‹ Commentaire sur l'épitre aux Romains (volume 3)Chapitre 6 sur 33 · I. Saint Paul avant sa conversion · texte numérisé non relu

I. Saint Paul avant sa conversion

Paul était né à Tarse en Cilicie, sur les confins de la Syrie et de l' Asie-Mineure (voir ses propres déclarations Act. XXI, 39; XXII, 3). Jérôme mentionne une tradition d'après laquelle il serait né à Gîschala en Galilée ^ Sa famille, dit-il, avait émigré à Tarse après la dévastation du pays. S'il s'agit dans cette dernière expression de la dévastation de la GaUlée par les Romains, cette donnée renferme un anachronisme évident.Œt comme il est difficile de penser à quelqu'autre catastrophe qui nous serait restée inconnue, cette tradition est sans valeur 2.

La famille de Paul appartenait à la tribu de Benjamin, comme il l'écrit lui-même Rom. XI, 1 et Phil. 111, 5. Son nom, Saul ou Saùl, était probablement usité dans

* De VtV. illust., c. 5.

* Il n'est pas exact que, comme l'a prétendu Lange, dans Y Encyclopédie de Herzog, art. Paulus, Jérôme ait rétracté cette assertion dans son Commentaire sur l'épître à Philémon. L'expression talejn fabulam accepimxis n'implique point une intention de ce genre (voir Hausrath dans le Bihellexicon de Schenkel, art. Paulus).

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cette tribu en souvenir du premier roi d'Israël, tiré de son sein. Les parents de Saul appartenaient à la secte des pharisiens; comparez sa déclaration en plein Sanhédrin (Act. XXiU, 6) : « Je suis pharisien, fils de pharisien, » et Phil. 111, 5. Ils possédaient, nous ignorons en vertu de quelle circonstance, la qualité de citoyens romains, ce qui porte à leur attribuer peut-être une position sociale un peu plus relevée que celle de la plupart des Juifs établis en pays païens. On peut constater par plusieurs traits du ministère de Paul Tinfluence qu'exerça sur sa carrière apostolique cette espèce de dignité que possédait sa famille (comp. Act. XVI, 37 etsuiv.; XXII, 25-29; XXllI, 27).

La langue parlée dans la famille de Saul était certainement le syro-chaldéen, usité dans les communautés juives de Syrie. Cependant le jeune Saul ne paraît point être resté étranger à la culture Uttéraire et philosophique du monde grec au milieu duquel il passa son enfance. «Tarse, comme le rapporte déjà Xénophon {Anab, 1, 2, 23), était «une ville grande et prospère. » A l'époque de Saul, elle disputait le sceptre des lettres à ses deux rivales, Athènes et Alexandrie. On a beaucoup discuté sur le degré de culture grecque qu'il faut attribuer à l'apôtre. Dans ses écrits se rencontrent trois citations de poètes grecs : l'une appartient à la fois au poète cilicien Aratus (dans ses Phœnomena) et à Cléanthes (dans son Hymne à Jupiter); elle se trouve dans le discours de Paul à Athènes, Act. XVII, 28 : «Comme aussi quelques-uns de vos poètes ont dit : nous sommes sa race ; » la seconde est tirée de la Thaïs de Ménandre; elle se lit dans 1 Cor. XV, 30 : « Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs; » la troisième est empruntée au poète Cretois Epiménide, dans son ouvrage sur les Oracles; elle

se lit dans Tépître à Tite 1, 12 : « Un prophète du milieu d'eux a dit lui-même : Les Cretois sont toujours menteurs, de mauvaises bêtes, des ventres paresseux. » Ces citations sont-elles des preuves d'une certaine connaissance que Saul aurait acquise de la littérature grecque? M. Renan ne le pense pas. Il croit qu'elles peuvent s'expliquer par des emprunts de seconde main ou bien par l'usage commun de proverbes circulant dans toutes les bouches ^ Cette supposition pourrait à la rigueur s'appliquer à la seconde et à la troisième citation. Mais une circonstance empêche d'expliquer ainsi la première, celle qui se trouve dans le discours d'Athènes. Paul emploie ici cette formule de citation : « Quelques-uns de vos poètes ont dit...» S'il s'est réellement exprimé de la sorte, il fallait bien qu'il connût l'emploi qu'avaient fait les deux écrivains, Aratus etCléanthes, de la sentence citée par lui. 11 devait donc n'être pas étranger à leurs écrits. Un jeune espiût aussi éveillé et avide d'instruction que l'était celui de Saul, ne pouvait vivre dans un centre tel que Tai^e sans s'approprier quelques éléments de la vie littéraire qui fleurissait dans ce milieu.

Néanmoins, on ne saurait douter que son éducation n'ait été essentiellement juive, soit au point de vue des enseignements, soit à celui de la langue*. Peut-être le destina- t-on de bonne heure à la charge de rabbin. Ses rares facultés le qualifiaient naturellement pour cette fonction honorée entre toutes en Israël. Au choix de cette carrière se rattache une circonstance qui ne fut pas sans valeur dans l'exercice de son ministère apostolique. D'a-

* Les Apôtres, p. 467.

^ Hausrath a recueilli avec beaucoup de sagacité les faits qui constatent rinfluence de la langue aramëenne sur le style de Paul (Bibellex,, art. Paxilus, ÏV, 409).

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prés la coutume juive, les rabbins devaient être en état (le gagner leur vie par le moyen d'une profession manuelle. On voyait en cela une garantie d'indépendance et un préservatif contre le péché. La maxime reçue était celle-ci : <r L'étude de la loi est bonne, pourvu qu'elle soit accompagnée d'un métier... Autrement elle est inutile et même malfaisante ^ y> Les parents de Saul choisirent pour lui un métier qui était probablement en rapport avec le^ circonstances du pays qu'ils habitaient, c'était celui de faiseur de tentes ((r^vivoroto;, Act. XVIII, 3), terme qui désignait l'art de fabriquer un drap grossier tissé avec le poil des chèvres de CiHcie et employé, de préférence à tout autre, pour la confection des tentes. L'expression du livre des Actes désigne donc le travail d'un tisserand plutôt que celui d'un tailleur.

Lorsque nous tenons compte de toutes ces circonstances de l'enfance de Saul, nous comprenons le sentiment de reconnaissance et d'adoration qui lui inspira plus tard cette parole. Gai. I, 15 : « Dieu qui m'avait mis à part dès le sein de ma mère, » S'il est vrai que la tâche providentielle de Paul ait été d'affranchir l'Evangile de l'enveloppe du judaïsme afin de l'offrir dans sa pure spiritualité au monde des Gentils, il devait réunir en vue de cette mission bien des qualités qui paraissent contradictoires. Il fallait avant tout qu'il fût sorti du sein du judaïsme; à cette condition seulement il pouvait connaître à fond la vie sous la loi et avoir constaté par sa propre expérience l'impuissance de ce prétendu moyen de salut. Mais d'autre part il devait être exempt de cette antipathie nationale pour le monde païen, dont était imbu le judaïsme palestinien. Comment eût-il été capable d'ouvrir les portes

« Pirké Abot, II, 2.

(lu royaume de Dieu aux païens du inonde entier, s'il n'eût vécu dans un des grands centres de vie hellénique, et dès Fenfance n'eût été familiarisé avec tout ce qu'avait produit de noble et de grand cette culture grecque, chefd'œuvre du génie antique? Ce fut aussi, comme nous l'avons vu, un grand avantage pour lui de posséder la qualité de citoyen romain. 11 se trouva par là relier en sa personne les trois principales sphères sociales de l'époque, celle de la légalité juive, celle de la culture grecque et celle de la cité romaine. Il était comme un vivant point de contact entre les trois. S'il a pu en particulier parvenir à plaider la cause de l'Evangile dans la capitale du monde et devant le tribunal suprême de l'Empire, aussi bien que devant le Sanhédrin à Jérusalem et devant l'Aréopage athénien, c'est à son droit de citoyen romain qu'il a dû ce privilège. Il n'y a pas jusqu'à cette profession manuelle, apprise dès l'enfance, qui n'ait joué son rôle dans l'exercice de son apostolat. Lorsque par des raisons d'une insigne délicatesse, qu'il a exposées dans le ch. IX de la l^e aux Corinthiens, il voulut rendre gratuite, en ce qui le concernait, la prédication de l'Evangile, afin de la mettre à l'abri des faux jugements auxquels elle n'eût pas manqué d'être exposée en Grèce, ce fut cette circonstance, en apparence insignifiante, de sa vie d'enfant, qui le mit en état de satisfaire à la généreuse inspiration de son cœur.

Le jeune Saul doit avoir quitté Tarse d'assez bonne heure, car il rappelle lui-même aux habitants de Jérusalem, dans le discours qu'il leur adresse, Actes XXII, qu'il avait été « élevé dans cette ville. y> Au ch. XXVI, v. 4, il s'exprime ainsi non moins publiquement : ce Tous les Juifs connaissent la vie que j'ai menée dés ma jeunesse à Jérusalem. » C'était ordinairement à l'âge de 12 ans que les

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enfants juifs étaient conduits pour la première fois aux fêtes solennelles dans la capitale. Ils devenaient alors, ^elon l'expression reçue, « fils de la loi. » Peut-être en futil ainsi de Saul, et demeura-t-il dés lors dans cette ville où une partie de sa famille paraît avoir été domiciliée. En effet, Act. XXIII, 16, il est parlé d'un fils de sa sœur qui le sauva d'un complot ourdi contre sa vie par quelques habitants de Jérusalem.

Il fit ses études rabbiniques à l'école du prudent et modéré Gamaliel, le petit-fils du célèbre Ilillel. « Instruit, dit Paul, aux pieds de Gamaliel selon toute l'exactitude de la loi de nos pères. » (Act. XXII, 3.) Gamaliel, d'après le Talmud, connaissait la littérature grecque mieux que tous les autres docteurs de la loi. Sa réputation d'orthodoxie n'en demeura pas moins toujours intacte. Les faits prouveront que le jeune disciple ne sut pas s'approprier l'esprit de sagesse et de haute circonspection qui distinguait cette homme éminent. A son école, Saul devint l'un des plus fervents zélateurs de la loi de Moïse. Et la pratique ne restait pas chez lui en arrière de la théorie. Il s'efforçait de surpasser tous ses condisciples dans l'accomplissement des prescriptions traditionnelles. C'est le témoignage qu'il se rend, Gai. 1, 14; Phil. 111, 6. Le programme de vie morale, tracé par la loi et sur lequel renchérissait encore l'enseignement pharisaïque, était un idéal constamment présent à son esprit et sur la réalisation duquel se concentraient toutes les puissances de sa volonté. Il ressemblait à ce jeune homme qui demandait à Jésus, «par l'accompHssement de quelle œuvre» il pourrait obtenir la vie éternelle. Réaliser parfaitement la loi et mériter par la justice ainsi acquise la gloire du royaume des cieux, telle était son aspiration suprême. Peut-être à cette ambition s'en joignait-il une autre moins

pure, celle de pouvoir se contempler lui-même dans le miroir de sa conscience avec une satisfaction sans mélange. Qui sait même s'il ne se flattait point d'obtenir sur cette voie Tadmiration de ses supérieui's et de parvenir ainsi aux plus hautes dignités de la hiérarchie rabbinique? Si l'orgueil n'eût pas été attaché comme un ver rongeur aux racines mêmes de sa justice, le fruit de cet arbre n'eût pu être si amer; et l'on ne s'expliquerait pas la catastrophe qui l'a renversé. C'est bien son expérience que Paul décrit lorsqu'il dit Rom. X, 2 et 3, en parlant d'Israël : <( Je leur rends ce témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais sans connaissance ; car, ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu» [celle que Dieu offre au monde en Jésus-Christ].

Trois aptitudes naturelles, rarement réunies, doivent s'être manifestées chez lui de bonne heure et l'avoir signalé à l'attention de ses chefs dés le temps de ses études : la vigueur de l'intelHgence — c'est par cette qualité qu'il surpassa plus tard saint Pierre, — l'énergie de la volonté — peut-être se distingua-t-il par celle-ci de saint Jean, — et la vivacité du sentiment. On trouve continuellement chez lui l'exubérance de la sensibilité la plus profonde ou la plus déHcate, affectant les formes de la dialectique la plus rigoureuse et unie à l'intrépidité de la volonté la plus indomptable.

Quant à son extérieur, Saul doit avoir été d'une apparence chétive. Dans laS^ aux Corinthiens (X, 10), il reproduit ce reproche que lui adressaient ses adversaires : « Son apparition corporelle est faible. ï) Dans les Actes, XIV, 12 et suiv., nous voyons la foule lycaonienne prendre Barnabas pour Jupiter et Paul pour Mercure, ce qui prouve que le premier avait une stature plus haute et plus im-

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posante que le second. 11 y a loin de là cependant au portrait que trace de l'apôtre un écrit apocryphe du II® siècle, les Actes de Paul et de Thécla, portrait auquel M. Renan nous semble accorder beaucoup trop de valeur*. Paul est décrit dans ce livre comme « un homme petit de taille, chauve, aux jambes courtes, corpulent, ayant les sourcils joints ensemble , et le nez saillant. » Ce n'est certainement là qu'un portrait de fantaisie. On ne savait

rien au II® siècle de l'apostolat de saint Paul après les deux ans de sa captivité romaine par lesquels se termine le récit des Actes, et l'on aurait connu encore à cette époque la forme de son nez, de ses sourcils et de ses jambes! De passages tels que Gai. IV, 13, où il fait mention d'une maladie qui l'a arrêté en Galatie, et 2 Cor. XII, 7, où il parle d'une écharde dans la chair y d'un ange de Satan qui le soufflette, on a conclu qu'il était d'une complexion maladive et nerveuse; on lui a même attribué des crises épileptiques. Mais la première parole ne prouve rien; car une maladie dans un cas particulier n'implique pas une constitution maladive. La seconde prouverait plutôt en faveur de l'idée contraire, puisque saint Paul déclare que l'affliction corporelle dont il parle lui a été donnée, c'est-à-dire salutairement infligée, dans le but d'apporter le contrepoids de l'humiliation à l'excellence des révélations qu'il recevait. 11 s'agit donc plu^ tôt d'un fait qui est survenu chez lui durant le cours de son apostolat. Pourrait-on comprendre d'ailleurs qu'un homme atteint dans sa constitution d'une manière ajissi profonde, eût résisté pendant trente ans aux travaux et aux souffrances d'une activité telle que fut notoirement celle de saint Paul^ ?

* Les Apôtres, p. 470.

* Dans un intéressant travail (Revue chrétienne, mars 4878), M-

On se marie de bonne heure chez les Juifs. Saul se maria-t-il pendant son séjour à Jérusalem? Clément d'Alexandrie et Eusèbe, chez les anciens, répondent affirmativement. Luther et les réformateurs, en général, ont partagé cette manière de voir. Ilausrath Ta récemment défendue par des raisons qui ne sont pas sans valeur ^ Les passages 1 Cor. VII, 7 : « Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi » (non mariés), et v. 8 : « Je dis aux non mariés et aux veuves qu'il leur est bon de rester comme moi, d ne décident pas la question, puisque Paul pouvait tenir ce langage comme veuf aussi bien que comme célibataire. Mais la manière dont Tapôtre parle, V. 7, du don qui lui est accordé et qu'il ne voudrait pas sacrifier, de vivre comme homme non marié, convient certainement mieux à un célibataire qu'à un veuf.

Saul, durant son séjour à Jérusalem, a-t-il eu l'occasion de voir et d'entendre le Seigneur Jésus? S'il étudiait à cette époque dans la capitale, il peut difficilement ne pas l'avoir rencontré dans le temple. On a allégué comme preuve en faveur de cette supposition le passage 2 Cor. V, 16 : « Si même nous avons connu Christ selon la /^hair, nous ne le connaissons plus de cette manière. » Mais cette expression fait plutôt allusion aux prétentions de quelques-uns de ses adversaires qui se glorifiaient de leurs relations personnelles avec le Seigneur; ou, plus simplement encore, elle signale le caractère charnel de l'espérance messianique répandue chez les Juifs. Comme il n'y a pas dans les épîtres de Paul une autre parole

Nyegard a relevé et appuyé l'idée de plusieurs théologiens allemands, de Riickert, en particulier (Gai. IV, 14) : qu'il s'agissait d'une maladie des yeux. L'argumentation de cet écrivain est ingénieuse. Cependant, aucun de ses arguments ne nous a paru convaincant. * Bihellex., art. Pauliis.

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propre à faire supposer qu'il ait vu lui-même le Seigneur durant sa vie terrestre, MM. Renan et Mangold en ont conclu qu'il était absent de la capitale à l'époque du ministère de Jésus et qu'il n'y est revenu que quelques années plus tard, vers le temps du martyre d'Etienne. Mais eùt-il même séjourné au dehors à cette époque,, comme Juif fidèle il devait revenir aux fêtes à Jérusalem. Il est certainement difficile de supposer que saint Paul n'ait pas une fois ou l'autre rencontré Jésus, lors même que ses écrits ne font aucune allusion à ce fait d'une connaissance toute extérieure.

Saul était pan^enu à l'âge où l'on devenait apte à revêtir des fonctions publiques, à sa trentième année. Distingué entre tous ses condisciples par son zèle fanaticfue pour la religion juive sous la forme pharisaïque et par sa haine contre la doctrine nouvelle, qui lui paraissait n'être qu'une colossale imposture, il fut chargé par les autorités de sa nation de poursuivre les adhérents de la secte nazaréenne et, si possible, de l'extii'per. Aprèsavoir joué un rôle dans le meurtre d'Etienne et persécuté les croyants à Jérusalem, il pailit pour Damas, la capitale de la Syrie, avec des lettres du Sanhédrin qui l'autorisaient à accomplir le même office d'inquisiteur dans les^ synagogues de cette ville. Nous arrivons au fait de sa conversion.

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