‹ Commentaire sur l'épitre aux RomainsChapitre 1 sur 97 · VI, 1 — VIII · texte numérisé non relu

VI, 1 — VIII

Par la loi an sacrilice expiatoire de .lésiis-Clirist, le croyant a obtenu une sentence de justification en vertu fie laquelle il est et se sait réconcilié avec Dieu et placé vis-à-vis de lui dans la situation d'un homme qui aurait rempli toutes ses obligations morales. Lui faudrait-il davantage pour être sauvé'.' Il ne le semble pas. Le traité didactique, destiné à exposer le salut, parait être parvenu à son terme. Pourquoi donc une partie nouvelle?

Il faut se rappeler que cette position de justifié accordée à riiomme en raison de la foi n'est que provisoire et doit se transformer en l'état d'un juste réel, et que, sans celte transformation subséquente, elle ne tarderait pas à se perdre; c'est ce que Paul ne cesse de rappeler aux croyants justifiés : lîorn. Vlli, 1:2-13; 1 Cor. VI, 9-10; Gai. V, 19-21. La justice imputée n'est que le moyen destiné à l'aire [)arv('nir le croyant à la justice réelle, à la sainteté.

Le lecteur attentif n'auia pas oid)lié que, dans la première partie du cbap. V, l'apùtre a dirigé nos regards vers un jour de colère, celui du jugement liitui\ ti qu'il s'est préoccupé de la question de savoir si la justification obtenue maintenant par la foi subsisterait à celte heure finale et décisive. Pour résoudre cette question il a fait intervenir im moyen de salut dont il n'avait pas encore

Kl'. AUX. ROM. — TOMK II. I

parlé : la parlicipalion à la vie de Christ; ot c'est sur ce fail, annoncé par aniicipalion (V, 9-10), qu'il a fondé l'assuiance du mainlien de noire juslificalion au jour de l'épreuve suprême. En prononçant celle paiole, Paul désignait d'avance le domaine nouveau dans lequel il entre dès maintenant, celui de la mnclijicaiion .

Traiter cette malière, ce n'c?t donc pas franchir les limites tracées dès l'abord par le thème i;énéral formulé I, 17 : « Le juste vivra par la foi. » Car dans l'expression viiTa, 'Cr.m-y.'., était comprise non seulement la t;r;ice de la justice, mais aussi celle de la vie nouvelle ou de la sainteté. Vivre, ce n'est pas seulement avoir recouvré la paix avec Dieu par la justification; c'est demeurer dans la lumière de sa sainteté et agir en communion permanente avec Lui. Le pardon n'est, dans la guérison de rame, que la crise de convalescence; le rétablissement de la santé, c'est la sanctification. La sainteté est pour l'homme la vie véritable.

Quelle est la relation exacte entre ces deux bienfails divins qui constituent l'essence du salut : la justification et la sainteté? Poser celte question, c'est, rechercher le rapport entre la portion de l'épître déjà étudiée et la partie suivante, cli. VI-VIII. L'intidligence de ce point central est la clef de l'épître aux lîomains et même celle de tout l'Evangile.

I. Aux yeux de plusieurs, la relation entie ces deux gi-àces doit se formuler pai' un inais : d Vous êtes justifiés parla foi, sans doute; mais prenez garde, ne manquez |)as de combattre désoimais le péché qui vous a été pardonné ; appliquez-vous à la sainteté; sinon, vous retitmberez sous la condanmalion. » Cette conception, assez répandue, du rapport entre la juslificalion et la sanclificalion, nous paiait s'exprimer inslinclivemenl dans eelh»

CTIAI'. VI-YIII. 17. '^

parole de Th. Sclwlt : « Nous entrons ici dans le domaine de la conservation du salut.» A ce point de vue, le salut consiste dans la justification, et la sanctification est la condition pour ne pas le perdre.

2. D'autres interprètes font de la partie suivante, par rapport à celle qui précède, un donc, s'il est pernriis de parler ainsi : « Vous êtes justifiés gratuitement; donc, pressés par la foi et la reconnaissance, déridez-vous à renoncer au mal et à faire ce qui plait à Dieu. » (7est probablement cette manière de comprendre la relation entre la justification et la sainteté qui est aujouid'liui celle de la plupart des lecteurs de notre épilre.

3. Selon d'autres, MM. Bcuss et Sahatïer, par exemple, la relation cherchée devrait se formuler par un air. La foi justifie, et cela en raison de ses effets moraux; car par l'union mystique et personnelle qu'elle établit entre Christ et nous, elle a le pouvoir de sanctifier. Le pardon résulterait ainsi de la sanctification et non pas l'inverse; ou, à vrai dire, l'une <le ces iiràces se confondrait avec l'autre. « Paul ne connaît point, dit nettement M. Sabatier, celle subtile distinction, objet de tant de disputes, entre déclarer juste et rendre juste, justum dicere eijustum facere^.yy Ainsi enseignait aussi le professeur Beck, de ïidjingue. C'est l'opinion que le concile de Trente a élevée à l'état de dof/me, dans l'Eglise catholique.

A. Enfin, dans ces derniers temps, un hardi penseur, M. Liidemann-, a expliqué la rfdation cherchée d'une façon toute nouvelle. La locution propre à formuler cette relation serait : on plutôt. Selon cet auteur, en effet, les quatre j)remiers chapitres de notre é|»itre exposent une théorie [oulc juridique de la justification, dont l'origine

' L'apôtre Paul, p. 220.

* Die Antliropulogie des Apostels Pnulus, 1872.

csl piiremeiil judaïque cl qui n'exprime poinl encore la vraie pensée de l'apùlre. C'est une simple accommodalion par laqu(dle il cherche à gagner ses lecteurs jnd(';o-chréliens. Sa vraie théorie, à lui, est d'origine hellénique; elle se distingue de la première par son caractère vraiment moral. (l'(>st celle qui est exposée dans les ch. V-Vlll. L(i péché n'apparaît plus ici comme une faille qu'en'acerail l'acte arbitraire du pardon; c'est une puissante objective dont le joug ne peut être brisé que par l'union personnelle du croyant avec Christ mort et ressuscité. Par cette seconde théorie, Paul reclilie donc et même rèli'acte la première. La notion de la justification est en réalité suppi'imée, comme dans l'opinion précédente. Tout ce que Dieu a à faire pour nous sauver, c'est de nous sanctifier.

Nous ne pensons pas qu'aucune de ces quatre solutions reproduise avec exactitude la pensée apostolique; les deux dernières la contredisent positivement.

1. La sanctification est plus et mieux i.\n\\m'. cundition restrictive du maintien de l'état de justification une Ibis acquis. C'est un état réel nouveau dans lequel il Tant pénétrer et progresser, afin de conquérir ainsi le salut complet. On peut voir X, 1(1 combien l'apôtre distinguait nettement entre les deux notions de la j>is(i/i((ili(nt et du siilul.

"i. Il n'est pas non plus lout à lait exact de piésenlri' l;i sanctification comme une const'quenœ (pie la rcroniiaissance pousse le croyant à tirer de son panloii. La rej.iijoii l'Utre les deux laits est bi(!n plus inlinii'. La sainieli' esl une obligation qui résulte de l'oh/cl mt'uie de la loi juslililianli', le Chi'ist mort et ressuscilé. Le fidèle s'appro|)rie ce Christ couunc si{ Jiisl/cc d'abord, puis conmie <.,\ saiii- U'tr (I Cor. I, .iO). Le trait (riiiiioii (pii \'u\ ces deux grâces

CHAI'. Vl-VIII. 17. O

n'est (lune jias suljjcclir; il résidu dans la personne même (lu Chiisl, dont la justice, tout en nous justifiant, est en même temps pour nous un principe (moralement) irrésistible de sanctification. M. Ileuss observe avec justesse (ju'aii point de vue de l'apôtre, il n'est pas question de dire au elirétien : « Tu ne pécberas plus, » mai.- qu'il laul dire plutôt : « Le cbréticn ne pèche plus. »

.S. Quant à la troisième manière de voir, celle qui Irouve dans la sanctification la cause efficiente du pardon ei de la justification, elle e=' l'anlipode de la pensée de Paul. Pourquoi, s'il eût compris la relation de celte manière, n'eùt-il pas commencé son traité didactique |)ar la partie relative à la sanctification (cli. Vl-VIll), au lieu de met Ire à la base l'exposé de la justification (cli. I-V)? Ne siillil-il pas d'ailleurs du donr (VI, I : « Que dirons-nous donc'Dj poui' iiionli'er la conhadieliori entre ce point de vue et la conception de l'apôtre? Il eût dû dire : ii Car (ou en e(]'el) (\y\e dirons-nous?» Kniin, n'est-il pas évident (pie c'est toute la déduction du ch. VI qui suppose celle du cb. III. el non l'inverse? Si l'opinion que les travaux de .M. lîeuss ont contribué à accréditer dans l'Ei^lise de France, était fondée, il faudrait bien reconnaître la justesse du reprocbe que cet écrivain adresse à l'apôlre, de (i. n'avoir pas suivi une marche riLiOureuscmeiil loiiique, un ordre vraiment systématique'.» .Mais il y a cent à parier contre un que lorsqu'on ne trouve pas logique l'apôtre Paul, c'est (jii'on ne corrqtrend pas bien sa |)ensée ; et c'est cerlainemeul ici le cas du savant que nous combattons. L'apôtre connaissait trop bien le cœur humain pour penser- à fonder la foi à la réconciliation sur le travail moral de l'homme. Nous avons besoin d'èlif affranchis une

* Les E [litres pauliniennes , l. 11. p. I i, el Gcsch. dcr Iteil. Schr. X. T.. i; lOS.

bonne luis de nous-niènie, non il'èlre riiinenés conlinuellenienl snr nons- niùnrie. Si nous devons l'aire l'eposer, pour j)eu ou pour beaucoup, l'assurance de noire juslilicalion sur noire sanclificalion propre, comme celle-ci esl toujours imparfaite, notie cœur ne sera jamais cornl)lètemenl alTianchi jtar rapport à Dieu, absolument mis au laryc et pénétré de cette confiance filiale qui est ellemême la condition nécessaire de tout réel proi;rès moral. L'altitude normale par rapport à Dieu esl celle-ci : d'abord le repofi en Lui par la foi, la justification; après cela le trantil avec Lui dans sa communion, la sanctification. I/opinion que nous avons en vue, en renversant ce rapport, met, comme l'on dit vuli^airement, la cliarrue devant les bœufs. Elle ne peut aboutir qu'à replacer i'EyIise sous la loi ou à la pousser à abaisser le niveau de la sainteté clirélienne.

4. La quatrième manière de voir, tout en portant éL:alemenl atteinte à renseignement évangélique, compromet de plus la loyauli' du caractère de rap(')tr<'. Oui peut se persuader, en lisant la pi-emière partie de l'épitre relative à la justification pat la foi, que tout ce qu'il démontre là avec tant tie soin, el même avec un si grand luxe de preuves bil)liques (cb. III et IV), n'ait pas été écrit sérieusement el ne soit (pi'une manière de voir (ju'il se pi'opose d'écarter ensuite pour y substituer la sienne véritable? Comment taxer moralement ce procédé (jui se déguiserait sous la forme trompiuise d'une cuiicliision logique (donc VI, I), el cela si babilemeiit, (pie nul ne se ï-erail apeiru de ce truc jus(ju'au XIX""' siècle? — (lu peut-être l'apùlre lui-même ne se serait-il pas rendu compte <le la différence (Mitre les deux ordres de pensées, juif et grec, auxquels il <tbi''issail siiiiidlaiii''iiieiir.' L'aulai^oiiisiiie <\i'> deux IIk'm»ries lui aniail-i! l'ciiappi' au pimil (pTil eùl pu, sans s'en

CHAI». Yl-Vlll. 17. 7

flouler, rétracter l'une en établissant l'antre? Une telle confusion d'idées ne saurait être attribuée à l'esprit qui a conçu el composé une épîlre aux Romains.

La sanctification n'est donc ni une condition, ni une conclusion à tirer de la justification; elle n'en est pas non plus la cause, et encore moins la m'/jation. Le vrai rapport entre la justification el la sainteté chrétienne, tel (jue le conçoit saint Paul, nous paraît être celui-ci : la justification par la loi est l'entrée dans le salut, et la sanctification le salut lui-même. Plus on distingue nettement ces deux dons divins, mieux on saisit le lien réel qui les unit. Dieu est le seul bon; la créature ne peut donc faire le bien qu'c/i Lui. Par conséquent, pour mettre l'homme en étal de se sanctifier, il faut commencer par le réconcilier avec Dieu et le replacer en Lui. Pour cela il est nécessaire d'abattre la muraille qui le sépare de l)ieu, la condamnation divine qui le frappe comme pécheur. Cet obstacle une fois enlevé par la justification, et la réconciliation accomplie, le cœur de l'iionnue s'ouvre avec abandon k la faveur divine qui lui est rendue, et, d'autre part, la communication d'en-haut, interrompue par l'étal de condamnation, reprend son cours. Le Saint-Esprit, que Dieu ne pouvait accorder à un être qui était en <:uerre avec lui, vient scellei' dans son cœur la jiouvelle relation fondée sur la justification el accomplir l'œuvre d'une sanctification intérieure libre et véritable. C'était là le but que Dieu avait en vue dés l'abord; car la sainteté est la vie divine elle-mérne, pour laquelli' riionnuc a été créé. La justification par la foi est la porte étroite, et la sanclificalion par l'Esprit, qui en lésulle, la eoie étroite qui aboutit à la 'gloire.

La liaison pi'ofonde entre les deux piartics de répiirt!, et plus spécialement entre les cliapilies V (.'l VI, dfvient

f< I..V S.WCTiriCATiON

p.ir là iiiatiiresle. Kllc peut se formuler ainsi : de même que nous ne sommes po'mi jusli fiés cliiicun /nir soi-même, mais tous par un seul, Ji'sus-Chrisl notre Seigneur (comp. V, II. 17. "IV), (le même nous ne sommes pas non plus sitndifiés chacun t';* soi-même, mais Ions en un seul, Jcsus- Cltrisl notre Sei;/ncur (VI, "2:]; Vlil, :\\)). C'est donc bien par la foi en Lui fpie vil le juste, selon le thème 1,17.

La marche de la partie suivante est celle-ci : dans une première section, l'apêilre dévoile le nouveau principe de sanctification, tel qu'il est renfermé dans l'ohjet même de la foi justifiante, Jésus-Christ, et montre comment le croyant est aUVauclii du même coup par ce moyen et du joui; du pêclii' et de celui de la loi (VI, l-VII, 0).

Ilatis la seconde, il jette un reiiard en arrière, alin de comparer l'action de ce principe nouveau avec l'action de l'ancien, la loi (VII, 7-'25).

Dans la troisième, il montre dans le saint-Esprit raiicnt divin qui l'ail pènètier le principe nouveau, la vie de (Christ, dans li vie du croyant cl (jui, eu transformant celui-ci, le pn-pare à jouii' de la liloire future (Vjll, 1-17).

Kn tiois mois donc : la sainteté eu Christ (VI-VII, 0), sans loi (VU, 7-45), juir le Sainl-h^sprit (VIII, 1-17). Le contraste dans lequel se meut ici la |)ens(''(' de rapntr(; n'esl pas, comine dans la partie pi'<''cr'dt'ul(;, celui de la lonilaiiuKdion et de la JHsti/icalioii ; c'est celui du péché aV de la sainteté. Il ne s'aiiil plus de faire disparaître le péché comme faute, mais de le vaincre coumn; puissance ou maladie.

L'ap(">tre était nécessairement amem'' à celle liaclalion par le dêveloppemeul de son thème |)rimitif. lue conception relit^ieuse nouvelle (pii se présente ;'i l'honnue avec la jiré'tenlidn de le condun») à sa liante deslination, ne

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