I. La vraie source : fil, 37-S
Jean rapporte le discours de Jésus et en donne l'explication (v. 37-39); il décrit les impressions diverses de la multitude (v. 40-44), et raconte la séance du Sanhédrin, après le retour des huissiers (v. 45-52).
1« V. 37-39 : Le discours de Jésus.
V. 37 et 38. « Le dernier et grand joun de lafëte^ Jésus se tint là eiy élevant la voix\ dit : Si quelqu'un a soif, quil vienne à moi* et quil boive; 38 celui qui croit en moi^ comme ta dit ï Ecriture, des fleuves d!eau vive couleront de son sein, ï> — Les interprètes reconnaissent
* K D II. Vg. Cop. : txpciÇtv (il criait).
• K D It*>»<i omettent Tzpoç jjls.
aujourd'hui presque tous que le dernier jour de la fête n'est pas le septième, que rien ne distinguait des autres, mais le huitième, que signalaient certains rites particuliers. Sans doute, Deut. XVI, 13, il n*est parlé que de sept jours de fête. 11 en est de même Nomb. XXIX, 12; mais dans ce passage se trouve, au v. 35, cette indication supplémentaire : f £/, au huitième jour, vous aurez une assemblee solennelle y et vous ne ferez aucun travail; i ce qui concorde avec Lév. XXIII, 36 et Néh. VIII, 18 : c Ainsi on célébra la fêté solennelle pendant septjours, et il y eut une assemblée solennelle au huitième jour y comme il était ordonnée > aussi bien qu'avec Josèphe (Antiq. \\\, 10, 4 : f Célébrant la fête pendant huit jours » ), 2 Macc. X, 7, et les rapports des rabbins. Les deux manières de compter s'expliquent facilement : la vie sous la tente durait sept jours, et le huitième on rentrait dans ses maisons. Probablement, on voyait dans ce retour, selon l'ingénieuse supposition de Lange, le symbole de l'entrée et de l'établissement du peuple dans la terre de Canaan. Philon voit dans ce huitième jour la clôture solennelle de toutes les fêtes de l'année. Josèphe l'appelle également « la conclusion sainte de Tannée i> (au[AT;epaG(/.a toD iviouToO àyicoTepcy). — Ce jour était sanctifié par une assemblée solennelle et par le repos sabbatique ; le peuple entier, abandonnant ses tentes de feuillage, se rendait dans le temple et de là rentrait dans ses demeures. Le traité Succa appelle ce jour tle dernier et bon jour.i — Le ii indique une progression : le récit passe à quelque chose de plus grand. Les termes eiffryfxei, se tint /à, et expaÇs, cria^ désignent une pose plus solennelle et un son de voix plus élevé que d'ordinaire. Le plus souvent, Jésus enseignait assis ; cette fois^ il se tient debout. Il va s'appliquer à loi-même l'un des symboles messianiques les plus remarquables que renferme
rbistoire nalioDale. — Il est difficile de penser que Timage dont il se sert en ce moment solennel ne lui soit pas dictée par les circonstances de la fête. Presque tous les commentateurs admettent qu'il pensait à la libation qui se célébrait chaque matin de la semaine sacrée. Conduit par un prêtre, tout le peuple, après le sacrifice, descendait du temple à la source de Siloé ; le prêtre remplissait à cette source, célébrée déjà par les prophètes, une cruche d'or, et la rapportait dans le parvis au milieu des cris de joie de la multitude et au son des cymbales et des trompettes. L'allégresse était si grande que les rabbins avaient coutume de dire que celui qui n'avait pas assisté à cette cérémonie et aux autres semblables qui distinguaient cette fête, ne savait pas ce que c'est que la joie. De retour dans le temple, le prêtre montait sur l'autel des holocaustes; le peuple lui criait : c Elève ta main !» et il accomplissait la libation, versant à l'occident la cruche d'or, à l'orient une coupe remplie de vin, dans deux vases d'argent percés de trous. Pendant la libation, le peuple chantait, toujours au bruit des cymbales et des trompettes, les paroles Es. XIl, 3 : « Vous puiserez des eaux avec joie à la source du salut, » paroles auxquelles la tradition rabbinique attribuait tout spécialement une signification messianique. Est-ce à ce rite que Jésus fait allusion? Sans doute, il n'est pas certain que cette libation se célébrât encore le huitième jour. Rabbi Juda le nie même positivement. Mais cela ne prouverait rien contre l'allusion à cette cérémonie qui avait eu lieu tous les jours précédents. Il est même probable que, si Jésus a voulu se désigner comme la véritable eau de Siloé, la source du salut, il l'a fait plutôt dans un moment de calme, où, comme te dit Lange, le vide produit par l'omission de cette cérémonie qui avait eu lieu les jours précédents, se faisait sentir, qu'en créant une
CIIAP. VII, 37.38. 39
sorte de concurrence au rite sacré, au moment où il s'accomplissait au milieu d'une étourdissante allégresse. Mcyer objecte avec plus de raison que , dans la cérémonie , il n'était pas question déboire l'eau puisée, tandis que l'action de boire est le point saillant dans la parole suivante de Jésus. Mais surtout nous demanderons s'il serait bien digne de Jésus de prendre son point d'appui , pour un témoignage aussi important que celui qu'il va rendre, dans une cérémonie tout humaine. Qu'était-ce que ce rite? Un simple emblème, destiné à rappeler l'un des grands bienfaits Ihéocratiques, FelTusion de l'eau du rocher au désert. Pourquoi Jésus, au lieu d'en rester à l'emblème, ne serait-il pas remonté jusqu'au fait divin dont ce rite était destiné à célébrer le souvenir? S'il en est ainsi, c'est au rocher même, d'où Dieu avait fait jaillir l'eau vive pour le peuple, que Jésus se compare. Au ch. II, il s'était présenté comme le vrai temple, au ch. III comme le vrai serpent d'airain, au ch. VI comme le pain du ciel, la vraie manne ; au ch. VII, il est le vrai rocher; au ch. VIII, il sera la vraie nuée lumineuse, et ainsi de suite, jusqu'au ch. XIX, où il réalisera enfm le type de l'agneau pascal. C'est ainsi que Jésus profite de chaque fête, pour montrer l'ancienne alliance réalisée en sa personne, tant il se sent et il se sait l'essence de tous les symboles théocratiques. Voilà le quatrième évangile. Qu'on apprécie d'après cela l'opinion de ceux qui font de ce livre un écrit étranger ou même opposé à lancienne alliance. Toutes les racines de la pensée chrétienne y plongent au contraire dans le sol de l'Ancien Testament.
Pour comprendre la proclamation solennelle des v. 37 et 38, il faut donc se placer en face de la scène du désert, rappelée, les jours précédents ou en ce jour même, par la joyeuse cérémonie de la libation. Les premiers mots : (l Si
quelqu'un a soif, y font allusion au misérable état du peuple consumé dans le désert par une soif ardente. A tous ceux qui ressemblent à ces Israélites altérés, Jésus adresse la consolante invitation qui va suivre. La soif est Tembléme des besoins spirituels. Comp. Matth. V, 6 : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. > Les cœurs altérés de pardon et de sainteté sont ceux que le Père a enseignés et attirés par le moyen de Moïse docilement écouté. L'expression eov Ti;, s*il arritye que quelqu'un, rappelle combien ces cas sont sporadiques; car les besoins spirituels peuvent aisément être étouffés. Au cœur altéré, Jésus se présente comme le rocher d'où jaillira pour lui l'eau \îve : « Qu'il vienne à moi et qu'il boive. » Ces deux impératifs, ainsi liés, signifient : Il n'y a pas autre chose h faire qu'à venir; une fois venu, qu'il boive, comme autrefois le peuple au désert.
Le V, 38 est d'ordinaire envisagé comme une répétition amplifiée de l'idée du v. 37. Mais les mots : « Celui qui vient () moi, » ne sont point une simple reproduction de ceux-ci : « Si quelqu'un a soif, i» Ils correspondent bien plutôt à la seconde partie du v. 37 : € Qu il vienne et qu'il boive. i> Croire, c'est venir. Comme il arrive souvent chez Jean, l'idée qui forme le terme de la parole précédente devient le point de départ de la suivante. Car la grAce obtenue sert toujours à obtenir une grdce supérieure; comp. le yapiv scvri yaotro;, I, 16. Il y a donc gradation de la promesse du v. 37 à celle du v. 38 : « Et même il arrivcraqu'une fois désaltéré, le croyant... ^ Il ne faut donc pas nous étonner si nous trouvons dans l'image suivante une richesse de sens qui dépasse de beaucoup celle de l'image précédente. Le croyant abreuvé de l'eau du rocher apparaît maintenant comme transformé lui-même en un rocher d'où pour d'autres jaillit l'eau vive. Ainsi est magnifique-
ment confirmée la promesse du v. 37 : Qu'il boive! Il sera tellement saturé qu'il débordera lui-même en torrents d'eau vive. — *0 merTsrkrtv, nomin. absolu. Meyef trouve ce rapprochement avec le rocher dans le désert arbitraire. U me parait au contraire que l'objet et le sens de la fête y conduisent directement. Une grande difficulté pour les interprèles a toujours été de savoir à quel passage de TA. T. Jésus fait allusion en disant : comme Ca dit VEcrir lure; car nulle part TA. T. ne promet aux fidèles le privilège de devenir eux-mêmes des sources d'eau vive. Meyer cite Es. XLIV, 3 : « Je répandrai des eaux sur celui qui est altéré, . . , ef mon Esprit sur ta postérité; • LV, 1 : t Vous tous qui êtes altérés^ venez aux eaux;i^ LVIII, 11 : c Tu stras comme un jardin arrosé et comme une source dont les eaux ne tarissent point. • Mais 1. Tous ces passages expriment la pleine satisfaction accordée par le Messie aux besoins du croyant^ non la transformation d^ celui-ci en un être capable de désaltérer autrui. 2. Ils ne renferment absolument rien qui puisse expHquer l'expression frappante : xoAîa, son sein (littér. son ventre). Hengstenberg, toujours préoccupé de retrouver le Cantique des cantiques dans le N. T., cite Gant. IV, 12 : € Ma sœur, mon épouse, lu es un jardin fermé, une source close, une fontaine scellée^ j^ et V. 15 : € 0 fontaine des jardins, 6 puits (Teau vive, ruisseaux découlant du Liban 1 1 Et comme ces cita- ' tions échouent contre la même objection que les précédentes, il cherche à expliquer l'image de xoCkia par une allusion à Gant. VII, 3, où le nombril de Sulamith est comparé à une coupe arrondie. Quelle puérilité ! Beaucoup d'interprètes pensent aux tableaux prophétiques dans lesquels le salut messianique est représenté sous l'image d'un torrent descendant de la colline du temple et fertilisant les contrées d'alentour (Joël III, 18; Zach. XIV, 8; et sur-
toul Ez. XLVII, 1-13). Mais ces descriptions se rapportent aux temps rlu Messie en général, et n'ont rien qui s'applique spécialement aux disciples du Messie ; puis l'expression de xoiT^ia à laquelle la citation de l'A. T. fait évidemment allusion, reste inexpliquée. Selon Bengel, Jésus penserait à la cruche d'or qui servait à la libation ; selon Gieseler, à la caverne souterraine située dans la colline du temple, d'où sortent les eaux qui s'écoulent dans le Cédron. Mais ces deux explications du terme MCkU ne rendent pas compte de la formule de citation qui renvoie à TA. T. luimême {i ypa(p7Î, l'Ecriture), Par un expédient désespéré, Stier rattache les mots : celui qui croil en moiy au verset précédent, comme sujet de nvéTo> : qu'il boive, celui qui croit en moi ; et il trouve ainsi moyen de rapporter le pron. aÙTou, « de son sein i> (v. 38), non pas au croyant, mais au Messie, ce qui fait disparaître une partie de la difficulté. Mais cette construction est évidemment forcée. Puis Vasyndelon entre v. 37 et 38 ne se justifie pas dans ce sens; enfin l'emploi du terme TuaCkia n'est pas expliqué. Chrysostome rapporte les mots : comme a dit VEcriture, uniquement à celui qui croil : c Celui qui croit en moi conformément aux Ecritures. j> Mais rien dans la simple idée de foi ne motive un appel aussi spécial à TA. T. Semler, Bleek, admettent une allusion à un écrit non canonique. Ce serait une exception unique dans les discours de Jésus. On a manqué la vraie explication, parce qu'on ne s'est pas replacé en face de l'événement théocralique auquel pensait Jésus.
Il était dit Ex. XVI 1, 6 : « Voici^ je me tiendrai là devant toiy sur un rocker en Horeb, et tu frapperas le rocher^ et il en (1300) sortira des eaux, et le peuple boira, i Nomb. XX, 11 : ^ Et des eaux abondantes (o»ai Q»o) sortirent. > Comp. encore Deut. Vlll, 15; Ps. CXIV, 8. Il est probable
que tous ces passages avaient été relus durant la fête, à l'occasion de la libation symbolique qui rappelait l'événement auquel ils s'appliquaient. Ils étaient donc présents à tous les esprits. La formule de citation : comme a dit [Ecriture^ n'est pas un il est écrit proprement dit; elle signiOe simplement : < pour employer l'expression scripturaire. > L'expression irorapwH ièccxo^, des torrents d'eau^ reproduit celle de cr^i cro (des eaux abondantes) dans le récit mosaïque. L'expression xoCkia aùroO, son sein^ est tirée da terme *uoo (du dedans de lui) de l'Exode, terme qui désigne la cavité intérieure du rocher d'où devaient jaillir les eaux, d'après la promesse de Jéhovah ; dans l'application, il désigne l'intérieur de l'homme qui, saturé de la vie de Christ, s'ouvre, semblable au rocher, et répand au dehors sa richesse spirituelle. Il n'y a pas jusqu'au futur prkouciv, couleront^ qui ne reproduise la forme de la promesse dans la parole de l'A. T. à laquelle Jésus fait allusion (il sortira des eaux). Jésus est donc pour le nouveau peuple de Dieu ce qu'était pour l'ancien le rocher invisible et spirituel, qui accompagnait les Israélites à travers le désert (1 Cor. X, 4), qui, lorsqu'il était nécessaire, changeait le rocher matériel en source d'eau, et qui, dans la promesse, disait : €Je me tiendrai là sur le rocher,., et les eaux couleront. > Il semble presque qu'il y ait une allusion à cette expression dans le ^iarriTLii, se tint /a, du v. 87. Jésus fait même plus que Jéhovah dans l'A. T. Il ne désaltère pas seulement les croyants; il va jusqu'à faire jaillir des^ torrents d'eau vive du cœur du fidèle, après qu'il l'a pleinement désaltéré. Toutes les réclamations de Meyer contre cette interprétation nous paraissent sans force. Elle a pour elle l'à-propos de la fête et les expressions exceptionnelles employées par le Seigneur. Il est possible que le Seigneur eût en même temps devant les yeux une parole
remarquablement analogue du livre des Proverbes (le livre d*éducation de la jeunesse israélite) , IV, 23 : < C'est du cœur que procèdent les sources de la vie. i
V. 39. 9 Or il dit^ cela de t Esprit que^ devaient recevoir ceux qui croyaient en luP ; en effets [Esprit^ n'était pas encore^, parce que Jésus n avait pas encore été glorifié «. » — L'exégèse moderne critique l'explication que Jean donne au v. 39 de la parole de Jésus, v. 38. Le futur ^6*korif7iv, couleront, dit Lûcke, est relatif et dépendant uniquement de la condition de la foi ; il s'agissait donc d'un fait qui devait s'accomplir immédiatement pour le croyant ; puis, l'eau vive, la vie éternelle que le croyant puise dans les paroles de Jésus, n'est pas le Saint-Esprit. Ce passage est également l'un de ceux que cite M. Reuss en preuve de son assertion que Jean ^ se méprend sur le sens et la portée de certaines paroles du Seigneur, i Scliolten y voit une de ces gloses nombreuses qu'il trouve dans notre évangile. Assurément, si le v. 38 n'était que la répétition et le développement du v. 37/ cette critique pourrait avoir quelque fondement; mais nous avons vu que la promesse du V. 38 dépasse de beaucoup celle du v. 37. Rien n'empêche donc exégétiquement d'admettre que , tandis ^ue celle du v. 37 pouvait se réaliser immédiatement, celle du v. 38 se rapporte h un état des fidèles plus avancé -et plus éloigné. Il est bien évident par l'histoire que si,
i N It"^^ : EXrfEv (il disait), au lieu de einsv (il dit).
* Les Mjj. se partagent entre ou (n D etc.) et o [B E etc.)
' B L T lisent niaxEuaaviE; au lieu de -taTEuovTE; que lit T. R. avec 44 Mjj. parmi lesquels N] Mnn. It. etc.
* Nous retranchons «yiov avec K K T Cop. Or. contre les autres Mjj. et Vss.
' B Iti»»«:"4"« Syr*<^^ ajoutent ôeoojxevov (n'était pas encore donné). D ajoute et:' autotî.
* N lit au lieu d'£5oÇ«^T, : SsdoÇaTro.
avant la Pentecôte, les apôtres se sont désaltérés euxmêmes, ce n'est que depuis cet événement qu'ils ont commencé à être une source d'eau vive pour le monde. Jésus caractérise nettement la différence entre ces deux états (XIV, 17-18) ; et personne mieux que Jean ne devait avoir la conscience du changement total que la Pentecôte avait, apporté dans la vie intime des apôtres. Qu'on se rappelle saint Pierre, les Douze, les cent-vingt, proclamant les choses magnifiques de Dieu à Jérusalem et amenant en ce jour trois mille personnes à la foi I — Jean ne confond pas, comme le lui reproche Lûcke, TËsprit avec la vie éternelle; mais l'image de l'eau vivey dont s'était servi Jésus, réunissait dans une seule intuition l'Esprit, comme principe, et la vie, comme effet. — La leçon £^o(iiivov est certainement une glose destinée à expliquer ce qu'il paraissait y avoir de trop absolu dans le mot fï était pas. Pour s'expliquer l'expression de Jean, il faut se rappeler celte parole de Jésus : « Si je ne m'en vais y te Paraclet ne viendra point à vous > (XVI, 7), et toutes les paroles des eh. XIV et XVI d'où il ressort que cette venue de l'Esprit, c'est la présence spirituelle de Jésus dans les cœurs. <c Je ne vous laisserai point, orphelins; je viendrai à vous ^ [XIV, 18), dit Jésus en explication de cette promesse : iL Esprit sera en vousi^ (XIV, 17). L'Esprit avait sans doute^ jusqu'à la Pentecôte, agi sur les hommes; mais il n'avait point été en eux. C'est pourquoi Jean emploie cette expression si énergique : « L Esprit n était points » c'està-dire, n'avait point encore de domicile permanent dans^ l'humanité, ou, ce qui, vu le manque d'article devant icveii(ia, rend encore mieux la pensée de Jean : a. Il n'jr avait pas encore de vie spirituelle, d et cela parce que le principe de ce cette vie supérieure n'était pas encore descendu dans l'homme.
On explique de diflerenles manières la relation que Jean établit entre l'élévation de Jésus et le don du Saint- Esprit. Selon Hengstenberg et d'autres, le iètj^ifsBx désignerait le fait de la mort de Jésus qui était la condition de l'envoi de l'Esprit, parce que ce don suppose le pardon des péchés. L'idée esl vraie; mais le terme être glorifié n'est appliqué nulle part à la mort de Jésus comme telle. Il faudrait en tous cas dans ce sens ù^^^^^S ^^^^ élevé. Selon de Wette et Vinet, d'après un beau passage cité par M. Âstié, la liaison entre la glorification de Jésus et la Pentecôte consisterait en ce que, si Jésus fût demeuré visibloment sur la ten*e, l'Eglise n'eût pu marcher par la foi et par conséquent vi\Te par l'Esprit. Majs, dans le mot e^o^afjftr,, l'accent n'est nullement sur le dépouillement de la chair, mais sur le revêtement de la gloire. Cette remarque me parait écarter également l'explication de Lûcke et de Reuss : < Il fallait que le voile de la chair tombât pour que l'Esprit affranchi pût se déployer librement dans TEglise (Lùcke). » Ce n'est ni la mort expiatoire, ni la disparition corporelle, que Jean pose comme condition de la Pentecôte; c'est la glorification positive de Jésus, par sa réintégration dans sa gloire de Logos (XVU , 1. 5). Si l'œuvre de l'Esprit, dans le sens chrétien, consiste réellelement a faire vivre le Christ lui-même dans le cœur du croyant, il esl évident qae l'Esprit ne pouvait venu* qu'aprés la consommation personnelle de Jésus ; car ce n'était pas un Christ inachevé, que l'Esprit divin devait communiquer à l'humanité, mais l'Homme-Dieu pai*venu à sa stature parfaite. De plus, cette communication de Jésus glorifié, c'est lui-même qui l'opère par l'envoi de l'Esprit; or cet envoi suppose la réintégration de Jésus dans la plénitude de son état divin. Il fallait donc, de toutes manières, que Jésus fût personnellement glorifié dans le ciel
avant qu'il pût Tétre par TEsprit dans le cœur des croyants, et par eux sur la terre. — L'épithèle ayiov, smnty a probablement été ajoutée (voir les variantes] dans le but de distinguer ici l'Esprit spécifiquement chrétien d'avec l'Esprit de Dieu dans l'ancienne alliance. Mais si cette épithète a été ajoutée dans ce but, les interpolateurs se sont trompés ; car c'est précisément en lisant i:veij[jt.a tout court qu'il est le plus aisé de prendre ce mot dans le sens spécial exigé par le contexte, dans celui où il est si souvent employé dans les épitres de saint Paul : la vie spirituelle comme fruit de la présence du Saint-Esprit dans l'Eglise, Cesprit né d'Esprit (III, 6).
2^ V. 40-44 : Les impressions de la multitude.
V. 40-44. € Plusieurs dans la multitude^ qui avaient entendu ces discours*, disaient : Cet homme est véritablement le prophète. D'autres^ disaient: Cest le Christ. 41 Mais d^ autres disaient: Le Christ vient -il donc de la Galilée? 42 U Ecriture na-t-elle pas déclaré que cest de k semence de David et du bourg de Bethléemy (toii était Davidj que vient le Christ f iâ Use fit donc une scission dans la miUtitude à cause de lui. 44 Et quelques-uns denire eux voulaient ^ se saisir de lui; mais aucun ne mit la main sur lui. > — Ces courtes descriptions des impressions populaires, qui suivent chacun des discours de Jésus, servent à signaler le double développement qui s'opère, et
* Àa lien de xoXXot ouv ex tou o/Xou axouv. que lit T. R. avec H Mjj. Mnn. It*"*! Syr., on lit dans K B D L T X Itpicriquc Vg. Cop. Or. : sx
TOU 0/Xou ouv axou9.
* T. R. lit Tov Xoyov avec S X A Mnn. Les <3 autres Mjj. Mnn. It. Vg. SjT***» Cop. Or. lisent twv Xoywv, et n B D L T U ajoutent toutojv. M X ajoutent auiou.
* B L T X : ot 8« au lieu de aXXoi {« D etc.) ou aXXot ds (T. R. avec Mnn.).
^ K : eXeyov 9U lieu d'i)OcXov.
préparent Fintelligence de la crise finale. Ce tableau est l'histoire prise sur le fait, et ne s'expliquerait point comme provenant de la plume d'un narrateur postérieur. — Jean ne nous a donné que le résumé du discours tenu par Jésus en cette circonstance. C'est ce qu*il fait entendre par le plur. Tô>v >.oYwv, ces discours, qui, d'après les documents, doit être envisagé comme la vraie leçon. — Nous savons déjà qui était ce prophète auquel pensent une partie des auditeurs. Comp. I, 21 ; VI, 14. La transition de cette supposition à la suivante : C/est le Messie, se conçoit facilement, d'après le second de ces deux passages.
Comme il y avait deux nuances parmi les auditeurs bien disposés, Jean en signale également deux dans le parti hostile : les uns se bornent à objecter (v. 41 et 42) ; ce trait suffit pour les isoler moralement des précédents. Les autres (v. 44) voudraient déjà recourir aux voies de fait. — De Welte, Weisse, Keim, demandent pourquoi Jean ne réfute pas l'objection avancée au v. 42, ce qui lui eût été facile s'il eût connu ou admis la naissance de Jésus à Bethléem. De ce silence ils concluent qu'il ignorait ou qu'il niait toute cette légende de la descendance davidique de Jésus et de sa naissance à Bethléem. Mais c'est précisément la conclusion opposée qu'il faut tirer du silence de l'auteur. Dans le cas où l'objection lui eût paru fondée, il eût dû chercher à la résoudre. Jean se plait souvent à rapporter des objections qui, pour ses lecteurs au fait de l'histoire évangélique, se transformaient immédiatement en preuves ». C'était montrer en même temps combien l'esprit critique, auquel s'étaient livrés les adversaires de Jésus, avait été pour eux un guide moins sur que l'instinct
^ Hilgcnfeld (Einl., p. 749) reconnaît nettement que le fait de la naissance de Jésus à Bethléem est supposé connu de Tauteur par ce passage.
CIIAP. VU, 40-49. 49
moral par lequel les disciples s'élaient attachés à lui. — Le yap, car (v. 41], porte sur une ovation sous-entendue : Nullement, car.,. — Le prés, fpxe'^ai, vienty est celui de , ridée, l'expression de ce qui doit être, d'après la prophétie. — ""Oirou y,v, que nous avon« traduit par d*ou élaity signifie proprement : où il était chez lui.
3^ V. 45-52 : La séance du Sanhédrin.
V. 45-49. c Les huissiers revinrent donc auprès des principaux sacrificateurs et des pharisiem. Et ceux-ci kur dirent : Pour quelle raison ne Cavez-vous pas amené? 46 Ijcs huissiers répondirent : Jamais homme n'a parlé tomme cet homme^. 47 Les pharisiens leur répondirent : Etes -vous donc aussi ses dupes? 48 Y a-t^il quelqu'un des chefs ou des pharisiens qui ait cru* en lui? 49 Mais cette multitude j qui n* entend rien à la loi, est exécrable^ I^ — Quoique ce fût un jour férié, le Sanhédrin ou du rnoins une partie de ce corps tenait séance, attendant sans doute le résultat de l'envoi des huissiers (v. 42). Par leur franche réponse, ces derniers font, involontairement sans doute, un étrange compliment à ces docteurs qu'ils entendaient tous les jours. Tischendorf a rétabli avec raison, dans ses dernières éditions, les derniers mots du v. 46 ; l'omission de ces roots chez les alex. provient de la confusion des deux ovOporRToç. — Par le vous aussi (v. 47), les chefs font appel à l'orgueil de leurs serviteurs. — Jean se plait de nouveau, au V. 48, à rappeler une de ces paroles des adversaires auxquelles le démenti, infligé par les faits, imprimait le sceau du ridicule (comp. v. 50 et ch. 111, relatifs à Nico-
* B L T Cop. Or. omettent taç outoc o av6p<u7:o{. D It"'^<i lisent cuç ouToç XaXct. H : fa>c outo; Xakn o av6p.
' M D : TziTzvjii au lieu d'sntorcuacv.
* M B T 2 Mnn. Or. : e^capatot au lieu d*E:nxaTapaTot.
3« Vol. i
dème]. — Les commentateurs rappellent, à l'occasion da V. 49, les expressions méprisantes que contiennent les écrits rabbiniques touchant ceux qui n'ont pas étudié, c L'ignorant n'est pas pieux ; les savants seuls ressusciteront. 1» Voyez aussi les expressions ce peuple de la terre, > c vermine, » appliquées par les savants juifs au commun peuple. — Par ces mots : qui n entend rien à la loiy les chefs font entendre qu'ils possèdent par devers eux des raisons sans réplique, tirées de la loi, pour rejeter Jésus. Les colères sacerdotales prennent volontiers des allures ésotériques.
Mais il se trouve là quelqu'un qui les rappelle à l'ordre au nom de cette loi même que seuls ils prétendent connaître :
V. 50-52. €Nicodèfney qui était venu de nuit tters lui^ et qui était Vun d entre eux^ leur dit : 51 Notre loi condamne-t-elle donc un homme avant de* V avoir entendu et d avoir pris connaissance de ce quil a fait? 52 11$ répliquèrent et lui dirent : Es-tu doncy toi aussty de la Galilée f Examine et reconnais que de la Galilée ne sesi point élevé* vn prophète, d — Le rôle que joua Nicodéme dans cette circonstance est la preuve du progrès qui s'est opéré chez lui depuis sa visite à Jésus. C'est ce que fait sentir l'apposition c qui était venu de nuit vers Jésus. » Le retranchement de ces mots par le Sinaït. est probablement dû à une confusion du aùrou; et du aÙTov. — Nuxto;, de nuity est retranché par les alex. ; mais il convient par-
* T. R. lit 0 6À0(ov vuxTo; 7:po; auTov avoc E G H M S T A It»*'*l Vg. Syr. On lit o êX8o>v rpoç auTov TrpoTgpov dans B L T Sah., o eXOojv npoç auTov vuxTo; to Tiptoiov dans D. N omet le tout.
" nBDKLTXIT Or. lisent jrpwTov au lieu de rporscov.
' Au lieu d'gpiYepTai, NBDKTrAn 30 Mnn. ItP««"«!«« Vg. Syr. lisent ÊYÊipsTai.
CHAP. Vil, 49-52. 51
failement au contexte et fait contraster la hardiesse actuelle de Nicodème avec sa circonspection de jadis. — Le irpû- Tov on icpoTcpav, précédemment y qu'ajoutent les alex., est peut-être emprunté à XIX, 39. Cependant ce mot peut servir à établir la relation entre la conduite actuelle de Nicodème et sa démarche précédente. — La seconde apposition : qui était Van (Centre eux y rappelle malicieusement leur question, v. i&.
Le terme 6 vopio^, la loiy v. 51, est en tête; il renferme une allusion mordante à la prétention des chefs de connaître seuls la loi (v. 49). — Le sujet des verbes ûbcouor, et '^ est la loi personnifiée dans le juge.
On voit au v. 52 comment la passion envisage et juge l'impartialité. Elle y découvre l'indice d'une secrète sympathie, et en cela elle ne se trompe pas toujours. — Le Sanhédrin suppose méchamment dans sa réponse qu'on ne peut adhérer à Jésus, sans être Galiléen comme lui. — On entend ordinairement les derniers mots dans ce sens : c Reconnais (\\i' aucun prophète n'a jamais été suscité de Galilée ; > et l'on trouve dans cette assertion une contradiction avec le fait que plusieurs prophètes, Elie, Nahum, Osée, Jouas, étaient Galiléens d'origine. L*on a conclu de là (Bretschneider, Baur) que les membres du Sanhédrin, qui devaient savoir leur histoire sainte, n'ont point pu prononcer ces mots, et qu'ils leur ont été prêtés par l'évangéliste, ce qui est un indice de la fausseté du récit. La leçon èyetpeTai, est suscité y ne change rien à la chose, le présent ne servant qu'à donner au fait le caractère d'une loi. Il faut dire plutôt que le sens donné ordinairement à cette proposition (en lisant le parfait iyTfyepTai) < qu'aucun prophète n'a jamais été suscitéy » est faux; il exigerait non seulement le pronom où^eiç avec icpocpTÎTTi;, mais sur-
tout Taor. iyéf^ au lieu du parfait ^ Si le parfait iy^^oa, est la vraie leçon, la proposition ne signifie pas : c qu'il ne «'es/ jamais élevé de prophète en Galilée, > mais c qu'en la personne de Jésus, il ne s'est point réellement élevé maintenant un prophète en Galilée, i» comme le peuple se l'imagine. Il est bien vrai que cette conclusion repose , selon eux , sur l'expérience historique : Examine et reconnais que,.,. Mais cet appel à l'histoire se justifie aisément; car l'origine galiléenne de trois des quatre prophètes cités (Elie, Nahum, Osée) est ou fausse ou incertaine (voir Hengstenberg). Elie était de Galaad; Osée, de la Samarie; Nahum, de El-Kosch, endroit dont la situation est inconnue. Quant à Jonas, ce prophète est une exception que la passion pouvait faire oublier un moment, et qui, si on l'eût objectée aux chefs, eût été écartée par eux comme un fait isolé, qui ne prouvait rien contre le principe d'après lequel la Galilée était et restait le rebut de U théocratie. Le présent iyeîpeTai (n'est suscité, ne s'élève), admis par Tischendorf (8^ éd.), a le même sens que le parfait bien compris. Il se rapporte à l'idée, au principe. Bâumiein sent si bien la nécessité grammaticale de ce sens qu'il entend par Tcpcxpr^TTi;, le prophète, dans un sens absolu, le Messie : c Le Messie n'est pas suscité de Galilée; > ce sens est naturellement impossible.
Le récit de le fenne tdoUère : fil, 6S- f III, II.
Trois questions s'élèvent au sujet de ce morceau : Appartient-il réellement au texte de notre évangile? Sinon, comment y a-t-il été introduit? Que penser de la vérité du fait lui-même?
Le témoignage le plus antique en faveur de ce passage est l'usage qu'en font les Constitutions apostoliques (I, i, 24),
* Pourquoi Meyer, qui réjwnd à la première objection par JV, 44 (le cas est loin d*étre identique), ne rëpond-il pas à la seconde?
pour justifier l'emploi des moyens de douceur dans la discipline ecclésiastique envers les pœnitentes. Cet ouvrage apocryphe paraît avoir reçu sa forme définitive vers la fin du troisième siècle. Si donc ce passage est inauthentique chez Jean, sou interpolation doit remonter jusqu'au III^ ou au II® s. Les Pères du quatrième siècle, Jérôme, Ambroise, Augustin, en admettent l'authenticité et pensent qu'il a été retranché dans une partie des documents par des hommes faibles dans la foi, qui auraient craint que c leurs femmes n'en tirassent des conséquences immorales » (Augustin). Certains Mss. de Vltala (Veronensis^ Colbertinus^ etc.), du quatrième au onzième siècle, la Vulgate^ la tradition «y rta^tt^ de Jérusalem, du cinquième siècle, les Mss. DFGHUrn, du sixième au neuvième siècle, et plus de 300 Mun. (Tischendorf), lisent ce passage et ne le marquent d'aucun signe de doute. En échange, il manque dans la Peschito et dans deux des meilleurs Mss. de \Itala, le Vercellensis, du IV« et le BrixianuSy du VI® siècle. Tertullien, Cyprien, Origène, Chr^'sostome, n'en parlent pas. KABCLTXii, du quatrième au neuvième siècle, et 50 Mnn. (d'après de Wette), l'omettent complètement (L et \ en laissant un espace vide); E M A et 45 Mnn. le marquent de signes de doute. Enfin, dans quelques documents, il se trouve transposé : un Mn. le place après VII, 36; dix autres, à la fin de l'évangile; quatre enfin, dans l'évangile de Luc, à la suite du.ch. XXI. Euthymius l'envisage comme une addition utile; Théophylacte le retranche tout à fait.
1. Dans cet état de choses, il est impossible d'envisager l'omission de ce morceau, dans un si grand nombre de documents, comme purement accidentelle. S'il était authentique, il faudrait nécessairement qu'il eût été retranché à dessein et par le motif que supposent quelques Pères. Mais, à ce compte-là, combien d'autres retranchements n'eùt-on pas dû faire dans le Nouveau Testament? Et se serait-on permis une semblable liberté à l'égard d'un texte décidément connu comme apostolique?
2. De plus, le texte varie extraordinairement dans les documents qui présentent ce morceau ; on compte une soixantaine de variantes dans ces douze versets. Griesbach a distingué trois textes tout différents : le texte ordinaire , celui de D, et un troisième qui résulte d'un certain nombre de Mss. Un vrai texte apostolique n a jamais subi de telles altérations.
3. Comment se fait^il que le morceau tout entier se trouve si diversement placé dans les documents : après Vil, 36, dans le Mnn. i!ilS; à la fin de notre évangile dans une dizaine de Mnn. et dans plusieurs exemplaires de la traduction arménienne ; à la fin de Luc XXI dans 4 Mnn., sans parler des Mss. et Yss. qui le placent entre les chap. VII et VIII de notre évangile? Une telle hésitation est également sans exemple à F^ard d'un vrai texte apostolique.
4. Le style n'a point le cachet johannique: il a bien plutôt les caractères de la tradition synoptique. Le o3v, forme de transition la plus usitée chez Jean, manque complètement; il est remplacé par Se (11 fois). Les expressions ^pdpou (Jean dit npcoi), itSç 6 Xaoç, XQL^iaa; iSiSaoxev, ot ^ç,aL[t.iuntXç xal ol qpoptaalot, sont sans analogie chez Jean et rappellent les formes synoptiques. D'où proviendraient ces subites différences, si le morceau était authentique?
5. Le préambule VII, 53 ne présente, comme nous le verrons, aucun sens précis. II est d'une amphibologie suspecte.
6. Enfin il y a disharmonie complète entre l'esprit de ce récit et le contexte johannique. Dans ce dernier, le trait saillant est le témoignage que Jésus se rend à lui-même et la position de foi ou d'incrédulité que prennent à cette occasion vis-à-vis de lui ses auditeurs. A ce point de vue, le récit de la femme adultère ne peut être envisagé dans notre évangile que comme un horsd'œuvre. Aussitôt qu'on le retranche, la liaison entre le témoignage qui précède et celui qui suit, saute aux yeux. Elle est expressément marquée par le TudXiv, de nouveauy Vïlï, 12, qui n'a de sens qu'autant qu'on rattache la nouvelle déclaration, VIII, 12-20, à celle du grand jour de la fête, Vil, 37 et suiv.
Aussi l'authenticité de ce morceau n'est-elle plus admise que par un petit nombre d'exégètes protestants (Lange, Ebrard, AVieseler), par les interprètes catholiques (Hug, Scholz, Maier) et par quelques adversaires de l'authenticité de l'évangile qui se font une arme des invraisemblances internes du récit (Bretschneider, B. Bauer). Dès le temps de la Réformation, il a été jugé inauthentique par Erasme, Calvin, Bèze: plus tard, il a été également éliminé par Grotius, Wetstein, Semler, Liicke, Tholuck, OIshausen, deWette, Baur, Reuss, Luthardt, Ewald, Hengstenberg, Lachmann, Tischendorf, etc. Hilgenfeld persiste
à le défendre dans son Introduction au N, T. Il a en sa faveur, selon ce savant, des témoignages prépondérants ; seul, il nous transporte après le premier jour de la fête, dans le milieu qui est celui des scènes suivantes; enfin il est exigé par la parole Vin, 15. Ces raisons n'ont pas besoin d'être réfutées.
Comment ce morceau s'est-il introduit dans notre évangile?
Hengstenberg a attribué la composition de ce récit à un croyant, adversaire du judaïsme, qui, sous l'image de cette femme dégradée, mais réhabilitée par Jésus, aurait voulu représenter la gentilité graciée. Pour donner plus de crédit à cette fiction, Fauteur l'aurait insérée dans le texte de notre évangile avec un préambule, et elle aurait pénétré dans un certain nombre d'exemplaires. Nous nous occuperons des objections soulevées par Hengstenberg contre la vérité interne du récit. Quant à la transition VII, 53, elle était indispensable, même dans le cas où l'interpolation aurait eu lieu sans intention frauduleuse.
Il est plus naturel, me semble-t-il, de voir dans ce morceau la rédaction de quelque antique tradition. Un copiste aura d'abord annoté ce récit à la marge de son Ms., d'où il aura fait irruption dans le texte des Mss. dérivés de ce doirument. Eusèbe rapporte {ff. E. III, 40) que l'écrit de Papias renfermait « riiistoire d'une femme accusée de nombreux péchés devant le Seigneur, histoire que renferme également l'évangile des Hébreux.» Meyer révoque en doute toute relation entre notre récit et celui de Papias. Il s'appuie sur l'expression : de nombreux péchés, chez ce Père. Mais l'exhortation de Jésus : * Va et ne pèche plus à l'avenir, » ne se rapporte pas à un seul acte de péché, et il nous semble bien difficile de ne pas reconnaître dans cette histoire, dont parle Eusèbe, celle que renferme notre péricope Jean VII, 53 — VIII, 11. Elle fut annotée sans doute par un lecteur de Papias ou de l'évangile des Hébreux, en premier lieu, à la fin du recueil des évangiles, par conséquent à la fin de Jean ordinairement placé le dernier (de là sa place dans 10 Mnn.). Ou lui chercha plus tard une place plus convenable dans le corps même de l'histoire évangélique. Les uns l'insérèrent ici comme exemple des machinations des chefs, se rattachant assez naturellement au récit de la séance du Sanhédrin VII, 45 et suiv. , et comme préparant la parole VIII, 15 : Je ne juge personne. D'autres lui assignèrent sa place après Luc XXI, 38, passage
avec lequel notre récit présente une analogie assez frappante (comp. surtout v. 1 et 2 de Jean avec ce v. de Luc). Par là, il devenait en même temps la clôture de cette série d'épreuves que le Sanhédrin d'abord, puis spécialement les pharisiens et les sadducéens, avaient fait subir à Jésus en ce jour mémorable de la dernière semaine de sa vie. Nous devrions, s'il en était ainsi, ranger ce récit au nombre des narrations extra-scripturaires que la tradition orale des premiers temps avait conservées.
Hoitzmann suppose que ce morceau faisait primitivement partie de récrit qui selon lui a été la source de nos trois synoptiques (A, ou le prétendu Marc primitif). Nos trois synoptiques l'auraient omis, à cause du scandale produit par la manière dont y était traité l'adultère. Il aurait en échange trouvé accès dans l'évangile des Hébreux et par cette porte serait rentré dans nos évangiles, en différents endroits. — Mais on ne s'explique pas bien comment en si peu de temps le sentiment de l'Eglise aurait complètement changé, et comment à un rejet unanime aurait succédé si promptement une réintégration générale. Notre explication nous paraît plus naturelle et bien moins hypothétique.
Reste la question de savoir si ce récit est la tradition d'un fait vrai ou une légende sans valeur. L'étude détaillée du passage peut seule fournir la solution de cette question. Nous donnerons la traduction d'après le T. R., en n'indiquant que les principales variantes.
VII, 53-VIII, 11. « 53 Et chacun s'en alla^ dans sa maison, VIII, 1 Mais Jésus s en alla à la montagne des Oliviers, i Et à la pointe du jour, il revint^ dans le temple; et tout le peuple^ venait à lui^; et s'étant assis, il les enseignait^. 3 Or les scribes et les pharisiens amènent^ vers lui une femme qui avait été surprise'^ en adultère^; et l'ayant
• D M S r : E7:opEu07)aav. U : ajnjXÔEv. \: aTnrjXOov.
• D: rap«Ytv£Tat. U: r,X6cv. Mnn. : 7:«pT))»0£v. ' G S U Mnn. : ox.Xoç.
• 5 Mjj. omettent «poç «utov.
'^ D 6 Mnn. omettent les mots xxi... auTou;.
• D'autres: çepouai, 7cpo<njv£Yy.av.
' E G H K : xaTaXrjpOstaav. D : 6tXr^{x|x£vr,v.
• D : £~i a^apna.
CHAP. VII, 53 -Vin, 40. 57
placée au milieu de l'assemblée, 4 t7^ lui disent^ ; Maître, cette femme a été prise sur le fait^, commettant adultère; 5 or dans la loi Moïse nous a ordonné^ de lapider^ de telles personnes ; toi donc 5, quel est ton avis ? 6 Ils disaient cela pour l'éprouver^ afin de pouvoir l'accuser^; mais Jésus y s' étant baissé, écrivait du doigt sur la ten^e"', 7 Cofnme ils persistaient à t interroger, s* étant redressé *, 27 leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette le prefnier • la pierre contre elle, 8 Puis, s'étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre^^, 9 Eux, ayant entendu cela^^ et étant repris par leur cotiscience ^^, sortirent ^^ un à Mn**, en commençant par les plus vieux jusqu'aux derniers ** ; et Jésus resta seul avec la femme qui se tenait debout^^ au milieu de l'assemblée. 10 Alors Jésus ^ s'étant redressé ^"^ et ne voyant plus personne que la femme^^j lui dit: Femme ^^, où sont tes accusateurs "^J Personne ne fa-
^ E G H K : 7:<cpo(ÇovTi{. D : cxnitpaCovTEç auiov oi icpEi; iva ifjmtsxy xaTr,"ppt«v auTOu.
' U : ToutY^v cupOfjLSv s::* auTO^copcu.
* D : EXE^EUGEV.
^ D M S U A: XiOa^siv. Mnn. : XiOa^Eoeat.
• D : Tj 8e vov.
•SU: xaTTj-fOptav xaT* aoTOu. D M omettent les mots touto ... aoToa. ' E G H K 90 Mnn. ajoutent {xij 7:co<j7W)iou[i£vo;.
* D M S Vss. : avtxut{>sv xat. U A : avapXEtjia;. » E G H : npwTov.
*^ U: Evo; ExaoTOu outcov Ta; a(xapTia;. '^ D : exaTTo; 8e tcov Iou8aui>v.
" D M U A Mnn. Vas. omettent les mots xat ... fiXEYx.o[iisvoi. " L : eÇtjXBev. m : avEy fupTjaav.
** D omet Etç xaO* Et;.
** E G H K M Vss. omettent ewç tojv Eoyatwv. D lit oj; te navTa; eÇêÀdâiv.
*• Tous les Mjj. : ouaa au lieu de E<iTto<ja.
" A Mnn. : avapXE^^a;.
'* D M S omettent les ipots xai ... pvaixo;. U A les remplacent par
ei$£v auTTjV xat.
" D E F G H K Vss. omettent r^ pvTi. M S U A : pvai. ^ 8 Mnn. Augustin omettent les mots nou ... «joj [autres variantes).
t'il condamnée? ii Elle rfi7*; Personne, Seigneur. Jésus lui dit: Et moi ^ je ne te condamne^ p€i3 non plus; va^, et ne pèche plus ^. »
V. 53. L'expression : chacun s'en alla, se rapporte-t-elle, comme cela paraît naturel dans le contexte, aux membres du Sanhédrin qui s'en retournent chez eux à la suite de la séance, YII, 454Si ? Dans ce cas, cette remarque est absolument oiseuse. Ou bien se rapporte-t-elle au peuple tout entier qui, la fête terminée, rentra du temple dans ses demeures? Ce sens est plus vraisemblable. C'était probablement celui de ce verset dans le texte, d*où ce récit a été détaché. Mais rien ne conduit dans le contexte de Jean à ce sens du mot chacun. Il y a là manifestement la preuve d'une intercalation étrangère.
VIII, 1 et 2. Analogie avec la narration synoptique, et pour le fond et pour la forme; comp. Luc XXI, 38.
V. 3 et 4. rpa[xp.aT6Tç, les scribes, 5icaÇ XcYojxevov chez Jean; style synoptique. — Il est douteux d'ailleurs que déjà à cette époque ces gens lui eussent soumis une telle question, et lui eussent concédé par là une si grande autorité, aux veux du peuple. Comp. VII, 26.
V. 5. La lapidation n'était ordonnée par Moïse que pour le cas d'une fiancée infidèle (Deut. XXII, 23. 24); pour la femme adultère, le genre de mort n'était pas déterminé (Lév. XX, 10). D'après le Talmud, là où la peine n'est pas spécifiée, la loi entendrait, non la lapidation, mais la strangulation. Faudrait-il donc (avec Meyer) voir dans cette femme une fiancée infidèle, ou bien (avec Tholuck, Ewald) admettre, en opposition aux données du Talmud, que, là où la loi se taisait, c'était le supplice de la lapidation qui était appliqué, ou bien enfin reconnaître une faute dans le récit, le narrateur ayant substitué le terme de lapider à l'expression plus générale de mettre à mort? La supposition de Meyer est forcée. L'idée d'une erreur dans le récit est en soi peu vraisemblable. La seconde supposition, au contraire, est confirmée par la comparaison de Exode XXXI, 14 et XXXV, 2,
* D : xaxsivr^ einev a'jTw.
* E F G K Mnn. : xpivw.
' D: uTzays.
* D M U Vs3. ajoutent a:;o tou vjv devant afiapTavs.
(où la peine de mort est attachée à la violation du sabbat) avec Nomb. XV, 32-34, où cette peine est exécutée, dans un cas particulier et sans explication nouvelle, sous la forme de la lapida* tion.
V. 6. En quoi consistait le piège? Plusieurs (Aug., Luth., Calv.) l'expliquent ainsi : S*il répondait : ne lapidez pas, il contredisait Moïse, et on pouvait ainsi l'accuser devant le Sanhédrin comme faux prophète ; $*il disait : lapidez, il reniait son principe habituel de miséricorde envers les pécheurs. Mais, dans cette seconde alternative, il n'y eût pas eu précisément lieu à accusation. D'autres (Euthym., Thol., Hengstenb.): Ils attendaient avec certitude une réponse dans le sens de la clémence, et par conséquent en contradiction avec le statut mosaïque. Mais dans ce sens il n*y*àvait réellement piège qu'en cas de réponse négative. Hug, Meyer : S'il répond négativement, il contredit Moïse; s'il répond conformément à Moïse, il entre en conflit avec la loi romaine qui ne punit point de mort l'adultère. Mais les Romains n'imposaient pas aux provinces leur propre législation, et le piège résultant d'un conflit purement juridique entre deux codes n'aurait rien eu d'assez populaire pour nuire sérieusement à Jésus. La solution me paraît simple : Si Jésus répondait : Moïse a raison ; lapidez ! on se rendait auprès de Pilate et on accusait Jésus d'empiéter sur les droits de l'autorité romaine, qui s'était réservé, ainsi que dans tous les pays conquis, le jus gladii. S'il répondait : ne lapidez pas, on le décriait auprès du peuple et l'accusait auprès du Sanhédrin, comme faux Messie ; car le Messie doit rétablir le règne de la loi. C'est exactement la même combinaison que lorsqu'on lui pose la question du tribut à payer à César (Luc XX et parall). — Luthardt explique exactement comme nous : t Jésus semblait obligé de prendre position soit contre la loi, soit contre l'autorité romaine. » Meyer objecte que, même après la décision affirmative de Jésus, il restait le droit ai' exécution, que Jésus n'aurait point enlevé aux Romains. Mais il eût été bien facile, dans l'accusation portée devant Pilate, de ne point tenir compte de cette distinction et de présenter la sentence comme un appel à l'exécution inimédiate. N'était-ce pas là précisément le caractère de la lapidation? — L'acte de Jésus, à la suite de cette question (écrire sur la terre), n'est pas simplement, comme on l'entend d'ordinaire d'après certains exemples tirés.
des auteurs grecs et des rabbins, une manière de s'isoler ou de témoigner son indiiïérence à Tégard de la question qui lui est posée. Hengstenberg objecte à bon droit contre cette explication qu'elle fait de l'acte de Jésus un pur jeu, incompatible avec sa dignité morale. Jésus, faisant le geste d'écrire, doit avoir réellement écrit. Et ce qu'il a écrit, est tout naturellement, à ce qu'il nous paraît, la parole qu'il prononce lui-même l'instant d'après (v. 7) : la première partie, lorsqu'il se baissa et qu'il écrivit pour la première fois (v. 6); la seconde, lorsqu'il reprit cette attitude (v. 8). En écrivant, Jésus faisait allusion à la fonction déjuge que lui attribuaient en^e moment ses adversaires. Une sentence ne se prononce pas seulement ; elle s'écrit. Or la parole suivante de Jésus mérite bien le nom de sentence dans un double sens : n'est-ce pas la condamnation des accusateurs et l'absolution de l'accusée?
V. 7 et 8. L'art admirable, mais en même temps très-simple, <le la réponse de Jésus au v. 7, consiste à ramener la questioo du ^omdXne juridique, où la plaçaient ses adversaires, sur le terrain moral, au-delà duquel Jésus ne songe pas pour le moment à étendre sa compétence; comp. Luc XII, li. Un juge en fonction peut sans doute juger et condamner, tout en étant lui-n>ème pécheur. Mais telle n'est point en ce moment la position de Jésus, qui n'est pas revêtu de la fonction officielle de juge. Ce n'est pas non plus la position de ceux qui lui soumettent la question. Pour avoir le droit de se faire spontanément les représentants et les exécuteurs de la justice de Dieu, tout au moins faudrait-il qu'il ressemblassent à Dieu par la sainteté parfaite de leur vie. Il est clair que cette réponse suppose la théocratie asservie et privée, comme elle l'était réellement, de son antique constitution. — Les interprètes qui , comme Liicke, Meyer et tant d'autres, restreignent l'application du terme sans péché à l'adultère ou en général à l'impureté, alTaiblissent étrangement la pensée de Jésus. N'est-il pas dit en effet : « Si quelqu'un a péché dans un seul commandement, il est coupable à l'égard de tous » (Jacq. II, 10)? L'habileté de cette réponse consiste à désarmer les juges improvisés de cette femme, sans cependant porter la moindre atteinte à l'ordonnance de Moïse. Le code demeure; ^seulement, il ne reste personne pour l'exécuter.
V. 9. Si les pharisiens eussent été sincères dans leur indigna-
tion contre le crime de F accusée, ils Fcussent conduite maintenant auprès du juge officiellement établi. Leur départ est l'aveu tacite de l'intention odieuse qui les avait amenés, et de leur défaite. — IlpcoSurspoi n'est point ici un nom de charge ; ce sont les plus âgés qui, comme les représentants les plus vénérables de la morale publique, étaient en tète dans le cortège ; i^octoi ne signifie point les plus jeunes, ou les derniers, quant à la position sociale, mais simplement, comme dit Meyer, les derniers qui sortirent.
V. 10 et 11. Ce résultat constaté, Jésus fait sentir à la femme, par le ou8è lyco, moi non plus, qu'il y avait pourtant là quelqu'un qui, même en appliquant la rè^Ie posée par lui au v. 7, aurait réellement pu lever la première pierre, s'il eût trouvé bon de le faire ; mais celui-là même y renonce par charité et pour lui laisser le temps de revenir au bien : •Va, et ne pèche plus, > Il ne faut pas confondre la parole de Jésus à cette femme avec une déclaration positive de pardon, telle que celle de Luc Vn, 48 et 50. Cette femme n'est point venue à Jésus, comme la pécheresse repentante, par un mouvement de foi. En ne la condamnant pas, Jésus lui accorde simplement le temps de se repentir et de croire. C'est une déclaration de support, non la justification; comp. Rom. III, 2i-i5 (îcapeatç).
Ainsi s'évanouissent, à ce qu'il nous paraît, toutes les inconyenances morales que Hengstenberg prétend trouver dans ce récit. Ce trait est de tout point digne de la sagesse, de la sainteté et de la bonté de celui à qui il est attribué. Il semble être à la base de ce sublime passage où saint Paul, se plaçant sous l'égide de Christ, dans un sens plus élevé encore, jette le défi à l'univers entier : « Qui accusera? Qui condamnera ? » (Rom. VIII, 33. 34.) n ne peut pas plus avoir été inventé que tout autre trait de la vie inimitable de Christ. Ses caractères internes le placent chronologiquement à la même époque que les autres faitssemblables racontés par les synoptiques, immédiatement à la suite du jour des Rameaux (Luc XX ; Matth. XXII, etc.). Avant ce jour -là une reconnaissance aussi explicite de l'autorité de Jésus de la part des membres du Sanhédrin ne se comprendrait que difficilement.