CHAPITRE XVIII, LIVRES XX , XXI
un calcul direct. Il faudrait faire, pour ainsi dire , le bilan d’une nation à deux époques données , et pouvoir faire entrer dans son actif et dans son passif, non-seulement ses richesses matérielles et scs dettes positives , mais les vérités et les erreurs dont elle est imbue , les bons et les mauvais sentimens dont elle est animée , les habitudes utiles ou nuisibles auxquelles elle est livrée , et les institutions funestes ou bienfaisantes qu’elle s’est données. On sent qu’un tel état de compte est impossible à dresser. Mais les effets de cette balance , qui est la seule réelle , sont très-sensibles à l’œil de l’observateur philosophe. Pour celle du commerce , proprement dite, c’est une pure illusion ou’une misérable vétille, bonne uniquement à faire briller quelques subalternes trompeurs ou trompés , aux yeux de quelques supérieurs ignorans ou prévenus.
Il y a pourtant un résultat précieux et certain à recueillir des états, même très-imparfaits , des importations et des exportations. D’abord , il faut bien se mettre dans l’esprit que les unes sont toujours, à peu près, égales aux autres , et que la légère différence qui
390 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, peut exister accidentellement entre elles, en supposant même qu’on puisse l’apercevoir, est peu importante. Mais ensuite, lorsque l’on voit que les unes et les autres sont très-considérables , par rapport au nombre d’hommes dont la nation est composée , on peut être assuré que cette nation a beaucoup de capacité, beaucoup de richesses , et que, par conséquent, chacun de ses membres a beaucoup de jouissances , si toutefois ces richesses sont bien réparties entre eux ; car tout ce qu’ils ont exporté, ils avaient trouvé le moyen de se le procurer , et tout ce qu’ils ont importé en retour, est autant de moyens de jouissances dont ils peuvent user sans s’appauvrir, pourvu qu’ilf n’altèrent pas leurs fonds* Ainsi , quand on voit la valeur de ces exportations et importations , augmenter graduellement et constamment dans un pays , pendant un certain nombre d’années , on peut conclure avec assurance , ou que le nombre de ses habitans est augmenté , ou que chacun d’eux a plus d’aisance , si une inégajité trop choquante ne s’y est pas établie , ou même que ces deux marches progressives existent ; car elles ont presque toujours lieu en même