‹ Commentaire sur l'esprit des lois de Montesquieu. Suivi d'observations inédites de Condorcet sur le vingt-neuvième livre du même ouvrage [u.a.]Chapitre 192 sur 216 · CHAPITRE XIX, LITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX, LITRE XXII

déduisant de la somme l'intérêt qu’on en tirerait pendant le temps qui reste à courir jusqu’à l'époque de l’échéance ; cela s’appelle escompter.

Ces changeurs ou banquiers se réunissent quelquefois plusieurs ensemble , et forment de grandes compagnies pour faire , avec de plus grands fonds , l'un ou l’autre de ces commerces ou tous les deux à la fois. Cela peut être utile , en ce que, faisant beaucoup plus d’affaires , ils peuvent se contenter d’un moindre bénéfice sur chacune ; obliger par là leurs rivaux à réduire aussi le leur , pour soutenir la concurrence , et diminuer ainsi le taux général des frais du change , de l’escompte, et par suite de l’intérêt de l’argent , ce qui est un bien. Tl arrive aussi que ces grandes compagnies, ayant beaucoup de crédit , émettent pour des sommes considérables des billets payables à vue; et, comme on les sait très-bons, on les prend pour comptant, et, pendant ce temps, elles font travailler leur argent. C’est comme s'il y avait uné plus grande quantité d'argent dans le pays , ce qui, à certains égards, peut être encore un avantage, quoique je le croie bien faible : car

4lO COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, qu’il y ait peu ou beaucoup d'argent dan9 un pays, la circulation se fait de même dans les deux cas. La seule différence est que la même quantité d’argent représente plus ou moins de marchandises dans un casque dans l’autre. Quoi qu'il en soit , c’est en cela que consiste uniquement la manœuvre de toutes ces banques. Mais pour quelles produisent les bons effets que nous venons de voir , il faut qu’elles ne soient ni protégées ni privilégiées ; qu’il puisse toujours s’en établir de pareilles à côté d’elles , et surtout qu elles puissent toujours et à tout instant être contraintes de réaliser leurs billets à vue; car, sans ces conditions, au lieu de diminuer le prix de leurs services, elles l’augmenteraient bientôt , en vertu des avantages du monopole , et elles finiraient aussi très-promptement par prendre des termes pour solder leurs billets à vue , ce qui est une vraie banqueroute, et établit, qui pis est, tout de suite dans la société un véritable papier-monnaie forcé. Au reste , quand ces banques vont bien , ce qui est très-rare et ne s’est encore jamais vu long-temps de suite nulle part , elles méritent encore par cela

CHAPITRE XIX, LIVRE XXII. 4* 1 la haute estime qu'on leur accorde. Produire , fabriquer, transporter, c’est-à-dire, extraire lès matières premières avec intelligence , les façonner avec adresse, et les échanger à propos, ou , en d'autres termes, faire le plus de travail que l’on peut, et le rendre le plus fructueux possible ; voilà la grande source de la richesse des nations. Tous les petits profits que l’on peut faire sur le change, sur l’escompte , sur l’intérêt de quelques sommes fictives , et autres grivelages de cette espèce , sont de bien faibles gains , qui peuvent peutêtre faire la fortune de quelques particuliers , et c’est pourquoi on les vante tant , mais qui sont bien peu de chose en comparaison de la masse des affaires, et bien indifférens à la prospérité d’un pays. Y attacher de l’importance est une grande erreur. Voilà, suivant moi , tout ce qu’on peut dire d’essentiel et de vrai sur les monnaies.

Puisque Montesquieu a jugé à propos de parler dans ce livre des dettes publiques, il est bon d’observer que, non-seulement elles ont l’inconvénient de nécessiter des impôts pour en payer les intérêts , et de faire vivre avec ces intérêts une foule d’oisifs qui , sans cela, seraient obligés de travailler, et de

4 12 COMMENTAIRE SUR MONTESQUIEU, faire travailler utilement leurs capitaux , mais encore qu elles n’ont point l’avantage de diminuer le taux courant de l’intérêt de l’argent, comme l'avance notre auteur, au chap. 6.

Elles produisent, au contraire, l’effet opposé; car un gouvernement qui emprunte, ne peut pas forcer à ce qu’on lui prête. Il faut qu’il donne un intérêt capable de déterminer le prêteur, et par conséquent au moins égal à celui qu oflrent ordinairement les particuliers solvables. Mais toutes les sommes qu on lui prete, on les aurait prêtées à d’autres. Par conséquent, la concurrence augmente pour emprunter , et par suite , l'in- ’ téret se tient plus haut qu’il n’aurait été : d'où il arrive que bien des spéculations d’agriculture , de manufacture , ou de commerce qui auraient été fructueuses , en empruntant des fonds moins chers, deviennent impossibles. C’est un grand obstacle à la production en général.

L intérêt de l’argent emprunté fait, sur toutes les affaires, l’effet que produit l’impôt foncier sur la culture. A mesure que l’un et 1 autre augmentent, il y a toujours plus de terres et d entreprises qui ne valent plus la * peine d être exploitées ou tentées.

Page 1