XVI. 2i (voir Comm. Al Gr.. L, T. U
Si mon appréciation (^xégéliqnc n'est pas lont à l'ait sans valenr (et je crois avoir indiqné chaque (bi.s dans le Commentaire les raisons qui m'ont décidé), l'importance de l'emploi constant des deux textes Gr. et Byz., à enté de r.\lex., saule aux yeux.
Du reste, on est lieui-eux de constater que, comme nous l'avons dit dans l'Introduction, sur les "li'ii) variantes que nous avons juiiées dignes d'attention, une seule pourrait exercer quelque influence sur l'enseignement chrétien (Vlll, 11), et encore ^^uv un point bien secondaire.
L'exégèse de détail a confirmé rojtinion, énoncée dans rintrodiiclion, que celte épître date de la fin du ministère de Paul en Orient : de son séjour à Corintlie, immédiatement avant son dernier voyage à Jérusalem qui eut lieu, selon nous, au printemps de l'an 59. Cela est tellement évident, qu'à supposer même que la critique vint à attrihuer notre épitre à un laussaiie, encoie devrait-elle admettre que c'est cette situalion-là qu'il a choisie. — Nous avons ri'comui également par plusieurs passages de cette épili(! l'impossibilité d'admelli'e qu'elle ail été écrite dans l(! but de transformer les convictions icliiiieuses des chri'liens de Ilome en les faisant passz-r du |»()inl de vui* jud('(i-(hn''!ien à la ddcirinc! paulinienne de rimivers.dili''
el (le la graliiilé du saliil. I/ori^ine païenne et la conviction paulinicnne des lecleiirs sont deux fails parloul supposés, il esl CLialemenl inadmissible qu'un exposé aussi objectif et systénialiquc du salul en CbrisI ail eu [tour but de pi'épaier à l'apùlre un accueil favorable et à sa mission en Occident une certaine mesure d'assistance de la part des cbréliens romains. Pour s'assurer un bon accueil auprès d'un individu ou d'une église, on écrit un billet aimable el afFectueux, mais non pas un traité de dogmatique el de morale. Nous devons en dire autant du but irénique que plusieurs attiibuenl à cet écrit. Une intention de ce genre ressort bien, il esl vrai, et cela très-expressémenl, du cb. XIV, mais uniquement comme application, réclamée par les circonstances de l'église, des devoirs de la cbarilé el de la justice que Paul vient d'incuhjuer dans l'exposé de la vie cbrétieime. In préamliuie coimiie le traité didactique el moral qui précède, du cb.l au cb. XIII, serait lout-à-fait disproportionné à un pareil bul. Rien absolument n'indique non plus l'intention de repousser par le moyen de celle lettre une agression judaïsante, semblable à celle qui avait eu lieu dans d'autres églises (Galatie, Curinibc). Un seul passage fait allusion à un danger de ce genre, cb. XVJ, 17-20, mais il se trouve tout à la findeTépitre et comme en forme de post-scriplum; et l'arrivée de l'ennemi y est traitée non comme un fail actuel, mais comme une éventualité attendue el en quelque sorte inévitable. A la vérité, celle prévision a pu n'être pas sans iniluence sur la composition de la lettre. Mais, à suppDser que ce motif ait existé, il doil, i>()uiélre bien compris, être rattaché à un fait plus général, celui que iKtus avons indiqué dans l'Introduction comme la véritable raison d'être de cet écrit : le manque d'une iustruclion apostolique solide el approfondie qui se faisait
CONCUSIONS
senlir dans rét,'lise de Rome par l'cfl'cl du mode de sa fondation. 1/Evangile avait précédé dans celle ville l'apôtre attitré de l'Kvaniiile, et c'était cette circonstance qui menaçait de la rendre semblable à une ville non suliisamment fortifiée et ouvei'te à l'ennemi. Kn composant celle œuvre importante et en la lui adressant, l'apùlre a voulu, comme il le dit lui-même, la fortifier dans son Evangile et faire d'elle un puissant foyer de lumière pour l'Occident, un centre de vérité évangélique contre lequel vint se briser l'attaque du judéo christianisme, qui avait un moment bouleversé les églises d'Orient.
J'ai supposé tout à l'heure le cas d'un critique attribuant l'épître aux Romains à un faussaire. Après l'insuccès lolal des tentatives iVEranson (179:2) et de Bruno Bauer (1852), cette supposition pouvait paraître im|)ossible; mais l'impossible s'est réalisé, non seulement par l'appalilion des travaux A(i)\. Loin(tn, professeurà Amsterdam ', qui, en niant jusqu'à la réalité de l'apparition de Jésus, donne à la critique le droit de passer à l'oidie du jour, mais encoi'e par la publication de l'écrit de .M. B. Slcck, professeur à Rerne -, qui conteste à la fois l'intégrité et l'aulbeiilicilé de ré|iilre aux Romains, aussi bien (jue Tauthenticilé de toutes les autres épitres attribuées à Paul.
Au point de vue oi^i se place M. Steck, le personnage de Jésus recouvre dans la fondation du christianisme le rôle prépondérant que F.-Chr. l*>aur attribuait à Paul, ('et apôtre n'est plus que le messager qui a répandu dans le monde païen la connaissance <;! la doctrine de Jésus. Il n'a point créé une doctrine nouvelle en opposition à celle des Douze. H a vécu en bon accor.l avec eux, comme le raconte véridiquement le livre (ks Actes. Son contact avec
* Qiiœsliovcs I'ii.uli}He, IHS2.
- l)er Galalcrhrief, nach SfUier Echtlicit uulcrsucht. I8S.S.
OiO r.oNCF.rsioNs
le iiiondr païen l'avail seiilenuMil amené à des allures nn peu plus libres à l'égard de la loi, mais sans qu'une lullc d(i principes se soil jamais élevée entre lui et les Douze.
Si le Paul des épîtres diffère essenliellemenl de ce Paul des Actes et de l'histoire, c'est qu'il n'est lui-même qu'une fiction, et ses lettres une composition postérieure datant du second siècle. Voici en effet ce qui se passa. Lorsque la nouvelle de l'apparition de Jésus arriva à Rome, elle frajipa les disciples de la philosophie grecque qui habitaient cette ville; car elle répondait à l'idéal moral qu'ils cultivaient. Ils la jetèrent donc dans le moule de leur culture hellénique, d'où la personne du (ïbiist ressortit sous une forme absolument différente de celle qu'elle avait revêtue sous l'empire du messianisme paleslinirn.
Dés ce moment se foi'mèrent en face l'un de l'autre deux cliristianismes ton! différents. L'un judaïque, prêché par les apôtres el Paul lui-même; l'autre hellénique, j)rodiiit de la colonie grecque établie à Rome. Les relations di; jilus en plus étroites qui se formaient entre les croyants des différentes contrées éveillèrent naturellement b' be- Sdin de concilier ces deux tendances, qui jusqu'à la lin du premier siècle s'étaient développées parallèlement l'une à l'autre. Mais une pai'lie i\es hellénistes romains se montra rebelle à ce travail de fusion, el ce fut alors, entre 120 el L40, qu'eut lieu l'explosion anti-judaïque qui produisit les quatre grandes épîtres allribuées à Paul el jiréluda au gnosticisme marcioiiite. VA d'abord, sous la forme encore calme et mesurée de l'épitre aux Romains; puis, avec une violence croissante dans les épîtres aux (lorinlbiens, el enfin sur le ton de la polémique la plus virulente dans l'épître aux llalales. Derrière tous ces écrits nous devons voir, non le |)eisoiinage historique de l'aix'dre Paul, mais b; parti t'xirémc (b' l'école grec(pie spiritualistc de Rcmic bitlanl
avec une éneriiie croissante contre la tendance iusionniste qui poussait à la foiination de la grande église catholique.
Baur avait stigmatisé le récit des Actes au moyen des quatre grandes épîtres; M. Steck condamne les épilres au nom des Actes (qu'il ne réhabilite pourtant qu'à demi).
Si l'auteur de ce système s'est proposé d'étonner la critique, en présentant le conlrepied de celui de Baur, ou s'il a voulu montrer comment, à force d'esprit et avec une somme considérahlo d'érudition, on peut parvenir à donner un ceilain degré de vraisemblance à la thèse la plus impossible, on peut dire qu'il a réussi. Mais vouloir persuadci- au monde que les éciits d'une originalité si profonde et d'un cachet individuel si prononcé qu'on appelle les épili-es de saint Paul ne sont que des œuvres factices, les produits impersonnels d'une école Ihéologique bien postérieure au temps des apôtres, c'est se heurter à un mur de granit. Qu'on puisse essayer d'une telle hypothèse à l'égard de l'épîlre aux Romains, cela peut à toute rigueur se comprendre, en raison de la plus grande objectivité de cet écrit ; mais que l'on puisse sérieusement l'appliquer aux deux épilres aux Corinthiens et à l'épîlre aux Galates, c'est ce qui passe la compréhension. Quoi! Cette multitude de détails qui se présentent en foule et d'une façon si naturelle sous la plume de l'auteur et qui caractérisent si simplement la situation historique, ne seraient que les lictions habilement calculées d'un faussaire! Ces premiers baptêmes que Paul a célébrés de sa propi'e main àCorinihe, ce rôle d'Apollos qu'on oppose au sien, ce jugement spirituel par lequel il livre lui-même l'incestueux à Satan, ces dons spirituels, en particulier ce parler en langues, dont il traite si longuement, qui caiactérisaient si bien la première explosion de la vie nouvelle, mais dont
042 coNcr.usiONs
il restait à peine quelques vestiges au second siècle (voir la Ai^ay/i Tcov à-oaTo"Xcov), ces trois députés de l'église de Corinlhe avec leurs noms propres, ce séjour de l'apôlre à Ephèse qui doit se prolonger encore jusqu'à la Pentecôte, celle tribulation qui lui est survenue en Asie, ce jugement (le mort dont il s'esl jugé lui-même, celte lettre écrite dans les larmes dont il s'était repenti d'abord, mais dont il a été consolé par l'effet bienfaisant qu'elle a produit, cette arrivée deTite qui l'arestauréet rempli de joie, et ces adversaires qui décrient sa personne en rendant hommage à la gravité de ses lettres, — tout cela, pures inventions pseudépigrapliiques ! Oui, dit-on, mais c'était un procédé littéraire usité là cette époque. Disons plutnl : cbarlalanismc repoussant dont il n'y a aucun ex(împle réel ni dans la littérature de cette époque, ni dans celle d'aucun temps, et dont la supposition même est exclue par le sérieux moral (!l l'esprit de sainte loyauté qui anime ces écrits.
Mais, supposant même la possibilité morale et littéraire d'un tel procédé, comment comprendre que des lettres émanant d'un parti extrême, comme .M. Sleck lui-mêm<; caractérise l'officine romaine d'où sont sortis ces écrits, eussent trouvé aussitôt accès dans l'Eglise entière? L'Eglise déviait de plus en plus du strict paulinisme ; elle allait, nous dit-on, à la fusion des deux christianismes parallèles. Voici une série d'écrits destinés à combattre celte tendance. Et toute l'Eglise les accepte avec dévotion, sans protestation aucune, et y reconnaît l'œuvre de r.qx'itie à qui elle doit son existence !
Enfin, examinons en elIc-nuMiie riiypothèse (pii forme en quelque soi-le la clef de voûte du système, l'origine hellénico-i'omaine du spiritualisme paulinien, tel qu'il est foniinb' de la manière la plus coiii|dète dans l'épitre aux hnniaiiis. Trois notions dominent l'enseignement de Paul
cnNr,LUS[ONS 613
dans cet écrit : celle (le la juslificalion par la foi, celle de la saiictilicalion par le Sainl-Espril el celle de la relation enire Juifs et Gentils dans la participation au salut.
Ouanl à la première de ces idées, elle est essenliellement judaïque. Si l'hellénisme possède jusqu'à un certain point les notions de coulpe, d'expiation et d'absolution, l'idée d'une imputation positive de justice accordée à la foi lie la part de Dieu lui est absolument étrangère. Celte notion suppose celle du Dieu saint et miséricordieux qui est propre à la révélation israélite. Affirmée dès le récit
de la (îenèse (XV, .] : «Abraham crut et sa foi lui
fut imputée à justice »), elle est relevée dans les prophètes (Es. L, X : « Celui qui me justifie est près de moi ») et par les psalmistes (Ps. CXLIII, 2 : «Nul homme vivant ne sera justifié devant toi »). Elle était ainsi devenue familière à l'esprit juif, comme on le voit dans les livres des .Maccabées (1 Macc. Il, 54 : « Al)raham n'a-t il pas été trouvé fidèle dans l'épreuve, et cela ne lui a-t-il pas été imputé à justice ?» Comp. le v. 61 , où le mot ttigtôç, fidèle, est |)ara{)lirasé par ceux-ci : « Ceux qui ont mis en Dieu leur confiance»). 11 est donc aisé de comprendre que celle notion fondamentale du spiritualisme paulinien émane purement et simplement du cercle d'idées de l'A. T. et en aucune façon de celui de quelque école gréco-romaine.
11 en est de même de la seconde notion essentielle du paulinisme : l'œuvre sanctifiante de l'Esprit divin dans le coMir du fidèle justifié. Autant cette idée de l'Esprit divin cdumiuniqué au croyant esl en relation de filiation directe avec l'A. T. (comp., par exemple, r*s. LI, 1"2-I4; Jér. XXXI, :]:)-:]\ ; Ezéch. XXXVI, 4r)>27), autant elle est étrangère à la philosophie grecque, surtout en la forme sous laquelle cette sagesse régnait à Home au second siècle elle/ tous les penseurs d'élite : celle du stoïcisme. Sans mé-
fi4i CONCLUSIONS
connailre enlirTciiicnt l(> besoin de communion ;iv(îcDieii, ce système faisait repos'^-r la vertu de l'homme sur son énei'iiie propre et I(î croyait capable de réaliser par luimême l'idéal moral, tandis que lenseiiintMiient paulinien a deux bases : l'impuissance de l'homme pour le bien et la nécessité d'une œuvic de Dieu lui-même dans le cœur du croyant.
Ouanl au pioblème de la relation enli'c .luil's et (Itmtils dans la possession du salut, si cette question eût jamais pu se présenter à l'esprit i^rec, elle ne devait en aucun cas y exciter cet intérêt poiiinaiil avec laquelle nous la voyons traitée par l'apôlre dans les ch. IX-XI. On sent qu'elle remue Jusqu'au fond les enirailles de son palriolisme israélile. Alliilmer à une école gréco-ron)aine iu second siècle ces accenis d'une émolion si personnelle et d'un palliélique si inimitable, c'est heurter le bon sens, c'est vouloir faire jaillir, comme Moïse, l'eau du rocher.
M. Sieck allègue quelques e\[)ressions dans nos grandes èpilres, qui rappellent, selon lui, les formes du droit romain. Cela est possible; mais saint Paul n'était-il pas citoyen romain et ses lecteurs ne vivaient-ils pas sous les lois de l'empire, (pi'ils devaient par conséquent connailre?
Avec l'aullienlicité de l'épître aux Romains, M. Steck en attaque aussi l'intégrité. Cet écrit serait, d'après lui, un agrégat de morceaux primitivement séparés. Il prétend qu'on discerne dans la partie ch, IX-Xl un usage plus supeiliciel de l'Ecriture et un langage plus grossier que dans les aulres parties de l'ècril. D'ailleuis, le ch. IX i^st un ('((inmencemenl entièrement nouveau. Il en est de même (lu eh. Xll. Dès longtemps les cli. XV et XVI onl |iai'u sus|iects à la critique. On doit donc envisager les trois morceaux l-VIII, IX-Xl et Xll-XlV, comme des compositions orii;inair(.'menl ilislincles (jue l'on a réunies en
COMll.L'SlUNS
y aiJaplaul uno iiilroiliiction el une conclusion cuniniunes. Il laul avoutM- que le hasard a bien servi le C(»llecleur anonyme en lui meltanl sous la main ces IVaiiuienls qui se relient si aisément en un tout organique ! Si notre exégèse n'a pas d'avance coupé court à une telle hypothèse, elle n'aurait pas dû voir le jour.
Voici, à ce qu'il me paraît, quel l'ut le cours réel des origines de l'Eglise, faussé en deux sens opposé? [)ar Baur et par .M. Steck.
Dans sa vie et dans son enseignement, Jésus avait léuni avt'c une admirable sagesse deux tendances (pii si'iidilaii'iil s'exclure: d'un côlé^ la plus respectueuse subordination envers la loi juive, sous laquelle Dieu l'avait |)lacé (liai, IV, 4 : « mis sous la loi ; » lîom. XV, (S : « sci'vileur de la circoncision ») ; et d'autre [lart, ce pur et absolu spiritualisme, qui ne pouvait manquer de lairc éclater tôt ou tard le vieux moule de l'observance légale. Ces deux tendances, qui avaient coexisté chez lui sans conllit aucim, se maintinrent simultanément après lui, durant un certain temps; la première, représentée par les Douze qui, appelés à évangéliseï' le peuple d'Israël, restaient fidèles observateurs de la loi, sans pourtant méconnailie la vérité du spiritualisme dont l'enseignement de leur Mnitr»! avait déposé en eux le gernn' (témoins les ('-vangiles de .Marc (;t de .Matthieu, et les épîtres de Jacques et île Pierre); l'autre, en la personne de Paul qui, chai'gé de la mission chrétienne auprès des (jentils, développa hardiment et jusqu'à ses dernières consé-quences le [)riucipe l'écond du spiritualisme inhérent à la vie et à l'ieuvre de Jésus- Christ.
La première de ces tendances é'tait en (piel(|ue sente une concessinn de la lidéliti'' divine envers l'ancien peuple élu et non encore absolument n,'jeté. Klle avait une va-
0i6 CONCLUSIONS
leur piirciiienl teiiipuraii'ij. Elle dovail prendra lia dans l'Kgiise avec la ruine du lemple et le rejel du peuple. C'est ce qu'essaya de l'aire comprendre aux judéo-chrétiens l'épîlre aux Hébreux. Cet enseignement ne réussit pas auprès de Ions. Un parti extrême se forma, qui lenta de perpétuer dans le christianisme la légalité juive, rejetant ouvertement le spiritualisme paulinicn accepté par les Douze, cl rompant ainsi avec la grande communauté chrétienne. Kn opposition se forma bientôt du côlé du spiritualisme un i)arti extrême, celui de Marcion, {\uï, dans son anlipalhii! pour la lui juive, la déclara une institution non seulement surannée et abolie, mais due dès son origine à une divinité inférieure au Dieu de Jésus-Christ et de l'Kvangile.
En même temps se constituait ecclésiastiquemeni et religieusement, entre ces extrêmes, la puissante communauté chrétienne, professant le spiritualisme paulinien, quoique sans se maintenir complètement à sa hauteur (voir les écrits des Itères apostoliques, de Clément Romain, par exemple). C'est sous ce drapeau quelle a continué sa mai'che et qu'à la fin du second siècle nous apparaît cette grande Eglise catholique qui, à travers la mer de l'eu de la persécution, se prépare à monter sur le trône du umnde.
I, I.MI'dliTANCK.
Il ne s'agit pas ici de l'imporlanci' de cctie épitre au point de vue du salut et de; la foi; nous voulons jiarlei' de sa valeur dans le domaine de la pensée en général.
En écrivant celle lettre, l'apiHre ne s'est point |)roposé de rédiger ce (pie nous appellerions une dogmalicpie cbré-
CONCI.l SIUNS Ml
lieniie (l;ins le sens complel de ce mol. il ii'aiiiail pas pu y donner une place aussi subordonnée aux deux sujels de la personne du Clirisl el de son retour futur. Ce qu'il a voulu exposer aux Romains, c'esl ce qu'il appelle deux lois dans cette épjtre même son Evungilc, c'est-à-dire cetle portion de la révélalion du salut divin, qui lui avait été spécialement dévolue. Cetle limite admise, avec quelle ordonnance ma;,nslrale et quelle admirable netteté n'a-t-il pas accompli sa lâche! Voici l'ordre suivi: 1° Le salut exposé comme fait individuel ; fait (jui en comprend trois : la justilîcalion par la foi; la sanctification par le Saijil- Kspril, el la perspective assurée de l'état parfait qui doit couronner un jour l'œuvre de la sanctification, -i" Le salut considéré comme fait hiintanilaire ; et cela dans le but de résoudre sous toutes ses faces le ^rand problème que soulevait à cetle époque même le rejet d'Israël qui se consommait. Enfin, rjo le tableau de la vie dans le salul, vie que le clirélien réalise dans les relations diverses qui constituent les deux sphères de l'Eiilise et de l'Etal, le regard lixé sui' la réapparilion constamment attendue de (îelui (jui doit substituer un nouvel ordre de choses à l'étal social actuel.
Ce n'est pas là tout l'Evaniiile absolument pailanl. Mais c'esl celui dont Paul a reçu d'en-haut la connaissance, il est exposé dans cet écrit aussi complètement cl clairement qu'il a jamais pu l'être, el d'après un plan (jui a pu servir de modèle à tout ex|)Osé .sf/slvniidi(jiic subséquent de la pensée chrétienne '.
' Au nionicnl oii jôcris ces liiities. jo n-rois l'iiiliclr de mon ami cl collègue. M. le ()rol'esseur (jrelillal. inliliilé : « Oiieiqiies réilexions sur le llièine de l'épitro aux Koniains, à propos du Couimeiilaire de M. Godel. ') dans la Reviœ de Thcolotjie et de Philosophie. N° IV. 1890. .M. (Jrelillal pense avec Beck (pie fidéé dominante de l'ëpitre aux Humains est. non |)as IKsanuMi- de l'aul en LK'nérai. mais uni-
L'épilie aux Hoinains est également pour VdjHdoijéliquc chrétienne un .uixiliaire d'une haute valeur. D'abord, en ce qu'elle lui roniiiil des matériaux importants. 11 ressort en eftet de cet écrit qu'une trentaine d'années api-ès la mort du Seigneur, la nouvelle de sa venue avait franchi les continents cl les mers et créé à Rome une société nouvelle ; qu'un quart de siècle après le passage de Jésus icibas, sa mort de crucifié était considérée comme le sacrifice de propitialion pour le péché du monde; que sa résuri'ection était reconnue et prècbée comme la proclamation de fait de l'absolution accordée à l'humanité; que Jésus était envisagé lui-même connue le Seigneur devant lequel Juifs et païens doivent ployer le genou, et qu'il était jugé dii>no de ])urler le titre de Dieu; enfin, que son retour visible était attendu comme la clôture (h; l'iîconomie actuelle et le signal d'une restauration universelle. Quelle impression ne devait pas avoir produite l'apparilioii de cet hoiimie pour que sa gloire spirituelle, se dégageant ainsi de rinlamie de la croix, resplendît avec un tel éclat jusque dans la capitale du monde ! Voilà le fait que l'épître aux Romains livre à l'apologétique. — Mais cette science théologi(jue a un profit plus direct encore à tii'er de l'épître aux Romains. Paul y a assigné pour jamais au christianisiiic sa place dans le développement religieux de l'humauil(''. Il a déterminé clairement ses relations avec le |»assé humain, avec l'état de corruption et de condanmalioti du uuuidi* païen, d'uni' part, av(îc le travail éducatif
(liioiiicnL iiiK'idée (]iii se rapporlail à la position coiUralc de lasille de KoiiK^ dans le monde, celle de runiversalité du salut. — Il me semijle (|ue M. ("irelillat me fournit lui-mèino la ré[)onsc à sa critique, (juand il dit en arrivant au morceau central, eh. Vl-VIII : « Nous reconnaissons que le lliènie universalistc subit ici une éclipse relativement prolongée. » Cet aveu. dont mon excellent ami clierclic ensuite très-subtilement à attc'iiticr la poi'tée, uu' dispense, je crois, de toute réfulatioii*
CONCfJSIONS 049
(le I)ii3ii au sein d'israi'l, iraulrc pari; il a (lémonlr('' la nécessité du salul otTert pai' rKYani:il(3, soil puur londrc la main à l'humanité déchue, soil pour suppléer à i'im- [)uissance de la loi el coinpléler la révélation préparatoire. Le christianisme apparaît ainsi comme le terme voulu de l'histoire antérieure de l'humanité et comme le principe de son histoire suhséqucnle.
Wunt/trojioloi/ie trouve au ch. V les théorèmes féconds (le l'unité de la race humaine et de la solidarité dans la chute, el de plus le contraste décisif entre les deux personnages, d'mi caractère à la fois liénérique el individuel, dont l'un personnitie la ruine, l'autre le salut de tous les individus humains.
Au ch. VI, \i{ 'psychologie rencontre l'exposé de la loi redoutahie en vertu de laquelle l'homme aliène à chaque moment une portion de sa liherté de choix, s'assujetlissant parla série de ses actes volontaires au principe bon ou au piincipe mauvais qui le sollicitent et dont l'un ou l'autre, à la suite de chaque décision prise, domine |tliis complètement sur lui. Puis dans le ch. Vil est olTerte à la science de l'âme humaine une analyse incompaïahle de la lutte dont elle est h; théâtre entre le penchant égoïste auquel elle ohéit instinctivement et la sympathie secrète (|u'elle ne peut s'empêcher d'éprouver pour le hien en vue du(iuel elle a été créée.
Le ch. \lll livi'e à \npliilosi)j)liic de la iidUirc la gi'aud(3 idée de la l'énovation future de l'univeis, rénovation préparée par la régénération spiiituellc et qui doit avoir poui" signal la restauration physique de l'humanité elle-même.
Le ch. XI retrace, comme nous l'avons vu, les grandes lignes du développement religieux |)assé, présent et futur de l'hiunanité et oIVre ainsi un(; esipiisse grandiose de la lilii/osoiiliir de r hisloirc.
CUNCM'SIONS
Le (.'II. XIII 110 sera pas un L;tii(l(3 moins sim' pour la Ithllusojiliic du druit, dès qu'elle consenlira à s'approprier les indications de l'apôtre sur la nature morale de l'Etal et sur l'essence s[)irituellc de l'Eglise, et par là même sur la dislinclion tranchée, en même temps que sur l'harmonie l'oncièi-e entre ces deux institutions, divines l'une et l'autre. L'humanité actuelle ceites ne saurait mieux l'aire que d'accepter et d'appliquer les vérités enseit;nées par Paul sur ce grand sujet, vérités qui semblent encore voilées aux yeux d'un gi'and nombre, même parmi les honnnes les plus cultivés de notre temps.
l'jilin, que n'a pas à apprendre la jdiilosop/tie de lu rcli'jion, même sous ses formes les ])lus récentes, de ce que Paul a écrit dans cette Ici lie sur la réviMalion primordiale de Dieu au cœur de loul être humain, sur la conduite des hommes à l'égard de celte révélation (|ui est à la base de toute la révélation historiciue, et sur la véritable origine du paganisme 1
11 semble que, sur tous ces points d'une importance capitale et appartenant à des domaines si ditîérents, la vérilé se soit présentée sans voile aux regards de l'apôtre et que les erreurs de droite et de gauche lui aient été comme
l'ermées.
l/.U'KUilTK.
Nous avons conslalé l'importimce de l'épitre aux Homains au point de vue de la connaissance chrétienne. vSa valeur paraîtra incalculalile, si nous recoimaissons dans cet écrit rcxposr ttdcfjual du clu'nun dit salnl révélé à Paul scjoii (juc Dieu l'a hii-mê-uKi couru en faveur de riiouune.
cu.\(:iJ".si(3Ns 051
l^c mode (lu sailli (juc décril l'apùlio dans répili'c aux llomains csl-il une découverte de son esprit à la suite de [U'olondes méditations sur l'état de riioniuic pécheur el sur l'apparition de Jésus-Christ? Ou bien devons-nous y voir le résultat d'ime communication divine accoi'dée à l'api'itie sur celle (juestion des questions ?
Dans le premier cas, nous lisons cet écrit comme l'œuvi-e d'un génie qui spécule; dans le second, nous y entendons la voix d'un messager qui nous rend compte d'une commission dont il est chartié pour nous. Ou<; l'on ne prétende pas que le dilemme est défectueux, que dans tout travail de méditation pieuse la découverte humaine et rilluminalion divine se confondent. Nous demandons si la pensée divine s'est positivement reilélée dans celle de l'auteur ou si celle-ci s'est stjulemenl efîorcé'e de saisir la piemiére; si la parole lue mérite notre admiration ou noire foi; si Paul cherchait ou s'il avait. La difl'érence est Lirande et c'est vouloir se tronquer soi-même que de déclal'er la question oiseuse.
l'our l'apôtre, la réponse n'était pas douteuse. La certitude de rilluminalion sujtérieure qui lui avait été accordée se confondait avec celle de sa vocation divine à l'apostolat clie/ les païens. Dans le premier verset de noire é|)itre, il déclare écrire comme «apôtre (divinement) apjielé, mis à part pour publier révangilc de Dieu, » le message de Dieu concernant le salut de l'homme. Ce n'est donc [)as pour couununiipier sa piopre découverte (pi'il s'adr'esse à l'Lglise, mais pour lui transmettre un message émanani de la pensée (3t du hon vouloir de Dieu. Celte conviction ressort aussi du v. I t, où il se déclare dé/iik'itr de tous les païens, savants on ignorants. Le terme de déhiliMir convient à un dépo.^itaire, non à un inventeur. i,e siMilimiMil de l'apitlre sur ce point s'exprime plus nette-
CONCISIONS
ment encore Gai. 1, li, où il arfirnic (jue cet Kvani;ilc prêché par lui au milieu d'eux, « il ne l'a reçu ni appris (l'aucun homme, » mais qu'il le possède «par la révélation de Jésus-GhrisL » Aussi déclare-l-il analhème quiconque y en substituerait un autre (v, 8 et 9) ; ce qui serait un acte de fanal ismc lévollanl s'il ne croyait pas y voir la pensée de Dieu même. J Cor. iX, 17, il appelle son travail d'évangélisalion « la dispensalion qui lui a été confiée; » même expression Eph. 111, ^-3, avec ce commentaire : « Car c'est par révélation que j'ai reçu la connaissance du mystère. » Les déclarations les plus explicites se trouvent I Gor. il, (i et suivants, où, après avoir désit];né le plan du salut comme « la sagesse de Dieu courue avant les siècles, et restée cachée, » il ajoute: « Mais Dieu nous l'a révélée par sou Esprit, qui sonde les [trofondeurs de Dieu... Et c'est par cet Esprit reeu de Dieu que nous connaissons les grâces que Dieu nous a accordées et que nous les annon(;ons en discours s|)irituels. » Ea révélation obtenue par l'Esprit ne peut ici se conCondi'e avec l'apparition historique de Jésus lui-même. Gelle-ci est bien plutôt lenrerméc dans l'expression : y les grâces qui nous ont été accordées; «> et c'est elle qui est le grand objet de la révélation opérée par l'Esprit. Ges paroles ont un giand rajtport avec celles qui terminent lèpili'e aux IJomains, XVI, 45-:i7 (voir à ce passage). G'est dans cette conviction de la révélation personnelle qu'il a reçue, que l'apôtre, quoique n'étant pas du uoudue des Douze, s'a|)plique 1 Thess. IV, 8 la paiole adress(''e à ceux-ci (Luc X, Ki) : y Gelui (pii vous (''coûte, m'('!coute; celui cpii vous rejette, me l'cjelli!. rt
l'audrail-il ne vuii' dans celle couvieliou de l'aul (|ue l'elVel d'une illusion '.'
.Mais si sa vocation connue aptttre des Gentils vient réel-
CONCLISIONS 05.-*)
leiiieiil (le Dieu el lui a été adressée par un moyen surnaturel, comme M. Sabulier lui même ne se sent pas lihre (le le contester (l'ApoIre Paul, p. .iô-^B) ', comment ne pas reconnaître clans l'illumination intérieure dont nous parlons, l'un des facteurs essentiels de cette révolution j)rofonde et de celle vocation toute nouvelle ?
Ce qui confirme celte conclusion, ce sont ces deux traits frappants du ministère de l'apôtre : d'un côté, le parfait l)un sens, la circonspeclion pleine de sagesse, l'espèce d'infaillibilité dont il fait preuve dans les domaines les plus divers, soit de la vie pratique, soit de l'activité intellectuelle. L'épître de Barnabas, la lettre à Diognète, abordent plusieurs questions que Paul a Irailées, en particulier le rapport de l'Evangile au judaïsme. (Juelles exagérations cbez l'un de ces auteurs! (Juelles aberrations chez l'autre! Va cependant la droite voie élait là devant eux, déjà tracée par l'apôtre et par l'épître aux Hébreux. Paul, au contraire, n'avait pas de modèle, et cependant il a su formuler liardimenl le contraste entre les deux économies, sans porter la moindre atteinte à Tbaiiuonie qui existe entre elles.
Le second trait qui frappe cbez lui et qui dislingue son enseignement de tout produit du travail buniain, c'est la certitude paisible de la possession de la vérité. (Quelle différence sous ce rapport avec l'œuvre d'un Pascal !
Mais ce qui surtout imprime le sceau de la révélation divine à l'enseignement de saint Paul, c'est l'expérience des siècles. Pieu lui-même a légilimé cl l(>gilimc chaque jour cet enseignement par la divine eflicacité dont il l'accompagne partout où il est reçu avec foi. S'il y a quelque part une vie chrétienne robuste, saine, sainlement fidèle, c'est sous l'action de la vérilé chrétienne, telle (ju'elle a
i\ail am.si en ISSI; parliTait-il de iiK'ino aiijoiii'd'liui 'i*
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élé formulée par saint Paul, que relie vie s'csl profluite. Notre christianisme soufïVeleux, tolérant pour le mal, impuissant à bannir la vanilé et à tuer le moi, est le fruit d'un développement religieux qui a enjambé, si j'ose ainsi dire, la ci'ise de la justification par la foi et qui a passé directement d'une demi-repenlance à une demi-conversion et de celle-ci à une demi-sanctificalion.
Les dogmes ont fini leur temps; la vie ! la vie! s'écriet-on. Si l'on entend par les dogmes les formules auxquelles l'Kglisc est arrivée en cberchant à rendre compte des faits divins, soit! Mais si l'on entend par b"i l'intei-prétalion que Dieu lui-même a donnée des fails divins par la révélation de son B^spril renfermée dans l'Ecriture, cette révélation dont parle Paul 1 Cor. il, je demande d'où sortira la vie si ce n'est pas de ces dogmes-là? Tant que sur la terre un pécheur criera grâce sous le poids de ses fautes, la seule l'éponse efficace à son ci'i sera le dogme de la justification par la foi, formulé par Paul dans l'épitre aux liouiains. Tant qu'un cœui' lourmeiité par la puissance du péché sera en proie à la lutte décrite llom. VII, il n'y aura d'aulre réponse efficace à son cri de désespoir : Oui me déli\i'(>ra? (pie le dogme de la sanctification [)ar l'Kspiil, l'ormuh' [)ar Paul dans le ch. Vllj des Romains comme l'ancre de salut olfertiî au fidèle justifié.
Ces réponses données dans notre épître ne sont pas des f)ensées d'homme, les pensées de Paul. Ce sont les pensées de Dieu même irpeusëes par Paul, ipii le |tremier y a élé inilié avec celte parfaite clarté par l'action révélatrice de rr.spiit et qui les a formulées pour lous les temps en paroles enseignées par l'Esprit (I Cor. 11, 10 et 1.")). Chacun de nous, dés qu'il se les sera assimilées, pouri-a dire, (•(iiiMiie Paul, avec une paisible assurance : « .Nous |i()sséd..iis la pen.<^ée de Christ )^ (I Cor. 11, l(i).