‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 69 sur 91 · LE MIRACLE DE CANÂ · texte numérisé non relu

LE MIRACLE DE CANÂ

Sur le miracle de Cana.

On élève, contre la réalité de ce fait, des objections de deux sortes : les unes portent sur les miracles en général ; les autres, sur celui-ci en particulier. Nous ne nous occupons pas des premières. Nous pensons qu'il n'y a rien de plus opposé à la saine méthode, à la méthode dite expérimentale, que de commencer par déclarer en principe le miracle impossible. Dire qu'il ny a pas eu de miracle jusqu'à ce moment, soit! C'est à examiner. Mais dire qu'il ne peut y en avoir, c'est faire de la métaphysique, non de l'histoire; c'est se jeter dans Y a py^iori que l'on répudie*.

Les objections qui se rapportent spécialement au miracle de Cana, sont :

l® Son caractère magique (Schweizer). — La différence entre la magie et le miracle est que la première travaille dans le vide en se passant de la nature déjà existante; tandis que le vrai surnaturel se comporte respectueusement envers la première création et rattache toujours son opération à une matière fournie par elle. Or, dans ce cas, Jésus n'use point de son pouvoir pour créer, comme se le figurait Marie; il se contente de transformer et de glorifier ce qui est. Il reste donc dans les bornes du surnaturel biblique.

ii9 On objecte V inutilité du miracle. C'est un ♦ miracle de luxe», selon Strauss. — Disons plutôt avec Tholuck : « un miracle d'amour. » Nous croyons l'avoir démontré. On pourrait même l'envisager comme l'acquittement d'une double dette : envers l'époux auquel l'arrivée du Seigneur avait causé cet embarras, et envers Marie, à qui Jésus payait, avant de la quitter, sa dette de reconnaissance. Le miracle de Cana est celui de la piété filiale. — Les interprétations symboliques par lesquelles on a cherché à donner un but à ce miracle, nous paraissent artificielles : opposer la joie évangélique à la rigueur ascétique de Jean-Baptiste (Olshausen); représenter la transformation miraculeuse de la vie l^ale en vie spirituelle (Lutliardt). De telles intentions ne devraient-elles pas se trahir dans quelque mot du texte?

* Sur le miracle en géndral, comp. Introd. I, p. 157 et suiv. et les conférences do Tauteur sur les Miracles de Jésus-Chnst, et sur le Surnaturel.

318 PREMIÈRK PARTIE.

3® On va jusqu'à accuser ce miracle ^'immoralité. Jésus favoriserait r intempérance des convives. — « On pourrait demander au même titre, répond Hengstenberg, que Dieu n accordât pas de bonnes vendanges à cause des ivrognes. > La présence de Jésus, et plus tard )e souvenir reconnaissant de ses hôtes, ne garantissaient-ils pas le saint emploi de ce don?

4'^ L'omission de ce récit dans les synoptiques paraît aux adversaires la plus forte instance contre la réalité du fait. — Mais, comme nous l'avons vu, ce miracle appartient à une époque du ministère de Jésus qui, par la confusion des deux premiers retours en Galilée, avait disparu de la tradition. Et lé but de Jean en remettant en lumière ce fait oublié était précisément de rétablir cette distinction effacée. De plus, le récit de ce fait rentrait di^e^ ternent dans le plan de Jean : rappeler à TE^Iise les principaux jalons du développement de la foi apostolique (comp. v. 11).

Une foule d'indices démontrent le caractère . fragmentaire de la tradition orale qui a passé dans les synoptiques. Gomment expliquer l'omission de l'apparition de Jésus ressuscité aux SOO, dans nos quatre évangiles! — Et cependant ce fait est l'un des plus solidement attestés (1 Cor. XV, 6)!

Si nous rejetons la réalité du miracle, tel qu'il est raconté si simplement par l'évangéliste, que nous reste-t-il ? Trois suppositions : 1. L'explication naturelle de Paulus ou de Gfrôrer : Jésus s'était accordé avec un marchand pour faire apporter se- «rètement, pendant le repas, du vin qu'il fit servir aux convives coupé (Veau, Par sa réponse à Marie, v. 4, il l'engage à ne pas faire manquer par son indiscrétion le divertissement qu'il a préparé et dont Vheure n est pas encore venue; la gloire de Jésus, v. IL c est son exquise humanité (Paulus). Ou bien c'est à Marie elle-même que revient l'honneur de cette aimable attention. Elle a fait préparer du vin, pour l'offrir comme présent de noce; et au moment propice elle fait signe à Jésus de le faire senir ((îfrorer). M. Renan ne paraît pas éloigné d'admettre l'une ou l'autre de ces explications. Il dit en termes vagues : « Jésus allait volontiers aux divertissements des mariages. Un de ses mirtcks fut fait, (lit-on, pour égayer une noce de petite ville » (p. IK». Le sérieux de l'histoire évangélique proteste contre ces parodies qui font de Jésus un charlatan de village. — i. L'explication mythique de Strauss : La légende aurait inventé ce mirade, d'après l'analogie de quelques traits rapportés dans FA. T., par

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ex. Ex. XY, 23 et suiv., où Moïse purifîe des eaux amères au moyen d*un certain bois; i Rois II, 19, où Elisée fait quelque chose de pareil. Mais il n*y a pas entre ces faits et le nôtre la moindre réelle analogie. D'ailleurs la sobriété parfaite du récit, et ses obscurités mêmes, sont incompatibles avec une semblable origine. « Toute la tenue de la narration, dit Baur lui-même (rappelant le jugement de de Wette), n'autorise point à admettre le caractère mythique du récit.» — 3. L'explication idéale de Baur, de Keim, etc. Suivant le premier, le pseudo-Jean a composé ce récit de toutes pièces, pour figurer la relation entre les deux baptêmes, celui de Jean (l'eau), et celui de Jésus (le vin). Selon le second, l'évangéliste a inventé ce miracle sur le fondement de cette parole de Jésus : « Les amis de Vépoux peuventib jeûner tandis que l'époux est avec eux... On met le vin nouveau dans des outres neuves...» (Matth. IX, 15. 17). L'eau dans les vases représenterait les purifications insuffisantes offertes par le judaïsme et le baptême de Jean. Le moindre vin par lequel on commence d'ordinaire serait encore le judaïsme destiné à foire place au vin meilleur de l'Evangile. Le délai de Jésus figurerait son arrivée postérieure à celle de Jean-Baptiste. Son heure serait celle de sa mort qui substitue aux imparfaites purifications précédentes la vraie purification par le sang de Christ et à la suite de laquelle est donné le vin joyeux du Saint-Esprit, etc.. En vérité, si l'on voulait démontrer la réalité du fait tel qu'il est simplement raconté par Jean, on ne saurait le faire d'une manière plus convaincante que par de pareilles explications, qui semblent être la parodie de la critique. Quoi ! cet idéalisme raffiné, qui serait le fond et la source même du récit, ne se trahirait nulle part dans le plus petit mot de ce récit. Il s'enveloppe- . rait dans la narration la plus simple, la plus prosaïque, la plus^ sobre, qui pousse même la concision jusqu'à l'obscurité! En quoi demanderons-nous t la tenue du récit, » telle que nous la constatons à chaque mot, serait-elle plus compatible avec l'explication de Baur ou avec celle de Keim, qu'avec celle de Strauss? Le récit apostolique, par son incomparable caractère de vérité, sera toujours le plus irrésistible défenseur de la réalité du fait ainsi raconté'.

• • Nous nous abstenons de répondre ici à Schweizer qui avait attaqué Tauthenlicitë de ce morceau, mais qui a retiré son hypothèse. [Voir Introd. I, p. 34).

^20 PREMIÈRE PARTIE. s

Avant de quitter ce premier cycle de récits, nous devons relever encore un jugement de M. Renan sur ce commencement de notre évangile (p. 109) : «Les premières pages du quatrième évangile sont des notes disparates mises bout à bout. L'ordre chronologique rigoureux qu'elles afTiclient vient du goût de l'auteur pour une apparente précision, i S'il y a, au contraire, un morceau dans nos évangiles où tout s'enchaîne et se suive rigoureusement, non seulement pour le temps, mais aussi pour le fond et pour l'idée, c'est précisément celui-ci. Les jours sont comptés, les heures mêmes rappelées ; c'est le tableau d'une semaine suivie, répondant h celle de clôture. Mais il y a plus : la liaison intrinsèque des faits est si serrée que Baur a pu se persuader qu'il avait affaire à une conception idéale et systématique, présentée sous forme historique. Plus le récit avance, plus M. Renan lui-même est forcé de rendre à chaque page hommage à son exactitude chronologique. Il finit par le prendre à peu près exclusivement pour guide de sa narration. Et le commencement d'un pareil récit, dont l'homogénéité est du reste un fait reconnu par la critique, ne serait qu'un assemblage accidentel de < notes mises bout à bout»! Cela est peu vraisemblable.

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