V apostolat
Saint Paul devint apôtre en même temps que croyant. La simultanéité exceptionnelle de ces deux faits résultait du mode de sa conversion. Lui-même signale ce trait dans le ch. IX de la l^e aux Corinthiens, v. 16 et 17. Il n'est point devenu apôtre de Jésus, comme les Douze, après s'être attaché volontairement à lui par la foi, et à la suite d'un appel librement accepté. Il a été tiré brusquement d'un état d'hostilité ouverte. Cet acte divin par lequel il a été fait croyant était la conséquence du choix par lequel Dieu l'avait désigné pour l'apostolat.
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L'apostolat de saint Paul a duré de 28 à 30 ans; et comme nous avons vu que Paul était probablement parvenu à sa trentième année au moment de sa conversion, il résulte de là que cette crise radicale doit avoir partagé sa vie en deux parties à peu prés égales, de 28 à 30 ans chacune.
La carrière apostolique de Paul comprend trois périodes : l'une est un temps de préparation; elle a duré sept ans environ; la seconde est la période de l'apostolat actif ou des trois grands voyages missionnaires; elle comprend un espace de quatorze ans. La troisième est le temps des captivités. Elle renferme les deux ans de prison à Césarée et les deux ans de la captivité romaine, avec la demi-année de voyage qui a séparé ces deux périodes ; peut-être fautil ajouter à ces quatre à cinq ans un dernier temps de liberté d'une ou deux années qui se termina par un dernier emprisonnement. En tous cas, le terme de cette troisième période est le martyre que Paul subit à Rome après ces cinq à sept années de travail final.
Apôtre de droit, dès les jours qui suivirent la crise de Damas, Paul n'entra que graduellement dans le plein exercice de son mandat. Sa mission se rapportait spécialement à la conversion des Gentils. La teneur du message que le Seigneur lui avait adressé par la bouche d'Ananias était celle-ci : «Tu porteras mon nom devant les Gentils et leurs rois et devant les fils d'Israël » (Act. IX, 15). Ce dernier trait était à dessein placé à la fin. Les Juifs, sans être exclus de l'œuvre de Paul, n'étaient pas l'objet premier de sa mission.
Dans le fait, c'est par Isiarl qu'il dut commencer son travail, et Tévangélisation des Juifs demeura pour lui jusqu'à la fin la transition nécessaire à celle des Gentils. Dans chaque ville païenne où Paul ouvre une mission, il commence par prêcher TEvangile aux Juifs dans la synagogue. Là il rencontre les prosélytes d'entre les païens, et ceux-ci forment le pont par lequel il arrive à la population purement païenne. Ainsi se répète en petit, à chaque pas de sa carrière, la marche qu'a suivie en grand la prédication de l'Evangile à travers le monde. Au début, comme fondement historique de l'œuvre : la fondation de l'Eglise en Israël par le travail de Pierre, à Jérusalem et en Palestine, — c'est le sujet de la première partie des Actes (ch. I-XII); puis, comme un édifice bâti sur ce fondement, l'établissement de l'Eglise chez les Gentils par l'œuvre de Paul — c'est le sujet de la seconde partie des Actes (chap. XIll- XXVIII).
Malgré cela, Baur a prétendu que le procédé attribué à Paul par l'auteur des Actes, dans le tableau de ses fondations chez les païens, était historiquement inadmissible, puisqu'il témoigne de ménagements exagérés envers les Juifs et très-invraisemblables de la part d'un homme tel que saint Paul ^ Mais le récit des Actes est pleinement confirmé sur ce point par les déclarations de Paul luimême, Rom. I, IG; II, 9 et 10. Dans ces passages, l'apôtre dit, en parlant de ces deux grands faits, le salut en Christ et le jugement final : «pour les Juifs premièrement. "!> Il reconnaît donc lui-même le droit de priorité qui leur appartient en vertu de leur vocation spéciale et de la préparation théocratique dont ils ont été l'objet. Du premier au dernier jour de son activité Paul n'a cessé de ren-
* Paulus, 2e éd., I, p. 368. 369.
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(Ire hommage en paroles et en actes à la prérogative israélite.
Il n'y a donc rien de surprenant dans ce fait raconté par les Actes (X, 20), que Paul commença immédiatement à prêcher dans les synagogues juives de Damas. De là il étendit bientôt son travail aux contrées circonvoisines de l'Arabie. D'après Gai. I, 17-18, il consacra trois années entières à ces pays reculés. Les Actes renferment ce temps dans l'expression vague «un long temps» (IX, 23). Ce fut sans doute pour l'apôtre une époque de recueillement et de communion personnelle avec le Seigneur, que l'on peut comparer aux années que les apôtres passèrent avec leur Maître durant son ministère terrestre. Mais nous sommes loin de voir dans ce séjour un temps d'inactivité extérieure. La relation entre la parole de Paul Gai. I, IG et les versets suivants ne permet pas de douter que Paul n'ait aussi consacré ces années à la prédication. Tout te premier chapitre de la lettre aux Galates repose sur cette idée : que Paul n'attendit point, pour commencer à pré-^ cher l'Evangile, qu'il eût conféré sur ce sujet avec les apôtres de Jérusalem et reçu leurs enseignements. Au contraire, il étiiit déjà entré dans sa carrière missionnaire lorsque pour la première fois il se rencontra avec Pierre.
A la suite de son travail en Arabie, Paul revint à Damas, où son activité excita au plus haut degré la fureur des Juifs. Cette ville était alors au pouvoir d'Arétas, roi d'Arabie. Nous ignorons les circonstances qui l'avaient momentanément soustraite à la domination romaine, et combien d'années dura ce singulier état de choses. Ce sont là des questions d'archéologie intéressantes qui n'ont pas encore trouvé leur solution complète. Néanmoins, le fait de la possession temporaire de Damas par le roi Arétas ou Ha-
retlî, à cette même époque, ne saurait être révoqué en doute, même en dehors du récit des Actes ^
A la suite de cette première période d'évangélisation, Paul éprouva le besoin de faire la connaissance personnelle de Pierre. Il se rendit dans ce but à Jérusalem. Il demeura chez lui quinze jours. Il ne s'agissait point pour Paul d'apprendre l'Evangile à l'école de cet apôtre. Si tel eût été son but, il n'eût pas tardé trois ans entiers à venir chercher cet enseignement. Mais on peut comprendre combien il lui importait de s'entretenir enfin avec le principal témoin de la vie terrestre de Jésus, lors même qu'il savait avoir reçu du Seigneur lui-même l'intelligence de l'Evangile (Gai. I, a. 42). Quel intérêt ne devait pas avoir pour lui le récit authentique et détaillé des faits du ministère de Jésus, récit qu'il ne pouvait obtenir sûrement que d'une pareille bouche ! Qu'on en juge par les faits qu'il rappelle dans le XV^ chapitre de la i^^ aux Corinthiens et par les quelques paroles du Seigneur qu'il cite dans ses épîtres et dans ses discours (comp. 4 Cor. VII, 40; Act. XX, 35).
Pendant deux semaines Paul s'entretint donc avec les iipôtres (Act. IX, 27. 28); cette expression indéterminée du livre des Actes : les apôtres^ désigne, d'après le récit plus précis de l'épître aux Galates, Pierre et Jacques. Le dessein de Paul était de rester un certain temps à Jérusalem, car malgré le danger qu'il courait, il lui paraissait <}ue le témoignage de l'ancien persécuteur produirait plus d'effet dans cette ville que partout ailleurs. Mais Dieu ne voulait pas que l'instrument qu'il avait préparé avec tant de soin pour le salut des Gentils fût violemment brisé par
* Le fait est constaté par l'interruption des monnaies romaines de Damas sous Caligula et sous Claude, et par l'existence d'une monnaie de cette ville au type « d'Arétas philhellène » (voir Renan, Les Apôtres, p. 175).
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la fureur des Juifs, et partageai le sort du courageux Etienne. Une vision du Seigneur que Paul reçut dans le temple, l'avertit de quitter immédiatement la ville (Act. XXII, 17 et suiv.). Les apôtres le firent conduire au bord de la mer, à Césarée. De là il se rendit — le récit des Actes ne dit pas par quelle voie (IX, 30), mais on doit conclure de Gai. 1, 21 que ce fut par terre — en Syrie, puis à Tarse, sa ville natale, et ce fut là qu'il attendit au ^ein de sa famille la nouvelle direction du Seigneur.
11 ne l'attendit pas en vain. A la suite du martyre d'Etienne, un certain nombre de croyants de Jérusalem, d'entre les Juifs parlant grec (les hellénistes), fuyant la persécution qui sévissait en Palestine, avaient émigré à Antioche, la capitale de la Syrie. Dans leur zèle missionnaire ils franchirent la limite observée jusqu'alors par les prédicateurs de l'Evangile et s'adressèrent à' la population grecque ^ C'était la première fois que l'œuvre chrétienne se frayait accès au milieu des païens proprement dits. La grâce divine accompagna ce pas décisif. Une église nombreuse et vivante, dans laquelle une majorité de Grecs convertis se trouvait associée aux chrétiens d'origine juive, surgit dans la capitale de la Syrie. Il y a dans le récit que Fauteur des Actes a tracé de cette fondation importante (XI, 20-24), un charme, un entrain, une fraîcheur qui n'appartiennent qu'aux tableaux tracés d'après nature.
Les apôtres et l'église de Jérusalem Surpris envoyèrent Barnabas sur les lieux pour examiner de plus près ce mouvement d'un genre extraordinaire et le diriger au besoin.
< La leçon reçue : aux hellénistes, fausse absolument le sens du passage (Actes XI, âO). Elle a déjà ëlë rectifiée dans nos traductions ; il faut lire : aux Hellènes, d'après les plus anciens manuscrits (Sinaiticus, Alexandrinus, etc.) et d'après le contexte qui exige impérieusement la mention d'un fait d'un caractère tout nouveau.
Barnabas, se souvenant alors de Saul qu'il avait précédemment introduit, à Jérusalem, auprès des apôtres, alla le chercher à Tarse et l'amena dans ce champ d'activité, bien digne d'un tel ouvrier. Entre l'église d'Antioche et Paul apôtre se forma dès ce moment une union étroite dont l'évangélisation du monde a été le fruit magnifique.
Après, une année entière de travail commun à Antioche, Barnabas et Saul furent envoyés à Jérusalem pour porter des secours aux croyants pauvres de cette ville. Ce voyage, qui coïncida avec la mort du dernier représentant de la souveraineté nationale israélite, Hérode Agrippa (Act. XII), a certainement eu lieii en l'an 44; car cette date est celle qu'assigne à la mort de ce souverain le récit détaillé de Josèphe. C'est aussi vers cette époque, sous le règne de Claude, qu'eut lieu la grande famine avec laquelle ce voyage était en relation d'après les Actes. C'est donc ici l'une des dates les plus certaines de la vie de saint Paul. Ce voyage à Jérusalem n'est pas mentionné, sans doute, au premier chapitre des Galates, parmi les séjours de l'apôtre dans cette capitale qui suivirent de près sa conversion, et l'on a cru devoir, pour expliquer cette omission, supposer que Barnabas était arrivé seul à Jérusalem, tandis que Paul se serait arrêté en route. Le texte des Actes n'est pas favorable à cette explication (XI, r30; Xil, 25). La raison du silence de Paul sur ce voyage est plus simple, car le contexte de Gai. I, bien compris, n'exige nullement, comme on se l'est figuré, l'énumération de tous les voyages de l'apôtre à Jérusalem dans ces premiers temps. Il suffisait à son but d'avoir rappelé que sa première rencontre avec les apôtres n'avait eu lieu que longtemps après le commencement de sa prédication évangélique. Et ce but était pleinement atteint par l'indication de l'époque de son premier séjour à Jérusalem à la suite
de sa conversion. Que s'il mentionne encore après cela un voyage postérieur (ch. II), ce fait ne suppose point que ce voyage fût le second, absolument parlant. Il ne parle de ce nouveau voyage (en réalité le troisième), que parce qu'il avait une importance toute spéciale dans la question qui faisait l'objet de sa lettre aux églises de Galatie.
La seconde partie de la carrière de l'apotre renferme ses trois grands voyages missionnaires, avec les visites à Jérusalem qui les séparent. C'est à ces voyages que se rattache la composition des lettres les plus considérables de Paul. Les quatorze années qu'a duré cette période doivent, en raison de ce qui précède, se compter depuis l'an 44 (époque de la mort d'IIérode Agrippa) ou un peu plus tard. Ainsi la fin de la royauté nationale israélite a coïncidé avec le commencement de la mission chez les païens. Le particularisme théocratique a contemplé l'avènement de l'universalisme chrétien.
Les trois voyages missionnaires de Paul ont pour point de départ commun Antioche. Cette capitale de la Syrie a été le berceau de la mission païenne, comme Jérusalem avait été celui de la mission en Israël. Après chacun de ses voyages Paul a soin de resserrer par une visite à Jérusalem le lien qui doit unir ces deux œuvres chez les Gentils et chez les Juifs. 11 sentait si bien lui-même la nécessité de rattacher ses fondations en pays païens à l'Eglise apostoHque primitive, qu'il allait jusqu'à dire : «de peur qu'autrement je n'eusse couru, ou qu'à l'avenir je ne courusse en vami> (Gai. 11, 2).
Le premier voyage fut accompli avec Barnabas. 11 n'em-
brassa pas un espace géographique bien considérable; il ne s'étendit qu'à Tîle de Chypre et aux provinces d'Asie- Mineure situées au nord de cette île. L'importance capitale de ce voyage est dans le principe missionnaire dont il inaugure l'avènement dans l'histoire du monde. Il est à remarquer que c'est dès ce moment que Saul commence à porter le nom de Paul (Act. XIII, 9). On a supposé que ce changement était un hommage rendu au proconsul Serge- Paul, converti en Chypre, premier fruit de la mission chez les Gentils. Mais Paul n'avait aucunement les allures d'un courtisan. D'autres ont trouvé dans ce nam une allusion pleine d'humilité, soit à sa petite taille, soit au dernier rang occupé par lui parmi les apôtres (izccjkoç, dans le sens du latin paulus, paululus, le petit). C'est ingénieux, mais recherché. La vraie explication est probablement celle-ci. Les Juifs, voyageant en pays païen, aimaient à se couvrir d'un nom grec ou romain, et choisissaient volontiers celui dont le son se rapprochait le plus de leur nom hébreu. Un Jésus devenait un Jason, un Joseph un HégésippCy un Dosthaï un Dosithée, un Eliakim un Alkimos. C'est ainsi sans doute que Saul devint Paul.
Deux questions se posent à l'occasion de ces églises de r Asie-Mineure méridionale, fondées dans le cours du premier voyage. Devons-nous, avec plusieurs écrivains (Niemeyer, Thiersch, Hausrath, M. Renan dans Saint Paul, p. 51 et 52), envisager ces églises comme étant celles que Paul désigne plus tard sous le nom d'égHses de Galatie et auxquelles il a écrit l'épître aux Galates (Gai. I, 2; 4 Cor. XVI, 2)? Il est certain que les districts méridionaux d'Asie- Mineure, la Lycaonie, la Pisidie, etc., qui furent le principal théâtre de ce premier voyage, appartenaient alors, administrativement parlant (sauf la Pamphilie), à la province romaine de Galatie. Ce nom, qui avait désigné primi-
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livement les contrées septentrionales de TAsie-Mineure
séparées de la mer Noire par l'étroite province de la Paphlagonie, avait depuis peu de temps été étendu par les Romains aux districts situés plus au sud, par conséquent aux territoires visités par Paul et Bamabas. Et comme Ton ne saurait nier que saint Paul ne se serve quelquefois des dénominations officielles, il pourrait l'avoir fait aussi dans les passages cités. Cette question a quelque importance, d'abord pour la détermination de la date de l'épître aux Galates, puis pour d'autres questions qui dépendent de celle-là. Selon nous, l'opinion qui vient d'être mentionnée se heurte à des difficultés insurmontables :
1 . Le nom de Galatie n'est appliqué nulle part, dans les ch. XllI et XIV des Actes, au théâtre de la première mission. Ce nom ne paraît que plus tard, dans le récit de la seconde mission, et seulement après que Luc a parlé de la visite de Paul et de Silas aux églises fondées dans la première (XVI, 4-5). Lorsque Luc nomme la Phrygie et la Galatie au v. 6, il est indubitable qu'il s'agit de contrées différentes de celles où se trouvaient les églises fondées dans le premier voyage, et mentionnées v. 1-5.
2. Dans la l^e épître de Pierre I, 1, la Galatie est placée entre le Pont et laCappadoce, ce qui ne permet pas d'appliquer ce terme à des districts tout à fait méridionaux.
3. Mais voici la raison la plus décisive : Paul rappelle aux Galates (Gai. IV, 13) que c'est la maladie qui l'a forcé de s'arrêter chez eux, et qui a ainsi occasionné la fondation de leurs églises. Comment appliquer ce trait à la première mission de Paul, expressément entreprise dans le but d'évangéliser les contrées de l'Asie où il se rendait avec Barnabas ?
Il résulte de tout cela que Paul et Luc ont employé le
terme de Galatie dans son sens primitif et populaire * ; que l'apôtre n'a visité la contrée ainsi désignée qu'au commencement de son second voyage, et que, par conséquent, répître aux Galates n'a pas été écrite, comme le pense Hausrath, dans le coui^s du second voyage, mais seulement durant le troisième, puisque cette épître suppose que deux séjours en Galatie avaient eu lieu antérieurement à sa composition^.
Une seconde question beaucoup plus importante est celle de savoir quel était au juste à cette époque l'enseignement théorique et la pratique missionnaire de Paul. Depuis Rûckert un grand nombre de théologiens, MM. Reuss, Sabatier, Hausrath, Klôpper, etc., pensent que Paul ne s'était point encore élevé à l'idée de l'abrogation de la loi par l'Evangile ^. Hausrath prétend même que le but de la mission de Paul et Barnabas en Asie-Mineure n'était nullement de convertir les païens, — n'y en avait-il pas assez, dit-il, en Syrie et en Cihcie? — mais qu'on se proposait uniquement d'annoncer la venue du Messie aux communautés juives répandues à l'intérieur. Ce serait l'opposition inattendue que rencontra leur prédication de la part des Juifs, qui aurait conduit les deux missionnaires à s'adresser aux païens et à supprimer en leur faveur le rite de la circoncision. Pour prouver cette manière d'envisager l'enseignement de l'apôtre dans ces premiers temps, on allègue :
* « Les inscriptions, dit M. Renan lui-même, prouvent que les vieux noms subsistaient » (p. 50).
• « Vous savez que je vous ai annoncé la première fois (Trpc^Tspov, la première fois de deux) l'Evangile par suite de la maladie. »
5 Reuss, Hist. de la théol. chrét., I, p. 345 et suiv.; Sabatier, L'Apôtre Paul, p. 3-6. M. Renan, dans Saint Paul, p. 72, dit : « Paul, qui dans la première partie de sa prédication avait, co semble, prêché la circoncision, la déclarait maintenant inutile ».
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1» le fait de la circoncision de Timothée à cette môme époque (A et. XVI, 3); 2^ cette parole de Tépître aux Galates, V, a : «Si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté? Le scandale de la croix, dans ce cas, se trouve aboli. i> S^ La parole 2 Cor. V, 16 : « Si même nous avons connu Christ selon la chair, nous we le connaissons plus de cette manière *. »
Examinons d'abord la supposition de Ilausrath. Serait-il croyable que l'église "d'-Antioche, composée elle-même en majeure partie de chrétiens d'origine grecque et non circoncis (comp. l'exposé très-accentué de ce fait, Act. XI, 20 et suiv.), eût songé à tracer au mandat de ses envoyés les limites que suppose ce savant? C'eût été renier le principe de sa propre fondation, la libre prédication de l'Evangile aux Grecs. La démarche de cette église fut accompagnée de circonstances trés-solennelles (une révélation du Saint- Esprit, un jeûne et une prière de toute l'église, une consécration expresse par l'imposition des mains, Act. Xlll, 1 et suiv.). Pourquoi tout cela, si l'on n'avait pas la conscience d'accomplir une œuvre exceptionnellement importante et à certains égards nouvelle? Et, au lieu d'être un pas en avant, cette œuvre n'aurait été en réalité qu'un recul sur ce qui s'était déjà fait à Antioche même ! L'étude de la marche générale du récit des Actes et du progrès qu'il est destiné à constater, force à reconnaître que les choses en étaient arrivées à un moment décisif. L'Eglise entreprenait pour la première fois et avec pleine conscience de la gravité de sa démarche, la conquête du monde païen.
La question de savoir quel était alors le point de vue de Paul relativement à l'abrogation de la loi présente deux
* Comp. surtout Klôpper : Das zweyte Sendschreihen an die Ge^ meinde zu Korinth, p. 286-297.
faces qu'il importe d'étudier séparément. Que pensait-il de l'assujettissement des Gentils à l'institution légale? et admettait-il encore son maintien pour les Juifs croyants?
D'après Gai. 1, 16, il sut positivement dès le premier jour que si Dieu lui avait révélé d'une manière si extraordinaire son Fils, c'était « pour qu'il l'annonçât parmi les Gentils, » Cette conviction ne suivit pas sa conversion; elle l'accompagna. Pourquoi le Seigneur eùt-il appelé, d'une manière si directe et indépendante des Douze, un nouvel apôtre, si ce n'eût été en vue d'une œuvre nouvelle destinée à compléter la leur? C'est avec intention que Paul, dans la parole citée, ne dit pas le Christ, mais son Fils. Cette dernière expression est tacitement opposée à celle de fils de David qui ne désigne le Messie que dans son rapport particulier au peuple juif.
Or, il est inadmissible que Paul, sachant que sa mission était destinée aux païens, l'eût commencée avec l'idée de les assujettir au régime légal, et que ce ne soit que plus tard que ce point de vue se soit modifié chez lui. D'après Gai. 1, i et H-49, l'évangile qu'il prêche actuellement lui a été enseigné par la révélation de Jésus-Christ et sans intermédiaire humain. Et cette révélation, quand a-t-elle eu lieu? Le v. 15 le dit clairement : « lorsqu'il plut à Dieu de lui révéler son Fils, » c'est-à-dire au moment de sa conversion. Sa manière de prêcher l'Evangile date donc de ce moment-là, et l'on ne saurait, sans contredire son propre témoignage, admettre qu'il se soit opéré dans le contenu de sa prédication aucune modification essentielle entre les jours qui suivirent sa conversion et le moment où il écrivit l'épître aux Galates. Une telle supposition impliquerait, surtout quand il s'agit d'une épître où il combat de front l'assujettissement des païens à la circoncision, une réticence indigne de son caractère. Il devrait dire : il est bien
vrai qu'au début je n'ai pas pensé et prêché sur ce point comme maintenant; mais plus tard je me suis ravisé. Les faits confirment de tous points la déclaration de l'apôtre. Comment, si dans cette première période de son apostolat il eût circoncis les païens convertis, eût-il put conduire Tite indrconcis à Jérusalem? Comment les émissaires venus de cette ville à Antioche y eussent-ils trouvé toute une multitude de croyants auxquels ils essayèrent d'imposer la circoncision? Comment les chrétiens de Cilicie, qui sans doute devaient leur entrée dans l'Eglise au travail de Paul, durant son séjour à Tarse, auraient-ils encore eu besoin d'être rassurés par les apôtres contre ceux qui voulaient les soumettre à la circoncision (Act. XV, 23. 24)? Pierre chez Corneille ne songe pas à imposer ce rite (Act. X et XI); et Paul aurait été en arrière sur son collègue, bien plus, sur les évangélistes qui fondèrent l'égHse d' Antioche ?
Il est plus difficile de préciser la pensée de Paul, aux débuts de son apostolat, sur la question de l'abolition ou du maintien du régime mosaïque pour les Juifs croyants. Rationnellement parlant, il est peu probable qu'un penseur aussi conséquent que saint Paul, après l'expérience accablante qu'il venait de faire de l'impuissance de la loi soit pour justifier, soit pour sanctifier l'homme, n'ait pas été conduit à la conviction de l'inutilité de l'institution légale pour le salut, non seulement des païens, mais des Juifs. Cette conclusion logique est confirmée par une déclaration positive de l'apôtre. Dans l'épître aux Galates II, 18-20 se trouvent «es mots : «Je suis mort à la loi par la loi, afin que je vive à Dieu; je suis crucifié avec Christ. » Si c'est par la loi qu'il est mort à la loi, cette crise intérieure ne peut avoir eu Heu qu'au terme de sa vie sous la loi. C'est donc au moment même où la loi a achevé son office de
pédagogue pour le conduire à Christ, que cette loi a perdu sa valeur religieuse pour sa conscience, et que, affranchi de son joug, il a commencé à vivre réellement à Dieu dans la foi au crucifié. Cette parole sortie de sa conscience la plus intime ne suppose aucun intervalle entre le moment de sa rupture personnelle avec la loi (une mort !) et le commencement de sa vie nouvelle. Son émancipation intérieure fut donc l'un des éléments de sa conversion*. On paraît croire que Fidée de l'abrogation de la loi était, au moment de la conversion de Saul, une notion tout à fait inouïe. Mais quelle avait donc été la cause du supplice d'Etienne? On lui avait entendu dire «que Jésus de Nazareth détruirait ce temple et changerait les institutions que Moïse avait transmises. » (Act. VI, 13. 44-.) Parmi les accusateurs d'Etienne qui répétaient ces paroles, se trouvait Saul lui-même. Etienne, Y helléniste, était donc parvenu déjà avant la conversion de Paul à cette idée de l'abolition de la loi qui se liait tout naturellement au fait de la destruction du temple notoirement annoncée par Jésus. Bien des paroles prophétiques devaient avoir dès longtemps préparé à ce résultat les esprits' attentifs 2. Certaines déclarations du Seigneur l'impliquaient aussi plus ou moins directement^. Et maintenant, par une divine ironie, Saul le bourreau était appelé à relever et à réaliser le programme tracé par sa victime !
La manière insensible en laquelle les Douze avaient passé de l'esclavage de la loi à l'école personnelle de Christ, ne les avait pas aussi complètement préparés à une pareille révolution. Et c'est ici le moment d'indiquer la vraie différence qui les séparait de Paul, question délicate
* On arrive au même résultat en analysant le passage Phil. III, 4-8. « Jérém. XXXI, 31 et suiv.; Mal. I, il, etc. â Marc II, 18; VII, 15. 16; XIII, 1. 2, etc.
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entre toutes. Ils nô pouvciient pas ne pas attendre, aussi bien qu'Etienne et Paul, en vertu des déclarations déjà citées, l'abrogation de l'institution légale. Mais ils n'avaient pas discerné dans la croix, comme Paul (Gai. II, 19. 20), le principe de cet affranchissement. Ils attendaient ([uelqu'événement extérieur qui serait le signal de cette abolition, ainsi que du passage de l'économie présente à l'économie future; l'apparition glorieuse de Christ, par exemple, qui serait comme le pendant miraculeux de la promulgation sinaïtique. On s'explique bien à ce point de vue leur attitude expectante en face des progrès de l'œuvre de Paul. D'autre part, on comprend que celui-ci, malgré sa conviction personnelle déjà formée, ne se sentît pas appelé à insister sur l'application pratique de la vérité en possession de laquelle il avait été mis extraordinairement. Les Douze étaient les chefs reconnus et attitrés de l'Eglise. Aussi longtemps que celle-ci demeurait en presque totalité l'Eglise judéo-chrétienne fondée par eux, Paul comprenait le devoir d'accommoder sa marche à la leur. C'est ce qu'il fit à Jérusalem dans la grande conférence dont nous allons nous occuper, en acceptant le compromis qui sauvegardait la liberté des païens, mais maintenait l'observance légale pour les chjrétiens sortis du judaïsme. Et plus tard encore, lorsqu'il eut fondé ses propres églises dans le monde païen, il ne cessa point de tenir compte, avec un religieux respect, des scrupules judéo-chrétiens au sujet de la loi mosaïque. Mais c'était pour lui affaire de charité, comme il l'a déclaré 1 Cor. IX, 19-22; et cette manière d'agir pleine de sagesse ne nous autorise point à penser qu'en aucun temps après sa conversion il ait enseigné contrairement à ce principe si nettement et si logiquement formulé par lui : ce Christ est la fin de la loi. » (Rom. X, 4.)
La circoncision de Timothée dans le second voyage de
Paul, bien loin de trahir chez lui une hésitation sur ce point, est tout en faveur de notre manière de voir. En effet, Paul ne se décida point à cette démarche parce qu'il envisageait encore la circoncision comme obligatoire pour les Juifs croyants. Il s'agissait non du salut de Timothée, mais de l'influence que ce jeune chrétien pouvait exercer sur les Juifs qui l'entouraient : « Paul le prit et le circoncit, dit le récit, à cause des Juifs de ces contrées. y> Si cet acte eût été dicté par un scrupule proprement religieux, Paul eût dû l'accompHr beaucoup plus tôt, à l'époque du baptême de Timothée. Celui-ci, en eflet, était déjà chrétien quand Paul arriva à Lystre pour la seconde fois et le circoncit. («7/ y avait In un disciple, y> est-il dit Act. XVI, 1.) Au commencement du second voyage, Timothée était donc croyant et membre de l'Eglise, quoique non circoncis. Ce fait dit tout. C'est précisément parce que l'observance légale était devenue pour saint Paul une chose rehgieusement indifférente, qu'il pouvait agir en ce point avec une entière liberté et se mettre, s'il le jugeait bon, « sous la loi avec ceux qui étaient sous la loi, afin d'en gagner un plus grand nombre ^ y> Voilà ce qu'il fit en cette occasion. La parole Gai. V, 11 : ((Si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté?» ^r laquelle M. Reuss appuie surtout sa manière de voir, ne renferme point la conséquence que l'on en tire en vertu d'une fausse interprétation. On pense que Paul fait allusion à une imputation calomnieuse de ses adversaires, qui auraient fait croire aux Galates que précédemment, et ailleurs que chez eux, Paul avait fort bien su imposer aux convertis païens la
* \ Cor. IX, 19-22. — La position était évidemment tout autre lorsqu'on essaya de le contraindre à circoncire Tite, à Jérusalem. Ici la question de principe était engagée. Dans cette situation, il ne pouvait être question d'aucun accommodement.
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circoncision. Paul répondrait à cette inculpation que si aujourd'hui il maintenait encore la circoncision, comme il l'avait fait réellement dans les premiers temps après sa conversion, les Juifs ne continueraient pas à le persécuter, comme ils le faisaient encore à cette heure. Mais l'argumentation de Paul, ainsi comprise, supposerait un fait notoirement faux : c'est qu'il n'avait commencé à être persécuté par les Juifs que depuis qu'il avait cessé de faire de l'obligation de la circoncision l'un des éléments de sa prédication évangélique. Or, il est constant que la persécution éclata contre Paul immédiatement après sa conversion et à Damas même. Il en fut de même à Jérusalem tôt après ^ Il est donc absolument impossible que Paul ait songé un seul instant à expliquer les persécutions dont i* était l'objet de la part des Juifs par le fait qu'il avait cesséy à un moment donné de son ministère, de prêcher la cir-^ concision jusqu'alors imposée par lui. D'ailleurs, si Paul eût réellement été accusé en Galatie d'avoir agi et enseigné-dans ce pays autrement qu'il ne l'avait fait précédemment et partout ailleurs, il n'eût pu se borner à répondre ainsi en passant et par une simple allusion jetée à la fin de sa lettre, à un si sérieux grief. Il eût dû s'expliquer sui; ce point capital dès le commencement, dans les ch. I et II, où il traite de toutes les questions relatives à sa personne et à son apostolat.
Nous envisageons donc l'interprétation proposée comme inadmissible. Le changement dont parle l'apôtre n'est point un changement qui aurait eu lieu dans son système de prédication, c'est un changement qu'il pourrait Hbrement y apporter maintenant, s'il le voulait, et par lequel il ferait immédiatement cesser la persécution dont il est l'objet.
1 Act. IX, 23-29.
Ai INTRODUCTION.
« Si je voulais consentir à joindre à ma prédication de TEvangile celle de la circoncision dont j'ai été le zélateur fanatique au temps de mon pharisaïsme, la persécution dont je suis l'objet de la part des Juifs cesserait à l'instant. Par là le scandale de la croix serait aboli pour eux. Transformée en auxiliaire du judaïsme, la croix elle-même serait tolérée et même applaudie par mes adversaires. » Que signifie cela? L'apôtre veut dire que s'il consentait à imposer la circoncision à ceux des païens qu'il convertit par la prédication de la croix, les Juifs acclameraient aussitôt sa mission. Car ses conquêtes en pays païens deviendraient ainsi celles du judaïsme lui-même. En effet, il plairait fort aux Juifs de voir des multitudes de païens entrer dans l'Eglise, à condition que tous ces nouveaux baptisés devinssent en même temps par la circoncision •membres du peuple d'Israël. A ce compte-là, ce serait le peuple juif qui bénéficierait réellement de la mission de Paul; celle-ci deviendrait tout simplement la conquête du monde par Israël et pour Israël. La parole de Paut que nous expliquons est mise dans son vrai jour par une autre que nous lisons au chapitre suivant (Gai. VI, 12) : ce Tous ceux qui veulent se rendre agréables en la chair, vous contraignent d'être circoncis uniquement afin de ne pas être persécutés pour la croix du Christ. » Certains prédicateurs, les rivaux de Paul en Galatie, employaient donc précisément ce lâche expédient que Paul repousse ici, pour échapper à la persécution de la part des Juifs. Ils joignaient à la prédication delà croix aux païens l'obligatioa de la circoncision, et les Juifs leur passaient aisément la première en considération du profit qu'ils tiraient de la seconde. Ce calcul anti-chrétien était probablement déjà celui de ces intrigants de Jérusalem que Paul appelle Giil. II de faux-frères intrus. Le christianisme, avec sa
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puissance d'expansion, devenait à leurs yeux un excellent moyen pour la propagation du judaïsme. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore on voit beaucoup de Juifs libéralisés applaudir à l'œuvre de l'Eglise chrétienne dans le monde païen. Ils considèrent le christianisme comme l'instrument providentiel de la propagation du monothéisme israélite, comme l'acheminement au règne moral du judaïsme dans le monde entier. Et ils attendent en se croisant les bras que 7101LS ayons mis le monde sous leurs pieds. La différence entre eux et les adversaires de saint Paul est seulement que ceux-ci se permettaient d'agir de la sorte en vertu des promesses théocratiques, tandis que les Juifs actuels le font au nom du triomphe certain de leur religion purement rationnelle.
La parole de Paul, bien comprise, ne suppose donc en aucune façon un changement survenu dans son enseignement sur le maintien de la circoncision et de la loi.
Quant au passage 2 Cor. V, 16, nous avons vu déjà que l'expression ne plus connaître Christ selon la chair ne se rapporte nullement à une nouvelle manière de voir postérieure à sa conversion, mais caractérise la transformation qu'avait subie sa conception du Messie au moment de sa conversion même.
Nous arrivons au fait important de la conférence de Jérusalem, qui se place entre le premier et le second voyage.
A la suite de leur mission en Chypre et en Asie-Mineure, qui dura probablement quelques années, Paul et Barnabas revinrent à Antioche, et y recommencèrent leur travail évangélique. Mais cette paisible activité fut subitement troublée par l'arrivée de quelques personnages venus de Jérusalem. Ces gens affirmaient aux païens croyants que le salut ne leur serait assuré en Christ qu'autant qu'ils
deviendraient membres du peuple israélite par la circoncision. Pour comprendre une prétention si étrange, il faut se transporter au temps où elle était émise. A qui les promesses messianiques avaient-elles été adressées? Au peuple juif et à lui seul. Les membres de ce peuple avaient donc seuls le droit de se les approprier, et si les païens voulaient y avoir part, il ne leur restait, dans ce but, qu'à se faire juifs. Le raisonnement paraissait irréprochable. D'un autre côté, Paul sentait bien qu'il coupait court à révangélisation du monde païen, qui jamais ne se ferait chrétien si pour le devenir il fallait commencer par se faire incorporer à la nation juive. Mais surtout cette argumentation lui paraissait pécher par la base, puisque les promesses patriarcales , quoique adressées aux Juifs , avaient une teneur beaucoup plus large et concernaient réellement le monde entier.
Baur a prétendu que ceux qui soutenaient à Antioche la thèse particulariste, représentaient l'opinion des Douze, et M. Renan s'est fait en France le champion de ce point de vue. Baur reconnaît que le récit des Actes exclut, il est vrai, une pareille supposition. Car ce livre attribue expressément les prétentions hautaines dont nous parlons à un parti rétrograde composé d'anciens pharisiens (Act. XV, i-5), et met dans la bouche des apôtres le désaveu positif d'une telle conduite. Mais le savant allemand résout hardiment cette difficulté, en disant que l'auteur des Actes a falsifié avec réflexion l'histoire, dans le but de déguiser le conflit qui existait entre Paul et les Douze, et de faire croire à l'Eglise postérieure que ces personnages avaient vécu dans le meilleur accord. Quelle raison Baur peut-il alléguer en faveur de ce jugement sévère porté sur l'auteur des Actes? 11 s'appuie sur le récit du même fait par Paul lui-même au commencement du second chapitre des
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€alates, et cherche à prouver que ce récit est incompatible avec celui dif Hvre des Actes. Comme la question est d'une importance capitale pour les orijçines du christianisme et même pour la solution de certaines questions <îritiques relatives à Tépître aux Romains, nous devons l'étudier ici de plus près. Nous commençons par le récit -de Paul dans les Galates; nous comparerons ensuitcî avec ce récit celui des Actes.
D'après le premier (Gai. II), à la suite de la contestation qui s'était élevée à Antioche, Paul, sous l'empire d'une direction d'en-haut, se décida à aller faire trancher la question de la circoncision des païens à Jérusalem pai' les apôtres (v. 4). « Preuve, observe M. Reuss, que Paul ne craignait pas d'être contredit par les chefs de l'église-mcre ^ . » Cette observation nous paraît d'une meilleure psychologie que celle de M. Renan, qui affirme, au contraire, qu'à Antioche «on se défiait de l'éghse-mère. » Ce fut dans le même esprit de confiance que Paul résolut d'emmener avec lui à Jérusalem un jeune païen converti, nommé Tite. La présence de cet incirconcis dans les assemblées de l'église devait faire triompher le principe de la liberté. Cette démarche hardie aurait été l'imprudence même, si, comme le prétend M. Renan, l'église de Jérusalem eût été a hésitante ou favorable au parti le plus arriéré. »
Paul parle ensuite (v. 2) d'une conférence qu'il eut avec les personnages les plus considérés de l'Eglise apostolique — c'étaient, comme on le voit par ce qui suit, Pierre et Jean, apôtres, et Jacques, frère du Seigneur, le chef du Conseil des Anciens de Jérusalem ; Paul leur exposa en détail (av€Ô£(;.Yiv) l'Evangile tel qu'il le prêchait chez les païens, dégagé de l'obligation de la circoncision et des
' Hist, de la théol. chrdt. II, p. 310.
cérémonies légales. 11 complète le récit, v. 6, en ajoutant que ses trois interlocuteurs ne trouvèrent rien à ajouter à sa manière d'enseigner (oùSèv 7rpo<raveOevTo). En grec, la relation entre ce terme ajouter et celui qui précède (exposer) saute aux yeux. L'enseignement de Paul leur parut pleinement suffisant. Paul s'interrompt, v. 3, pour mentionner en passant un fait concordant et significatif. Les faux- frères intrus prétendaient qu'on ne devait accorder à Tite l'entrée de l'Eglise que s'il se faisait circoncire. En d'autres circonstances, Paul eût pu, en vertu de son principe d'absolue liberté à l'égard des rites extérieurs (1 Cor. IX, 20), se plier à une telle exigence. Mais dans ce cas il s'y refusa; car la question de principe étant posée, il lui était impossible de transiger. Tite fut admis comme incirconcis. M. Renan tire, il est vrai, du même texte une conclusion toute opposée. D'après lui, Paul aurait momentanément cédé, et Tite aurait été soumis à la circoncision. Cette interprétation, qui était déjà celle de TertuUien, est fondée sur une leçon qui n'a pour elle que des autorités tout à fait insuffisantes * ; elle ne peut pas davantage se soutenir en face du contexte. Quant aux apôtres, ils doivent nécessairement avoir appuyé le refus de Paul ; autrement la rupture fût devenue inévitable. Mais non seulement les liens ne se rompirent point, ils se resserrèrent au contraire. La vocation apostolique de Paul en faveur des Gentils fut expressément reconnue par ces trois hommes réputés les chefs de l'Eglise (v. 7-9); Pierre à son tour fut unanimement reconnu comme appelé de Dieu à diriger l'évangélisation des Juifs. Puis les cinq représentants de
* L'omission de oùôs, v. 5, dans le Cantahrigiensis, dans deux Codd, de l'ancienne traduction latine et chez quelques Pères, — autorités exclusivement gréco-latines.
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l'Eglise entière se donnèrent la main de communion, afin de sceller ainsi l'unité de l'œuvre dans la diversité des domaines. Cette reconnaissance réciproque et cette cérémonie d'association eussent-elles été possibles entre Paul et les Douze, si ces demiei*s eussent réellement soutenu la thèse de l'assujettissement des Gentils à la circoncision? Saint Paul fait, dans l'épître aux Galates (1, 8), cette déclaration : «Si nous-mêmes ou un ange du ciel vous évangélisait autrement que nous ne vous avons évangélisés, qu'il soit anathème!» Or, cette évangélisation de Paul, en voici le contenu formulé également dans cette épître (v. 2-4-) : « Nous vous le déclarons : Si vous vous faites circoncire. Christ ne vous sert de rien.» Et il aurait reconnu, lui Paul, comme venant de Dieu aussi bien que le sien, l'apostolat de Pierre, l'enseignement de Pierre (II, 7. 8), de Pierre prêchant la circoncision ! Le résultat du récit de Paul n'est donc pas douteux. La liberté des païens à l'égard de la circoncision fut expressément reconnue à Jérusalem par les apôtres et par l'Eglise. Les étroits judaïsants seuls se raidirent et formèrent une minorité de plus en plus hostile à cette marche apostolique.
Il est moins aisé de savoir, par le récit de Paul, ce qui fut convenu à l'ég^ird des convertis d'entre les Juifs. Le silence complet de l'apôtre sur ce point fait présumer que la question ne fut pas même abordée. Paul était trop prudent pour réclamer sur un point si délicat une solution prématurée. Son silence signifie que l'ancienne pratique, d'après Iaqut?lle les judéo-chrétiens continuaient à observer la loi, fut tacitement maintenue.
Passons maintenant au récit des Actes. Luc ne parle pas de la révélation qui décida Paul à soumettre la question à la juridiction apostoUque. Autant il est naturel que Paul ait mentionné ce détail biographique, autant son omission
ÉP. AUX ROM. — Tome L 4
s'explique aisément dans une histoire d'un caractère plus général.
Les Actes présentent le tableau d'une assemblée plénière de l'Eglise devant laquelle la question fut discutée, surtout par Pierre et Jacques. Ce récit diffère de celui des Galates, dans lequel il n'est parlé que d'une conférence privée. M. Reuss ne pense pas que cette différence puisse être résolue. Mais une confabulation particulière entre les chefs de deux partis qui négocient, n'exclut pas une séance publique à laquelle tous les intéressés prennent part. Après avoir mentionné l'exposé qu'il fit de son enseignement sans dire proprement à qui, v. 2, Paul ajoute, comme remarque explicative, ces mots : «Et cela en particulier, aux plus considérés *. d Par cette remarque il parait vouloir opposer tacitement l'entretien privé qu'il rapporte, à quelqu'autre réunion plus générale à laquelle on aurait pu penser en lisant son récit. Le résultat fut donc préparé dans l'entretien iiftime, puis solennellement confirmé dans la réunion plénière. Le récit de Luc est le complément de celui de Paul. Il importait à Paul, vis-à-vis des Galates, de constater la reconnaissance de son évangile et de son apostolat par les apôtres mêmes qu'on lui opposait; de là la mention de l'entretien privé. Luc, voulant conserver le document si intéressant et si précieux de la lettre émanée de l'assemblée de Jérusalem, devait surtout rappeler cette dernière.
D'après Luc, les discours de Pierre et de Jacques concluent également à l'affranchissement des Gentils. Cela est parfaitement conforme à l'attitude que leur attribue saint Paul par son : « ils n'ajoutèrent rien à mon exposé. »
* Aé est pris ici dans le inôme sens explicatif que Rom. III, 22 (à savoir). C'est égaiemcnt le sens de Baur.
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Jacques rappelle dans les Ados, à la lui de son discours, comme une chose qui s'enlend d'elle-nii**me el sur laquelle il n'y a aucune raison de discuter, qui», (juanl aux chrôliens d'origine juive, Tobli^'ation de vivre confonnément à robservance légale subsiste. Or, nous venons de voir (jue c'est précisément ce qui résulte du silence de Paul sur ce coté de la question.
Enfin, dans sa lettre aux croyants d'entre les païens, l'assemblée leur demande de s'abstenir île trois choses, les viandes sacrifiées aux idoles, les bètes étoulTées el l'impureté (Y.. 28 et :29). Ce postulat n'ost-il pas en contradiction avec la parole de Paul : ils ne m^ajoutèrent n'enf Non, car la lettre apostolique dans les Actes ajoute aussitôt : a Eu vous abstenant de ces choses, vous ferez bien. » Ce n'est pas ainsi qu'on se serait exprimé s'il se iïit a^i d'une condition de salut ajoutée à l'ensei^ruement de Paul. La mesure ici réclamée l'est au nom des intérêts de l'Eglise.
En effet, l'union entre les deux parties dont se composait la chrétienté était à ce prix. En dehors des deux premières conditions la vie des croyants païens restait, aux yeux des chrétiens juifs, entachée d'idolâtrie et toute pénétrée d'influences malignes, et même diaboliques*. Quant au troisième postulat, il figure ici par U raison que rimpureté était généralement envisagée chez les païens comme aussi indifférente, moralement pailant, et par conséquent permise, que le manger et le boire (l Cor. VI, 12-li). Et l'on comprend d'autant mieux que le libertinage soit spécialement mentionné dans ce passage, que les impuretés
* D'après certaines théories juives, représentées par les Homélies clémentines (VIII, 13), la nourriture animale rend Thomme 6jjLOÔfaiTo; (commensal) des démons aussi bien que le paganisme et ses repas diaboliques. Le sang, en particulier, comme véhicule des âmes, doit être évité avec soin.
les plus éhontées avaient en quelque sorte leur rôle obligé et religieux dans les cultes idolâtres ^
Quant à la question délicate de savoir si ce compromis ne devait être que temporaire, ou s'il avait aux yeux de l'église de Jérusalem une valeur permanente, personne ne songea même à poser cette alternative. On marchait au jour le jour. Chacun pensait avoir rempli sa tilche en répondant aux nécessités de la situation présente. Le fait réellement important, c'était que l'affranchissement des païens par rapport à l'obligation légale fût irrévocablement reconnu et proclamé par l'église judéo-chrétienne. Paul pouvait assurément se féliciter d'un tel résultat. Car, lors même que les croyants juifs restaient encore tacitement assujettis à l'observance mosaïque, aucune décision positive n'avait été prise à ce sujet, et l'apôtre était trop clairvoyant pour ne pas comprendre ce qui devait résulter à la longue de la liberté accordée aux païens. Une fois que ceux-ci étaient émancipés du régime mosaïque, il était constaté par là que le salut messianique n'était point lié à l'institution légale. L'entrée dans l'Eglise restait indépendante de l'incorporation à Israël. Tout ce que Paul désirait, était renfermé implicitement dans ce fait. L'observance lévitique descendait par là au rang de simple coutume
^ Tout ce que Ton a dit dans le but d'idcntifiGr cos trois postulats posés à Jérusalem avec les commandements dits noachiques, ainsi que les conclusions qu'on a tirées de là, par exemple l'assimilation des nouveaux convertis aux anciens prosélytes païens (voir spécialement M. Reuss), n'a pas le moindre fondement dans le texte. On est d'ailleurs forcé par ce rapprochement à donner un sens détourné au mot ropvE^a, impureté^ comme s'il désignait dans ce décret les mariages à certains degrés de parenté interdits par la loi et permis dans lo paganisme. Mais rien n'autorise à donner ici à ce terme si fréquemment employé un sens différent de celui qu'il a dans tout le Nouveau Testament.
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nationale. En y restant fidèles, les Juifs croyants maintenaient leur union avec le reste du peuple élu, condition indispensable de la mission Israélite, jusqu'au jour ou Dieu, par une dispensation éclatante, mettrait fin lui-même à l'ordre de choses actuel. Paul était trop prudent pour ne pas se contenter d'un pareil résultat, dont l'avenir ne pouvait manquer de développer les conséquences.
La conclusion à laquelle nous sommes ainsi conduits sur cette question importante et difficile, est, dans ses traits généraux, conforme à celle qu'ont formulée récemment trois hommes dont personne ne conteste la science, Weizsàcker, Ilarnack et Keim lui-même. Le premier, dans son admirable travail sur l'église de Corinthe *, s'exprime ainsi sur cette question : «Les apôtres demeuraient Juifs et se bornaient à la mission auprès des Juifs. Mais ils accordaient au pagano-christianisme une reconnaissance si complète, que l'on doit en conclure que le centre de gravité de leur vie religieuse n'était plus la loi, mais leur foi, comme telle.... En fait, Paul n'a jamais compté les Douze parmi ses adversaires. Il les a toujours distingués expressément de ceux-ci, soit avant le conflit, en les choisissant pour arbitres, soit pendant, soit après (Gai. il). » Ilarnack, l'homme qui connaît peut-être 1^ mieux aujourd'hui le second siècle, s'exprimait ainsi naguères : « Les écrits -apocalyptiques sont les dernières forteresses dans lesquelles se maintient encore un parti jadis puissant, dont le mot d'ordre était : ou judéo-chrétien, ou pagano- chrétien (l'école de Tubingue). L'influence du judéo-christianisme sur l'Eglise cathoHque en formation doit être désormais évaluée à une quantité à peine appréciable 2.» Keim, dans
* Jahrh. fur çleutsche Théologie, 4876.
* Theol, Literaturzeitung (compte-rendu de l'édition de l'Ascension d'Ësaïe, par Dillmann), 4877.
un travail récent*, démontre l'accord général des récits de Paul et de Luc, sauf sur un point (les conditions imposées aux chrétiens-païens dans les Actes, qui seraient une glose ajoutée au récit primitif), et il apprécie à peu près comme nous l'attitude naturelle de Paul et des Douze. Une science impartiale en revient ainsi à l'appréciation du vieil Irénée : « Les apôtres nous concédaient la liberté, à nous païens, nous remettant à la conduite du Saint-Esprit; mais eux-mêmes se conformaient pieusement à l'institution légale établie par Moïse 2.» — L'exposé de M. Renan, tracé encore sous l'influence de Baur, est un simple tableau de fantaisie.
En revenant à Antioche, Paul et Barnabas ramenèrent avec eux Silas, l'un des hommes éminents de l'église de Jérusalem, qui avait pour mandat de transmettre aux églises (le Syrie et de Cilicie la réponse de l'assemblée tenue dans cette ville ^. Bientôt après Paul partit avec Silas pour son second voyage de mission, après qu'il se fut séparé de Barnabas à l'occasion de Marc, cousin de ce dernier (Col. IV, 10). Les textes ne donnent aucune raison de supposer que cette rupture ait eu ifeu à l'occasion d'une différence de manière de voir touchant la loi, comme des critiques à idée fixe l'ont prétendu récemment. Barnabas et Paul avaient marché d'accord dans les conférences de Jérusalem, et la suite prouvera que cet accord subsista après leur séparation. Paul et Silas traversèrent ensemble l'intérieur de l'Asie-Mineure, visitant les églises fondées dans
* Aus dem XJ r christ enthum, I, p. 64-89.
2 Xdv. Hœr. III, 12, 15 : Gentibiis quidem (apostoli) libère agere perniittehant, concedentes nos spiritui sancto...; ipsi religiose âgebant circa dispositionem le gis quœ est seciindiim Mosem,
5 Les raisons de M. Renan (St. Paul, p. 921) contre l'authenticité de ce document, le plus ancien de l'Eglise, sont trop aisées à réfuter pour que nous nous y arrêtions dans celte esquisse.
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le premier voyage. Paul avait probablement cette fois pour point de mire Ephése, centre religieux et intellectuel de la partie la plus cultivée de F Asie. Mais Dieu en avait décidé autrement. Le pays dont Theure avait sonné, était la Grèce, non l'Asie-Mineure; il le comprit plus tard. Les rfeux messagers de TEvangilc furent arrêtés quelque temps par une maladie de saint Paul, dans les contrées de la Galatie. Ce pays, arrosé par le fleuve Ualys, était habité par les descendants d'un parti de Celtes qui avait passé en Asie à la suite de l'invasion des Gaulois en Italie et en Grèce, vers 280 avant J.-C. Cette maladie fut Toccasion de la fondation des églises de Galatie (Gai. IV, 44). Lorsqu'ils reprirent leur voyage, les deux missionnaires furent arrêtés dans l'œuvre de la prédication par un empêchement intérieur qui ne leur permettait de travailler nulle part. Ils se trouvèrent ainsi conduits, sans préméditation, jusqu'au bord de la mer Egée, à Troas. Là le mystère s'éclaircit. Paul comprit, par une vision, qu'il devait passer la mer et entreprendre, en commençant par la Macédoine, l'évangélisation de l'Europe. Il fit ce pas décisif en société de Silas, du jeune Timothée qu'il s'était associe en Lycaonie, et enfin du médecin Luc, qui parait s'être trouvé à Troas, précisément à ce moment-là. C'est du moins l'explication la plus naturelle de la forme îious qui apparaît ici dans le récit des Actes (XVI, 10). La même forme cesse, puis reparaît plus tard, selon que l'auteur du récit est séparé de l'apôtre ou qu'il se retrouve dans sa société (XX, 5; XXI, i et suiv.; XXVIII, 1 et suiv.). M. Renan conclut du passage XVI, 10 sans le moindre fondement que Luc était d'origine macédonienne. Nous croyons plutôt (comp. p. 31) qu'il était originaire d'Antioche. C'est également là la tradition consignée dans les Reconnais' sances clémentines et chez Eusèbe.
En fort peu de temps furent fondées en Macédoine les églises de Pliilippes, d'Amphipolis, de Thessalonique et de Bérée. Saint Paul fut persécuté dans toutes ces villes, le plus souvent à l'instigation des Juifs qui faisaient envisager aux autorités romaines le Christ prêché par lui comme un rival de César. Toujours chassé par cette persécution, il s'avança vers le sud et arriva enfin à Athènes. Là il rendit compte de sa doctrine devant l'Aréopage. Il vint ensuite s'établir à Corinthe, et, pendant un séjour d'environ deux ans, il fonda dans cette capitale de l'Achaïe l'une de ses églises les plus florissantes. On peut morne conclure de l'adresse de la 2^ aux Corinthiens (I, 1 : a: A l'église de Dieu qui est à Corinthe avec tous les saints qui sontdan^ rAchaïe tout entière i»), qu'autour de la métropole s'étaient formées dans les campagnes de nombreuses communautés chrétiennes.
Après avoir terminé cet important travail, la fondation des églises de Grèce, Paul se rendit à Jérusalem. 11 est parlé dans les Actes d'un vœu accompli avant son départ de Grèce (XVIII, IH). Par qui? Par Aquilas, le compagnon de Paul? C'est ce qu'ont prétendu plusieurs interprètes. Mais si Aquilas est le sujet le plus rapproché, Paul est le sujet principal de la phrase. L'acte religieux que l'on appelle vœu, était-il contraire au spiritualisme de l'apôtre ? Pourquoi l'aurait-il été plus qu'une promesse ou un engagement (comp. 1 Tim. VI, 12-14)? En tous cas, le chap. XXI des Actes nous montre comment il pouvait survenir dans une telle vie des complications que la charité chrétienne l'obligeait à résoudre par des concessions de nature extérieure. Paul se rendit de Jérusalem à Antioche, le berceau de la mission chez les Gentils.
C'est ici qu'il faut placer un fait dont le caractère a été défiguré par la critique non moins que celui des conféren-
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ces de Jérusalem. Pierre commençait alors ses courses missionnaires hors de la Palestine ; il était par^'enu à Antioche. Barnabas, après avoir visité avec Marc les chrétiens de Chypre, était également revenu au sein de cette église. Ces deux hommes, dans les premiers temps, ne se faisaient aucun scrupule de fréquent(îr les membres païens de réglise et de manger avec eux, soit dans des repas privés (comme l'avait fait autrefois Pierre chez Corneille), soit dans les agapes. Cette manière d'agir n'était pas absolument conforme à la convention de Jérusalem, d'après laquelle les croyants d'origine juive étaient censés observer la loi mosaïque. Mais, à l'exemple de Christ lui-mome, ils pensaient que le devoir moral de la communion fraternelle devait l'emporter en cas de conflit sur l'observance rituelle. Pierre se rappelait pi^obablement des paroles de Jésus, telles que celles-ci : « Ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui souille l'homme, mais c'est ce qui sort de l'homme: d ou : « N'avez-vous pas lu ce que lit David lorsqu'il eut faim, ainsi que ceux qui étaient avec liii....?» (Matth. Xll, 1-4). Enfin, ne pouvait-il pas appliquer ici la direction qu'il avait reçue d'en-haut, au moment de sa mission chez Corneille (Act. X, 10 et suiv.)? Quant à Barnabas, il devait être habitué depuis sa mission en Asie à subordonner les prescriptions lévitiques au devoir de la communion avec les païens. Tout marchait ainsi à la satisfaction générale, lorsqu'arrivèrent à Antioche des croyants de Jérusalem, envoyés par Jacques. Leur mission était, non de peser encore sur les païens, mais d'examiner si la conduite des judéo-chrétiens restait conforme au compromis de Jérusalem. Or, d'après l'interprétation rigoureuse de ce document, Pierre et Barnabas, tous deux Juifs de naissance, étaient en faute. Us furent donc vivement rappelés à l'ordre par les nouveaux arrivants.
Nous connaissons par rhistoire évangélique le caractère (le Pierre. 11 se laissa intimider. Barnal).as, dont Tindul- <»ence envers son cousin Marc nous révêle la déhonnaircté naturelle, ne sut pas résister à Texemple de l'apôtre. Tous deux se laissèrent aller à rompre peu à peu avec les païens convertis.
On peut ici toucher au doi<i;t F insuffisance du compromis adopté par l'assemblée de Jérusalem, et comprendre {)ourquoi saint Paul, tout en l'acceptant comme moyen transitoire (Act. XVI, 4), le laissa bientôt tomber en désuétude ^. Cotte convention, qui, en alïVanchissant les païens des observances mosaïques, mainteuciit encore les Juifs devenus chrétiens sous le joug de la loi, était praticable sans doute dans les églises exclusivement judéochrétiennes, comme celle de Jérusalem. Mais dans les églises comme celles de Syrie, où les deux éléments étaient réunis, l'obsfîrvation rigoureuse de cette convention devait aboutir au divorce extérieur entre les deux éléments et au déchireinent de l'Eglise. Etait-ce réellement là ce que voulait Jacques, de la part de qui venaient ces gens? S'il en est ainsi, nous devons nous rappeler que Jacques était frère de Jésus, mais non apôtre; que la parenté du sang avec le Seigneur n'était nullement une garantie d'infaillibilité; et que Jésus, lors même qu'il était appaini à Jacques pour le convertir, ne lui avait nullement confié la direction de l'Eglise. 11 se trouvait élevé à la tête du troupeau de. Jérusalem; rien de })lus. Mais il est possible aussi que les nouveaux venus eussent dépassé leurs instructions. Paul mesura sur-le-chanq) la portée de la conduite de ses deux collègues, et sentit la nécessité de frapper un coup déci-
* C'ost là rune des raisons i)rincipales [)ar lesquelles M. Renan en atta(iu(> raulhenticit(^. Cette raison n'est pas solide, comme le fait voir notre récit.
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sif. Il avait obtenu à J<TiisaIoiii la reconnaissance dr la liberté (les païens. L(î moment lui [)arut venu <le «Irduire toutes les conséquences pratiques drcoulant lojricpu'nicnt (le la décision qui avait été prise, et sans l(îS(pi«illi>s c<dle-ci devenait illusoire. S'appuyant sur la conduite piécé(h*nte de Pierre lui-même à Antioclie, il Ini démontra son inconséquence. Lui qui, pendant des s<Mnain(;s, avait man^é avec les païens et coimne eux, il les l'orçait mainti'nani, s'ils ne voulaient i)as rom[)re avec lui, à se plac(»r sous le joug de la loi, ce cpron n'avait pas voulu assurément à Jérusalem! Puis Paul profita de cette ciiconslance pour développer enfin ouvertement le contenu d(î la révélation qu'il avait reçue, à savoir que rahroj^^ntion (K; la loi est renfermée en principe dans le fait do la croix bien comprise, ef qu'il est inutile d'attendre sur ce \)oin\ une autre manifestation de la volonté divine : « Je suis crucifié avec Christ; et, par là même, mort à la loi et vivant h Dieu» (Gai. II, 19. 20). IJaur et son école, et avec eux M. Renan, pensent que ce conflit est la preuve d'une opposition de principes entre les deux apôtres. Mais Icis ex[)ressions de Paul impliquent précisément le contraire. 11 accuse PieiTe de ne pas marcher de droit pied, selon la vérité de l'Evangile, c'est-à-dire de se laisser influencer pîir une crainte humaine. Ce reproche même prouve que Paul attribue à Pierre une conviction conforme à la sienne, à laquelle il l'accuse seulement d'être inlidéle dans la pratique. Il en est de même de Rarnabns. (!lar Paul dit d(î lui qu'il « se laissait envelopper dans la même hj/pocrisie. » Ainsi ce fait rapporté par Paul confirme pleinement le résulUit auquel nous étions arrivés: c'est que Pierre, pas plus que Paul, n'envisaji:eait l'observation de la loi connue une condition de salut, même pour les Juifs. VA c'est évidemment pour en tirer cet enseignement que Paul
aO INTRODUCTION.
a raconté ce fait d'une manière si détaillée. Car les perturbateurs des églises pagano-chréliennes alléguaient précisément l'exemple et l'autorité des Douze.
A la suite de cette lutte, Tapôtre entreprit son troisième voyage, 11 réalisa cette fois le dessein qu'il avait probablement formé en commençant son voyage précédent, celui de s'établir à Ephése et d'apporter l'Evangile au sein de la métropole scientifique et commerciale de l' Asie-Mineure. 11 passa par la Galatie. Il trouva les églises de cette contrée déjà troublées par les sollicitations de quelque émissaire jùdaïsant, qui y était sans doute arrivé d'Antioche, et qui, par le moyen de certains adeptes, cherchait à introduire chez les chrétiens de la contrée la circoncision et les rites mosaïques. Pour le moment Paul conjura Forage, et, comme le dit Luc (Act. XVIII, 23), « il affermit tous les xlisciples » dans la Galatie et dans la Phrygie. Mais cette expression même nous prouve combien les esprits avaient été ébranlés. A Ephése l'attendaient ses fidèles amis et .compagnons d'œuvre, Aquilas et sa femme Priscille ; ils avaient quitté Corinthe avec lui et s'étaient certainement établis en Asie pour lui préparer les voies. Les deux à trois ans que Paul passa à Ephése constituent le point culminant de son activité apostolique. Ce temps a été dans sa vie le pendant du ministère de Pierre à Jérusalem, après la Pentecôte. L'écrivain sacré lui-même semble dans son récit avoir en vue ce parallèle (comp. Act. XIX, 41 et 12 avec V, 15 et 16). Tout un cercle d'églises florissantes, celui-là même que représente symboliquement le tableau apocalyptique par l'image des sept chandeliers d'or au miUeu desquels se tient le Seigneur, surgit au sein de ees populations idolâtres : Ephése, Milet, Smyrne, Laodicée, Iliérapolis, Colosses, Thyatire, Philadelphie, Sardes, Pergame et d'autres églises encore, mentionnées dans les
l'APOTRE saint PAUL. 61
écrits du second siècle. L'œuvre de Paul fut marquée eu ce moment par un tel déploiement de la puissance de l'Esprit saint, qu'au bout de ce petit nombre d'années le paganisme se senUiit sérieusement menacé dans ces contrées, comme le prouve l'émeute suscitée par l'orfèvre Démétrius.
Mais cette époque d'activité missionnaire si féconde fut en même temps le point culminant de sa lutte avec ses adversaires judaïsants. Après son passage en Galatie, ils avaient redoublé d'efforts dans ces contrées. Ces gens-là, nous l'avons vu, ne s'opposaient point à la prédication de la croix. Ils trouvaient même fort bon que Paul cbristianisât le monde des Gentils, pour\'u que ce fût au profit du mosaïsme. La loi était pour eux le vrai but, l'Evangile le moyen. C'était le renversement du plan divin. Paul repoussait avec indignation cette tactique, lors même qu'elle était très-propre à réconcilier les Juifs hostiles avec la prédication du Christ. Ne pouvant le faire plier, ils cherchaient à miner son autorité. Us le décriaient personnellement, le faisant passer pour un disciple des^ apôtres, qui avait plus tard levé le talon contre ses maîtres. C'est à ce grief que Paul répond dans les deux premiers chapitres de l'épître aux Galates. Puis ils soutenaient la permanence de la loi. C'est la thèse que Paul renverse dans les chapitres III et IV, en montrant le caractère temporaire et purement préparatoire de l'institution mosaïque. Ils niaient enfin qu'une doctrine dégagée de toute loi pût assurer la vie morale de ses adhérents. C'est le sujet des deux derniers chapitres qui montrent comment la sanctification de l'homme est garantie par l'action vivifiante du Saint-Esprit, couronnement de la justification, bien mieux que par l'assujettissement aux interdictions légales. Cette lettre fut écrite peu après l'arrivée de Paul
à Ephèse (comp. l'expression : si promptement, I, 6). Le passage 1 Cor. XVI, 1 paraît prouver qu'elle réussit à rétablir en Galatie l'autorité de l'apôtre et le règne de l'Evangile.
Mais les émissaires judaïsants suivaient Paul pied à pied. La Macédoine ne paraît pas avoir offert à leurs tentatives un sol favorable; ils se jetèrent donc sur l'Achaïe. Ils se gardèrent de parler ici de circoncision ou de prescriptions alimentaires. Ils savaient qu'ils avaient à faire à des Hellènes : ils cherchèrent à flatter leurs goûts philosophiques et littéraires. On fit étalage d'un évangile spéculatif. Puis on sema des doutes sur la réalité de l'apostolat de saint Paul, et même bientôt sur la droiture et la pureté de son caractère. La première épître aux Corinthiens fait tout du long pressentir, comme Fa bien montré Weizsàcker, un orage qui menace, mais dont l'apôtre se garde de prévenir l'explosion. Les allusions sévères ne manquent pas ; mais le ton didactique reprend immédiatement le dessus. C'est dans la seconde épître que se révèle toute la violence de la lutte. Cette lettre renferme des allusions nombreuses à certains conflits personnels de la plus haute gravité , mais postérieurs à l'envoi de la première. Elle oblige le lecteur attentif à présumer un séjour de Paul à Corinthe entre nos deux lettres conservées dans le Canon, et même une lettre intermédiaire perdue et postérieure à cette visite *. L'intervalle entre la première et la seconde aux Corinthiens doit, s'il en est ainsi, avoir été plus considérable qu'on ne l'admet d'ordinaire; la chronologie générale de la vie de Paul ne s'oppose pas, comme nous le verrons, à cette manière de voir. La lettre perdue, inter-
^ Telle est du moins la conviction à laquelle nous avons ëtë conduit par l'étude attentive des textes, en accord plus ou moins complet avec plusieurs critiques de nos jours.
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médiaire entre nos deux épitres canoniques, doit avoir été été écrite sous l'empire des expériences les plus douloureuses et des émotions les plus poignantes. Paul se vil alors pendant, quelque temps à la veille d'une rupture totale avec cette église de Corinthe, fruit de tant de labeurs. Séduite par ses adversaires, elle lui refusait ouvertement l'obéissance. On osait élever contre sa véracité ^t son désintéressement les imputations les plus graves; son apostolat était audacieusement bafoué ; Paul était taxé d'ambitieux et de fanfaron; il affectait d'évangéliser gratuitement, mais il n'en faisait pas moins sa bourse par le moyen de ses envoyés; tout cela se disait de Tapotre des Corinthiens à Corinthe même — et l'Eglise ne fermait pas la bouche aux insolents qui parlaient de la sorte ! Mais qui étaient-ils donc, ceux qui osaient ainsi jeter le gant à l'apôtre des Gentils dans le sein de ses propres églises? Paul les appelle ironiquement dans sa seconde épître les apôtres par excellence. C'était l'un des titres dont les saluaient sans doute leurs adhérents. Baur et son école ne craignent pas d'appliquer cette dénomination aux Douze, dans le sens de Paul. ((Ces apjlres par excellence, dit le chef de l'école*, désignent sans doute les apôtres eux-mêmes, dont les faux apôtres de Corinthe se disaient être les disciples et les délégués. i> Ililgenfeld dit plus nettement encore ^ : «Les apôtres par excellence ne peuvent être que les apôtres primitifs. » Cette opinion s'est répandue et a jeté racine. Nous voudrions savoir ce qu'il reste après cela de l'apostolat de Paul et des Douze, de la mission de Jésus lui-même? Heureusement la saine critique fait de plus en plus justice de ces assertions violentes et partiales. Nous avons déjà énoncé le résultat
* Paulus, I, 309
« Einl. in's N. T., p. 298.
auquel sont aujourd'hui conduits sur cette question des hommes tels que Weizsàcker, Keim, Harnack. Il est aisé, en effet, de constater que cette expression : « les apôtres par excellence, i> qu'emploie saint Paul, en l'empruntant ironiquement au langage dont on se servait à Corinthe,. ne pouvait désigner les Douze, l^ Nous hsons 2 Cor. XI, 6, que Paul était signalé à Corinthe comme un homme du commun {i8i(àTnç), quant au langage, en comparaison des apôtres supérieurs. Or, quel homme raisonnable aurait pu mettre les Douze au-dessus de Paul au point de vue du langage? Comp. Act. IV, 13, où les apôtres sont appelés des hommes du commun ou illettrés y tandis que saint Paul était envisagé comme un homme de haute cul-^ ture et de vaste science (Act. XXVI, 24). 2*> Si l'on eût voulu désigner les Douze par cette expression « les apôtres supérieurs, » on eût précisément fait par là une place au-dessous d'eux pour quelque apôtre d'un ordre inférieur. Et pour qui, sinon pour Paul? Or, Ton ne se contentait pas à ce moment de faire de lui un apôtre d'or-^ dre inférieur; on l'opposait aux Douze comme un faux apôtre aux seuls vrais. Nous sommes donc conduits à reconnaître que les apôtres par excellence qu'on exaltait à Corinthe pour dénigrer Paul, n'étaient autres que ces hauts personnages de Jérusalem, qui, dans les tractations Act. XV et Gai. II, avaient ouvertement résisté aux apôtres et prétendu leur faire la loi ainsi qu'à toute l'Eglise,, ceux-là mêmes que Paul a désignés dans les Galates du nom de faux-frères intrus. Les Actes rapportent qu'après la Pentecôte beaucoup de sacrificateurs (VI, 7) et de pharisiens (XV, 5) étaient entrés dans l'Eglise. Ces nouveaux chrétiens de haut rang et de grand savoir théologique avaient apporté avec eux leurs prétentions et leurs * préjugés, et ils ne subissaient qu'avec peine l'autorité
l'apôtre saint PAUL. 65
d'hommes simples et sans culture, tels que les Douze. Ils les regardaient comme des esprits bornés et sans portée. Ils les traitaient avec dédain; du haut de leur érudition théologique, ils trouvaient déplorable qu'une si belle œuvre, dont on aurait pu tirer un si grand parti, fut tombée en de si pauvres mains. Ils tentaient donc hardiment d'arracher aux apôtres la direction de l'Eglise. Aussi, bien loin que les apôtres par excellence, les archi-apôtres, doivent être identifiés avec les Douze, ce titre était plutôt destiné à les élever au-dessus des apôtres. C'étaient eux qui avaient organisé, à la suite de la conférence de Jérusalem, en opposition aux Douze, non moins qu'à Paul, quoique sous leur nom, la contre-mission que Paul rencontra bientôt dans toutes les églises fondées par lui. La plupart des interprètes admettent avec raison que ces gens et leurs adhérents à Corinthe formaient le parti qui 1 Cor. I, 12 est appelé par Paul ceux de Christ, On comprend aisément dans ce cas le sens de cette dénomination. 11 faut entendre par là, en opposition à ceux qui s'engouaient de tel ou tel prédicateur, ceux qui ne voulaient se soumettre ni à Paul, ni aux Douze, et qui en appelaient à l'autorité de Christ seul. Aussi le parti appelé ceux de Christ est-il opposé (1 Cor. I, 12) à ceux de Pierre tout aussi bien qu'à ceux de Paul ou d'Apollos *.
Au moment où Paul écrivait notre 2^ aux Corinthiens, le moment le plus ardent de la lutte était déjà passé. Cette épître est dans plusieurs de ses parties un cri de victoire (comp. surtout ch. VII). Elle devait, tout en resserrant
* Rien de plus curieux que de voir comincnt Baur cherche à eflfacer cette distinction entre ceux de Christ et ceux de Pierre, absolument jruineuse pour son système : « Les partisans de Pierre et de Christ, dit-il, n'ëlaient pas deux partis différents, mais seulement deux noms différents d'un seul et même parti. » Pauhcs, I, 297-298.
66 iNTROlOllCTION.
étroitement le lien entre Tapôtre et la partie de l'église rentrée en communion avec lui, achever de réduire à la soumission ou à l'impuissance le parti rebelle * ; et elle paraît avoir atteint son but. Paul, sentant que cette église lui était désormais rendue, vint à la fin de Tannée 58 y faire enfin le séjour attendu depuis si longtemps; il passa à Corinthe le mois de décembre de cette année et les deux premiers mois de Tannée suivante. Puis il partit, peu avant la fête de Pâques, pour faire une dernière visite à Jérusalem. De vastes plans remplissaient depuis un certain temps son esprit (Act. XIX, 24). Déjà il portait ses regards vers Rome et TOccident. Paul était au plus haut degré, un de ces hommes qui estiment n'avoir rien fait tant qu'il leur reste quelque chose à faire. L'Orient était évangélisé; le flambeau de l'Evangile était allumé au moins dans toutes les grandes métropoles de l'Asie et de la Grèce, Antioche, Ephése, Corinthe. A ces églises la tâche de répandre à l'avenir la lumière dans les contrées qui les environnaient et de continuer ainsi l'œuvre apostolique. L'Egypte et Alexandrie avaient probablement été visitées, peut-être par Barnabas et Marc à la suite de leur voyage en Chypre. L'Occident restait. C'était le champ qui s'ouvrait en ce moment aux regards et aux pensées de Tapôtre.
Mais déjà TEvangile Ta précédé à Rome. 11 Tapprend
Qu'importe? Rome devient pour lui un simple point de passage. Et son but, reculant avec la marche rapide de TEvangile, sera maintenant TEspagne ^, Son ambition chrétienne le pousse irrésistiblement jusqu'à l'extrémité du monde connu. Un devoir cependant le retenait encore en Orient. 11 voulait visiter une dernière fois Jérusalem,
^ Les quatre derniers chapitres sont comme l'ultimatum adresse à ce parti.
* Remarquez l'expression délicate de cette pensée Rom. XV, 24.
l'apôtre saint PAUL. 67
non seulement pour prendre congé de la métropole de la chrétienté, mais plus particulièrement pour lui olFrir, à la tête d'une nombreuse députation de chrétiens païens, l'hommage de toute la gentilité, dans une riche offrande collectée par toutes les églises, pendant ces dernières années, en faveur des chrétiens de Jérusalem. Quoi de plus propre à cimenter le lien d'amour qu'il s'était efforcé de former et d'entretenir entre les deux grandes portions de la chrétienté !
Déjà tous les députés des églises de Grèce et d'Asie, ses compagnons de voyage, étaient réunis à Corinthe afin de s'embarquer avec lui pour la Syrie, quand il apprit que des dangers menaçaient sur mer le navire frété et sa cargaison. Il prit donc le chemin de la Macédoine, céléhra à Philippes les fêtes de Pâques, et accéléra le reste de son voyage de manière à arriver pourra Pentecôte à Jérusalem. Là il remit solennellement entre les mains des anciens de l'éghse, présidés par Jacques, le produit de la collecte. Dans l'entretien qui suivit, Jacques lui fit part des préventions dont il était l'objet de la part des milliers de Juifs croyants qui arrivaient chaque jour à Jérusalem pour célébrer la fête. On leur avait représenté Paul comme un ennemi acharné de la loi, qui ne cherchait qu'à détruire le mosaïsme auprès des Juifs du monde entier. Jacques lui proposa de démentir ces bruits en accomplissant lui-même dans le temple, au vu de tous, une cérémonie lévitique. 11 s'agissait de se joindre à quelques Juifs qui s'acquittaient dans ces jours d'un vœu de naziréat et de prendre sur lui la dépense commune.
M. Renan représente saint Paul comme ayant dû être très-embarrassé par cette proposition, car il ne pouvait se cacher que le bruit répandu contre lui était parfaitement fondé. Consentir à la proposition de Jacques, c'était
donc créer à dessein un malentendu, « commettre une infidélité envers Christ. i> Cependant cet écrivain pense que Paul, à force de charité, sut vaincre ses répugnances; comme si la charité autorisait à dissimuler! M. Reuss semble hésiter entre deux points de vue : ou bien Luc, incapable de s'élever à la hauteur du pur spiritualisme de Paul, a présenté inexactement les faits, ou bien c'est Paul luimême qu'il faut accuser : ce Si les choses se sont passées comme le texte le raconte,... il faut avouer que l'apôtre s'est laissé aller à un mouvement de faiblesse dont nous ne l'aurions guères cru capable,... car cet acte était ou une profession de judaïsme ou une comédie jouée*.» L'une et l'autre alternative sont également fausses, répondrons-nous avec conviction. En effet, saint Paul pouvait démentir en toute sincérité le bruit répandu parmi les judéo-chrétiens de l'Orient. Si, d'un côté, il s'opposait fermement à ce que les païens convertis fussent assujettis au régime mosaïque, de l'autre, il n'avait jamais cherché à engager les Juifs à s'en affranchir arbitrairement. C'eût été violer ouvertement le compromis de Jérusalem. Luimême, dans bien des circonstances, ne consentait-il pas, lorsqu'il avait à faire à des Juifs, à se soumettre à l'observance légale? N'avons-nous pas cité déjà ce qu'il écrivait aux Corinthiens : « Je me suis mis sous la loi avec ceux qui sont sous la loi i> (4 Cor. IX, 24?). Le rite extérieur étant pour lui chose indifférente, il pouvait en user au service de la charité. Et s'il s'y conformait parfois, il est bien certain qu'il ne pouvait s'en faire nulle part le fanatique adversaire. Il remettait au temps l'affranchissement de la conscience de ses compatriotes, et ne songeait pas à devancer l'heure par une émancipation prématurée. Il pou-
* Hist, apostol., p. 208, 209.
l'apôtre saint PAUL.. 69
vait donc, quoi qu'on en dise, sans faiblesse et sans charlatanisme, protester contre l'assertion qui faisait de lui en Orient le destructeur acharné du mosaïsme chez tous les membres de la nation juive.
La circonstance que nous venons de rappeler fut, comme on le sait, l'occasion de son arrestation. Ici commence la dernière période de sa vie, celle des captivités.
Après son emprisonnement et un semblant de procès à Jérusalem, Paul fut transféré àCésarée. Il passa dans cette ville deux années entières, attendant en vain du gouverneur Félix sa libération. En l'an 60, celui-ci fut rappelé, et, soit cette année, soit plus probablement la suivante, arriva son successeur Festus. C'est ici la seconde date principale qu'à l'aide des historiens romains nous pouvons fixer avec une espèce de certitude dans la vie de l'apôtre. En Tan 64 (selon plusieurs, 60), Paul comparut devant Festus; puis, pour mettre fin aux tergiversations de l'autorité provinciale, il en appela au tribunal impérial. C'était un droit que lui donnait sa qualité de citoyen romain. De là son départ pour Rome dans l'automne qui suivit l'arrivée de Festus. On connaît les circonstances de son voyage et du naufrage qui le retint à Malte pendant l'hiver. Il n'arriva à Rome qu'au printemps suivant. Nous apprenons par les deux derniers versets des Actes des apôtres qu'il y resta deux ans comme prisonnier, mais jouissant d'une grande liberté d'action. Il pouvait recevoir ses compagnons d'œuvre qui parcouraient l'Europe et l'Asie, qui lui apportaient des nouvelles des églises et qui leur portaient en retour ses lettres (Colossiens, Ephésiens, Philémon, Philippiens) .
Ici finit brusquement le récit de Luc. Dès ce moment nous n'avons plus pour nous guider que des traditions patristiques remarquablement confuses ou des suppositions plus incertaines encore. Les uns admettent que Paul périt, ainsi que Pierre, dans la persécution de Néron, en août de l'année 64; d'autre part, certaines paroles des Pères porteraient à penser que Paul fut libéré à la suite des deux ans dont parlent les Actes, qu'il put encore remplir la promesse qu'il avait faite à Philémon et aux Philippiens d'aller les visiter en Orient (Philémon v. 22; Philip. II, 24)^ et qu'il accomplit son dessein suprême, celui de porter l'Evangile jusqu'en Espagne. Si les épitres pastorales sont bien de l'apôtre, comme nous ne pouvons nous empêcher de le penser, elles sont le monument de cette dernière période de son activité. Car il ne nous parait pas possible de les placer à une époque quelconque du ministère de Paul antérieure à sa première captivité romaine.
Comme aucune église d'Espagne ne s'attribue l'honneur d'avoir été fondée par l'apôtre, il faut admettre, dans cette supposition, qu'il fut saisi peu après son arrivée sur le sol ibérique et ramené prisonnier dans la capitale pour y être jugé. La 2® à Timothée serait le témoin de cette dernière captivité; et le martyre de Paul qui, d'après le témoignage du presbytre romain Caïus (II® siècle), eut lieu sur le chemin d'Ostie, devrait être placé vers l'an 66 ou 67. C'est la date qu'indique Eusèbe * .
Nous possédons, en conséquence, pour établir la chronologie de la vie de l'apôtre, deux dates certaines, celle de son voyage à Jérusalem avec Barnabas lors de la mort d'Hérode- Agrippa (Act. XII), en 44, et celle de sa com-
* Mais en plaçant par erreur en cette année-là la persécution de Néron.
painition devant Festus à Tarrivée de celui-ci en Palestine (Act. XKV), en 64 (ou 60). Il nous reste à indiquer, au moyen de ces deux points fixes, la date approximative des principaux événements de la vie de Tapôtre.
Festus mourut Tannée même de son arrivée en Palestine, ainsi avant Pâques 62.
Paul ne peut, par conséquent, avoir été envoyé par lui à Rome, au plus tard, que dans l'automne de Tan 64. L'arrestation de saint Paul à Jérusalem eut lieu deux ans plus tôt à la Pentecôte, par conséquent, au printemps de Tan 59.
Le troisième voyage de mission, qui précéda immédiatement cette arrestation, comprend le séjour d'Ephése qui aura duré environ trois années (Act. XIX, 8 et 40; XX, 34), et de plus diverses courses en Grèce, peut-être plus considérables et plus nombreuses qu'on ne le croit d'ordinaire. Si nous joignons à cela le séjour en Achaïe (Act. XX, 3) et le dernier voyage à Jérusalem, nous sommes conduits, en rétrogradant, à fixer à l'automne de l'an 54 le commencement de ce troisième voyage.
La seconde mission, celle de Grèce, dont Corinthe a été le centre, ne peut avoir duré moins de deux ans, car les Actes comptent dix-huit et quelques mois pour le seul séjour à Corinthe (Act. XVIII, 44 et 48). Nous pouvons donc attribuer à ce second voyage missionnaire les deux années qui vont de l'automne 52 à l'automne 54.
La conférence de Jérusalem qui précéda de très-peu de temps ce voyage, doit en conséquence se placer au commencement de 52 ou vers la fin de 54 .
Le premier voyage de mission, celui de Paul et de Barnabas en Asie-Mineure, ainsi que les deux séjours â Antioche avant et après ce voyage, ont rempli les quelques années précédentes.
En reculant ainsi pas à pas, nous touchons à l'autre date qui doit nous servir de point d'orientation, celle de la mort d'Hérode-Agrippa en 44. Or le moment où nous arrivons, en rétrogradait dans la carrière de Paul, est précisément celui où Barnabas vient le chercher à Tarse pour le conduire à Antioche, où ils travaillèrent ensemble dans cette église, et où ils furent délégués à Jérusalem en vue de la famine imminente ; c'est bien l'époque de la mort d'Hérode- Agrippa, en 44.
La durée du séjour de Paul à Tarse, avant que Barnabas vint l'y chercher, n'est pas exactement indiquée, mais elle paraît avoir été assez considérable. Nous pouvons la fixer à trois ou quatre années, et nous arrivons à l'année 40 comme à celle dans laquelle eut lieu la première visite de Paul à Jérusalem après sa conversion.
Cette visite fut précédée du voyage de Paul en Arabie (Gai. I, 48) et de ses deux séjours à Damas, avant et après ce voyage; il évalue lui-même cette période à trois ans (Gai. I, 48). La conversion de Paul se trouverait ainsi fixée à l'an 37 environ.
Paul devait être alors âgé de 30 ans au moins. Nous pouvons donc placer sa naissance vers l'an 7, et, s'il est mort en 67, assigner à son existence terrestre la durée d'une soixantaine d'années.
Tout cet ensemble de dates nous paraît en lui-même clair et conséquent. Mais il y a plus : l'histoire en général nous offre un assez grand nombre de points de contrôle qui confirment d'une manière très - intéressante cette esquisse biographique. Nous en mentionnerons six.
40 Nous savons que Pilate fut rappelé de son gouvernement en l'an 36. Cette circonstance est propre à expliquer le martyre d'Etienne, étroitement Hé à la conversion de Saul. En effet, le droit de prononcer la peine capitale
l'apôtre saint PAUL. 73
ayant été retiré aux Juifs par Tadministration romaine dés avant la mort de Jésus, il n'est pas probable qu'ils se fussent permis un empiétement aussi téméraire sur le pouvoir des maîtres du pays, que celui de mettre à mort Etienne, si le représentant du pouvoir romain eût alors été présent en Palestine. Il y a donc lieu de penser que le meurtre d'Etienne doit se placer en l'an 36, époque de la vacance entre Pilate et son successeur. Un fait du même genre se passa, d'après Josèphe, vers l'an 62, lorsque le grand-prêtre Ananias fit mourir Jacques, le frère de Jésus, pendant l'intérim qui sépara la mort de Festus et l'arrivée d'Albinus .son successeur. Il semble que l'absence du gouverneur réveillât dans le cœur du peuple et de ses chefs le sentiment de la vieille indépendance nationale.
2o Le voyage de Paul et de Barnabas à Jérusalem, dont il est parlé Act. XI et XII (à l'occasion de la famine annoncée par Agabus), doit avoir eu lieu, d'après notre chronologie, en l'an M (mort d'Hérode-Agrippa). Or, nous savons par les historiens que la grande famine atteignit la Palestine sous le règne de Claude, en 45 ou 46; ce qui convient à la date assignée à ce voyage.
3p Saint Paul déclare. Gai. II, 4, que ce fut quatorze ans après sa conversion (c'est là le sens le plus probable du passage) qu'il se rendit avec Barnabas à Jérusalem pour la conférence avec les apôtres (Act. XV). Si, comme nous l'avons vu, cette conférence a eu lieu en 51, elle tombe en effet sur la quatorzième année après l'an 37, date de la conversion de l'apôtre.
4° Nous avons été conduits à admettre que l'apôtre était arrivé à Corinthe vers la fin de l'an 52. Or il est dit, Act. XVIII, 4, que Paul, en arrivant dans cette ville, y fit la connaissance d'une famille d'origine juive, celle d'Aquilas et de Priscille, qui était récemment arrivée d'Italie à la
suite du décret de l'empereur Claude, qui avait ordonné l'expulsion des Juifs de Rome. ((Claude, dit Suétone, expulsa de Rome les Juifs qui ne cessaient de se soulever. y> D'après divers renseignements fournis par les historiens romains, ce décret doit appartenir aux derniers temps de la vie de Claude. Or cet empereur mourut en 54; la date du décret d'expulsion coïncide donc à peu près avec celle de l'arrivée de Paul à Corinthe.
5<^ Vers la fin de son séjour à Corinthe, Paul fut accusé devant le proconsul d'Achaïe, nommé Galhon. Ce proconsul n'est point un personnage inconnu. C'était le frère du philosophe Sénèque, un homme fort distingué qui joue un rôle dans la correspondance de son frère. Il fut consul en l'an 51; son proconsulat doit avoir suivi immédiatement. Galhon était donc réellement, au moment indiqué par les Actes, proconsul d'Achaïe.
6o Josèphe raconte que pendant le gouvernement de Félix en Judée, un Egyptien souleva plusieurs milliers de Juifs et vint donner l'assaut à Jérusalem. Cette bande fut détruite par Félix; mais le chef échappa. Or, l'on se souvient que, d'après les Actes, vers la fin du gouvernement de Félix, le tribun romain qui commandait à Jérusalem soupçonna Paul d'être un Egyptien qui avait ameuté le peuple (Act. XXI, 38). Toutes les circonstances s'accordent. C'était bien le moment où le réchappé fanatique pouvait tenter un nouveau soulèvement.
Si nous récapitulons les dates principales auxquelles nous avons été conduits, nous trouvons que la vie de l'apôtre se divise comme suit :
De 7-37 : Sa vie de Juif et de pharisien.
De 37-4'4' : Les années de sa préparation à l'apostolat.
De 45-51 : Le premier voyage de mission, avec les deux
l'apôtre saint PAUL. 75
séjours à Antioche, avant et après, et le voyage à la conférence de Jérusalem.
De 52-54 : Le second voyage de mission ; la fondation des églises de Grèce (les deux épîtres aux Thessaloniciens).
De 54-59 : Le troisième voyage de mission ; le séjour à Ephése et la visite en Grèce et à Jérusalem (les quatre principales épîtres, Galates, 4 et 2 Corinthiens, Romains).
De 59 (été) à 61 (automne) : Arrestation à Jérusalem, captivité de Césarée.
De 61 (automne) à 62 (printemps) : Voyage, naufrage ; arrivée à Rome.
De 62 (printemps) à 64 (printemps) : Captivité à Rome (Colossiens, Ephésiens, Philémon, Philippicns).
De 64 (printemps) à 66 ou 67 : Libération, seconde captivité, martyre (épîtres pastorales).
Comment peut-on se rendre compte de l'institution de cet apostolat extraordinaire à côté de l'apostolat régulier des Douze?
Le temps était venu, dans la marche du régne de Dieu, où Fœuvre particulière fondée en Abraham devait rentrer enfin dans le grand courant humanitaire, dont elle avait été tenue séparée. Or, le mode normal de cette révolution religieuse sans pareille eût été celui-ci : Israël lui-même, en face de l'œuvre du Messie, proclamant librement et joyeusement dans le monde entier Taccomplissement du salut et la fin de l'économie théocratique. C'était pour préparer Israël à cette tâche, glorieux couronnement de son histoire, que Jésus avait spécialement choisi les Douze. Apôtres auprès du peuple élu, ils devaient faire de lui l'apôtre du monde.
Mais rhomme répond rarement d'une manière complète à la tâche que Dieu lui a destinée. Au lieu d'accepter ce rôle d'amour, dans l'humilité duquel il eût trouvé sa réelle grandeur, Israël prétendit maintenir sa prérogative théocratique. Il rejeta le rédempteur du monde, plutôt que d'abandonner sa position privilégiée. Il voulut sauver sa vie, et il la perdit.
Dieu dut alors appeler, pour le remplacer, un instrument exceptionnel et fonder un apostolat spécial. Paul n'a été ni le substitut de Judas que les Douze auraient prématurément remplacé (Act. II), comme on l'a cru, ni celui de Jacques, fils de Zébédée, dont le martyre est rapporté Act. XII. Il est le substitut d'un Israël converti, l'homme qui à lui seul a eu à remplir la tâche dévolue à tout sonpeuple. Aussi l'heure de son appel fut-elle précisément, comme nous l'avons vu, celle où le sang des deux martyrs, Etienne et Jacques, scella l'endurcissement d'Israël et décida de sa réjection.
La vocation de Paul n'est rien moins que le pendant de celle d'Abraham.
Les qualités dont Paul était doué pour cette mission étaient aussi exceptionnelles que la tâche elle-même. Il réunissait à la puissance du recueillement et de la concentration méditative tous les dons de l'activité pratique. Son esprit descendait aux détails les plus minutieux de l'administration ecclésiastique (4 Cor. XIV, 26-37, par ex.), aussi fecilement qu'il gravissait les degrés de l'échelle mystique dont le sommet touche au trône divin (2 Cor. XII, 4-4, par. ex.).
Une réunion non moins remarquable de facultés opposées et ordinairement exclusives les unes des autres, nous frappe également dans ses écrits. Il s'agit ici, d'un côté, de la rigueur dialectique qui n'abandonne un sujet qu'a-
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près l'avoir complètement analysé et un adversaire qu'après l'avoir transpercé de sa propre épée, et d'une sensibilité délicate et profonde, d'une chaleur de cœur concentrée, dont la flamme éclate parfois sous les formes mêmes de l'argumentation la plus sévère. L'épître aux Romains nous en fournira plus d'un exemple.
La vie de saint Paul se résume en un mot : Un homme unique pour une tâche unique.
L^Eglise de Rome
Après avoir fait connaissance avec l'auteur de notre épître, il importe de nous former une idée juste de l'église à laquelle elle fut adressée. Trois questions s'élèvent ici : 1. Comment l'église de Rome avait-elle été fondée? 2. La majorité des membres de cette église ét^it-elle d'origine juive ou païenne? 3. Sa tendance religieuse était-elle particulai'iste ou paulinienne ?
Ces trois sujets, la fondation^ la composition^ la tendance de l'église, sont sans doute en relation étroite. Ils peuvent cependant être étudiés séparément. Pour éviter les répétitions, nous réunirons les deux derniers dans une tractation commune.