CHAPITRE XVIII , LIVRES XX, XXI
des effets les plus marquans du commerce extérieur commence à répandre sur cette matière quelques lumières , et nous met à même d’examiner ce que nous devons penser de ce que l’on appelle communément la balance du commerce .
Il faut convenir que ces deux mots n’offrent pas toujours une idée bien nette ; et peut-être même que si ceux qui les ont le plus employés, avaient creusé davantage dans le fond du sujet, ils auraient trouvéqu’ils n’ont aucun sens. Cependant, sans trop se rendre compte ni de la cause du fait , ni de la manière dont * il arrive , ni de la possibilité qu’il arrive , quand on croit qu’une nation envoie plus de valeurs à l’étranger qu’elle n’en reçoit , on dit généralement que la balance lui est défavorable ; et, dans le cas contraire, on dit qu’elle est en sa faveur. Voilà ce qu’on entend , à peu près , par cette balance du commerce que l’on a tant d’envie de faire pencher de son côté.
Mais premièrement , il est manifeste que , pour que cette idée de balance ne soit pas tout-à-fait chimérique, il ne faut pas borner le mot valeurs à ne représenter que les
espèces monnaies ou même les métaux précieux ; car l’or et l’argent sont bien loin d’être notre seule richesse ou même la principale partie de nos richesses, et il est très-clair que, quand je donne pour cinq cents francs d’argent et que je reçois pour six cents francs de marchandises , je gagne cent francs, et que , par conséquent , une nation pourrait faire beaucoup de profits sur une autre à laquelle pourtant elle enverrait plus d’argent qu’elle n’en recevrait d’elle. Cette seule raison , quand il n’y en aurait pas beaucoup d’autres , suffirait pour prouver que le cours du change dont on tire tant de conséquences téméraires , est un indice très-insignifiant de l’état de la balance , car il ne peut , tout au plus , qu’indiquer que l’on verse plus dlargent d’un côté que de l’autre ; et encore il ne le fait que d’une manière très-peu sûre. Or , se décider sur ce seul symptôme , c’est juger du tout par une partie, et par une .partie très-mal connue.
Secondement , il n’est pas moins évident que , même en admettant la double supposition qu’une nation civilisée peut recevoir d’une autre nation civilisée aussi , plus ou
CHAPITRE XVIII , LIVRES XX, XXI. 383 moins de valeurs quelle ne lui en livre , et qu’on peut le savoir, pour juger de la balance du commerce pour ou contre cette première nation , il faut au moins bien réunir toutes les branches de son commerce extérieur , et ne pas se décider d’après l'examen d’une partie séparée et isolée. Car il se pourrait que cette nation ne perdit avec une autre que pour gagner’ davantage avec une troisième, ou n’achelât très-cher une denrée dans un endroit que pour en vendre une autre encore plus cher en retour , ou pour s’en procurer d’autres à très - grand marché. C’est donc uniquement de l’ensemble que l’on peut juger , si toutefois on peut le faire.
Mais pour en juger , il faut le counaitre. Or , est-il bien certain qu’on puisse le connaître, même à peu près ou plutôt à beaucoup près? Prenons d’abord la quantité des marchandises, qui est la circonstance la plus facile à constater. Quelque rigoureux que soit devenu le régime des douanes dans beaucoup de pays , il n’y a aucun gouvernement qui puisse se flatter de connaître exactement par ses employés la quantité de toutes les mar-
chaadises qui passent les frontières, soit pour entrer , soit pour sortir. Les produits de la contrebande sont toujours considérables et impossibles à savoir au juste. Les déclarations des marchandises qui passent sans fraude , sont toujours infidèles. Celles qui ne paient rien , soit en entrant, soit en sortant ( et il y en a toujours beaucoup ) , sont déclarées très-négligemment, ou même ne le sont point du tout. Ainsi , on est déjà bien loin de son compte, même pour la quantité, qui est pourtant ce qu'il y a de moins difficile à vérifier.
C’est bien pis pour la qualité. Cependant , elle influe bien davantage sur les valeurs. Nos richesses sont si multipliées et si diversifiées , nous avons porté tant de recherche et de variété dans la préparation et la confection des produits de la nature et des arts , qu’il y a souvent la différence d’un à cent , d'un à mille, entre les valeurs de deux choses à peu près du même genre , ou qui passent aux barrières sous les mêmes dénominations générales ; et ajoutez que ce sont toujours les plus précieuses qui sont dissimulées ou même totalement cachées , parce qu’en général elles sont peu volumineuses. Il est donc
Chapitre xviii, livres xx,xxr. 585 vraiment impossible d’avoirune connaissance, même approximative, de la valeur des marchandises exportées ou importées parle commerce ; et c’est s’abuser absolument que d’accorder quelque confiance, h cet égard, à des déclarations grossières et à des relevés de registres nécessairement imparfaits et incomplets.
Ce n’est pas tout. Quand on connaîtrait exactement la quantité et la qualité , et par suite la valeur de toutes les marchandises importées et exportées dans le cours d'une année, il faudrait encore savoir combien il en a coûté, pendant cette même année, à tous les négocians du pays pour opérer ces transports, c'est-à-dire, tout ce qu’ils ont dépensé en commis , en agens , en vaisseaux , en agrès, en nourriture et en payement d’équipages et derouliers, jusqu’à ce que chaque chose soit arrivée à sa dernière destination. En un mot , il faudrait connaître la masse de tous leurs frais ; car ces frais sont des sommes avec lesquelles ils paient du travail , et avec lesquelles ils pourraient le payer pour produire des choses utiles, qui augmenteraient le total de la richesse nationale. Ces sommes doivent
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donc être déduites de la valeur des richesses importées. Or, ce dernier article est encore plus impossible à connaître que les autres. On n’a nul moyen , nul élément pour s’en faire une idée, même approximative. Les intéressés même ne le savent pas , ou du moins ne sauraient pas dire quelles de ces dépenses doivent être attribuées au seul commerce extérieur, ou imputées au commerce intérieur , et quelles sont gagnées par l’étranger ou par le compatriote. Elles se perdent , elles se fondent dans la circulation générale. Voilà donc encore un inconnu important.
Enfin , on pourrait bien aussi critiquer avec raison la fixation des valeurs des marchandises , faite à l’endroit où est la douane. Ce n’est pas là où elles ont été achetées , cè n’est pas là qu’elles seront employées. Or , c’est dans ces deux endroits que leur valeur réelle est constatée et réalisée. Plusieurs de ces denrées ont été ou seront avariées, ayant ou après le moment où vous les mettez à prix à votre bureau de douane. D’autres gagneront beaucoup à être rendues à leur destination , • ou seulement par le seul effet du temps qui les bonifie. Quelle nouvelle source d’incertitudes !