‹ Commentaire sur l'épitre aux Romains (volume 3)Chapitre 9 sur 33 · I. Fondation de l'église romaine · texte numérisé non relu

I. Fondation de l'église romaine

Parmi les fondations apostoliques mentionnées dans le livre des Actes, ne figure point celle de l'église de Rome. ïtf . Reuss voit dans ce silence une lacune. Mais cette omis-

sion n'est-elle point un indice du véritable cours des cho- , ses? Ne nous dit-elle pas que la fondation de l'église romaine n'a été signalée par aucun fait notable et saisissable pour l'historien; qu'elle s'est opérée en quelque sorte subrepticement, et n'a été l'œuvre d'aucun individu marquant?

Quels sont les plus anciens indices connus de l'existence d'une église chrétienne i Rome?

En premier lieu : notre épître elle-même, qui suppose l'existence, sinon d'une église complètement organisée, au moins de plusieurs groupes chrétiens dans cette capitale ; en second lieu : le fait raconté dans la première partie du chap. XXVllI des Actes. A son arrivée à Rome, au printemps de l'an 62, saint Paul est accueilli par des frères qui, à la nouvelle de son approche, viennent le recevoir jusqu'à une douzaine de lieues de la ville. Comment une telle communauté chrétienne s'était-elle formée?

On donne trois réponses à cette question.

1. L'église catholique attribue la fondation de l'église de Rome à la prédication de saint Pierre. Cet apôtre serait venu à Rome pour y annoncer l'Evangile et pour y combattre les hérésies du magicien Simon, dès le temps de l'empereur Claude (M-bi), Mais il est bien probable que cette tradition repose, en tout ou en partie, sur un grossier malentendu dont Justin Martyr est le premier auteur ^ Si l'apôtre était réellement venu à Rome à une époque aussi reculée et qu'il y eût le premier propagé l'Evangile, Paul ne pourrait évidemment écrire une longue lettre à

* ApoL I, c. 26. Justin prend une statue élevée à un Dieu sabin. (Semo Sancus) dans une île du Tibre pour une statue érigée au ma gicien Simon du livre des Actes. Cette statue a été retrouvée en 457 avec l'inscription : Semoni Sanco Deo Fidio. C'est là en tout cas l'un des origines de la légende. Eusèbe (II, H) a suivi Justin.

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cette église sans mentionner son fondateur; et si nous considérons que cette lettre est un écrit didactique de longue haleine, un exposé plus ou moins complet de TEvangile, nous comprendrons qu'il n'aurait pu l'adresser, en vertu de ses principes mêmes, à une église fondée par un autre apôtre. Car il déclare plus d'une fois qu'il est contraire à sa pratique apostolique a d'entrer dans le travail d'autrui, » ou de « bâtir sur Je fondement posé par un autre.» (Rom.. XV, 20; 2 Cor. X, 16.)

Chose étrange, un écrivain protestant, Thiersch, est presque le seul théologien de valeur qui défende encore cette assertion du séjour de Pierre à Rome, au commencement du règne de Claude. Il l'appuie sur deux faits : le passage Act. XII, 17, où il est dit que, déhvré de sa prison à Jérusalem, Pierre se rendit dans un autre lieu, expression mystérieuse employée, selon ce savant, pour désigner Rome; puis le fameux passage de Suétone, relatif au décret par lequel Claude bannit les Juifs de Rome, parce qu'ils ne cessaient a de se soulever à Y instigation de Chrestus, » * D'après Thiersch, ces derniers mots seraient une indication peu précise de l'introduction du christianisme à Rome à cette époque par saint Pierre et des troubles que ce fait avait causés dans la synagogue romaine. Ces arguments sont aussi peu solides l'un que l'autre. Pourquoi Luc n'aurait-il pas expressément désigné Rome, si c'était là que saint Pierre s'était réellement retiré? Il U'avait aucune raison de faire mystère de ce nom. D'ailleurs, à cette époque, de 41 à 44, Pierre peut difficilement être parvenu jusqu'à Rome; car en 51 (Act. XV), nous le trouvons à Jérusalem, et en 54 à Antioche seulement. t^aul lui-même, le grand pionnier de l'Evangile du côté de

* Claud, c. 25 : Judœos impulsore Chresto assidue tumultuantes -^omd expulit.

rOccident, n'avait pas encore, en 42, mis le pied sur le continent européen et prêché en Grèce. Et Fauteur des Actes dans les chap. VI-XIII énumère avec grand soin toutes les circonstances providentielles qui préparèrent le commencement de la mission dans le monde païen. Assurément donc Pierre n'avait pas à cette époque franchi les mers pour aller évangéliser Rome. Quant au passage de Suétone, il est très-arbitraire de faire de Chrèstus une personnification de la prédication chrétienne en général. La vraie tradition romaine ressort bien plutôt du témoignage d'un diacre de cette église, vivant au troisième ou quatrième siècle et connu, comme écrivain, sous le nom d'Ambrosiaster ou faux Ambroise (parce que ses écrits figurent dans les œuvres de saint Ambroise), mais dont le vrai nom était probablement Hilaire. Il déclare à la louange de son église que les Romains étaient devenus croyants d sans avoir vu un seul miracle ni aucun des apôtres. * è La plupart des écrivains catholiques sérieux et indépendants combattent aujourd'hui l'idée d'un séjour de Pierre à Rome sous le règne de Claude.

Avec tout cela nous ne songeons nullement à nier que Pierre soit venu à Rome vers la fin de sa carrière. Les témoignages relatifs à ce séjour nous paraissent trop positifs pour pouvoir être écartés par une critique judicieuse^. Mais cette arrivée ne peut, en tous cas, avoir eu lieu qu'après la composition de l'épître aux Romains et même des lettres écrites par Paul pendant sa captivité romaine, en 62 et 63 (Col., Philip., Eph., Philém.). Comment, si Pierre eût à ce moment-là travaillé simultanémen

* Commentaria in XIII epistolas Paulinas,

* Ces témoignages sont ceux de Clément rom., de Clément d'Al. de Denys de Cor., de l'auteur du Fragment de Muratori, d'Irénée, d« Tertullien et de Caïus.

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avec lui dans la ville de Rome, Paul ne le noinmcrait-il pas parmi les prédicateurs de l'Evangile dont il fait mention et de la part desquels il salue? Pierre ne peut donc être arrivé à Rome qu'à la fin de l'an 63 ou au commencement de l'an 64, et son séjour n'aura duré que quelques mois, jusqu'en août 64, où il périt victime de la persécution de Néron. Ainsi que le dit Hilgenfeld : « Il n'est pas nécessaire pour être bon protestant de combattre cette iradition-là*. :& Il est même probable que sans la notoriété de ce fait jamais la légende de la fondation de l'église de Rome par saint Pierre n'eût pu se former et s'établir si solidement.

II. La seconde supposition par laquelle on a cherché à «cliquer l'existence de cette église — cai* en l'absence de tout récit l'on est réduit à l'hypothèse — est celleci: Des Juifs de Rome, venus à Jérusalem à l'époque des fêtes, auraient été, dans cette ville, en contact avec les premiers chrétiens et auraient ainsi rapporté à Rome les semences de la foi. Il est parlé, en effet, Act. II, 10, de pèlerins romains, les uns Juifs d'origine, les autres prosélytes, c'est-à-dire païens de naissance, mais converti au judaïsme, qui assistèrent aux événements du jour de la Pentecôte. A chaque fête qui suivit, ce contact entre les membres de la riche et nombreuse synagogue romaine et ceux de l'église de Jérusalem dut se renouveler et amener le même résultat. Si cette explication de l'origine de l'église de Rome est fondée, il est évident que c'est par l'intermédiaire de la synagogue que l'Evangile doit s'être répandu dans cette ville.

M. Mangold, l'un des défenseurs les plus décidés de cette

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hypothèse ^ allègue deux faits en sa faveur : 1^ la légende du séjour de Pierre à Rome, dont il reconnaît la fausseté, mais qui témoignerait du souvenir de certaines communications originaires entre l'église apostolique, dont Pierre était le chef, et la synagogue romaine ; 2® le passage de Suétone que nous avons déjà cité, sur les troubles qui provoquèrent redit de Claude. D'après Mangold, ces troubles ne seraient autres que Jes débats violents suscités parmi les membres de la synagogue romaine par la prédication chrétienne de ces pèlerins revenus de Jérusalem.

Mais, comme nous l'avons vu, la légende de la prédication de Pierre à Rome paraît avoir une tout autre origine que celle que suppose Mangold; et l'interprétation du passage de Suétone que propose cet auteur, à l'imitation de Baur, est très-incertaine. D'après Wieseler et bon nombre d'autres savants, Chrestus — c'était un nom d'affranchi très-usité — désignerait tout simplement ici un obscur agitateur juif; ou bien — ce qui nous paraît plus vraisemblable — Suétone ayant vaguement entendu parler de l'attente du Messie fdu Christ) chez les Juifs, aurait vu dans eu nom la désignation d'un personnage réel et actuel, auquel il aurait attribué la fermentation incessante et les instincts de soulèvement qu'entretenait chez les Juifs l'attente messianique. L'expression de tumultuari, se sour lever, dont se sert l'historien romain, s'applique bien mieux à des émeutes qu'à des controverses intestines dans le sein de la synagogue. Comment celles-ci auraient-elles troublé l'ordre public et inquiété Claude ?

Deux faits nous paraissent d'ailleurs s'opposer à cette manière d'expliquer la fondation de l'église de Rome.

* Der Rômerbrief und die Anfânge der rômischen Gemeinà^'^i ÂQaa

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1® Gomment se fait-il qu'aucune circonstance analogue à celle qui aurait fait naître l'église romaine, dans cette hypothèse, ne puisse être constatée dans quelqu'une des autres grandes villes de l'empire ? Il y avait des colonies juives ailleurs qu'à Rome. 11 y en avait à Ephèse, à Corinthe, à Thessalonique. D'où vient que lorsque Paul arriva dans ces villes et y prêcha pour la première fois dans la synagogue, l'Evangile s'y présenta comme un fait complètement nouveau? Existe-t-il une raison d'admettre une influence plus directe et plus prompte du christianisme palestinien sur la synagogue de Rome que sur celle des autres villes de l'empire?

2» Un second fait nous paraît plus décisif encore. 11 est raconté au chapitre XXVlll des Actes que Paul, trois jours après son arrivée à Rome, convoqua dans sa demeure, où il était retenu captif, les chefs de la synagogue romaine. Ceux-ci lui demandèrent des renseignements précis sur la doctrine dont il était le représentant. « Car, dirent-ils, nous avons bien entendu parler de cette secte et nous savons qu'elle rencontre de l'opposition partout » (dans toutes les synagogues). Le récit n'exprime pas la conséquence tirée par eux de ces faits ; mais c'était évidemment celleci : cclgnorant le contenu de cette croyance nouvelle, nous désirerions l'apprendre d'une bouche aussi autorisée que la tienne. î> Ce qui prouve que tel était bien le sens du discours des Juifs, c'est qu'ils fixèrent à Paul un jour où ils viendraient s'entretenir avec lui sur ce sujet. La conféi^ence porta, est-il dit dans la suite du récit, « sur le règne d^ Dieu et sur tout ce qui concerne Jésus, d en prenant pour point de départ a la loi de Moïse et les prophètes » (^- 23). Or, comment comprendre cette ignorance des chefs "^ la synagogue relativement au christianisme, si réellement cette reUgion y avait déjà été prêchée et y avait excité

des débats assez violents pour provoquer un édit de bannissement contre toute la colonie juive ?

On a cherché de différentes manières à écarter cett^ difficulté. M. Reuss a émis Tidée que la question des chefs de la synagogue se rapportait non au christianisme en général, mais à la doctrine personnelle de Paul et à Topposition que lui suscitait le parti judéo-chrétien * . Mais ce sens eût impérieusement exigé en grec la forme a <yi> <ppovetç, et non pas seulement à cppoveîç. D'ailleurs, la suite du récit montre bien clairement que l'exposé de Paul porta sur le règne de Dieu et l'Evangile en général, et non pas seulement sur les différences entre le pauUnisme et le christianisme judaïsant.

D'autres ont cru voir dans les paroles des Juifs soit une feinte, soit du moins une prudente réserve. Ils calculaient, dit-on, leurs paroles, dans la crainte de se compromettre, ou même — c'est ce que pense Mangold — dans le désir d'arracher à l'apôtre quelque déclaration qu'ils pussent faire valoir contre lui dans son procès. La suite du récit n'est pas compatible avec ces suppositions. Les Juifs entrent très-sérieusement dans la discussion de la question religieuse. Au jour fixé ils arrivent au rendez-vous, en plus grand nombre que la première fois. Pendant toute une journée, du matin jusqu'au soir, ils discutent sur la doctrine et l'histoire de Jésus, en reprenant les textes de Moïse et des prophètes. De la part d'hommes plongés dans les affaires, comme devaient l'être les chefs de la riche communauté juive établie à Rome, cette conduite témoigne d'un intérêt sérieux. Le résultat de l'entrevue fournit également la preuve de la sincérité de leur conduite. Ce résultat est double : Les uns partent convaincus, les autres ré-

* Tout récemment encore dans son Histoire apostolique, p. 247 et

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sistent jusqu'au bout. Cette difTérence ne serait pas concevable si, connaissant déjà la prédication évangélique, ils n'étaient venus chez Paul que pour lui tendre un piège.

Olshausen a proposé une solution différente. Suivant lui, le bannissement des Juifs par Claude aurait amené une rupture complète entre la synagogue et les judéo-chrétiens. Car ceux-ci cherchaient naturellement à se soustraire au décret d'expulsion. Voilà comment il arriva que lorsque les Juifs bannis rentrèrent à Rome, il n'y eut plus rien de commun entre eux et l'église; les Juifs romains perdirent bientôt tout souvenir de l'enseignement chrétien. Mais Baur et Mangold ont bien réfuté cette supposition. On attribue par là à l'édit de Claude des effets beaucoup plus considérables qu'il ne peut en avoir eus en réalité. Et comment quelques temps d'exil auraient-ils suffi pour effacer chez les membres de la communauté juive le souvenir de la prédication chrétienne, si déjà elle se fût fait entendre en pleine synagogue?

Baur a renoncé à toutes les demi-mesures. 11 a coupé le mal par la racine. Il a déclaré le récit des Actes une fiction. L'auteur désirait faire passer Paul pour beaucoup plus conciliant envers le judaïsme qu'il ne l'avait été réellement. Le vrai Paul n'avait nullement besoin d'un acte d'incrédulité positive de la part des Juifs de Rome pour se croire autorisé à évangéliser les païens de la capitale. Il ne reconnaissait point ce prétendu droit de priorité que les judéo-chrétiens revendiquaient en faveur de leur nation et que suppose le récit des Actes. Ce récit est donc controuvé*. La réponse à cette imputation n'est pas difficile : Le Paul du livre des Actes ne ressemble pas à celui de la théorie de Baur assurément; mais il est certainement

* Paulus, I, 367 et suiv. Hilgenfeld de même : « Le récit des Actes n*est pas croyable. »

celui de l'histoire. C'est Paul lui-même qui nous l'atteste, loi*squ'il écrit trois fois de sa main, au commencement de l'épître aux Romains (1, 16; II, 9-iO), le : «aux Juifs premièrement, » qui confirme si complètement la démarche faite par lui auprès des Juifs de Rome et décrite avec tant de soin par l'auteur des Actes.

Toutes ces explications du récit Act. XXVIII étant donc insoutenables, il ne reste plus qu'à en accepter le sens naturel et les conséquences inévitables. Les chefs de la synagogue de Rome avaient bien ouï parler des contestations que soulevait partout chez leurs coreligionnaires la prédication de Jésus, comme Christ. Mais ils n'avaient point encore une connaissance précise de cette foi nouvelle. Le christianisme n'avait donc pas encore été prêché dans la synagogue romaine.

III. Sans nier entièrement ce qui avait pu se faire d'une manière isolée pour la propagation du christianisme à Rome par le moyen des Juifs revenant de Jérusalem, on doit assigner au fait de la fondation de l'église romaine une origine différente. Rome était à l'univers ce que le cœur est au corps, le centre de la circulation vitale. Tacite affirme que « toutes les choses odieuses ou honteuses ne manquaient pas de confluer à Rome de toutes les parties de l'empire. » Cette loi devait s'appliquer aussi à des choses meilleures. Longtemps avant la composition de l'épître aux Romains, l'Evangile avait déjà franchi les frontières de la Palestine et s'était répandu chez les populations païennes de Syrie, d'Asie-Mineure et de Grèce. Doué de la force d'expansion qui lui était inhérent, le nouveau principe religieux ne pouvait-il pas aisément arriver de ces contrées jusqu'à Rome? Les relations entre Rome et la Syrie, en particulier, étaient fréquentes et nombreuses. M. Renan lui-même les signale : « Rome était le rendez-

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vous de tous les cultes orientaux, le point de la Méditerranée avec lequel les Syriens avaient le plus de rapports. Ils y arrivaient par bandes énormes. Avec eux débarquaient des troupes de Grecs, d'Asiates, tous parlant grec... Il est infiniment probable que, dès l'an 50, quelques Juifs de SjTie, déjà chrétiens, entrèrent dans la capitale de l'empire *. » Nous n'avons qu'un mot à rectifier dans ces paroles de M. Renan. C'est celui-ci : quelques Juifs. Car il est constant que les églises d' Antioche et de Syrie étaient surtout composées de Grecs. Ces chrétiens d'origine païenne purent donc bien promptement arriver à Rome. Et pourquoi en aurait-il été autrement de ceux des communautés chrétiennes d'Asie et de Grèce, bien plus rapprochées encore?

Plusieurs faits sont propres à confirmer l'origine essentiellement païenne de l'église romaine. Cinq fois, dans les salutations qui terminent notre épître, l'apôtre s'adresse à des groupes de chrétiens dispersés dans la grande ville.* Cinq fois, au moins, contre une, les noms des frères qu'il salue sont grecs et latins, et non pas juifs. Ce sont là des indices de la manière dont l'Evangile avait pris pied dans la capitale. Cette grande dissémination et ces noms d'origine païenne s'expliquent naturellement par l'arrivée de chrétiens de Grèce et d'Asie qui avaient annoncé la Parole chacun dans le quartier de la ville où ils s'étaient établis. Les choses se fussent passées tout autrement si l'évangélisation fût partie de la synagogue. Un fait plus significatif encore nous est raconté dans la première partie du chap. XXVIII des Actes. En apprenant l'approche de saint Paul, les frères qui demeurent à Rome s'empressent

* Saint Paul, p. 97, 98.

' Nous examinerons plus tard la question de savoir si ces salutations appartiennent réellement à l'épitrc aux Romains.

d'aller à sa rencontre et le reçoivent avec une affection qui relève son courage. Cela ne prouve-t-il pas que déjà ils Taimaient et le vénéraient comme leur père spirituel, et que, par conséquent, leur christianisme provenait di* rectement ou indirectement des églises fondées par Paul en Grèce et en Asie, plutôt que de Téglise judéo-chrétienne de Jérusalem? Beyschlag, dans son intéressant travail sur le sujet qui nous occupe*, objecte qu'entre la composition de répître aux Romains, vers la fin de l'an 57 ou 58, et la fondation des églises de Grèce, vers l'an 53 ou 54, il s'était écoulé trop peu de temps pour que l'Evangile eût .pu se répandre jusqu'à Rome et pour que le monde entier eût entendu parler de ce fait (Rom. I, 8). Mais cette dernière expression a naturellement quelque chose d'emphatique (comp. 1 Thess. I, 8; Col. I, 6). Et si la fondation des éghses de Syrie remonte, comme nous l'avons vu, jusques vers l'an 40, ainsi jusqu'à 18 à 19 ans avant l'épître aux Romains, le temps ainsi obtenu pour cette invasion chrétienne n'est certainement pas trop court. Les 5 à 6 ans même qui séparent l'évangélisation de la Grèce de la composition de notre épitre, suffisent à expliquer l'arrivée de l'Evangile à Rome, depuis les grands centres commerçants de Thessalonique et de Corinthe.

On peut se demander sans doute, s'il en est ainsi, comment il se fait que les représentants de la foi chrétienne dans cette capitale n'eussent pas encore arboré l'étendard de la prédication nouvelle dans la synagogue. Mais on doit se souvenir que, pour accomplir une semblable mission, il ne suffisait pas d'être un croyant sincère ; il fallait se sentir en possession de connaissances scripturaires et d'une puissance de parole et d'argumentation que l'on ne sau-

* Das geschichtliche Problem des R'ômerbriefs, Stud. und Kritik.y

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rait attendre de simples commerçants et industriels. Nous lisons dans les Actes (XVlll, ^2(3 et suiv.) que lorsque Apollos arriva à Ephèse, et que, soutenu par ses talents ùminents et par son érudition biblique, il s enhardit — c'est le mot employé — à parler dans la synaj^ogue, Aquilas, le disciple et Tami de Paul, n'essaya pas de lui répondre en pleine assemblée, mais se contenta de le prendie chez lui pour l'instruire privément dans la connaissance de l'Evangile. On le comprend : il s'ajrissait d'un messajre paradoxal, qui était, comme dit saint Paid, folie aux Grecs et surtout scandale au,v Juifs. Le premier venu n'était pas apte à le proclamer et à le défendre devant les grands rabbins des capitales, telles qu'Antioche, Epliése ou Kome. Cela est si vrai que queUpies paroles de Tépilre aux Uomains font supposer qu'on accusait saint Paul lui-ménie ^e reculer devant cette tache. N'est-ce pas, en effet, à im soupçon de ce genre qu'il fait allusion, lorsqu'après avoir parlé des délais qu'a subis jusqu'ici son arrivée à Home, il affirme (I, 46) «qu'e/ 7ia point honte de la prédication •du Christ. » Un bien petit nombre d'hommes, exceptionnellement qualifiés, pouvaient tenter un assaut comme celui de la forteresse du judaïsme romain, et l'im de ces hommes forts n'avait point encore paru dans la Citpitale.

Nous possédons dans le livre des Actes le récit d'une fondation d'église complètement analogue à celle que nous 45upposons pour l'église de Rome. C'est celle de l'église d'Antioche. Des chrétiens émigrés de Jérusalem arrivent ■dans cette capitale de la Syrie peu après la persécution d'Etienne; ils s'adressent awo? Grecs, c'est-à-dire aux païens de cette ville. Un grand nombre croient, et la distinction entre cette communauté d'origine païenne et la synagogue s'accentue à tel point qu'un nouveau nom est inventé pour clésigner les croyants, celui de chrétien (Act. XI, 19-26).

Transportons celte scène de la capitale de la Syrie dans celle de l'empire, et nous avons l'histoire de la fondation de l'église de Rome. Nous comprenons cette majorité de noms grecs que portaient les plus marquants d'entre les membres de cette église (dans les salutations du chapitre XVI); nous comprenons l'ignorance où se trouvaient encore les chefs de la synagogue relativement à l'Evangile; nous comprenons l'empressement extraordinaire des chrétiens de Rome à venir saluer Paul à son arrivée. Tous les faits s'expliquent, et le récit des Actes se justifie sans difficulté.

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