I. — Le repas à Rélhame : v
En face de la grande lutte dont chacun pressent l'appromcbe, le dévouement des amis de Jésus s'exalte; par contrem coup l'hostilité nationale, qui a son organe jusque parmi r les Douze, éclate dans ce cercle intime; Jésus annonce au traître avec une parfaite douceur le résultat prochain de son inimitié contre lui.
V. 1. ig^Sir jours avant la Pdqu* y Jésus vint donc à fi^thanio oh (Hait Lazare^ le mort > qu'il avait ressuscité, » — Il ressort des synoptiques, s'il n'y a pas contradiction entre leur récit et celui de Jean , que Jésus se rendit <l*Ephraïm à Jéricho, pour monter à Jérusalem avec les
• OrEÔvr^xw; est omis par K B L X It^'W Syr. Tisch. (8» éd.). Ces ^ols se trouvent dans les 14 autres Mjj. tous les Mnn. Iti>'<?riciuc Vg Cop. Tisch. (7p éâ.\
248 DEUXIÈME PABTIE.
troupes de pèlerins qui arrivaient de Pérée. Il fit ainsi, en sens inverse, le même chemin que parcourut plus tard Epiphane, qui nous raconte c qu'il monta de Jéricho sur le plateau avec un homme qui raccompagna à travers le désert de Béthel et d*Ephraïm. » Je ne comprends pas en quoi cette hypothèse si simple peut eiraroucher Timpartialité de Mcyer. Il objecte la notice XI, 54; mais le temps du silence était maintenant passé pour Jésus. — Nous , savons par Luc que déjà avant d'entrer a Jéricho, Jésus était entouré d'une foule considérable (XVIII, 36), qu'il passa la nuit chez Zachéc (MX, 1 etsuiv.), et que l'attente de tous était excitée au plus haut degré (XIX, 11 ; Mallh. XX, 20 et sniv.). La dislance de Jéricho à Béthanie put être franchie en six à sept heures. Le gros de la caravane continua sa route jusqu'à Jérusalem le jour même, tandis que Jésus et ses disciples s'arrêtèrent à Béthanie. Celte halte n'est pas mentionnée par les synoptiques; ce n'est point une raison de la révoquer en doute. Assez souvent un ou deux dos synoptiques nous offrent des lacunes seniblables qui ne peuvent être remplies que par le secours du troisième. Deux fois, un cas de ce genre se présente dans le récit des jours suivants : Marc XI, 11-15 nous apprend qu'une nuit s'écoula entre l'entrée du jour des Rameaux et l'expulsion des vendeurs ; nous ne supposerions point cet intervalle en lisant le récit des deux autres. D'après Marc XI, 12 et :20, un jour et une nuit se passèrent entre la malédiction du figuier et l'entretien de Jésus avec ses disciples sur ce sujet, tandis que dans Matthieu cet entrelien semble avoir suivi immédiatement le miracle. Ces contradictions apparentes proviennent de ce que, dans renseignement traditionnel, l'importance morale et religieuse des faits dominait de beaucoup Tintérét chronologique. Si tel est le rapport des narrations synoptiques entre elles, mal-
gré leur parallélisme général, il n'est point étonnant que ce phénomène se reproduise, sur une échelle plus grande encore, dans la relation entre les synoptiques et le quatrième évangile.
Le o'iv, donc, se rattache à XI, 55 : ^ La Pâque des Juifs était proche. » — La tournure rpo fi$r,[i.. t. r., six jours avant..., peut s'expliquer par un latinisme (ante diem sextum calendas) dans lequel la préposition est transposée (Bâumlein); ou peut-être l'explication la plus naturelle de celte locution est-elle en grec celle-ci : A la détermination: at^a/i^ [l'espace de] six jours, est ajoutée, sous forme de génitif, le point de départ du calcul : la Pâque (Winer, §61, 5). Jésus savait qu'il aurait besoin de tout ce temps pour frapper un dernier et grand coup dans la capitale. — A quel jour doit-on, d'après celte expression, placer l'arrivée de Jésus à Béthanie? Les réponses différent beaucoup sur ce point, selon que l'on fait, ou non, rentrer soit le jour d'arrivée, soit le premier de la Pàque dans les six jours; puis, selon que l'on fixe l'ouverture de la Pàque au 15, comme premier grand jour sabbatique de la semaine pascale, ou au 14-, comme jour de préparation, où l'on immolait l'agneau ; enfm, selon que l'on fait tomber le vendredi, jour de la mort de Jésus, sur le 15 nisan (d'après le sens ordinairement attribué aux synoptiques) ou sur le 14, jour de la préparation (selon le sens que la plupart donnent — avec raison, me paraît-il — au récit de Jean). Il nous est impossible de poursuivre en détail toutes les ramifications auxquelles donnent lieu ces diverses éventualités. Le résultat sommaire est celui-ci : les uns (Tholuck, Lange, Wieseler, Hengstenberg, Luthardt, Lichtenstein, etc.) placent l'arrivée de Jésus à Béthanie au vendredi 7 ou 8 nisan; les autres (Meyer, Ewald) au samedi 8 ou 9 nisan; d'autres (de Wcllc, Andreœ, etc.) au diman-
250 DKUXIÈMË PARTIE.
che 9 ou 10 nisan; IIilp:enfel(l, Baur, Scholtcn, Baumiein, enfin, au lundi 10 ou 11 nisan. Entre ces diverses suppositions possibles, celle qui me parait, à celte heure, la plus probable, est celle qu'a exposée Andrcœ, dans le beau travail intitulé : (1er Todestag Jesii (dans le Beweis des (ilanbom, X<*» de juillet à septembre 1870). Le sixième jour serait le 14, c'est-à-dire, d'après le sens très-clair de la chronolop:ie de Jean (voir à la fin du chap. XIX la tractation déiaillée de toute cette question), le vendredi, jour de la mort de Jésus. Le jour de l'arrivée à Bélhanie aurait donc élé le dirnancbo 9 nisan. Jésus, après avoir passé le sabbat à Jériclio, chez Zacbée, aurait fait le lendemain, dimanche, de bonne heure, avec la caravane, la route de de Jéricho à Béthanie, où il se serait arrêté, laissant les autres pèlerins se rendre à Jérusalem. On lui aurait offert le soir de ce jour le banquet qui va être raconté; et le lendemain lundi, il aurait fait son entrée solennelle à Jérusalem. Do celte manière, tout est simple et clair.
Dans ma première édition, je laissais le 14 (le vendredi de la mort de Jésus) en dehors des six jours, comme faisant déjà partie de la fi}le. Kt en eflet, ce jour joue réellement le principal rôle dans l'institution de la Pàque (Exod. XII); et Josèplie (Antiq. XII, 15, 1) compte huit jours de f(He, ce qui montre cju^il y faisait rentrer le 14. Mais, d'autre part, il faut n.'connailrc que si le 14 ouvrait la fête des paina sans iHuiin, la fête de la Pdf/ne. proprement dite, ne commenrait qu'avec le 15 pour finir le î21 . Ces deux grands jours sabhaliques formaient l'entrée et la sortie de la semaine pascale. Un autre inconvénient de ce calcul était qu'en parlant du jeudi IrJeL en rélropradant de six jours, on obtient le samedi 8, comme jour d'arrivée à Béthanie. Or, il n'est pas admissible que Jésus ait fait une route aussi longue que celle de Jéricho à Bélhanie un jour de
ciiAP. \ii, 1. 251
sabbat. Mcyer, pour échapper à celle objection, qui atteint aussi son calcul, admet que Jésus sera arrivé la veille assez. près de Bélhanie pour n'avoir plus à faire qu'un très-court chemin ne dépassant pas la distance qu'il était permis deparcourir le jour du sabbat (20 minutes). Mais, dans ce cas, pourquoi no serait-il pas venu le soir même jusqu'à Bélhanie? J'avais proposé une solution un peu différente^ de cette difficulté : Jésus serait arrivé le vendredi soir assez près de Béthanie pour pouvoir l'atteindre encore le soir même, dans la première heure du sabbat qui commençait versO heures du soir; ce samedi serait le premier des six jours avant la fête. Le banquet lui aurait été offert le lendemain soir, vers la fin de ce sabbat, et le surlendemain dimanche, il aurait fait son entrée à Jérusalem. Mais cette combinaison me paraît moins simple que celle qu'a proposée Andréa;.
Les interprètes qui veulent imposer au texte de Jean la chronologie que l'on estime généralement être celle du récit synoptique, envisagent le 14 (selon eux, le jeudi de la semaine pascale) comme appartenant à la fête, lis comptent donc les six jours en parlant du mercredi 13, ce qui les conduit, en rétrogradant, au 8 nisan (selon eux, le vendredi de la semaine qui précéda la fête), coirmie jour de l'arrivée à Béthanie. Les prémisses de ce calcul admises, nen ne s'opposerait à ce résultat.
Dans le sens de Ililgenfeld, Baur, etc., qui prennent le ^5 pour point de départ du calcul, et font rentrer ce jour ^^ns les six, Fairivée à Bélhanie aurait eu lieu le lundi ^0 nisan, et, selon la plupart de ces interprètes, l'évangé- 'ïste chercherait par cette date à établir une relation typique entre l'arrivée de Jésus et l'usage juif de mettre à part *3gneau pascal le 10 nisan. Une telle intention compromet- ^''ait évidemment le caractère historique de notre récit.
Mais cette relation prétendue entre TaiTivée de Jésus et la mise à part de l'agneau, est de pure fantaisie. La narration n'en offre pas le moindre indice. El comment ce rapprochement aurait-il pu venir sans indication à l'espril des chrétiens grecs auxquels l'auteur destinait son écrit?
V. 2 et 3. € On lui fit donc là un festin; cl Marthe ser-^ vait; et Lazare était l'un de ceux ^ qui étaient à table avec^ lui*. 3 Alors Marie y ayant pris une livre d'un parfum d^^ nord pur, qui éta't de grand prix^ en oignit les pieds (t^ JésuH et essuya ses pieds avec ses cheveux; et toute lo maison fut remplie de l'odeur de ce jmrfum. » — Quand eut lieu ce repas? Naturellement, dans notre hypothèse, le dimanche soir. I/cxpression le lende^nain (v. 12) désigne donc le lundi. — Le sujet d'êTroir.Gav, ils firent^ est indéterminé ; cette forme répond en grec à notre : on. Il résulte déjà de là que ce sujet ne saurait être : les membres do la famille de Lazare. C'est ce qui ressort également de la mention expresse de la présence de Lazare et de l'activité de service de Marthe, toutes circonstances qui s'entendraient d'elles-mùmes si le repas avait eu lieu dans leur propre maison. Le sujet du verbe, qu'il faut sousentendre, est donc bien plutôt : certaines gens du lieu. Une partie des habitants de Hélhanie sentirent le besoin de témoigner leur reconnaissance à celui qui par un miracle magnifique avait honoré leur obscure bourgade. C'est ceUe liaison d'idées que paraît exprimer le donc (v. 2) placé immédiatement après ce détail frappant : f Le mort qu'il avait ressuscité, » Ce qui les poussait tout particulièrement à rendre à Jésus en ce moment cet hommage public, c'était la haine à laquelle ils le voyaient exposé de
* N B L It. Vg. lisent i/. devant t(ov avax£'.;jL:vo>v.
* T. R. : Tjvavax£i;xcVf.)v ajTf) avec qiiel(|ues Mnn. seulement. Tous les Mjj. : avaxE'.|jL=vN)V tjv aurfo.
la part des chefs. Ce banquet était une courageuse réponse à redit du Sanhédrin (XI, 57); c'était le proscrit que Ton voulait honorer.
Le texte ne dit pas dans quelle maison eut heu le banquet. Lazare se trouvant là comme invité, non comme hôte, il en résulte que la scène se passa dans une autre maison que la sienne. Ainsi s'établit tout naturellement l'accord avec le récit de Matthieu et de Marc, qui disent positivement que le repas eut lieu chez Simon le lépreux, sans doute un malade que Jésus avait guéri et qui avait réclamé la prérogative de le recevoir au nom de tous. Il est inconcevable que ce rapprochement si simple ne paraisse à Meyer qu'un procédé de fausse harmonistique. — Chacun ne pouvait recevoir Jésus ; mais chacun avait voulu contribuer, selon ses moyens, à l'hommage qui lui était rendu : les ^ens de Béthanie, par le banquet offert en leur nom ; Marthe, en s'cmployant personnellement au service, même ^Jsns une maison étrangère; Lazare, par sa présence^qui, à elle seule, glorifiait le Seigneur mieux que tout ce que '^s autres pouvaient faire — c'est ce qu'exprime l'épithétc ^ 'teôvT.îtco;, omise à tort par quelques alex. ; — Marie, enfin. Par une prodigalité royale, seule capable d'exprimer le 'intiment qui l'animait.
L'usage général chez les peuples anciens était d'oindre de parfum la tète des convives, dans les jours de fcte. « Ttr dresses la table devant moi; tu oins ma tête d* huile, et ma coupe est comble, » dit David à Jéhovah, en décrivant sous l'image d'un festin que lui donne son Dieu les délices do la communion avec lui (Ps. XXIIl , 5). L'oubli de cette cérémonie est relevé par Jésus, Luc VII, 40, comme une omission blessante. A Béthanie, on n'avait pas commis une telle faule; c'était Marie qui s'était chargée de cet office, se réservant de l'accomplir à sa manière. — Mupov est le-
954 DKrXlÈME PARTIE.
terme {rénérique qui comprend tous les parfums lu
et vàp^o;, uard, le nom ilu plus précieux d'entre t
mot, d'orig:ine sanscrite, désigne une plante qui c
Inde et dont il existe quelques variétés, moins ré
en Syrie. On en renHirmail le suc dans des flacons [
liors (nardi atnpvllœ), el il était employé non seu
pour oindre le corps , mais aussi pour parfumer
(Voir Ruetsclii, Ilnal-Encf/elop. de Herzog.) — Noui
traduit ttkttixo; par ptfr. Ce mot, qui est étranger a
classique, no se roirouvc, dans tout le N. T., que <
passage correspomlant de Marc. Chez les Grecs posl
il sert h désigner une personne di(/ne de confiance
celui auquel on remet le soin d'un vaisseau, d'ui
peau. Il signifierait donc du nard auquel on peut :
non falsifié. C^ sens convient d^autant mieux que l
était exposé à toute sorte de falsifications. Pline ér
neuf plantes au moyen desquelles on pouvait le contr
et Tibulle emploie l'expression nardus piira^ ce qui
presque à notre ncTwcr.;, chez Marc et Jean, le cai
d'une épillièle technique. Le sens de potable (de ri'
7TiV/tw) est beaucoup moins vraisemblable, non seu
parce que la forme naturelle serait ttitto?, ou tt
mais surtout paice que la notion de polabilité n'a
rapport avec le contexte. On a essayé aussi de déri
niiol du nom d'une ville persane Piateira^ nom qui
élé abrégé parfois on Pista (comp. Meyer A Marc XI
C'est un expédiant sans valeur. (Conq). Meyer, Hen
berg et surtout Li'icke et Wichelhaus.) L'épilhéte i
aou, fort cher, ne peut se rapporter qu'au premi
a\q\\\ substantifs (en opposition à Luthanlt); c^ir ce
pas la plante qu'on avait achetée (vap^ou), mais le p
^jjL'jpo'j). AiTpa, une livre, répond au latin libra et d
un poids de douze onces; c'était une quantité éi
ciiAP. XII, 3. 255
pour un parfum de ce prix. Mais^rien ne devait manquer àrhommage de Marie, ni la qualité, ni la quantité.
On recevait probablement d'Orient ces flacons de nard hermétiquement fermés; pour en employer le contenu, il fallait en briser le col : c'est ce que fit Marie, d'après Marc (XIY, 3). Cet acte ayant quelque chose de marquant et de solennel, elle doit l'avoir accompli aux yeux des autres convives, par conséquent sur la tête de Jésus déjà assis à table. Sa tcte. reçut ainsi les prémices du parfum (comp. Mallli. et Marc : <l elle lui en versa sur la tête > ), Après cela seulement, comme il ne s'agissait pas ici d'un convive ordinaire et que Marie voulait donner à son hôte, non pas uniquement un témoignage d'amour et de respect, mais une marque d'adoration, elle joignit à l'onction ordinaire de la tête un hommage tout à fait exceptionnel. Comme si cette liqueur précieuse n'était que de l'eau vile, elle la répand sur ses pieds, et avec une telle abondance que c'était comme si elle lui en lavait les pieds. Aussi est- €lle obligée de les essuyer. Pour cela elle se sert de ses propres cheveux. Ce dernier trait met le comble à l'hommage rendu. Peut-être a-t-elle entendu parler de ce qu'a fait la pécheresse en Galilée (Luc Vil); et elle ne veut pas que les amis de Jésus fassent moins pour lui qu'une étrangère. Il y avait chez les Juifs, d'après Lightfoot (t. Il, P- 633) , € du déshonneur pour une femme à délier les bandelettes qui retiennent sa chevelure et à se montrer les cheveux épars'. » Marie témoigne donc par là que, comme ^ïicun sacrifice n'est trop coûteux pour sa bourse, aucun
* Sotah, fol. 5, 1. « Le prôlrc dénoue les cheveux de la femme suspecte... en signe de flétrissure.» Vajirra Rabba, fol. 188,2. « Kamith, ^Ui avait eu sept fils j^rands-sacrincateurs, répondit à ceux qui lui ^iîraandaient à quoi elle devait un tel honneur: « A ce que les poutres ^e ma chambre n'ont jamais vu les cheveux de ma tète. »
â5G DEUXIÈME PARTIE.
service n*est trop vil pour sa personne. On comprend 1 molif de Ki répétition, non accidentelle assurément, de mots TO'j; TT^i'^aç, ses pieds. C'est à celle partie, la moin nohie de son corps, qu'elle rend cet hommage extraordi naire. Il n'y a pas dans ce récit un détail qui ne respii l'adoration, ame de cet acte.
L'identité de ce fait avec celui qui est raconté Matth. XXV 6-i3 et Marc XIV, 3-9, est incontestable. Cette légère différence que dans les synoptiques le parfum est versé sur la tête, ik sur les 2neds de Jésus , s'explique, comme nous venons de voir, facilement. Après l'onction en la forme ordinaire ooi menya ce bain de pieds de parfum dont Jean a conservé le soi venir et ijui donne h la scène son caractère unique ; ne seraitpas absurde de supposer qu elle ait versé sur sa tète toute mi livre (le liquide? Quant à la place qu'occupe ce récit dans la iuj ration synoptique, elle est évidemment déterminée par la reli tion morale de ce fait avec celui qui est raconté immédiatemen après, la trahison de Judas (Matth. : v. 14-10; Marc : v. 10. 11) Cette association d'idées avait déterminé la réunion de ces deu: faits dans la tradition orale, d'où elle a passé dans la rédacttor ctrite. — Le rapport de ronclion de Jésus à Béthanie avec le (ai raconté Luc Vil est tout dilTérent. Nous avons déjà rappelé le traits qui ne i)ermettent pas d'identifier les deux récits (p. liJ6) Keim décrète qu'un hommai:e de ce j^enre ne peut avoir ei lieu deux fois. Mais l'onction n'appartenait-elle pas nécessaire nient, ainsi que le bain de picnls, a tout repas pour lequel il; avait eu invitation ^Luc VII. i'ii? Les détails par lesquels k deux scènes se rapj)roclient sont purement accidentels. Qu'a d commun Sittian Ir Irprm r de Béthanie avec Simon le jthari sien de (îalilée? Le nom? Mais uniquement parmi le petit nom bre des personna.nes que nous connaissons dans l'histoire évangi li(|ue. nous pouNons ronjï)f(M' douze à treize Simons; et il n pourrait |)as y avoir doux hommes, portant un nom si usité, clie qui ces deux xènes analoirues auraient eu lieu ! Le trait princ pal de ressemblance est <|ue les deux femmes essuient les pied de Jésus avec let'.rs rhcrctt.i:. Mais la pécheresse essuie «^ lar,n('s, dont elle a comme baiiinè les pieds du Sc»igneur; api*
cela seulement elle répand le parfum. M«nrie n'a pas de larmes h répaiulre; elle jouit au contraire en ce moment de la pleine félirilé de la possession. Aussi n'essuie- t-el le que le parfum, sVmbaumant ainsi elle-même a\ec son Maître. Cette diflorence caractérise suffisamment les deux femmes et 1rs <leux scène:». Le sentiment chrétien protestera d'ailleurs toujours contre l'identificati )n de Marie de Béthanie avec une fenmie de mauvaises mœurs.
L'entretien qui va suivre confirme d'un côté Tidentité de la scène racontée par Jean avec celle que retracent les deux premiers évanjiélistes et, do l'autre, la dilTérence complète de ce j récit d'avec celui que nous a conservé saint Luc.
V. 4-6. € Alors * l'un de ses disciples ^ Judas, fils de Simon^ Vhcariote ' , celui qui dans peu devait le trahir, du : 5 Pourquoi ce parfum n'a-t-il pas été vendu deux cents deniers et le prix donné aux paumes f 6 Or il dit cela, non qu'il se souciât des pauvres, mais parce quil était larron, et quil gardait^ la bourse et quil prenait ce pony mettait. T> — Cetleexplosiond'indignalion,dclaparl de Judas, est occasionnée sans doute par la raison qu'indique révangéliste ; mais, tout comme sa trahison, elle a une source plus profonde que Tavarice. Dès longtemps (VI, 70) il y avait dans ce cœur un somhrc mécontentement sur la marche suivie par Jésus (VI, 70-71, comp. avec v.'15), et ce sentiment n'attendait qu'un prétexte pour se bire jour. Dans les synoptiques, ce sont les disciples (Mat- Ihieu), quelques-uns (Marc), qui se récrient. Il paraît qu'en celle occasion, comme dans d'autres. Judas joua parmi ses condisciples le rôle du levain qui fait lever la pale. Nous
' K fi lisent $£ au lieu de ouv.
' Nombreuses variantes dans la désignation de Judas. N B L: IojSx; ^ loxapiwtr,;; T. R. avcc 10 ^i^j. ;A I K, etc. ': Ioj5. S'.umvo; I^xapiroTr^ç; ^- louS. ano Kac'jcoTou, etc.
' Au lieu de sr/iv xai, N B D L Q : £/,«»».
3* Vol. 17
258 DEU}iIÉME PARTIE.
retrouvons ici entre Jean et les synoptiques la même rek tion que dans d'autres récits. Chez les seconds, les contoui sont effacés; le premier reproduit les traits individuels < caractéristiques. — Judas connaît le prix exact de ceti denrée comme s'il était un homme du métier. — Pour I valeur du denier, voir à VI, 7. La somme équivalait à pe près, au temps des empereurs, à 260 fr. Elle se relroui identiquement la même chez Marc. Nous avons déjà remai que plusieurs pareilles coïncidences entre les deux évai gélistes (v. 3; YI, 7. 10). — Monje indépendamment d fait positif de la trahison de Judas, attesté par les qualr évangélistes, il serait bien téméraire d'attribuer, comm s'est permis de le faire la critique moderne, l'accusatioi formulée ici par Jean contre Judas au motif impur deb haine. — Le mot Y>.to'7GO)co(jLov (proprement ^yx'UsaoKA^tsiw] dési{(ne littéralement l'ef^eiMlans lequel les musiciens conservaient les becs de flûte ; d'oii : boîte. Cette bourse était probablement une petite caisse portative. La fortune de Jésus et de ses disciples (XIII, 29) y était confondue avec celle des pauvres. Ce trésor s'alimcnlail de dons volontaires (v. 5; Luc Mil, 1-3). — On peut voir XX, 15 comment dans le mol ^acrà^eiv, le sens de porter, seul usité en général dans le X. T., se transforme aisément en celai d'emporter, dérober (de Welte, Meyer). Le premier sens, sans être absolument impossible ici, conduirait pouiHanli une tautologie avec la proposition précédente. Mais pourquoi, a-t-on demandé, Jésus avait-il confié à Judas celle charge si périlleuse pour sa moralité? Nous ne dirons pas avec Hengstenberg que Jésus avait trouvé bon de provoquer ainsi la manifestation de son péché, comme unique moyen de guérison. Par une telle manière d'agir, Jésus se serait mis, à ce qu'il nous paraît, en lieu et place de Dieu, plus qu'il ne convient à la réalité de son humanité. Mais
CIÎAP. XII, 4-8. 259
est-il bien prouvé que Jésus se fût immiscé directement dans le choix de Judas comme trésorier de la communauté? Ne jpouvait-il pas y iivoir là un simple arrangement des disciples entre eux dans lequel Jésus n'avait pas voulu inlen'enir?
V. 7 et 8. € Jésus lui dit donc : Laisse-la : elle a gardé cria pour le jour de ma sépulture^, 8 Car les pauvres, ims les aurez toujours avec vous: mais moi y vous ne maurez pas toujours*, j^ — Nous avons traduit d'après la leçon du T. R. ; açe? est absolu : « Laisse-la (tranquille); cesse do l'inquiéter par tes observations. » Avec la variante alex., on peut donner à açe; pour régime direct la proposition suivante, soit dans le sens de la Vulg., Meyer, Baumlein, etc. : « Laisse-la conser\'cr cela (aùro, le reste de ce parfum dont elle n'avait encore répandu qu'une partie) pour m'embaumer au jour de ma mort, et non pour le vendre en faveur des pauvres, » — soit dans celui de Lange, Lulhai*dl : e Permets-lui d'avoir réservé ce parfum pour le jour présent, qui, par l'acte qu'elle accomplit à mon égard, devient comme celui d'une sépulture anticipée. » Rilliet, tout en se conformant à la leçon alex., prend açc; dans le sens absolu, comme on doit le faire dans le T. R. : « Laisse-la en paix , afin qu'elle le garde pour le jour de nia sépulture. » Le sens de Lange est grammaticalement forcé; il eût fallu açs; flrJTr.v TCTrpr.xevai; l'expression â^rfvaiîvase rapporte nécessairement h l'avenir. Celui de Meyer repose sur l'idée, incompatible avec le sens naturel du v. 3, qu'une partie seulement du parfum avait été répandue. Et de quel droit restreindre «'/ro h cette portion prétendue
* T. R. lii avec 42 Mjj. presque tous les Mnn. Syr***»: a^s; awDjv eiç ^•^ n|tf?«v T. £VT«y. jAOj TSTr,pr,x2v auTo. MBDKLQXni Mnn. Itl»lT«qu« '6' Cop. : açc; au^tf^ iva £i; tt^v TjJx. t. svTa^. [lO'j tr^or^Tr, auio.
* D omet le v. 8.
(le parfum non versée? IVailleurs la parole de Jésus' ai comprise n'a aucun rapport avec Tobjection de Judas ( n'avait point contesté h Marie le droit de conserver tout partie de ce parfum pour remployer à l'avenir dans u occasion convenable. La traduction de M. Rilliet n'éca point ces difficultés. Et il faut convenir avec Lûcke et Hei stenherp que, comme que l'on interprète celte leçon, e ne présente pas de sens tolérable. C'est une mauvaise d rection de la mnin de critiques qui pensaient qu'on n'ei baume pas un homme avant sa mort. La leçon reçue contraire offre un sens simple et délicat. Jésus prèle l'acte de Marie précisément ce qui y manquait aux yeux Judas, un but, une utilité pratique. «Ce n'est pas po rien, comme tu le lui reproches, qu'elle a versé ce pa fum. Elle m'a embaumé par avance, elle a ainsi fait de* jour, qui précède de si prés celui où Ui trahison me fe descendre soudain dans la tombe, celui de mes funéraill anticipéf^s. » >:vTa9ia<7ao; : Tembaumement et, en généra les appnMs de l'inhumation. Le mot TeTviprJcev, elle a yard est plein de finesse. C'est conmie s'il y avait eu là de part de Marie un pian longuement calculé, en accord avi ce froid utilitarisme sur lequel s'appuyait le reproche i Judas. — Le sens auquel nous sommes ainsi conduits, co conle parfaitement avec celui de la parole de Jésus da .Marc : t Elle a anticipé (V oindre mon corps pour le jo\ de ma sépuUure, »
Le V. 8, qui manque dansD, aurait-il été importé icid synoptiques par les copistes, et ce manuscrit aurait-il se raison contre tous les autres documents? Il est plus pr bable que c'est une de ces omissions fautives si fréquent dans n. — Le sens est : f Si les pauvres sont réelleme l'objet de votre sollicitude, il sera loujoui-s temps d'exe cer envers eux votre libéralité; mais ma personne sei
bientôt ravie aux soins empressés de votre amour. » La première proposition semble renfermer une allusion à Deutér. XV, 11. — Le prés, «xe^e, dans la première propos., résulte du xavrore, toujours: le second est amené par le premier.
Beyschlag observe avec raison sur ce passage : On prétend que le iV^ évangéliste aime à rabaisser les Douze ; mais pourquoi donc met-il tout ici sur le compte de Judas seul? On dit encore : Il a pour Judas une haine spéciale ; mais on oublie qu'un écrivain du second siècle n'aurail aucune raison de haïr personnellement Judas. — Les modifications légères apportées par Jean au récit synoptique sont parfaitement insignifiantes au point de vue de Vidée. Elles ne s'expliquent que par l'intelligence plus nette qu'il a du fait et par le caractère plus historique du tableau. On voit ainsi combien est fausse l'idée de la dépendance^ par rapport au récit de Marc, que Weizsàckcr attribue au IV^ évangéliste, en raison des 300 deniers communs aux deux récits et des coïncidences d'expressions (Untersuch., p. 290).
V. 9-11. € Ainsi une grande multitude d'entre les Juifs apprirent quil était là; et ils vinrent y non pas seulement à cd^Uie de JésuSy mais afin ^ voir aussi iMzare qu'il avait fessuscilé des morts. 10 Or les principaux sacrificateurs délibérèrent de faire mourir aussi Laza)^, 11 parce quun grand nombre des Juifs s'en allaient et croyaient en Jé$us. > — Les pèlerins venus de Jéricho avec Jésus, en arrivant à Jérusalem, avaient répandu le bruit de son approche. Et tous ces habitants de la campagne de Judée, dont il a été parlé XI, 55. 56, qui faisaient déjà de Jésus, lïien des jours avant son arrivée, l'objet de leurs entretiens, apprenant qu'il séjournait si près d'eux, ne purent ^nleoir leur impatience de le voir, aussi bien que Lazare,
Wi DEUXIÈME PARTIE.
le monument vivant de sa puissance. — Le terme de Juif conserve ici le sens qu'il a dans tout révaogile: lesrepré sentants de l'ancien ordre de choses. C'était précîsémeo ce qu'il y avait de poignant pour les chefs ; la populalioi même sur laquelle ils avaient toujours compté, pour teni tète à celle de Galilée, les habitants de la Judée et mém de Jérusalem, commentaient à faire défection. — ^rxscytn se retirer, mais d'une manière peu apparente. On mettai quelque précaution dans ces visites à Béthanie. — Ainsi » prépare l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem. Le peuph est tout disposé à une ovation. Ilsuffit maintenant que Jésus donne un signal et lâche les rênes à l'enthousiasme de h multitude, pour que sonne l'heure de la manifestation ro}^e depuis si longtemps désirée par sa mère (II, 4) et réclamée par ses frères (VU, A).