II, 4-H
Le premier miracle. — Affermissement de la foi.
Jésus, après avoir été signalé par Jean comme le Messie, s'était manifesté lui-même à ses premiers disciples; une parole de science miraculeuse en particulier avait révélé la relation intime qui l'unissait h Dieu. Il déploie maintenant à leurs yeux sa gloire dans un premier acte de toulepuissance; et leur foi, embra.ssanl ce fait d'un ordre tout nouveau, commence à s'élever à la hauteur de son objet. Tel est le sens de ce morceau (v. 11).
pie. I) Hoitzmann : « celui auquel on peut appliquer, au plus haut degré, tout ce (|ui iKîut se dire de tous les autres hommes, » ou: « le centre organique indis|K>nsabie du rè<^ne de Dieu dans rhumanitë.» Wittichen: « la parfaite réalisation de l'idée de riiomme, avec la mission delà réaliser dans riuimanité.» M. («olani : u cet homme qui est le Messie, mais (fui ne veut point se dési}i;ner expressément comme tel.» Hofinann: (( rhomme au(|uel doit aboutir toute Thistoire de Thumanîté.» Néander: « celui ({ui réalise l'idée de l'humanité. » Bohme: « le Messie universel.» — Nous nous étonnons de voir cette explication lestement écartée j«r M. Wabnitz en ces termes : « On voudra aussi écarter du sons histori- (pie immédiat de notre titre.... etc. » p. 170, note;.
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Ce premier miracle a lieu dans le cercle de la famille. Ce moment est comme le point de jonction entre Tobscurité de la vie privée, dans laquelle Jésus s'était tenu renfermé jusqu'ici, et l'activité publique qu'il va commencer. Toutes les qualités douces et aimables par lesquelles il avait embelli le foyer domestiqtie, se déploient encore une fois, mais avec un éclat nouveau. C'est Tempreinte divine qu'il laisse en sortant de ce domaine intime. C'est son royal adieu à ses relations de fils, de frère, de parent.
V. I. ^Et le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée^ et la mère de Jésus était W.d — Une dislance de vingt et quelques lieues, en ligne directe, sépare l'endroit où Jean baptisait, de Nazareth ou Jésus se rendait probablement. Ce voyage exige trois jours de marche. Le premier fut, selon rinlerprétation naturelle du texte, celui qui est indiqué 1, 44 comme jour du départ. Le second est sous-entendu; ce fut peut-être celui où eut lieu la rencontre de Nathanaël. Le troisième, les voyageurs purent arriver d'assez bonne heure dans la contrée de Cana et de Nazareth. Ainsi s'explique très-simplement la date : le troisième jour ^ V. 1. C'était le sixième depuis celui où Jean avait rendu son premier témoignage devant le Sanhédrin, 1, 19. — On prétend connaître aujourd'hui en Galilée deux endroits du nom de Cana. L'un se nommerait Kana-cl-Jélil (Cana de Galilée) et serait situé à deux heures et demie environ au nord de Nazareth ; l'autre se nomme A'e/r- Kenna (tnllage Cana): il est situé à une lieue et demie de Nazareth, vers l'est. Depuis que Robinson a mis en vogue le premier, on opte ordinairement en sa faveur [Ritter, Meyer); c'est l'opinion de M. Renan ( Vie de Jésus, p. 75). Ilengslenberg s'est néanmoins décidé pour le second, par la raison que le premier n'est, dit-il, qu'une ruine et ne possède point une population stable, capable de conserver une tradition
certaine sur le nom de l'endroit. Que serait-ce si ce nom n'était pas même une réalité? * Dans tous les cas, la situation de Kefr-Kenna convient mieux à notre récit. Celte date : c/e troisième jour, 3 porte en effet sur tout le morceau suivant, jusqu'au v. 11 ; c'est par conséquent le jour même de l'arrivée que le miracle doit avoir eu lieu. Or, même en n'arrivant à Nazareth que vers le soir du troisième jour, Jésus pouvait encore se rendre avant la nuit au bourg très-rapproclié de Kefr-Kenna — cela eût été impossible avec le Cana de Robinson — ou même, ce qui est plus probable, il est arrivé à Kefr-Kenna sans avoir passé par Nazareth. Si en effet Nathanaël venait de Cana (XXI, 2), au moment où Philippe le rencontra, il put instruire Jésus
* Robinson (Pnlœstina v. d. angrenz. Lœnder, 111, p. 423,432 et 444) raconte (|u*il fut conduit par un Arabe chrétien nomme \bu Nnsir, sur la hauteur du W ely Ismall, d'où Ton a une \iio magnifique sur toutes les contrées environnantes, et que cet Arabe lui montra de là, à 3 lieues vers le N.-O., un endroit appelé Kana el /Wt'/daniile nom duquel il reconnut le Cana de GalU(*c de notre évangile. — D'un autre côté, voici le contenu d'une note que j'ai prise à Nazareth môme le i6 sept. 487i, à la suite d'un entrelien avec un Européen compétent qui nous accompagnait au Wely Ismaîl. II nous affirma que le nom rM do l'endroit indienne à Robinson est Khurbet-Cana, el que ce no fut que par politesse aixibe (aus arabischer Hôflichkeit', ((ue le ^uide de Robinson, cédant enfm aux questions insistantes du célèbre \oyageur, prononça le nom désiré de Kana el Jelii, qui n'exisle en aucune façon dans la contrée». — Tel est également le résultat du travail publié dans Palestine Explot-ation Fund, N** 111, 4869, par J. Zeller, missionnaire à Nazareth, qui donne une description très-pfécise des doux localités en litige. Il montre comment la tradition chrétienne s'est toujours attachée à Kefr-Kenna où se trouvent des ruines considérables qui manquent tout à fait à Khurbet-Cana, puis comment une donnée du chroni(|ueur S.ewulf (4403), et enfin tout le récit de Josèplief'Vtm, 45 et 16), conviennent uniquement à Kefr-Kenna.— D'un autre côté, Robinson cite Quaresmius, et Raumer quelques autres chronicpicurs, en faveur de rhy{)othèse nouvelle. Le fait ceriain est que le nom Kana el Jelil n'existe aujourd'hui nulle part.
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de la noce qui se célébrait et de la présence de sa famille en cet endroit, ce qui engagea Jésus à s'y rendre directement. De plus le complément de Galilée^ qui se retrouve IV, 46 et XXI, 2, devait être une dénomination permanente, destinée à distinguer ce Cana d'un autre endroit de même nom situé hors de Galilée (sans doute celui dont il est parlé Jos. XIX, 28, sur les confins de la Phénicie). Il y a donc lieu de douter sérieusement de l'existence de deux bourgs du nom de Cana, dans la Galilée proprement dite, au temps de Jésus.
Le nom de la mère de Jésus n'est pas indiqué, non pas précisément parce que Jean suppose ce nom connu par la tradition — il aurait pu être ajouté, même dans ce cas — mais parce que c'est en sa qualité de mère de Jésus que Marie va jouer le rôle principal dans le récit suivant. — Marie ne se trouvait là qu'en vue de la noce. C'est ce qui ressort du rapprochement de ces mots : il y eut une nocSy et : Marie était là. Marie n'avait donc point précédemment demeuré à Cana, comme l'a supposé Ewald et comme le pense aussi M. Renan (p. 74 et 75). Celui-ci va ,mcme jusqu'à dire que ce fol à Cana que « se passa probablement une partie de la jeunesse de Jésus;» comme si, dans ce cas, il eût pu être inconnu de Nalhanaël, qui était de Cana, et à qui Philippe le présenta comme non connu de lui et venant de Nazareth.
V. 2. 9. Or Jésus fut aussi invité à la noce, ainsi que ses disciples. î> — Il y a opposition entre l'imparf. était employé en parlant de Marie, et l'aor. fut invité appliqué à lésus et à ses disciples. Jésus ne fut invité qu'à son arriirée, tandis que Marie, à ce moment, était déjà là. — Il ressort de tous ces traits que la famille dont il s'agit était assez étroitement apparentée à celle du Seigneur; c'est ce que prouve également la position d'autorité que prend
Marie dans la scène suivante. — Le sing. fui mràe vient de ce que les disciples ne furent invités qu'en l'honneur et comme en la personne de leur Maître. M. Rilliet traduit avec quelques commentateurs : avait été invité. Mais quand? Avant de se rendre au baptême (Schleiermacher) ou plus tard par un messager? Deux suppositions très-invraisemblables. D'ailleurs, l'appendice: aussi bien que sesdiseh pleSy est incompatible avec ce sens.
V. 3. «7i7 le vin ayant manqué^, la mère de Jésus lui dit : Ils nont pas de vin. » — Les noces duraient quelquefois plusieurs jours, même une semaine entière (Geo. XXIX, 27; Jug. XIV, 15; Tob. IX, 12; X, 1). On expUque ordinairement par cette circonstance le manque de vin. Mais il est en tout cas plus probable que cette circonstance fut le résultat de l'arrivée de ces six à sept hôtes inattendus, Jésus et ses disciples. — La leçon du Sifuut. : cEtib n'avaient plus de vin ; car le vin de la noce était entièrement consommé, t> n'est-elle pas évidemment une paraphrase délayée du texte primitif? — Que veut Marie en disant à Jésus : <[ Ils n'ont pas de vin i^ ? Bengei, Paulusont pensé que Marie voulait engager Jésus à se retirer et à donner ainsi à toute la société le signal du départ. La réponse de Jésus signifierait : « Ou*as-tu à me prescrire? L'heure d^* partir n'est pas encore venue pour moi.» Une telle explication n'a pas besoin de réfutation. L'expression « mo7i lieurCy j> toujours employée, dans notre évangile, dans un sens grave et solennel, suffirait pour en faire sentir l'impossibilité. H en est de même de celle de Calvin, d'après laquelle Marie voulait c admonester Jésus de faire
* N ajoute entre otvoy et Xe^ei les mots eXsd^r, o otvo; tov "pî*^ ^•*** La k\'on primitive de ce Ms. était : xai oivov oux «yov on ouvkùso*';* otvo; Tou Ya[xou £it2 Xsyei, leçon ({ui se trouve dans plusieurs documents de Vltala a 1) tl*; et dans les notes marginales de Syrr ; admise par Tischendorf dans la 8» éd.
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quelque sainte exhortation, de peur que la compagnie ne s'ennuyAt, et aussi pour couvrir honnêtement la honte de répoux» ! Cette parole : «//« n'ont pas de vin^j> a quelque analogie avec le message des sœurs de Lazare : < Celui que tu aimes est malade, 9 Cesi une demande tacite d'assistance. Mais comment vient-il à la pensée de Marie de recourir k Jésus pour lui demander assistance dans un cas de ce genre? Songe-t-elle à un miracle? Meyer pense que non ; car, d'après le V. 11, Jésus n'en avail pas fait encore. Marie ne penserait donc qu'à un secours naturel, et la réponse de Jésus, bien loin de rabaisser ses prétentions, signifierait : c Laisse-moi faire! II y a en moi des ressources que tu ne connais pas, et dont tu verras la grandeur, dès qu'aura sonné l'heure marquée par mon Vève.T> Après cela, la parole de Marie aux serviteurs : « Faites tout ce ({u'il vous dira,^ ne présente plus de difTiculté. Mais cette explication, qui suppose que Marie demande moins que ce que Jésus est disposé à faire, est en contradiction avec le sens naturel des mots : Qu'j/ a-t-il entre moi et toi? qui font bien plutôt supposer un empiétement de Marie dans un domaine exclusivement réservé à Jésus, une intervention indiscrète dans son rôle de Messie. D'ailleurs par quel moyen autre qu'un miracle Jésus eùt-il pu tirer l'époux d'embarras? Meyer ne s'explique pas sur ce point. Et si Marie eût songé à un moyen naturel, est-ce à Jésus qu'elle se serait adressée? Elle désire donc bien certainement une assistance miraculeuse. D'où peut lui venir une telle idée? Hase, Tholuck, ont supposé que Jésus avait déjà fait des miracles au sein de sa famille. Le v. 11 exclut cette hypothèse. Lûcke la corrige, en disant qu'il avait du moins manifesté, dans les embarras de la-vie domestique, des dons et un savoirfaire particuliers : un de ces commodes justes-milieux comme on en rencontre souvent chez ce commentateur et
qui lui ont valu de si vertes réprimandes de la part de Baur. Cela dit en eflet trop ou trop peu. Rappelons-nous l^^que la cause du manque de vin était la présence inattendue du Seigneur et de ses disciples ; il était donc naturel que Jésus en fût averti. Mais surtout 2^ nous devons nous représenter l'état d*exaltation dans lequel devait se trouver en ce moment toute cette société, Marie surtout. Les disciples racontaient tout ce qui venait de se passer en Judée, les déclarations solennelles de Jean-Baptiste, la sc^ne miraculeuse du baptême, que Jean avait enfin dévoilée, la preuve de savoir surnaturel que Jésus avait donnée en rencontiaut Natlianacl, enfin cette promesse surprenante de Jésus, d'un ciel désormais ouvert, les anges montant et descendant..., Tatlente du merveilleux (ce crj|uîa aixeiv, que saint Paul signale 1 Cor. 1, 22 comme le trait caractéristique de la piété juive) devait être excitée chez tous au plus haut degré. Le fait seul que Jésus arrivait entouré de disciples, eût suffi pour signaler avec éclat la phase nouvelle dans laquelle il venait d'entrer. Comment te souvenir, longtemps comprimé, des circonstances merveilleuses qui avaient accompagné la naissance de ce fils, ne se serait-il pas en ce moment réveillé avec force dans le cœur de Marie? L'heure, irapalierament attendue, de sa manifestation messianique, son ocvâ- 5et$i; rpo; tov *lGpa*/i>. (Luc 1, 80), avait donc stmné! N'estce pas à Marie qu'il appartient, comme à celle qui a reçu les premières révélations de sa future grandeur, de donner le signal de l'acte décisif? Elle est habituée à l'obéissance de son fils. Elle saisit la première occasion qui s'offre à elle pour réaliser son désir. Si l'on replace la parole de Marie dans cette situation générale, on comprendra que ee qu'elle demande de lui est moins son assistance en faveur de l'époux qu'un acte d'éclat inaugurant sa royauté messianique. A l'occasion de ce manque de vin, elle voit
déjà le ciel s'ouvrir, l'ange monter et descendre. Toute autre difficulté de la vie lui eût servi de prétexte pour chercher à obtenir le même résultat : «Tu es le Messie; il faut que tu te montres ! d Quant à Jésus, on voit déjà se reproduire ici la troisième forme de la tentation du désert (Luc IV, 9). Il est invité à faire de son pouvoir miraculeux un usage qui dépasse la mesure indiquée par l'appel providentiel. A ce point de vue, sa réponse paraît naturelle :
V. 4. € Jésus lui dit: Qu'y a-l-il entre toi et moi^femine? Mon heure n'est pas encore venue.i> — Cette réponse de Jésus rappelle à Marie son incompétence dans le domaine où elle s'ingère et motive le refus partiel que lésus est obligé d'opposer à sa demande. Dans la carrière où il vient d'entrer, Jésus ne dépend plus que de son Père; sa devise est désormais : mon Père et moi. Marie doit apprendre à le connaître comme le serviteur de Jéhovah Doîquement et, dès qu'il s'agit de l'œuvre messianique, cesser de voir en lui son fils. La locution : <( Quy a-t-il entre moi et toi? 1^ est une expression fréquente dans l'A. T., et que l'on rencontre même parfois dans le grec profane. Comp.Jug.Xl,12; 2 Sam. XVI, 10; \ Rois XV11,.I8; 2 Rois m, 13. On cite la réponse d'un stoïcien à un moqueur, qui lui demandait, au moment où leur navire allait périr, si le naufrage était un mal ou non : «Qu'y a-t-il entre nous et toi, ô homme? Nous périssons, et tu te permets de plaisanter!» Cette formule signifie toujours, comme le ditllengstenberg, que la relation, bienveillante ou hostile, que l'un Jes interlocuteurs essaie de contracter, est repoussée par l'autre. Marie avait bien compris le changement qui s'opérait dans l'existence de son fils; mais, comme il arrive souvent de nos connaissances religieuses, elle n'avait pas tiré le ce fait la conséquence pratique qui la concernait pcrlonnellement. Jésus est obligé de repousser l'influence
qu'elle prétend exercer sur lui (Bâumlein). L'allocution pvai, femme, se trouve expliquée par là. Dans la langue dans laquelle parlait Jésus, aussi bien que dans la langue grecque, ce terme ne renferme rien de contraire au respect et à raflbction. Dans Dion Cassius, une reine est abordée par Au((uste avec cette expression. Jésus l'emploie en s'adressant à sa mère dans un moment d'inexprimable tendresse, lorsque, du haut de la croix, ii lui parle pour la dernière fois, XIX, 56. Mais Marie doit apprendre que, dans la sphère où Jésus vient d'entrer, elle n'est plus pour lui qu'une simple femme. «C'est ici pour Marie, comme l'observe bien Luthardt, le commencement d'une douloureuse éducation. » Le milieu de cette éducation sera marqué par la question de Jésus : <LQui sont ma mère et qui sont mes frères fi^ (Luc VIII, 19 et suiv.). Le terme sera celte seconde allocution : Femme (XIX, 26), qui clora définitivement la relation terrestre entre la mère et le fils. Marie sent h Cana, pour la première fois, la pointe do jjlaive qui, au pied de la croix, transpercera son cœur. — Après lui avoir fait sentir son incompétence, Jésus motive son refus. Les mots : « Mon heure n'est pas encore fewue,» ont été compris par Euthymius, Meyer, Ilengstenberg, Lange, Riggenbach (Leben des Herfn Jesu^ p. 374), dans un sens très-rostreint : « l'heure d'opérer le miracle demandé. ï> Pour expliquer les paroles suivantes de Marie, ces interprètes supposent deux choses : l*' que Jésus a reçu plus tard de son Père un signe intérieur qui lui a permis d'obtempérer au vœu de sa mère; 2" qu'il a fait connaître a celle-ci, par un geste ou par un mot, cette circonstance nouvelle. C'est beaucoup ajouter au texte. D'ailleurs, si Jésus n'avait reçu jusqu'à présent aucun signe de la volonté de son Père, comment pourrait-il dire : €pas encore^f Sait-il d'avance que la permission lui sera accordée plus
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tard ! Enfin^ ce sens si reslreint donné à l'expression i mon heure 3 ne répond pas h la signiflcation grave el solennelle qui s'attache à ce terme dans tout notre évangile. Que si l'on veut s'écarter de ce sens, il vaudrait mieux expliquer, avec Grégoire de Naziance : t L'heure de mon émancipa^ iiony de mon autonomie, n est-elle pas venue? j> Mais tous ces sens affaiblis de l'expression tmon heure y^ sont d'autant plus impossibles ici qu'elle se trouve liée au verbe .est venue j comme dans tous les autres passages de Jean : a. Son heure n était pas encore venue i^ (VlH, 20). ^ L'heure est venuei^ (Xll, ââ; XVU, 1). Son heure, dans tous ces passages, c'est invariablement celle de sa manifestation messianique. Cette manifestation pouvait avoir pour résultat soit sa reconnaissance, soit son rejet par Israël. Jésus fait simplement comprendre à Marie, impatiente de le voir gravir les degrés du trône, que l'heure de l'inauguration de son ministère messianique n'a point encore sonné. C'est dans sa capitale, Jérusalem, dans son palais, le temple, et non point au sein de sa famille, que doit se manifester le Blessie (Malach. 111, 1 : «Et alors il entrera dans son temple)^). Voilà le thécUre divinement préparé pour cette sainte révélation. Ce sens de l'expression : mon heure, devait être familier à l'esprit de Marie. Que de fois, dans ses entretiens intimes avec Jésus, ne s'était-elle pas sans doute servie elle-même de cette expression pour désigner le moment vere lequel s'élançait son désir d'Israélite et de mère ! — Jésus repousse la demande de Marie, mais uniquement dans ce qu'elle a d'ambitieux. Comme souvent dans ses entretiens, il répond moins à la question qui lui est adressée qu'à l'esprit dans lequel elle est adressée (comp. 11, 19; 111, â; Vi, 26). Il Isaisit ainsi son interlocuteur tout entier, jusque dans son for le plus intime. Marie désire un miracle, comme signal éclatant de son avènement messiani-
JeVol. u
que ; Jésus pénètre son sentiment et lui trace une limite qu elle ne tentera plus de franchir. Mais cela n'empêche pas qu'à côté de cela il ne comprenne qu'il lui reste quelque chose à faire en vue de la difficulté présente :
V. 5. « 5a mère dit aux serviteurs : Quoi qu'il vous dm\ faiteS'le.i^ — Marie a pu discerner, par le ton et l'expression de Jésus, que son refus laisse une place à un exaucement plus modeste du désir qu'elle lui a exprimé. Ou bien nous trouvons ici une manière de raconter abrégée telle que celle dont XI, S8 nous donne un exemple : l'omission volontaire d'un détail que le lecteur suppléera de lui-même par la suite du récit. Evidemment, dans le passage cité, lilarthe avait reçu de Jésus un message pour Marie, doul il n'est point parlé et qui n'arrive à la connaissance du lecteur que par la parole que Marthe adresse à sa sœur. Ainsi à Cana Jésus peut avoir dit à Marie une parole dont le contenu ne se révèle à nous que par l'ordre de Marie aux serviteurs: ce Faites tout ce qu'il vous dira.:» Comment, dans ce moment de joie céleste où Jésus recevait lui-même l'Eglise, son Epouse, des mains de son Père, eùt-il pu être sourd à un pareil vœu? Comment surtout eùt-il repoussé complètement la prière de celle qui, pendant trente années, venait de prendre de lui le soin le plus tendre et dont il allait se séparer pour toujours? Jésus n'a pas besoin d'autre signe pour comprendre la volonté de son Père; il accorde à la foi de sa mère un exaucement analogue à celui que plus tard il n'a point refusé à une étrangère, une païenne (Matth. XV, 25). — Si la critique a trouvé dans les obscurités de ce dialogue une preuve contre la vérité du récit, c'était gauchement conclure. Cette concision unique est, au contraire, un sceau iirécusable d'authenticité. —
* Los Mss. se partagent entre Xt^ et Xtysi.
Par cette expression : quoi qu'U vous dise, Marie résene avec respect la pleine liberté d'action de son fils.
V. 6. € Or il se trouvait là sir cruches de pierre^ pour les purifications usitées che;5 les Juifs, contefmnt chacune deux à trois niesures.i^ — "Exei, /à, désigne, selon Meyer, la chambre même du repas. N'est-il pas plus naturel de se représenter ces urnes placées dans la cour ou dans le vestibule à rentrée de la salle? Le v. 9 semble prouver que tout ceci se passait hors de la vue de l'époux. — Ces vases étaient employés à la purification, soit des personnes, soit les ustensiles, telle qu'elle était en usage chez les Juifs pieux, surtout avant ou après le repas (Matth. XV, 2; Luc Kl, 38; particulièrement Marc VII, 1-4). — RaTot, non en me de, mais selon son sens naturel : en conformité à. Cette irépos. est en rapport avec le complément tûv 'louÂaicav : conformément au mode de purification admis par les Juifs. — 'Avà a évidemment ici, vu le nombre 6 très-précis, le «Ds distributif (singulœ), non la signification approximahte (emnron). — La mesure indiquée était très-considé- *able : sa contenance était de 27 litres (Rilliet) ou même le 39 (Arnaud). Le contenu total pouvait donc s'élever enriron à 500 litres. Cette quantité a paru trop considérable it a même scandalisé certains critiques (Strauss, Schweizer), ]ui ont trouvé là encore un indice de la fausseté du récit. ^ûcke répond que toute l'eau n'a pas nécessairement été changée en vin. Cette supposition est contraire au sens lalurel du texte et l'indication exacte de la contenance des ases implique le contraire. Disons plutôt qu'une fois que ésus se livre au désir de sa mère, il s'y livre de plein cœur, \n fils, en ami, en homme, avec une joie intime. C'est son crémier signe miraculeux : il doit témoigner hautement de
*■ Kctfuvst, placé par T. R. après s^ d'après la plupart des Mss. et Vss., e trouve dans B C L après lou8ata>v et manque tout à fait dans N.
sa richesse, de sa munificence, du bonheur qu'il y a pour lui à soulager^ à réjouir même ; il doit devenir le type de la plénitude de grâce, de joie et de force que le Fils unique apporte à la terre. Rien d'ailleurs dans le texte ne fait supposer que tout ce vin dût être consommé dans cette fête. C'était là le riche présent de noces par lequel le Seigneur honorait cette maison ou il venait d'être hospitalièrenient reçu avec son cortège. Pourquoi ce nombre six expressément rappelé, si ce n'est parce qu'il répondait précisément au nombre des personnes qui l'accompagnaient? Ce don était tout à la fois le témoignage de la reconnaissance des disciples envers leur hôte et le monument durable de la bénédiction du Maître sur le jeune ménage formé sous ses auspices. Comment la critique peut-elle se heurter à tout ce qu'il y a de plus vraiment humain dans l'Evangile? Aussi quel sentiment de vif plaisir ne s'exprime pas dans les paroles suivantes! Jésus pressent la joyeuse surprise de son hôte :
V. 7 et 8. <!^ Jésus leur dit: Remplissez ces cruches deau. Et ils les remplirent jusqu'au haut, 8 Et il leur dit : Puisez maintenant etportez-en au chef du banquet. Et ils en portèrent Ki> — Il ne faut pas entendre yeiAwaTE, r&npUsseZy dans le sens d'achever de remplir, ni alléguer en faveur de ce sens les mots lo>ç avw, jusqu'en-haul ; le fait, ainsi compris, a quelque chose qui répugne. Ou bien les urnes se trouvaient vides par suite des ablutions qui avaient eu lieu avant le repas, ou bien ils commencèrent par les vider, pour les remplir ensuite à nouveau. Le: jusqu'en-haut, sert à faire ressortir l'entrain avec lequel s'accomplit le travail. — Le moment du miracle doit être placé entre les v. 7 et 8; car la transformation est supposée par le mot tnaintemnl
* Au lieu rlc xat r^vsyxav, N B K L quelques Mnn. Cop. lisent « ^'^
r.v£vxav.
CHAP. Jl, 6-40. 213
du V. 8. Ce maintenant, aussi bien que les mots : portezen au chef du banquet^ respirent une joie et même une gaité qui débordent. — Le personnage appelé ici chef du banquet n'était pas Tun des hôtes; c était le chef des servants; il était de son office de goûter les mets et les boissons avant de les faire placer sur la table*.
V. 9 et 10. €. Lorsque le chef du banquet eut goûté l'eau changée en vin — et il ne savait pas d'au ce vin venait; mais les serviteurs le savaient, eux qui avaient puisé Veau
— le chef du banquet appelle ï époux, 1.0 et lui dit : Chacun sert d'abord le bon viuy et quand on est ivre, alors > le moindre; loi^, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent.)^
— Les mots iî^wp oïvov yeyevyiptivov, l'eau devenue vin^ ne comportent pas d'autre sens que celui d'une transformation miraculeuse. Le procédé naturel par lequel la sève aqueuse se transforme chaque année dans le cep de vigne (Augustin), ou celui par lequel se forment les eaux minérales (Néander), offrent bien une lointaine analogie, mais nullement un moyen d'explication. — La parenthèse qui comprend les mots xal oOx....ii^(op présente une construction parfaitement analogue à celles de 1, 10 et VI, 21-23. Cette parenthèse a pour but de faire ressortir la réalité du miracle, en rappelant, d'une part, que les domestiques ne savaient pcis que c'était du vin qu'ils apportaient, et, de l'autre, que le chef du banquet n'avait point été présent quand le fait s'était passé. — 11 appelle l'époux; celui-ci. était dans la chambre du repas. On a voulu à toute force donner une valeur religieuse au mol plaisant du chef du banquet, en y attribuant un sens symbolique; d*un côté, le monde, commençant par offrir à l'homme ce qu'il a de meilleur pour l'abandonner ensuite à son désespoir; de
* K B L quelques Mnn. omettent toie.
« K G A quelques Mnn. et Vss. lisent au ôs au lieu do ou.
l'autre, Dieu, se surpassant toujours lui-même dans ses dons et, après la loi austère, offrant le vin délicieux de TEvangile. Rien de pareil n'était en tous cas dans la conscience de celui qui parlait, et aucun indice ne monlre que Tévangéliste ait attaché un pareil sens à cette parole. Ce mot est simplement rapporté pour montrer avec quel plein abandon Jésus s'était livré à la joie commune, en donnant non pas seulement abondamment, mais excellemment. C'était aussi là un des rayons de sa ^o^a (gloire). Du reste, il n'est nullement nécessaire d'atténuer le sens de [xcOuc^wa, s'enivrer, pour éloigner des invites à la noce de Cana tout soupçon d'intempérance. Car cette parole a un sens proverbial et ne se rapporte point à la société actuelle.
V. 41. Ce premier^ de ses miracles, Jésus le fit à Cana de Galilée^ y el il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui, 9 — Jean caractérise sous différents rapports, importants au point de vue de sa narration, le miracle qu'il vient de rapporter. 1° D'abord ce fut le premier^ non pas seulement des miracles faits à Cana, mais de tous les miracles de Jésus. Comme ce fut là un moment décisif dans la révélation du Seigneur et dans la foi des disciples, Jean fait ressortir ce trait avec force. Les alex. ont retranché l'art. TY)v devant if/ry, sans doute comme superflu à cause de TauTTiv. Mais, comme il leur arrive souvent, en prétendant corriger, ils gâtent. Sans l'article, l'attention est plutôt attirée sur la nature du miracle : cC'est par un prodige (ie cette espèce que Jésus commença à faire des miracles.t Par l'article, la notion de commencement est identiGée avec le fait lui-même : t Ce fut ce fait-là, accompli à Cana de Galilée, qui fut le commencement...» Autant la première idée
* Le T. R. lit avec la plupart des Mjj., parmi lesquels K, et la Mnn., TT^v devant «c/ijv. A B L Tb A et Or. retranchent cet article.
* N ajoute TTfKUTTiv après r»XiXott«ç.
est étrangère au contexte, autant la seconde en est un élément essentiel, comme on le verra. — 2° Jean rappelle une seconde fois, en terminant, le Ueu où le fait s'est passé. L'intérêt de cette répétition ne saurait être géographique. Nous verrons 111, 24 et IV, 54, combien Jean tenait à distinguer les deux retours de Jésus en Galilée, qui avaient été confondus par la tradition, et ce ne peut être que dans ce but qu'il fait remarquer expressément comment chacun de ces deux retours fut signalé par un miracle accompli à Cana, et cela au moment même de l'arrivée de Jésus. Selon Hengstenberg, lecomplém. de fi'a/iY^e rappellerait la prophétie Es. VIiI,23-lX, 1, d'après laquelle la gloire du Messie devait se manifester en Galilée. Ce but serait admissible chez Matthieu; il parait étranger au récit de Jean. — 3^ Jean indique le but du miracle. H emploie ici pour la première fois le terme de signe ((j7i|uîov) qui est en rapport avec l'expression suivante : €ll manifesta sagloirci^ Les miracles de Jésus ne sont pas de simples prodiges (Tépara), destinés à frapper l'imagination. 11 existe une relation étroite entre ces faits merveilleux et la personne de celui qui les opère. Ce sont des emblèmes visibles de ce qu'il est et de ce qu'il vient faire, et, comme le dit si bien M. Reuss, c des images rayonnantes du miracle permanent de la manifestation de Christ.» La gloire de Christ, c'est avant tout sa dignité de Fils et l'amour éternel que son Père a pour lui. Or cette dignité est, par sa nature même, cachée aux regards des habitants de la terre; mais les miracles en sont les signes éclatants. En manifestant la liberté illimitée avec laquelle le Fils dispose de toutes choses, ils démontrent l'amour parfait du Père envers lui : € Le Père aime le Fils et a remis toutes choses entre ses mains i^ (III, 35). L'expression «sa gloire » distingue profondément Jésus de tous les messagers divins qui avaient accompli avant lui
il 6 PREMIÈRE PARTIE.
(les prodiges semblables. On voyait dans leurs miracles la gloire de Jéhovah (Ex. XVI, 7); ceux de Jésus révèlent la sienne propre, en témoignant, de concert avec la révélation renfermée dans ses paroles, de sa position filiale. L'expression sa gloire renferme de plus tout ce que Jésus met du sien dans l'acte qu'il vient d'accomplir, l'amour plein de tendresse avec lequel il use de la toute-puissance divine au service des siens. — 4° Jean fait enfin ressortir le résultat de ce miracle. Evoquée par le témoignage, la foi s'est d'abord affermie par le contact personnel avec son objet. El maintenant, dans cette relation personnelle, il lui est donné de faire de telles expériences de la puissance et de la bonté de félre auquel elle s'est attachée, qu'elle se trouve par là inébranlablement confirmée. Sans doute elle grandira à mesure que de telles expériences se multiplieront ; mais dés ce moment elle a parcouru les trois phases essentielles de sa formation. C'est là ce que Jean exprime par ces mots : c Et ses disciples crurent eti /ui.» Ces glorieuses irradiations de la personne de Jésus, qu'on appelle les miracles, sont donc destinées, non pas seulement, comme le croit souvent l'apologétique, à frapper les regards de la multitude encore incrédule et à stimuler- les retardataires, mais surtout à illuminer le cœur des croyants, en leur révélant, dans ce monde de souffrance, toute la richesse du glorieux objet de leur foi. C'est là ce qui ressort du v. 11 .
Que se passa-t-il chez les autres témoins de cette scène? Le silence de Jean fait supposer que l'impression produite ne fut ni profonde ni durable. C'est que le miracle, pour agir efficacement, doit être compris comme signe (VI, 26), et que pour cela certaines prédispositions morales sont nécessaires. L'impression d'étonnement qu'éprouvèrent les convives, ne se rattachant à aucun besoin spirituel, à aucun travail de conscience, fut bientôt effacée par les distractions de la vie.