‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 49 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les différentes conceptions du plan de l*évangile.

Il y a entre Texégèsc des Pères et les travaux modernes T révangile de Jean une différence marquée. Chez les •emiers, la pensée d'un plan, d'une ordonnance systémaque, semhie presque n'exister pas, tant le caractère hisrique de l'écrit est pris au sérieux. Selon la conception oderne, au contraire, dont le travail de Baur est l'expres- )n la plus complète, l'/Viee jouerait un rôle si décisif dans lie composition évangélique, que non seulement elle en ic Vol. I

délermincrail l'ordonnance et le plan, mais qu'elle en aurait même fourni la substance, de sorte que le fait, comme tel, serait presque annihilé, et que l'explication allégorique, dont le nom rappelait jusqu'à ce moment les plus mauvais jours de l'exégèse, redeviendrait la méthode d'interprétation la plus normale. Aux yeux des anciens, notre évangile n'était qu'un recueil de faits et de discours accidentellement rattachés les uns aux autres. Aujourd'hui au contraire, c'est une œuvre rationnelle et rigoureusement systématique, la synthèse la plus pure de l'idée chrétienne, mais une œuvre aussi indépendante de l'histoire que l'Ethique de Spinoza peut l'être de la réalité sensible.

Ce renversement complet de manière de voir ne s'est opéré que par degrés. Les travaux de Lampe, de de Wehe, de SciiWEizER et de Baur, me paraissent former les points saillants de cette élaboration scientifique. ^

Lampe proposa le premier, au dire de Lûcke, une division générale de l'évangile. Elle était encore très-informe. C'était : 1. Le prologue 1, 1-18; 2. La narration 1, 19-XX, 29; 3. L'épilogue XX, SOXXI, 25. Puis, ce qui avait une valeur plus grande, il subdivisa la narration en deux parties: A. Le ministère public du Seigneur, I^ 19-XII, 50. B. Les derniers faits de sa vie, XllI, 1-XX, 29. Lampe avait ainsi mis le doigt sur l'une des articulations principales de l'é^'angile. Tous ceux qui après lui ont effacé la ligne de démarcation entre ch. XII et XIII, ont reculé dans TinteUigence de l'œuvre de Jean.

EiCHHORN ne changea rien à cette division. Seulement il intitula différemment les deux parties de la narration proprement dite : 1 . La première, 1, 19-XIl, doit servir, selon

^ Nous de\ons beaucoup pour cet e\|)Osë à Touvrage de Luthirdt, Dasjoh, Evang,, 2* éd., I. p. 200-22Î.

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à démontrer que Jésus est le iVe^/e promis; 2. La sede, XIII-XX, contient le récit des derniers jours de sa

Ce n'était pas là une réelle amélioration. Le contenu la première partie est mal formulé (Eichhorn applique ; douze premiers chapitres ce qui ne s'applique réelle- Dt qu'aux quatre premiers) ; et l'idée de la seconde partie se coordonne pas logiquement avec celle de la première, intérieurement à Eichhorn, Bengel^ avait essayé de ider la division de l'évangile sur un autre principe. Après )ir ingénieusement fait correspondre, comme pendants, semaine initiale (1, 19-11, 11) et la semaine finale (XII, KX,31), il divisa l'histoire intermédiaire d'après les fêtes, se rattachant principalement aux trois voyages de Jésus lérusalem mentionnés 11, 13 (Pâques) ; V, 1 (Pentecôte, Ion Bengel); Vil, 3 (Tabernacles). Mais cette disposition posait évidemment sur un principe trop extérieur. Elle lit, d'ailleurs, le grand inconvénient d'effacer la sépara- % fortement marquée par l'évangéliste lui-même et silalée par Lampe, entre ch. XII et Xlll. Bengel fut néanmoins suivi par Olshausen, qui admit, fiprès ce principe de division, les quatre parties suivanj: 1. MI; 2. YII-Xl; 3. XU-XYIl; 4. XVlIl-XXl. Lûcke i-mëme, dans ses deux premières éditions, désespéra irriver à un plan plus profond, et se contenta de trailler à améliorer la division fondée sur les voyages de e.

DeWette, le premier, discerna et fit ressortir dans notre mgile le déploiement d'une idée unique. La gloire de rislj telle fut la pensée autour de laquelle lui parut être lonnée l'œuvre enlière : 1. Le chap. V^ expose l'idée me manière sommaire ; 2. La première partie de la nar-

Gnomon N. T. 4742.

ration (11-XlI) la montre traduite en action dans le ministère de Jésus, et cela : Â. par des exemples particulier» (II-Vl); B. par la préparation de la catastrophe dans les derniers séjours de Jésus en Judée (VII-XII); 3. La gloire du Seigneur se maniCeste dans tout son éclat dans la seconde partie de la narration (XllI-XX), et cela : x\. d'une manière intérieure et morale, dans ses souffrances et sa mort (XIII-XIX); et B. d'une manière extérieure et sensible, par le fait triomphant de la résurrection (XX).

Cette grande et belle conception, par laquelle de Welle a certainement fait époque dans rinlelligence de notre évangile, domina pendant un certain temps rexégèse. LiicKR en subit décidément Tinfluence dans sa troisième édition ; mais il introduisit en même temps une subdivision qu'il faudra se garder de perdre de vue. C'est la séparation entre ch. IV et V. Jusqu'au ch. IV, en effet, l'opposition à Jésus ne se fait pas encore distinctement remarquer. Depuis le ch. V, elle domine le récit et va croissant jusqu'au ch. XII.

Baumgarten-Crusius, profitant de la conception de de Wette et de la subdivision heureusement introduite par Lûcke, se trouva conduite admettre la disposition suivante: 1. les œuvres du Christ, 1-IV; 2. ses luttes, V-XIi; 3. sa victoire morale, XIII-XIX; 4. sa gloire iinale, XX. C'était l'idée de de Wette, encore mieux formulée qu'elle ne l'avait été par de Wette lui-même. C'était la première divisioa complètement rationnelle de tout le contenu de notre évan' gile. Presque toutes les articulations principales du récit se trouvaient constatées et signalées (ch. V^ XIII, XX).

Cependant la division de de W'ette et de ceux qui Tool suivi ne tient compte que de l'un des éléments du récit, le facteur objectif, si Ton peut ainsi dire, Christ et sa manifestation. Mais il V a un autre élément dans la narration de

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«n, le facteur subjectif, la conduite des hommes envers Seî^eur à l'occasion de sa révélation, la foi des uns et ncrédulité des autres.

Alexandre Schweizer revendiqua une place pour cet ément humain dans l'ordonnance générale de notre évanle. Il lui accorda même le rôle décisif, et cela en apjyant surtout sur le côté de l'incrédulité. Il admit le plan avant, qui fait ressortir précisément les articulations prinpales que nous venons de signaler : 1 . La lutte s'annonce ans le lointain, l-IY; 9. Elle éclate dans toute sa violence, -XII; 3. Le dénouement, XIII-XX. Ainsi compris Tévanile devient un drame et prend un intérêt tragique. Mais laDS la conduite des hommes envers le Seigneur, Tincré- Ittlité n'est qu'un côté. L'élément de la foi ne resle-t-il pas rop à Tarrière-plan dans cette conception de Schweizer? Le facteur ainsi négligé ne pouvait manquer d'obtenir bientôt sa revanche.

Avant d'arriver à ce terme facile à prévoir, nous devons (Mentionner quelques travaux remarquables qui nous paraissent se rattacher, sinon historiquement, du moins en principe, aux points de vue déjà indiqués. Comme de Wette BtBaumgaiten-Cnisius, c'est sur la révélation de Christ que UReiss fait reposer l'ordonnance générale de l'évangile», "admet trois parties : 1. Jésus se révèle au monde, I-XII; enrôlant, l-IV; puis triant, V-XII. 2. Il se révèle aux sieus, ÎIII-XVII, cherchant à faire pénétrer dans leur cœur et à ninsformer chez eux en vie intime les idées spéculatives «primées dans la première partie sous forme dogmatique Q polémique. Jusqu'ici l'ordonnance est parfaitement loiqoe, et dans ce peu de mots sont renfermées bien des

« Hist. de Ja ThM. clmH., 2e ^. t. IL p. 392-394. Die Gesrh, rheil. Schr, N, T. 5» Mit. 4874. S 224.

idées propres à éclairer la marche de Uœuvre de Christ dans notre quatrième évangile. Mais ici se présente une diilicuUé qui résulte du point de vue général auquel s'est placé W. Reuss à Tégard de l'œuvre de Jean : la division rationnelle est épuisée. 11 n'y a pas un troisième terme i placer logiquement à côté du monde et des croyanU, Et cependant l'évangile n'est pas terminé, et il faut bien assigner une place aux trois chapitres qui restent encore. M. Reuss en fait une troisième partie, qu'il intitule : <Le dénouement des deux rapports précédemment établis,» XVIIl-XX. Mais comment le récit de la mort et de la résurrection de Christ dénoue-t-il le nœud formé par la double relation de Jésus avec le monde et les croyants? En ce que, répond M. Reuss, «Jésus reste mort pour les incrédules, tandis qu'il ressuscite victorieux pour les croyants.» Si un mot d*esprit suffisait en pareille matière, on pourrait se déclarer satisfait. Mais M. Reuss peut-il l'être lui-même? Ne doit-il pas sentir qu'un dénouement purement historique ne cadre pas avec un évangile spéculatif, une oravre idéelle^ telle qu'est son évangile de Jean? On n^additionne pas par 1 , S, 3, des théorèmes spéculatifs et des faits historiques, à moins de se résoudre & ne voir dans ces derniers aussi que des idées, une religion ou une morale en action. Et n'est-ce pas ce que semble faire en effet M. Reuss, quand il termine son analyse de notre évangile en disant : c C'est ainsi que l'histoire, jusqu'au boat^ est le miroir des vérités religieuses. > Quoi ! des événements tds que ceux de la mort et de la résurrection du Sauveur, transformés en simples illustrations de la vérité religieuse, en d'autres termes, de la métaphysique de Jean! Maisiln'f a pas d'autre moyen pour M. Reuss de faire de l'évangile un tout homogène et de coordonner logiquement la troisième partie avec les deux autres. On voit à quel prix il

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faut acheter cette conception supérieure^ qui fait des ré^ flexions de Jean $ur la personne de Christ le fond du qua* triéme évangile !

Ebrard est tellement rentré dans le positif de Thistoire, qu'il en est revenu au pian de Bengel et a de nouveau rattaché l'ordonnance de notre évangile aux voyages de fête. Mais il a su trouver un sens plus profond à ce principe de division en apparence tout extérieur. Il a fait remarquer avec justesse que les voyages de Jésus en Judée sont les véritables nœuds de l'histoire, puisque, Jérusalem étant le centre de la résistance, chaque séjour de Jésus dans cette capitale, au lieu d'être un pas vers son avènement, en devenait un vers la catastrophe. Néanmoins nous avons déjà vu et nous verrons encore l'insuflisance de cette division.

De Wette avait tout fait reposer sur l'élément objectif, la manifestation de la gloire de Jésus. Schweizer avait surtout mis en relief l'un des facteurs subjectifs, l'incrédulité. Baur s'est emparé de Tautre : il a cherché à montrer dans noire évangile l'histoire (idéale) du développement de la Foi. Il a consacré à cette tâche les ressources de l'esprit le plus sagace et le plus résolu à ne reculer devant aucune lifliculté; et il a ainsi puissamment contribué à démontrer l'unité de l'œuvre de Jean. Il divisa Tévangile en neuf sections, mais qui, le prologue écarté et certaines divisions secondaires passées sous silence, peuvent se réduire à cinq : l^ Les premières manifestations du Verbe et les premiers symptômes de foi et d'incrédulité qui en résultent, 1-VI. — 2** La victoire (dialectique) de la foi sur son contraire, 'incrédulité, Vll-Xll. — 3« Le développement positif de la bi,XUl-XVll. Arrivé à ce point, même embarras pour Baur |ae pour M. Reuss. Comment passer de. l'idée à l'histoire, In développement dialectique de la foi aux faits positifs de a mort et de la résurrection du Sauveur? L'idée n'exige

plus rien. Voici comment continue Baur : 4° La mort de Jésus apparaît comme l'œuvre de Tincrédulilé, 5o sa résurrection, comme la consommation de la foi. Tel serait le sens de XVIII-XX^ Mais, malgré ce tour d'adresse, celle dernière partie n'en est pas moins une superfétation, comme chez M. Reuss. La Passion et la résurrection sont des faits trop graves pour qu'il soit possible de leur assigner sérieusement une place dans le récit du développement dialec^ tique de la foi et d'en faire de simples jalons sur la route qui conduit de l'objection de Nathanaël [ch. 1) au cri de foi de Thomas (ch. XX). Il faut ou idéaliser le quatrième évangile jusqu'au bout, ou, par une conclusion rétroactive, partant du cjiractère vraiment historique de la dernière partie, reconnaître aussi celui des parlies précédentes. *

LuTHARDT a accepté à peu près en plein les résultats du travail de Raur sur le point spécial qui nous occupe. Seulement il a posé, comme base du développement de la foi, la révélation historique de Christ, si bien accentuée par de Wette. Le Fils déploie sa gloire; la foi nait, mais en même temps l'incrédulité s'éveille ; et bientôt Jésus ne peut plus manifester le principe divin qui est en lui qu'en lutte avee les éléments hostiles qui l'entourent. Néanmoins, au milieu de ce conflit, la foi se renforce chez les disciples, et le moment arrive où Jésus, après avoir rompu avec le peuple et ses chefs, se donne tout entier à la foi des siens et lui imprime le sceau de la consommation. Luthardt admet dés lors les trois parties suivantes : 1 . Jésus commence à se

' L'on voit se produire ici sur un |K)int particulier la difficulté qui atteint tout le point de vue philo8ophi<|ue sur lequel repose la tliéolo^ de Baur. En vertu <le quelle nécessité logique T idée sort-cUe de son e3US' tence pure» jwur se traduire en fait? L'idée pure ne conduit qu*à Y'iàk pure! Le fait est là..., voilà Tunique raison. Heg:el luinméme n'en « jamais pu trouver d'autre.

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