ecclésiastique, l'ablution des extrémités signifie la purification des moindres péchés, selon cette parole marquée en saint Jean, ch. xiii (v. lo) : Celui qui s'est baigné na besoin que de laver les pieds. Une telle purification est requise de la part de celui qui approche de ce sacrement. C'est ce qui est signifié encore par la confession qui se fait avant l'introït de la messe », quand, au pied de l'autel, on dit le Confiteor. « L'ablution des prêtres dans l'ancienne loi était ordonnée aussi à signifier cette purification, comme le dit saint Denys au même endroit. — Toutefois, l'Église n'observe pas cette pratique sous la raison de précepte cérémoniel de l'ancienne loi, mais comme une chose instituée par l'Eglise, en raison de ce que cette chose a de convenable en soi. I^t, aussi bien,

n'est-ce pas de la même manière qu'on l'observe. On n'a pas, en effet, ici, le lavement des i)ieds : seule est gardée l'ablution des mains, qui peut se faire plus aisément et qui suffit à signifier la pureté parfaite. C'est qu'eu effet, parce que la main est l'organe des organes » ou l'instrument des instruments, (' comme il est dit au livre III de l'Ame (ch. vni ; de S. Th., leç. i3), toutes les œuvres sont attribuées aux mains. De là vient qu'il est dit dans le psaume (xxv, v. 6) : Je laverai mes mains parmi les innocents ».

L'ad secundum dit aussi que « nous n'usons pas de l'encensement comme d'un précepte cérémoniel de la toi, mais comme d'une chose slatuée par l'Église. Et, aussi bien, n'en usons-nous pas de la même manière qu'il était fixé dans l'ancienne loi. Pour nous, si nous en usons, c'est pour une double fin. — D'abord, par respect pour ce sacrement : afin que la bonne odeur de l'encens chasse ce qu'il pourrait y avoir d'odeur mauvaise dans le lieu où l'on célèbre, et qui provoquerait le dégoût. — En second lieu, pour représenter l'effet de la grâce, dont le Christ fut rempli comme d'une bonne odeur; selon celte parole de la Genèse, ch. xxvn (v. i4) : Voici l'odeur de mon fils comme l'odeur d'un champ qui abonde. Cette même grâce et l'odeur qui la symbolise dérive du Christ aux fidèles par l'office des ministres; selon cette parole de la seconde Épître aux Corinthiens, ch. Ji (v. i4) : Par nous II répand en tout lieu la bonne odeur de sa connaisscmce . Et voilà pourquoi, après que l'autel qui désigne le Christ a été encensé en tous sens, les fidèles sont aussi encensés par ordre ». — Cette raison de l'encensement est fort belle.

h'ad tertium explique les multiples signes de croix qui se font durant la célébration de la messe, contre lesquels protestait l'objection. « Le prêtre, dans la célébration de la messe, use du signe de la croix pour représenter la Passion du Christ qui s'est terminée à la Cioix. — C'est qu'en effet, il y eut d'abord que le Christ fut livré : par Dieu; par Judas; et par les Juifs. Et cela est signifié par le triple signe de croix qui est fait sur ces paroles : Itaec dona, haec munera, liaec sanctu sacrifie ia illibita : ces dons, ces présents, ces sacrijices scdnts et purs.

— En second lieu, le Christ fut vendu. Cette vente fut faite aux prêtres, aux scribes et aux pharisiens. Pour le signifier, on a, de nouveau, un triple signe de croix sur ces mots : benedictam, ndscriplani, ratain : bénie, marquée, arrêtée. Ou pour marquer aussi le prix de la vente : trente deniers. Deux signes de croix sont ajoutés sur ces mots ; ut nobis corpus et sanguis, etc., afin que le corps et le sang se réalisent pour nous, à l'effet de désigner la personne de Judas qui vendit et la personne du Christ qui fut vendu. — En troisième lieu, ce fut la préfiguration de la Passion du Christ à la Cène. Et, pour le signifier, on fait, troisièmement, deux signes de croix, l'un, dans la consécration du corps, l'autre, dans la consécration du sang, alors qu'il est dit de part et d'autre : benedixit, Il bénit. — En quatrième lieu, ce fut la Passion du Christ. Et, pour représenter les cinq plaies, on fait, quatrièmement, cinq signes de croix sur ces paroles : Hostiam purani, hostiani sanctam, hostiam immaculatam, panem sanctuni vitae eternae, et caliceni salutis perpetuae; Hostie pure, hostie sainte, hostie immaculée, pain salubre de la vie éternelle, calice du salut perpétuel. — En cinquième lieu, est représenté le corps étendu » sur la Croix, u et le sang répandu, et le fruit de la Passion par le triple signe de croix qui se fait sur ces paroles : corpus et sanguinem sumpserimas, omni benedictione, etc.; que nous, qui aurons reçu le corps et le sang, nous soyons remplis de toutes les bénédictions du ciel. — En sixième lieu, est représentée la triple prière qu'il fit sur la Croix : l'une, pour les pécheurs, quand 11 dit : Père, pardonnez-leur ; la seconde, pour qu'il fût délivré de la mort, quand II dit : Mon Dieu, mon Dieu, à qui m'avez-vous abandonné) la troisième, pour l'obtention de la gloire, quand II dit : Père, Je remets mon esprit entre vos mains. Et, pour le signifier, on fait trois signes de croix sur ces mots : sanctijicas, vivi/lcas, fienedicis, etc. ; vous sanctifiez, vous vivifiez, vous bénissez. — En septième lieu, sont lepiésentées les trois heures oij II fut suspendu à la Croix, depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième heure. Et, pour le signifier, on fait, dv nouveau, trois signes (le croix, à ces paroles : per ipsuin, et cum ipso, cl in ipso. — En huitième lieu, est représentée la séparation de l'àme d'avec le

corps, par les deux signes de croix qui suivent, et qui sont faits hors du calice. — En neuvième lieu, est représentée la Résurrection faite le troisième jour, par les trois croix qui se font, à ces pai'oles : Pax Domini s'il semper vobiscum ; que la paix du Seigneur soil loujours avec vous ». Cette adaptation en détail des divers signes de croix faits par le prêtre, aux diverses scènes qui ont marqué la Passion du Christ est admirablement propice à nourrir la piété des fidèles et plus encore celle du célébrant lui-même pendant la célébration de la messe. Saint Thomas ajoute qu' « on peut aussi, plus brièvement, dire que la consécration de ce sacrement et la réception du sacrifice et son fruit procède de la vertu de la Passion du Christ. Et c'est pourquoi, partout oii il est fait mention d'une de ces choses, le prêtre use du signe de la croix ».

L'ad qaartam déclare que « le prêtre, après la consécration, n'use pas du signe de la croix pour bénir et consacrer; mais seulement pour commémorer la vertu de la Croix et le mode de la Passion du Christ, comme on le voit par ce qui a été dit (ad .?"'") ».

L'ad quinlum répond que « les gestes que le prêtre fait durant la messe, ne sont pas des gestes ridicules : ils sont ordonnés à représenter quelque chose. Lorsque, en effet, le prêtre étend les bras, après la consécration, il signifie que le Christ eut les bras étendus sur la Croix. — S'il lève les mains, en priant, c'est pour signifier que la prière du prêtre est dirigée vers Dieu, selon cette parole des Thrènes, chap. m (v. /(i) : Levons nos cœurs avec nos mains vers Dieu au ciel. Et, dans VExode, ch. xvii (v. ii), il est dit que lorsque Moïse élevait les mains, Israël était victorieux. — Quand, parfois, il joint les mains et qu'il s'incline, priant avec une altitude suppliante et humble, il signifie l'humilité et l'obéissance du Christ, qui l'ont conduit à la Passion. — Après la consécration, il joint les doigts, savoir le pouce avec l'index qui ont touché le corps du Christ consacré, afin que si quelque particule avait adhéré aux doigts, elle ne soit pas dispersée. Et ceci appartient au respect du sacrement ».

Vad sextum dit que « le prêtre se tourne cinq fois vers le

peuple, pour signifier que le Seigneur se manifesta cinq fois le jour de la Résurrection, comme il a été dit plus haut dans le Traité de la Résurrection du Christ (q. 55, art. 3). — Sept fois il salue le peuple, savoir les cinq fois où il se tourne vers lui, et deux autres fois où il ne se tourne pas, savoir avant la préface, quand il dit : Dominas vobiscam; Le Seigneur avec vous, et quand il dit : Pax Domini sit semper vobiscam; Que la paix du Seigneur soil toujours avec vous, pour signifier la grâce aux sept formes de l'Esprit-Saint », qu'il s'agisse des sept vertus ou des sept dons. — Saint Thomas fait remarquer que (' l'évêque, quand il célèbre, les jours de fête, dit dans la première salutation : Pax vobis; Que la paix soit avec vous. Ce fut la parole du Seigneur après la Résurrection. Et c'est surtout l'évêque qui représente la personne du Seigneur ».

Vacl septimum déclare que « le fractionnement de l'hostie signifie trois choses : premièrement, la division elle-même du corps du Christ, qui fut faite durant la Passion; secondement, la distinction du corps mystique selon les divers étals; troisièmement, la distribution des grâces qui procède de la Passion du Christ, comme le dit saint Denys, au chapitre m de la Hiérarchie ecclésiastique. Et donc ce fonctionnement n'amène pas la division du Christ », comme le supposait à tort l'objection.

Uad octavum en appelle à ce que <( le pape Sergius dit. et on le trouve dans les Décrets, au sujet de la Consécration, dist. II : Le corps du Seigneur a une triple forme. La partie ojjerte qui est mise dans le calice, signifie le corps du Christ qui est déjà ressuscité ; savoir : le Christ Lui-même, et la Rienheureuse Vierge, ou si quelques autres saints sont dans la gloire avec leurs corps dans la gloire » [Remarquons, au passage, ces mots de saint Thomas qui nous montrent que le saint Docteur ne considère pas comme improbable que d'autres saints soient déjà au ciel avec leur corps ressuscité, en com[)agnie du Christ et de sa Mère. INul doute que nous ne devions mettre au premier rang de ces saints, le glorieux patriarche saint Joseph, le chef de la Sainte Famille sur la terre]. La partie du corps qui est mangée sigrnjie le corps du Christ qui marche encore sur

la terre » ; c'est-à-dire l'Eglise militante; « parce que ceux qui vivent sur la terre sont unis par le sacrement, et sont broyés par les souffrances, comme le pain mangé est broyé par les dents. La partie qui demeure sur l'autel Jusqu'à la fin de la messe est le corps du Christ qui demeure au tombeau ; parce que Jusqu'à la fin du monde les corps des saints seront dans les sépulcres : alors que cependant leurs âmes sont au purgatoire ou au ciel ». Saint Thomas ajoutait déjà de son temps la remarque que « ce dernier rite n'est point gardé maintenant; savoir qu'une partie de l'hostie fût conservée jusqu'à la fin de la messe. Toutefois », ajoute le saint Docteur, « la même signification des parties demeure. Ce que d'aucuns ont exprimé en vers comme il suit :

Hostia dividitur in partes : tincla heatos Ptene; sicca notât vivos; servata, sepullos ».

El voici le sens de ces deux vers : L'hostie est divisée en parties : celle qu'on met dans le calice signifie les saints ressuscites; celle qu'on mange signifie les vivants; une troisième autrefois signifiait les morts ensevelis. — « Il en est cependant », ajoute encore saint Thomas, <( qui disent que la partie qui est mise dans le calice signifie ceux qui vivent dans ce monde; la partie conservée hors du calice signifie ceux qui sont pleinement bienheureux, quant à l'âme et quant au corps; et la partie qui est mangée signifie les autres ».

h'ad nonum reprend une partie de ces dernières explications pour répondre à la difficulté spéciale que soulevait l'objection neuvième. Cette objection ne voulait pas qu'on mêle au sang dans le calice une parlie de l'hostie consacrée. Saint Thomas déclare que « par le calice » contenant le sang, « deux choses peuvent être signifiées. Ou bien la Passion nicme du Christ, qui est représentée dans ce sacrement. Et, de ce chef, par la partie qui est mise dans le calice sont signifiés ceux qui participent encore aux souffrances du Christ. Ou, aussi, peut être signifiée la fruilion bienheureuse, ([ui est également préfigurée dans ce sacrement » et que symbolise la coupe du fes-

QUESTION LXXXIII. — DU RITE DE CE SACREMENT. !ibg

tin. (( Et c'est pourquoi ceux dont les corps sont déjà dans la pleine béatitude sont signifiés par la partie mise dans le calice. — Il est d'ailleurs à noter », ajoute saint Thomas, u que la partie mise dans le calice ne doit pas être donnée au peuple en supplément pour la communion », si des parcelles venaient à manquer; « parce que le pain trempé ne fut donné par le Christ qu'au seul traître Judas ».

Vad decimuni fait observer que « le vin, en raison de son humidité, est apte à laver. Et c'est pourquoi on le prend après qu'on a reçu le sacrement, pour purifier la bouche, afin qu'aucun reste n'y demeure ; ce qui se lattache au respect du sacrement. Et, aussi bien, dans le Droit, Extra, de Célébrai. Miss., cap. Ex parle, il est dit : Le prêtre doit passer du vin dans sa bouche après qu'il a pris tout le sacrement ; à moins quil n'ait à célébrer, le même Jour, une autre messe, pour n'être pas empêché, s'il absorbait le vin., de célébrer l'autre messe. -- C'est pour la même raison qu'il répand du vin sur les doigts avec lesquels il a touché le corps du Christ ».

L'at? undecimum accorde que n la vérité, en quelque manière, doit répondre à la figure : et, en eftet, la partie de l'hostie consacrée à laquelle communient le prêtre, les ministres et le peuple ne doit pas être réservée au lendemain. C'est pourquoi, comme on le voit, dans le Droit, de la Consécration, dist. II, le pape Clément porta ce statut : On doit ojjrir à l'autel autant d' holocaustes qu'il en Jaut pour le peuple. S'il en reste, on ne doit pas les réserver pour le lendemain ; mais les clercs doivent faire diligence, avec crainte et tremblement , pour qu'ils soient consommés. — Toutefois, parce que ce sacrement doit être pris tous les jours, tandis que l'agneau pascal ne l'était pas, à cause de cela il faut conserver d'autres hosties consacrées pour les infirmes. Et c'est pourquoi on lit, dans la même distinction : Que le prêtre ail toujours <) portée l' hJucharistie, afin que s'il se trouve un infirme, il le communie tout de suite, et qu'il ne meure pas sans communion ». — On le voit, l'esprit de l'Église serait que l'on n'use des hosties consacrées gaidées en réserve dans le ciboire, que pour les infirmes qui peuvent avoir besoin d'être communies en dchor.s de la célébration du sacrement. Hors ce cas,

46o SOMME THÉOLOGIQUE.

tous devraient communier en pailicipanl à l'offrande ou au vin consacrés par le prêtre. i3ien plus, le texte cité sous le nom du pape Clément montre que primitivement c'était sur le nombre des fidèles à communier que se fixait le nombre des « holocaustes », si tant est même que ce ne fussent les fidèles devant communier, qui portaient chacun le pain et le vin, oii à tout le moins, le pain qu'il recevrait du prêtre à la communion. Assurément, la pratique actuelle répandue un peu partout de distribuer la communion en utilisant les hosties conservées dans le ciboire peut se justifier et êlre exigée même pour la facilité des cérémonies. Toutefois, si on le peut et dans la mesure oîi on le peut, il est bon de s'inspirer des anciens usages. On cite même des communautés religieuses, où toutes les personnes qui doivent communier à la messe qu'elles entendent, se présentent à l'otrerloiie et déposent, sur une patène que tient le célébrant, chacune une hostie à consacrer, de telle sorte qu'au moment de la communion le prêtre a, sur l'autel, consacrées par lui à la messe qu'il célèbre, autant d'hosties qu'il en faut pour communier toute l'assistance.

Vad daodecimani déclare que " dans la célébration solennelle de la messe, doivent se trouver plusieurs assistants. Aussi bien le pape Soter dit, dans le Droit, au sujet de la Consécration, distinct. \ : Il a été également statué qu aucun prêtre n'ait la présomption de célébrer les messes solennelles , à moins quil ait deux répondants , Jaisant trois avec lui; parce que quand il dit au pluriel : Que le Seigneur soit avec vous, ou encore, à la Secrète : Priez, mes frères, il convient quils puissent répondre à son salut. Et c'est pourquoi nous lisons statué, au même endroit, que, pour une plus grande solennité, l'évêque doit célébrer la messe solennelle en présence de plusieurs. — Quant aux messes privées, il suffit d'avoir un servant, qui gère la personne de tout le peuple catholique, en la personne de qui il répond au prêtre au pluriel ».

La célébration du sacrement de l'Eucharistie est l'acte le plus grand qui puisse s'accomplir dans l'Eglise. Cet acte n'est pas autre que le sacrement de la Passion du Christ qui rend pré-

sente pour nous cette Passion, sous sa raison d'immolation rédemptrice et qui nous en applique excellemment les fruits de salut. Aussi bien est-ce Autour de cet acte que l'Eglise concentre lout son culte. Saint Thomas vient de nous en expliquer le sens et l'harmonie. Il ne lui reste plus qu'à s'enquérir des moyens à prendre pour prévenir ou pour réparer les accidents possibles dans la célébration de ce grand sacrement. Ce va être l'objet de l'arlicle qui suit, le dernier de la question actuelle, qui est elle-même la dernière question du traité de l'Eucharistie.

Article VI.

S'il est possible de remédier suffisamment aux accidents qui peuvent se produire dans la célébration de ce sacrement en observant les prescriptions de l'Église?

Sept objections veulent prouver qu' « on ne peut pas suffisamment remédier aux défauts qui se présentent dans la célébration de ce sacrement, en observant les statuts de l'Eglise ».

La première dit qu' « il arrive parfois que le prêtre, avant la consécration ou après, meurt, ou perd la raison, ou est empêché, par quelque autre infirmité, de prendre le sacrement et d'achever la messe. Donc il semble que ne peut pas être gardé ce que l'Église a statué ordonnant que le prêtre qui consacre communie à son sacrifice ».

La seconde objection fait obseiver qu' « il arrive parfois que le prêtre, avant la consécration ou après, se souvient d'avoiv pris quelque nourriture ou quelque boisson, ou d'avoir quelque péché mortel ou aussi quelque excommunication, dont il n'avait pas d'abord le souvenir. Et il est donc nécessaire que celui qui se trouve en pareil cas, pèche mortellement, devant aller contre ce que l'Église a statué, qu'il prenne le sacrement ou qu'il ne le prenne pas ».

La troisième objection en appelle à ce qu' ci il arrive parfois que dans le calice tombe après la consécration une mouche ou une araignée ou quelque animal vénéneux; ou aussi que le prêtre connaît qu'un poison a été mis dans le calice par quel-

462 SOMME THlêoLOGtQUÊ.

qu'un avec le mauvais dessein de lui donner la mort. Dans ce cas, s'il prend le sacrement, il semble qu'il pèche mortellement, se donnant la mort ou tentant Dieu. Pareillement, s'il ne le prend pas, il pèche, allant contre le statut de l'Église. Il semble donc qu'il sera perplexe et dans la nécessité de pécher. Ce qui est un inconvénient ».

La quatrième objection constate qu' a il arrive que par la négligence du servant, ou l'eau n'est pas mise dans le calice ou aussi le vin, et le prêtre s'en aperçoit. Donc, dans ce cas aussi il semble être perplexe : soit qu'il prenne le corps sans le sang, ne faisant qu'un sacrifice imparfait; soit qu'il ne prenne ni le corps ni le sang ».

La cinquième objection fait l'hypothèse où « il arrive que le prêtre ne se souvient pas s'il a dit les paroles de la consécration, ou aussi les autres paroles qui se disent dans la consécration de ce sacrement. Et, dans ce cas, il semble qu'il pèche » nécessairement, « soit qu'il réitère sur la même matière les paroles que peut-être il avait déjà dites, soit qu'il use d'un pain et d'un vin non consacrés comme s'ils étaient consacrés ».

La sixième objection suppose qu' « il arrive parfois qu'en raison du froid, le prêtre laisse tomber l'hostie dans le calice, soit avant la fraction, soit après. Et, dans ce cas, il ne pourra pas accomplir le rite de l'Église ou au sujet de la fraction ellemême, ou aussi quant au fait que seule la troisième partie de l'hostie soit mise dans le calice ».

La septième objection présente les cas où « il arrive que par la négligence du piètre le sang du Christ est répandu; ou aussi que le prêtre rend le sacrement qu'il avait pris; ou que les hosties consacrées sont conservées un temps si long qu'elles se putréfient; ou qu'elles sont mangées par des rats; ou que de toute autre manière elles se perdent. Auxquels cas il ne semble pas qu'on puisse rendre à ce sacrement le respect qui lui est dû selon les statuts de l'Église. Il ne semble donc pas qu'on puisse remédier à ces défauts ou à ces périls, en observant les statuts » ou les prescriptions « de l'Église ».

L'argument sed contra oppOse que « comme Dieu, ainsi l'Eglise ne prescrit point quelque chose qui soit impossible ».

Qt'ËSTION LXXXIII. — t>U ftlTE DE CE SACREMENT. /J63

Au corps de l'article, saint Thomas répond, d'une façon générale, qu' « aux périls ou aux défauts qui peuvent se produire au sujet de ce sacrement, il est possible de remédier de deux manières. — D'abord, en les prévenant, de telle sorte que le péril ne se réalise pas. — D'une autre manière, en s'y appliquant après ; c'est-à-dire en réparant ce qui s'est fait, soit en y portant remède, soit, du moins, par la pénitence de celui qui a été négligent à l'endroit de ce sacrement ». — La règle générale tracée d'un mot dans ce corps d'article va être appliquée aux divers cas par chacune des réponses aux objections.

L'ad prinuim dit que « si le prêtre est surpris par la mort ou par une infirmité grave avant la consécration du corps et du sang du Seigneur, il ne faut point qu'il soil suppléé par un autre. Si, au contraire, cela arrive après la consécration commencée, par exemple après la consécration du corps et avant la consécration du sang, ou aussi quand l'un et l'autre est consacré, la célébration delà messe doit être complétée par un autre prêtre. Aussi bien, comme on le voit dans les Décrets, Yll.q.i, chap. Nihil, on lit dans un concile de Tolède (le VIF, can. n) : Nous avons pensé qu'il convenait, lorsque les saints mystères sont consacrés par les prêtres durant le temps des messes, s'il arrive que par le fait d'une indisposition quelconque le mystère commencé ne paisse pas être achevé, qu'il soit loisible à un autre évêque ou à un autre prêtre d'achever l'office commencé. Il faut, en effet, que les mystères commencés soient achevés par la bénédiction du prêtre qui a commencé ou qui continue : car ils ne seraient point parfaits s'ils ne se déroulaient totalement dans l'ordre qui convient. Et, dès là que tous nous sommes un dans le Christ, la diversité des personnes n'amène aucune contrariété, l'unité de la foi représentant l'efficacité de ce qui s'accomplit. Toutefois ce que nous conseillons en raison de l'infirmité de la nature ne doit pas être un encouragement à des abus présomptueux. Aucun prêtre ou ministre, hors le cas d'une impuissance manijeste, ne peut absolument pas présumer de laisser inachevés les ojfices commencés. Si quelqu'un avait cette présomption téméraire, il sutura la sentence d'excommunication » .

L'ad secundum formule cette règle, que « partout où une dif-

464 SOMME THEOLOGIQUË.

ficulté se présente, il faut prendre ce qui a le moins de danger. Or, ce qu'il y a de plus périlleux à l'endroit de ce sacrement, c'est ce qui va contre sa réalisation parfaite ou son achèvement » par la consécration des deux espèces qui constitue la raison même de sacrifice; « car c'est là un horrible sacrilège : quia hoc est iininane sacrilegium. Le péril moindre est ce qui louche à la qualité ou à l'étal de celui qui reçoit le sacrement. Par conséquent, si le prêtre, après la consécration commencée, se souvient d'avoir mangé ou bu quelque chose, il doit néanmoins parfaire le sacrifice et prendre le sacrement. — Pareillement, s'il se souvient d'avoir commis quelque péché, il doit se repentir avec le propos de «e confesser et de satisfaire; et, ainsi, prendre le sacrement non pas d'une manière indigne, mais avec fruit. — La raison est la même, s'il se souvient d'avoir encouru une excommunication quelconque. Il doit, en effet, former le propos de demander l'absolution ; et, ainsi, par le Pontife invisible, Jésus-Christ, il reçoit l'absolution quant à cet acte de parachever les divins mystères. — Que si l'un des souvenirs qui viennent d'être marqués lui revenaient avant la consécration, je tiendrais pour plus sûr — tutiiis reputareni », dit saint Thomas, « notamment dans le cas de la rupture du jeûne ou de l'excommunication, d'interrompre la messe commencée, à moins qu'on n'eût à craindre un grave scandale n.

Vad terliam déclare que « si une mouche ou une araignée tombe dans le calice avant la consécration, ou encore si l'on s'aperçoit qu'un poison y a été mêlé, on doit tout jeter; et, après avoir lavé le calice, mettre de nouveau du vin pour être consacré. — Si c'est après la consécration que cela arrive, l'animal doit être pris avec précaution, soigneusement lavé et brûlé, et l'eau avec les cendres doivent être jetées dans un lieu spécial à cet effet. Que si l'on s'aperçoit qu'un poison a été mis dans le calice, le prêtre ne doit en aucune manière le prendre ou le donner à un autie, de peur que la coupe de la vie ne tourne à la mort; mais il doit avec soin le conserver dans un vase apte à le recevoir avec les restes. Et, afin que le sacrement ne demeure pas inachevé, il doit mettre du vin dans

le calice, reprendre à partir de la consécration du sang et parfaire le sacrifice ».

Vad quarlum répond que « si le prêtre, avant la consécration du sang et après la consécration du corps, s'aperçoit que le vin ou l'eau n'est pas dans le calice, il doit tout de suite les mettre et consacrer. — Si, après les paroles de la consécration, il s'aperçoit que l'eau manque, il doit, malgré cela, continuer; parce que l'apposition de l'eau, comme il a été dit plus haut (q, 7/4, art. 7), n'est pas de nécessité pour le sacrement. Toutefois celui dont la négligence aurait été cause de cela devrait être puni. Mais, en aucune manière on ne doit mêler l'eau au vin déjà consacré : il s'ensuivrait, en eflet, que dans l'une de ses parties le sacrement serait gâté, comme il a été dit plus haut (q. 77, art. 8). — Si le prêtre s'aperçoit, après les paroles de la consécration, que le vin n'a pas été mis dans le calice, à supposer qu'il s'en aperçoive avant de prendre le corps, il doit, versant l'eau qui s'y trouverait, mettre du vin avec de l'eau et reprendre à partir des paroles de la consécration du sang. — S'il s'aperçoit de cela après avoir pris le corps, il doit mettre une autre hostie pour qu'elle soit de nouveau consacrée ensemble avec le sang. Je dis cela », fait observer saint Thomas, « parce que s'il prononçait les seules paroles de la consécration du sang, l'ordre marqué pour la consécration ne serait pas gardé : alors que, comme il est dit dans le chapitre précité du concile de Tolède (cf. ad /""'), les sacrijices ne peuvent pas être tenus comme parfaits slls ne se déroulent pas dans un ordre parfait. Si, en effet, il commençait à la consécration du sang et répétait toutes les paroles qui suivent, elles ne s'appliqueraient qu'en supposant présente l'hostie consacrée, puisque dans ces paroles certaines choses doivent se dire et se faire non pas seulement à l'endroit du sang, mais aussi à l'endroit du corps. Et il doit, à la fin, prendre l'hostie consacrée en second lieu et le sang, nonobstant même s'il a pris auparavant l'eau qui était dans le calice : car le précepte qui regarde l'intégrité ou la perfection du sacrement est d'ut» plus giaïul |)oids que le précepte d'être à jeun pour recevoii- ce sacrement, ainsi qu'il a été dit plus haut {ad 2"'").

X^lll. - Les Sncreincnls : L'IùicIk iris lie. 3o

/|66 SOMME THÉOLOGIQUK.

L'«r/ qninlam déclare que « le prêtre, bien qe'il ne se souvienne pas d'avoir dit certaines choses parmi celles qu'il doit dire, ne doit pas cependant être troublé décela dans son esprit. C'est qu'en effet celui qui dit beaucoup de choses ne se souvient pas de tout ce qu'il a dit; à moins que peut-être en disant une chose il ne la perçoive sous la raison de chose déjà dite : car c'est ainsi qu'une chose devient objet de la mémoire. Si donc quelqu'un applique fortement son esprit à ce qu'il dit, sans prendre garde toutefois qu'il le dit, il ne se souvient pas beaucoup, dans la suite, de l'avoir dit. C'est, en effet, par là, qu'une chose est objet de la mémoire, qu'elle est perçue sous la raison de chose passée, comme il est dit au livre De La mémoire (ch. i; de S. Tli , leç. i). — Dans le cas, cependant, oii il serait probable pour le prêtre qu'il a omis quelque chose, si ces choses ne sont pas de nécessité pour le sacrement, je n'estime pas », déclare saint Thomas, a qu'il doive pour cela reprendre en changeant l'ordre du sacrifice, mais il doit poursuivre et continuer. — Que s'il était sûr d'avoir omis quelque chose étant de nécessité pour le sacrement, savoir la forme de la consécration, la forme étant de toute nécessité comme la matière, il semble qu'il faudrait faire ce qui a été dit au sujet du manque de la matière : reprendre à partir de la forme de la consécration et dire de nouveau tout le reste dans l'ordre marqué, pour ne pas changer l'ordre du sacrifice ».

L'ac/ sextum fait observer que a la fraction de l'hostie consacrée et qu'une seule partie soit mise dans le calice regarde le corps mystique; comme aussi l'adjonction de l'eau signifie le peuple (cf. q. 7/j. art. 6). Et c'est pourquoi l'omission de ces choses-là ne rend pas le sacrifice imparfait, au point qu'il soit nécessaire de réitérer quelque chose dans la célébration de ce sacrement ». Il n'y a donc qu'à poursuivre, sans autrement se préoccuper.

]j(i(l sepliiniim répond que « comme on le lit au sujet de la Consécrallon, disl. Il, tiré du décret du pape Pie (1) : Si, par négiujence , quelque goulle de sang est tombée sur le marchepied qui adhère au sol, qu'on lèche le sang et quon racle le marchepied. S'il n'y a pas de marchepied, qu'on racle la terre, qu'on brûle

QUESTION LXXXill. — DU RITI': DE CE SACREMENT. ^67

cela el que la cendre soit mise dans l'intérieur de l'autel. Et que le prêtre Jasse pénitence pendant quarante jours. — Que si la goutte du calice est tombée sur l'autel, que le prêtre absorbe la goutte. Et qu'il fasse pénitence pendant trois Jours. — Si le sang est tombé sur le corporal et a pénétré jusqu'à la première nappe, le prêtre Jera pénitence pendant quatre jours. — Si jusquà la deuxième, il Jera pénitence pendant neuj Jours, — Si jusquà la troisième, il fera pénitence pendant vingt jours. Et les linges que le sang aura touchés seront lavés trois Jois par le ministre audessus du calice, et l'eau de l'ablution sera mise à part à coté de l'autel. Elle pourrait aussi être absorbée par le ministre, s'il n'avait pas de répugnance à le faire. Il en est qui, de plus, coupent cette partie des linges d'autel et la brûlent, mettant ensuite les cendres à côté de l'autel ou de la sacristie. — On ajoute, là (disl. Il), tiré du Pénitenticdre du vénérable Bède : Si quelqu'un par ébriété ou vorctcité vomit l'Eucharistie, qu'il fasse pénitence pendant quarante jours ; les clercs, ou les moines, ou les diacres, ou les prêtres, pendant soixante jours ; l'évêque, pendant quatre-vingt-dix Jours. Si c'est en raison de la maladie que le vomissement s'est produit, la pénitence sera de sept jours. — Dans la même distinction, on lit, tiré du concile d'Orléans : Celui qui ne garde pas bien le sacrifice, de telle sorte qu'un rat ou quelque autre animal le mange dans l'église, celui-là fera pénitence pendant qucwcmte Jours. — Celui qui l'aura perdu dans l'Église, ou si une partie est tombée sans qu'on la retrouve, fera pénitence pendant trente jours. — Et il semble qu'est digne de la même peine le prêtre dont la négligence aura été cause que les hosties consacrées se putréfient. — Pendant les jours mentionnés, celui qui fait pénitence doit jeûner et s'abstenir de communier. Toutefois, il arrive (ju'en tenant compte des conditions d'all'aire ou de personne, la pénitence indiquée peut être diminuée ou augmentée ».

Au sujet de tous ces accidents dont il a été parlé, « il faut observer », déclare en finissant saint Thomas, « que partout où les espèces sont trouvées dans leur intégrité, on doit les traiter et les conserver avec respect, ou même les absoiber; parce que tant que les espèces demeurent, le corps du Christ X\ III. — Les Sdcreinents : L'fiucltarislie. 3o.

4CB SOMME THÉOLOGIQUR.

demeure là, comme il a été dit plus haut (q. 7G, art. G, ad 3"'"; q. 77, art. ^, 5). Et ce oij on les trouve doit être brûlé, si on le peut commodément, en ayant soin de mettre la cendre dans un lieu saint, comme il a été dit au sujet de la raclure du marchepied de l'autel ».

Ce que saint Thomas nous a dit, dans cet ad sepllmam, de l'ancienne discipline de l'Église au sujet des pénitences marquées dans les canons qu'il cite, n'est plus appliqué aujourd'hui dans la ligueur de la lettre. L'espiit seul en est conservé. Il dicte aux ministres du sacrement le zèle qu'ils doivent apporter à prévenir tout ce qui, même du plus loin, courrait risque d'être un manque de respecta l'endroit du corps et du sang du Christ dans le sacrement de l'Autel.

Le sacrement de l'Eucharistie était le dernier des trois sacrements qui constituent un tout particulièrement essentiel dans l'économie de la vie chrétienne. Ils ont pour objet d'assurer cette vie en elle-même, dans l'être humain qui doit vivre de celte vie. Le premier, le baptême, est le sacrement qui fait que l'homme renaît, alors que depuis le péché du premier père et par l'influence de ce péché, accrue, chez les adultes, par l'influence des péchés personnels, tout être humain venu au monde par voie de génération naturelle est dans un état de mort spirituelle. Le deuxième, celui de la confirmation, fait grandir dans la vie chrétienne reçue par la grâce du baptême. Et le troisième, l'Eucharistie, sacrement de la nutrition spirituelle, conserve et perfectionne l'être humain dans la vie que le baptême lui a donnée et que la confirmation a conduite à sa plénitude.

Il n'eût pas été nécessaire d'avoir d'autre sacrement pour la vie surnaturelle de l'être humain, si cette vie reçue, développée, conservée et perfectionnée par le baptême, la confirmation et l'Eucharistie, eût été acquise à tout jamais, sans qu'il fût possible de la perdre. Mais il n'en devait pas être ainsi. La vie chrétienne, sur cette terre, demeure toujours amissible par le péché. Et voilà pourquoi, d'aulres sacrements ont été institués qui [)ermettraient à riioinmc de la recouvrer

QUESTION LXXXIH. DU RITR DE CE SACREMENT. l\f)g

et de s'y rétablir d'une manière parfaite. Ce sont les sacrenients de pénitence el dextrême-onclion.

Nous savons aussi qu'à côté des sacrements ordonnés à la vie chrétienne dans chacun des êtres humains appelés à vivre de cette vie, deux autres sacrements, ceux de l'Ordre et du mariage, doivent assurer le côté social de cette vie.

L'étude de ces quatre sacrements qu'il nous reste à considérer fera l'objet de nos prochains volumes.

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