‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 185 sur 216 · CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 3gi · texte numérisé non relu

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temps. Dans le cas opposé , on peut se tenir pour certain des résultats contraires. On sent bien qu’il ne faut pas comprendre dans la masse des richesses circulantes dont je parle , celles qui ne feraient que passer par la voie du commerce de simple transport : elles n’indiqueraient que la grandeur de ce commerce , et non pas celle de sa production. Mais avec cette précaution, notre conclusion est très-sûre, ainsi que toutes les conséquences qu’on en peut tirer. C’est à peu près là tout ce que peuvent nous apprendre les registres des douanes; mais ce fait est important , et ils nous l’apprennent avec certitude, sans qu’il soit besoin pour cela de les compulser bien minutieusement.

Telles sont les principales réflexions qui m’ont été suggérées par les deux livres de V Esprit des Lois, qui nous occupent actuellement. 11 serait peut-être à propos de placer encore ici quelques remarques sur les effets moraux du commerce. Mais c’est un trop vaste sujet , si on veut entrer dans les détails ; et , si on n'en prend que les sommités, il est aisé de voir que le commerce , je veux dire l’échange , étant la société elle-

même , il est l'unique lien entre les hommes, la source de tous leurs sentimens moraux , et la première et la plus puissante cause du développement de leur sensibilité mutuelle et de leur bienveillance, réciproque. Nous lui devons tout ce que nous avons de bon et d'aimant. 11 copmeuce par réunir tous les hommes d’une même peuplade ; il lie en- , suite ces sociétés entre elles , et il finit par unir toutes les parties de l’univers. Il n’étend , ne provoque et ne propage pas moins • les lumières que les relations, il est l'auteur de tous les biens. Sans doute il cause des - guerres comme il occasione des procès, et c’est surtout grâces aux fausses vues des prétendus adeptes qui lui sont si nuisibles. Mais il n’en est pas moins vrai que , plus l'esprit de commerce s’accroît , plus celui de ravage diminue , et que les hommes les moins querelleurs sont toujours ceux qui ont des moyens paisibles de. faire des gains légitimes , et qui possèdent des richesses vulnérables. Quant à la prétendue avidité que le commerce , proprement dit , inspire à ceux . qui en font leur état spécial, c’est un reproche vague qu’il faut rejeter parmi les dé-

CHAPITRE XVIII, LIVRES XX, XXI. 5()3 clamations les plus insipides et les plus insignifiantes. L’avidité consiste à ravir le bien d'autrui par violence ou par souplesse, comme dans les deux nobles métiers de conquérant et de courtisan. Mais le négociant, comme tous les autres hommes industrieux, ne cherche son bénéfice que dans son talent, en vertu de conventions libres, et en réclamant la foi et les lois. Application , probité , modération , leur sont nécessaires pour réussir , et, par conséquent, ils contractent les meilleures de toutes les habitudes morales. Si l’occupation continuelle de se procurer un gain , les rend quelquefois un peu âpres pour leurs intérêts , on peut dire que l’on désirerait dans son ami quelque chose de plus libéral et de plus tendre ; mais on ne peut pas exiger la perfection des hommes pris en masse : et un peuple qui serait , en général , modelé sur ceux que nous venons de peindre , serait le plus vertueux de tous les peuples. C’est le désordre qui est le plus grand ennemi de l’homme : partout où il y a ordre , il y a bonheur. J’aime et j’admire ceux qui font du bien : mais que seulement personne ne fasse du mal , et vous verrez comme tout ira.

Ajoutez que l’homme laborieux fait plus de bien à l’humanité, même en n’en faisant pas à dessein , que n’en peut jamais faire l'oisif le plus philanthrope avec tout son zèle. Je crois devoir me borner à ce peu de mots sur ce sujet.

Qu’il me soit seulement permis d’ajouter encore que , si le commerce intérieur est toujours un bien , le commerce extérieur en lui-même et livré à lui-même , ne peut jamais être un mal. Sans doute, si, dans l’intention de fournir plus abondamment un article de commerce à des négocians étrangers qui le demandent , un gouvernement gêne ou prohibe la production d’une autre denrée utile ou nécessaire au bien-être des babitans , comme cela est arrivé quelquefois en Russie et ailleurs ; sans doute , dis-je , dans ce cas il vaudrait mieux n’avoir point de relations à l’extérieur. Mais ce n’est pas là la faute du commerce , c’est celle de l’autorité. De même en Pologne , où un petit nombre d’hommes est propriétaire, non-seulement de tout le sol , mais encore de toutes les personnes qui le cultivent , quand ces propriétaires ramassent tout le blé que leurs

CHAPITRE XVIII, LIVRES XX , XXI. 3g5 serfs s’épuisent à cultiver, pour le vendre à l'étranger , et acheter en retour des objets de luxe qu’ils consomment , tout le monde n’en est que plus misérable. Il vaudrait mieux que ces magnats ne trouvassent pas à vendre leurs grains ; ils essaieraient peut-être d’en nourrir des hommes , auxquels ils tâcheraient d’apprendre à fabriquer au moins une partie des choses qu’ils désirent . Mais , encore une fois, ce n’est pas là la faute du commerce. On peut meme ajouter , qu’encore dans ce cas, par son effet lent et inévitable d’appauvrir les prodigues eu leur offrant des jouissances, et d’éclairer les malheureux en faisant pénétrer parmi eux quelques hommes moins abrutis , il tend nécessairement à amener un ordre de choses moins détestable. On peut en dirq autant des guerres absurdes et ruineuses , que l’on fait trop souvent pour conserver l’empire et le monopole exclusif de quelques colonies lointaines. Ce n’est point encore là le commerce, mais la manie de la domination et la démence de l’avidité, ou , comme disait Mirabeau , du papier-monnaie forcé , et comme on pourrait dire de bien d’autres choses , c'est une orgie de Vau -

3q6 commentaire sur Montesquieu.

torité en délire. Voilà , ce me*senihie , une partie de ce que notre auteur aurait du développer avec toute l’éloquence et la profondeur de vues dont il était doué , au lieu de tant de choses insignifiantes ou fausses qu’il a laissé échapper de sa plume au milieu de beaucoup d’autres qui sont admissibles.

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