‹ Commentaire sur l'Évangile de saint JeanChapitre 71 sur 91 · I. — Jésus dans le temple : II · texte numérisé non relu

I. — Jésus dans le temple : II

V. 12. € Après celUy U descendit à Capernaiim *, lui et sa mère et ses frères ^ et ses disciples ', et ils n'y demeurèrent* pas longtemps. » — De Cana, Jésus se rendit sans doute à Nazareth. Car le déplacement complet indiqué au v. 12 ne peut s'être effectué que du lieu de son domicile ordinaire. Le séjour à Nazareth, ainsi supposé dans le v. 12, ne saurait être celui que mentionne Luc IV, 16-30; car celui-ci fut postérieur au commencement de l'activité publique de Jésus en Galilée; comp. Luc v. 14-. 15. Rien, au contraire, ne s'oppose à ce que cette émigration de Naza-

* H BTbXItP*": Kafapvaoujx, au lieu de Ka7;£pvaou[x que lit T. R. avec les 49 autres Mjj.

* B LTb It»''<ï Or. omettent aurou après oi^iXfoi.

* N ItP'**'' omettent xat oi jiaOrjtoi aytoy (confusion des deux «utou).

* Au lieu do £jjl£iv«v, A F G A Cop. lisent ejaêivsv.

relh à Capernaûm soit identifiée avec celle que mentionne Matth. IV, 13 : t Ayant quitté Nazareth^ il vint s'établir à Capemaum,^ en admettant toutefois que Matthieu, par suite de la confusion entre les deux premiers retours en Galilée, attribue ici à rétablissement de Jésus à Capernaûm un caractère définitif, qu'il n'eut que plus tard. — La mère et les frères de Jésus l'accompagnaient. Ils étaient sous l'impression du miracle de Cana, et probablement aussi du souvenir des circonstances de son enfance. Ses frères étaient curieux de voir comment se déroulerait le drame qui venait de commencer d'une manière si étonnante. Ce détail du récit de Jean est confirmé par Marc VI, 3, qui suppose que les sœurs de Jésus, probablement mariées, étaient seules restées à Nazareth, etparMaix III, 21-31, qui s'explique plus naturellement si les frères de Jésus demeuraient avec Marie à Capernaûm. Quant à Jésus, il n'avait pas, pour le moment, l'intention de faire un séjour prolongé dans cette ville; c'est plus tard, lorsqu'il fut obligé d'abandonner la Judée, que Capernaûm devint son domicile ordinaire, m ville (Matth. IX, 1). Ne peut-on pas trouver dans Luc IV, 23 un indice de ce séjour plus ancien qui précéda le retour définitif de Jésus en Galilée, seul mentionné dans nos svnoptiques? Ainsi se résoudrait en même temps unedîflicalté considérable du récit de Luc et se vérifierait l'exactitude <lc ses sources. — Capernaûm était une ville de commerce considérable. Elle était située sur le chemin des caravanes qui se rendaient de l'intérieur et de Damas à la Méditerranée. Il s'y trouvait un bureau de péage (Luc V, 27 et suiv.). Capernaûm était, en quelque sorte, la capitale ;ufve de la Galilée, comme Tibériade en était la capitale païenne ou romaine. Jésus devait y rencontrer moins d'élroils préjugés qu'à Nazareth et beaucoup plus d'occasions de propager l'Evangile. — Il était naturel qu'avant d'appeler ses

disciples à le suivre dérinilivemenl, il leur accordât la satisfaction de jouir encore une dernière fois, comme luiiDcme, du cercle de la famille. — Le terme îcaTépTi, descendit^ vient de ce que Cana et Nazareth sont situés sur le plateau et Capernaûm au bord de la mer ^ — Le silence gardé sur Joseph fait supposer qu'il était mort avant cette époque.

Quel est le vrai sens de cette expression : les frères de Jésus? Cette question est, comme l'on eait, l'une des plus

^ Moins que jamais on ne parait ôtre prêt à tomber d'accord sur la question de remplacement de Capernaûm. L'opinion antique désignait Tell-Hum à Tcxlrëmitë septentrionale du lac. II y a là des ruines, sans doute, mais nullement une riche source d'eau telle que celle que mentionne Josèphe et à laquelle il donne même le nom de €apernaUm, Ke^pvoSjxij [Bell. Jud. III, 10, 8). Keim plaide énergiquement en faveur de Khan-Minyeh, à \ lieue environ au sud-ouest de Tell-Hum. Mais il n'y a là ni ruines antiques, ni source abondante, car la petite, source voisine, Ain-et-Tin, qui sort du pied du rocher à quelques pas de la mer, ne peut répondre à la description de Josèphe et avoir servi à irriguer la contrée. Caspari et Quandt sont donc fondés à proposer l'emplacement du Ain-Mu daioarah^ magnifique bassin d'eau au centre de la plaine de Génézareth, à une demi-lieue à l'ouest de Khan-Minyeh. M. Renan objecte que Capernaûm devait être situé au bord de la mer (;:apaxa6aXaaa^a, Matth. IV, 13). Cependant cette épithètc n'exclut pas la possibilité d'un quart de lieue de distance entre le rivage et la ville. (Comp. Mare V, 21 ; Matth. IX, 9.) Seulement on ne trouve pas de ruines dans ce district. Faudrait-il donc penser à Ai>i- Tabigah, entre Tell-Hum et Khan-Minyeh? C'est l'opinion exprimée dans la Vierteljahrschrift de Heydenheim, 1871, p. 53.3-544. Là se trouve une puissante source, qui a pu être élevée en vue de l'irriga- Uon de la contrée par des acqueducs, tels qu'il en reste un aujourd'hui pour alimenter le moulin établi en cet endroit. Mais encore ici pas de ruines découvertes jusqu'à cette heure. — Quant à Bethsaïda, môme incertitude. Les uns pensent à Ain-Tabigah, les autres à Et- Tin, Quandt opine même pour El-Megdil (la Tour) que l'on envisage ordinairement comme le Magdala de l'Evangile. Il faut, dans ce cas, placer, avec cet écrivain, Magdala, avec le district de Dalmanuta^ au sud do Tibériàde. — Comp. mon Comment, sur l'évang. de Luc^ I, p. 301 et suiv.

compliquées de Thisloire évangélique. Faul-il entendre par là des frères, dans le sens propre du moU issus de Joseph et de Marie et plus jeunes que Jésus? Ou bien des lilsde Joseph, issus d'un mariage antérieur à son union avec Marie? Ou bien enfm faut-il admettre qu'ils ne sont les fils ni de Joseph ni de Marie, et que le mot frère doit être pris dans le sens large qu'il a quelquefois, celui de cousin f Au point de vue excgétique uniquement, deux raisons nous engagent à adopter la première de ces trois opinions: 1^ Les deux passages Matth. I, 25 : c 11 ne la connut pas jusqu'à ce quelle eût enfanté son fils premier-néit (ou selon la Icœn alexandrine ^sonfils;i^) et Luc II, 7 : tElk mit au îiionde son fils premier-né .it 2^ Le sens propre du moi frère est le seul naturel dans cette locution : sa mère et ses frères. Nous donnerons dans l'appendice suivant un exposé général de la question.

Les frères de Jésus.

Les traditions les plus antiques attril)uent unanimement, si nous lie faisons erreur, des /W'res à Jésus, et non point seulement des cousins. Elles (iilfèreat uniquement en ce point que ces frères sont, selon les unes, des (ils de Joseph et de Marie, des frères cadets de Jésus: d'après les autres, des enfants de Joseph, issus d'un premier mariaf^e. L'idée de faire des frères de Jésus dans le \. T. <K*s cousins, ne paraît pas remonter plus haut que JérAme et Aujaistin, quoique Keim (I, p. 4î£^) prétende II trouver déjà chez Héj^èsippe et Cléfnent d'Alexandrie. Comp. sur cettt» question l'excellente dissertation de Phil. Schaf : Dos Verhdltniss des Javahus, Bruders des Herrn, zu Jacobm Aij)h(u\ VW'\. Commençons par étudier les principaux témoignages:

Héj^ésippe. qu'Eusèl)e (IL %V) place < en première ligne dans la succession apostolique, » écrit vers 160 : « Jacques, le frère du Seigneur, appelé le Juste dès les temps de Christ jusqu à dos jours, pren<l alors en mains l'administration de l*Eglîse avec les ap<>tres (acTa tcov àzocr.).» H résulte de ces mots : avec lesap'»-

«, qu'H^^ippe distingue positivement le Jacques, frère du goeur, des deux apôtres de ce nom, Jacques le fils de Zéhéî, et Jacques (le mineur ou le petit) désigné comme fils ilphée. Or si le nom d'Alphée est la forme grecque du nom iméen Clopas (>flSn =2 Kktaizdiç), nom que, d'après Hégésippe, rUit le frère de Joseph, il suit de là que Tun de ces deux Jac- !S étant déjà le cousin du Seigneur, l'autre ne pouvait être 3 son frère dans le sens propre.

La distinction qu'Hégésippe établissait entre les trois Jacques confirmée par une parole de lui citée dans le même chapitre losèbe : r Car il y avait plusieurs personnages nommés Jac- S5 (icoXXot Iccxio^st). » Le terme plusieurs ne s'explique qu'aut qu'il admettait plus de deux Jacques. !)usèbe rapporte (III, il) qu'après le martyre de Jacques le Juste, imier évèque de Jérusalem, • on élut pour son successeur Sion, le fils de Clopas, qui était le cousin (dvE^td;) du Sei- •ur.» Car, ajoute Eusèhe, < Hégésippe rapporte que Clopas était frère de Joseph. » Il est évident que l'épi thète fils de Clopas tîngue la parenté de Siméon de celle de Jacques ; autrement hment Eusèhe n'eût- il pas dit : qui était aussi fils de Clopas, ou moins : qui était le frère de Jacques. Hégésippe ne faisait ic nullement de Jacques lui-même le fils de Clopas, ni par iséquent le cousin du Seigneur, mais son frère, îlusèbe (III, 32) cite les paroles suivantes d'Hégésippe : « Quelïs-uns de ces hérétiques dénoncèrent Siméon, le fils de Clo- ... Au temps de Trajan, celui-ci, né de l'oncle du Seigneur bc 3fiou Toû xvpiou)..., fut condamné à la croix.» Ce second que de Jérusalem était alors dans sa cent-vingtième année, irquoi le désigner par cette expression : fils de l'oncle du Igneur, tandis que Jacques est toujours appelé simplement re du Seigneur, s'ils eussent été parents de Jésus au même ;ré (ses cou!<ins frères l'un de l'autre)? Le passage capital légésippe est cité par Eus. IV, iH : « Après que Jacques eut i le martyre, de même que le Seigneur, Siméon, né de son rie (.^wu aOrou), fils de CJopas, est établi évêque, ayant été lisi par tous conune second cousin du Seigneur (ovra ûtveij/tcv xup(ou ScuTepov). » Si l'on rapporte le pronom «ùtou (son on- I à Jacques, la question est décidée : Siméon étant le (ils de icle de Jacques, celui-ci est son cousin et non son frère; il est je Vol. 45

par conséquent le frère de Jésus. Si Ton rapporte le aùtou au Seigneur, il résulte de là ce que nous savons ; c'est que Siméon était le fils de l'oncle de Jésus, son cousin. Mais les derniers mots nous conduisent plus loin : Siméon y est appelé le second cousin de Jésus (le rapport de Seur&pov à àvs^iov est le seul admissible). Qui était le premier ? Keim répond : Jacques le Juste. Mais pourquoi, dans ce cas. le terme de cousin, éwvUéç, ne lui serait-il pas appliqué une seule fois? Pourquoi cette épithète serait-elle toujours appliquée à Siniôon, et celle de /Vèrp réservée à Jacques? Dans la pensée dHéjjésippe, le premier cousin (le fils atné de Clopas) était donc tout simplement Tapôtre Jacques, fils d*Âlphée (Clopas). Celui-ci, comme ajMre, ne pouvait être appelé au poste d évéque de Jérusalem. Ainsi tout s'accorde dans le rapport d'Hégésippe.

(le résultat tire une pleine confirmation de la manière dont ce Père s'exprime sur Jude, connu comme le frère de Jacquet (Jude I, i). < Il existait encore dans ce temps, dit-il (Eus. III, iO), des petits- fils de Jude, appelé le frère du Seigneur («uroû^ selon la chair.* Cette expression :• frère selon la chair ^ distinfnie profondément la position de Jude et de Jacques de ceUe de Siméon*.

L'opinion de Clément d'Alexandrie peut paraître douteuse. Ce Père semble (Eus. il, i) ne connaître que deux Jacques : i. le fils de Zél)édée; i. le frère du Seigneur, Jacques le Juste, qui serait en même temps le fils d'Alphée et le cousin de Jésus. < Car il y a eu, dit-il, deux Jacques, l'un, le Juste, qui fiit précipité des créneaux du temple..., l'autre qui fut décapité (Act. Xii, i).* Mais Clément peut fort bien passer ici sous silence Jacques, fils d'Alphée, dont il n'est pas parlé une seule fois dans les Actes, et qui n'a joué aucun rôle dans l'histoire de l'Eglise dont s'occupe ici ce Père. Clément d'ailleurs paraît tirer ses renseignements sur Jacques d'Hégésippe lui-même (Schaf, p. 69). Or nous venons de constater l'opinion de ce dernier. Enfin est-il bien sûr que c(*s dernières paroles soient de Clément et dou pas d'Eusèbe?*

* Devant ces faits tombe l'affirmation de Keim I, p. 423 : « H^é»ippe fait de Jacques et de Siméon.... dt^ àvc^io^ de Jés^us. » Gomp. les mémos assertions, BibcUexic, de Schenkcl 1, p. 488.

' Quant à Eu^èbe lui-même, il distinguait certainement JaequesJe frère du Seigneur, de Jacques, fils d'Alphée, puisque dans son Com-

La tradition reconnaît donc T existence de frères de Jésus, et nommément de ces deux : Jacques tt Jude. Mais sont-ce les enfants de Joseph, issus d'un premier mariage, ou les fds de Joseph et de Marie?

La première opinion est celle de Tauteur d'un écrit apocryphe, appartenant à la première partie du II® s., le Protévangile de Jacques, C. 9, Joseph dit au sacrificateur qui lui confie Marie : « J*ai des fils, et je suis vieux.» Au c. 17 : < Je suis venu à Bethléem faire inscrire mes fils,* etc. Origène accueillit cette manière de voir. Dans son homélie sur Luc YIl, traduite par Jérôme, il dit : < Car ces fds, appelés fils de Joseph, n'étaient pas nés de Marie.» (Voir les autres passages chez Schaf, p. 81 et ' suiv.). Cependant il résulte de ses propres explications que cette opinion reposait non sur une tradition historique, mais sur ce double préjugé dogmatique : celui de la supériorité morale du célibat »ur le mariage; et celui de la sainteté exceptionnelle de la mère le Jésus (comp. surtout le passage ad Matth. XIII, 55). — Pluiieurs évangiles apocryphes, ceux de Pierre, de Thomas, etc., linsi que quelques Pères, Grégoire de Nysse, Epiphane, etc., épandirent cette opinion. Mais Jérôme la taxe de deliramenurn apocryphorum.

L'autre manière de voir se trouve chez les autorités suivantes : !*ertullien admet évidemment des frères de Jésus dans le sens Topre et complet du mot. Car il dit de Monog. c. 8 ; t La vierge le s'est mariée qu'après avoir mis au monde le Christ. » — Seïn Jérôme {adv. Helvid.), de très-anciens écrivains parlaient les fils de Joseph et de Marie et avaient déjà été combattus lar Justin. Ce qui prouve à quelle haute antiquité remonte cette pin ion '.

Quoi qu'il en soit de la préférence à donner à l'un ou à l'autre

Qentaire sur Es. XVII, 5 (Coll. nova patr.de Montfaucon, II, p. 412), l compte qxtatorse apôtres: les douze premiers..., puis Paul..., enfin acques, le frère du Seigneur, premier évêque de Jérusalem. Mais sur 3 mode de parenté de ce dernier avec le Seigneur, le passage II, \ iOiis laisse dans le doute (vu la variante^. La pensée d'Eusèbe sur ce ujet ne me parait pas claire.

« Nous n'alléguons point ici des témoignages d'un temps aussi vancé que celui de la lettre du pseudo-Ignace à ra[>ôtre Jean ou c<>lui es Constitutions apostoliques, Vill, 35 [voir Schaf;.

de ces deux modes de parenté, la différence entre les frères et les cousins de Jésus demeure établie au point de vue de rhistoire

Voici maintenant la difliculté qu'elle soulève : Les noms des frères de Jésus, indiqués Matth. Xlfl. 55; Marc YI, 3, sont Jacques, José (d'après deux variantes, Joseph ou Jean), Simon et Jude, Or, d'après Jean XIX, 25, comp. avec Matth. XXVÏI, 56 et Marc XV, 40, Marie, femme de Clopas, tante de Jésus, avait deux fils, Tun nommé Jacques (dans Marc, Jacques le petit), l'autre José. C'étaient, par conséquent, deux cousins de Jésus. De plus Hégésippe fait de Siméon, le second évéquede Jérusalem, un fils de Clopas ; c'était donc encore un cousin de Jésus. Enfin f^uc VI, 14-16 parle d'un apôtre Jade (fils ou frère) de Jacques, lequel est donné comme fils à^Alphée (ou Clopas). Ce serait donc un quatrième cousin de Jésus, et les deux listes coïncideraient sur toute la ligne! Quatre frères et quatre cousins homonymes!... Est-ce admissible? — Mais !<> Quant à l'apôtre Jude, l'ellipse naturelle, dans le passage de Luc, n*est pas frère, mais fils de Jacques, par conséquent d'un Jacques quelconque, à nous inconnu. Cette dénomination est uniquement destinée à distinguer cet apôtre de l'autre Jude, Flscariot, dont le nom suit. Jésus a donc bien eu un frère nommé Jude, mais nullement un cousin de ce nom. ^^ Les rapports d'Hégésippe nous forcent certainement à admettre un cousin de Jésus du nom <le Simone ^^ Si, pour le second frère de Jésus, nous admettons la leçon Joseph, l'identité de nom avec celui du troisième cousin tombe d'elle-même. 4® Quant au nom de Jacques, il se trouve indubitablement dans les deux listes. — Le résultat réel est donc celui-ci : Dans ces deux listes, lune des frères, l'autre des cousins de Jésus, il y a deux noms communs : ceux de Jacques et de Simon. Cela suffit-il pour prouver l'identité de ces deux catégories de personnes ? Aujourd'hui encore, n'arrive-t-il pas, sur tout dans les campagnes, de trouver des familles apparentées où, sur plusieurs enfantas, un ou deux portent certains noms communs très-usités?

Voici en échange deux raisons exégétiques positives en faveur

* Mais pourquoi Marie, femme de (^llopas, est-elle appelée mère de Jacqu(\s et de José el non de Simon? C'est un fait malai.së à expliquer.

e la distinction entre les frères et les cousins de Jésus : !<> Sans Dute, en supposant la mort précoce de Clopas, on comprendrait œ sa veuve et ses fils eussent été recueillis par Joseph et Maie, et ces derniers élevés avec Jésus, et on s'expliquerait ainsi «r nom de frères de Jésus. Mais serait-il concevable qu*en face e la mère de ces jeunes gens encore vivante (Matth. XXYII, 56 t parallèles), on se fût exprimé, comme le font nos évangiles Q parlant de Marie et de ses neveux : « Sa mère et ses frères t «atth. XII, 46; Marc HI, 31; Luc VIII, 19)? 2^ Le surnom le etit donné à Jacques, le cousm de Jésus (Marc XV, 40), devait Tvir à le distinguer de quelque autre membre de sa famille, :>rtant le même nom. N'est-il pas probable que cet autre Jacques tait précisément Jacques, son cousin, le frère de Jésus? Nous concluons donc que Jésus avait quatre frères proprement ils : Jacques, surnommé le Juste, Joseph, Simon et Jude, — et "ois coasins : Simon, Jacques le petit et José. Aucun de ses frères n'était apôtre ; ce qui s'accorde avec VIL : < Ses frères mêmes ne croyaient pas en lui. > Convertis plus irdy après sa résurrection (1 Cor. XV, 5), ils devinrent, l'un facques), le premier évêque de Jérusalem (Gai. I, 19; II, 9; êtes XV; XXI, 18 et suiv.); les autres, des missionnaires zélés [ Cor. IX, 5). Jacques et Jude sont sans doute les auteurs de os deux épttres canoniques. Quant aux cousins de Jésus, un !q1 a été apôtre, Jacques (le petit); le second, Simon, a été le euxième évêque de Jérusalem. Nous ne savons rien de José, le 'oisième.

H n'est nullement impossible de placer dans ce premier se- )ar à Capernaûm quelques-uns des traits rapportés par les fnoptiques aux premiers temps du ministère galiléen. En articulier la vocation des disciples, à la suite de la pêche liraculeuse, prend naturellement ici sa place. Au moment e partir pour Jérusalem, Jésus les appela à le suivre pour )UJours. Il allait inaugurer son œuvre et il devait désirer 'être entouré à ce moment-là de ceux qu'il avait dessein 'y associer. — Ce v. 12 forme donc la transition de la vie rivée de Jésus à son ministère public. Aussi bien que ses

disciples, c'est du sein de sa famille qu'il entre dans sa carrière messianique. Du reste ce récit est tellement sommaire que, si l'ensemble de la vie de Jésus n*était supposé connu des lecteurs, il ressemblerait à une énigme.

Nous avons à considérer dans le fait suivant :

lo L'acte du Seigneur : v. 13-16; 2^ L'eflfet produit:* V. 17-22.

V. 13-16. C'était à Jérusalem et dans le temple, que devait s'ouvrir le ministère du Messie, c Le Seigneur que vous cherchez, avait dit Malachie (III, 1-3), entrera dans son temple... il purifiera les fils de Lévi.. .^ C'était dire, en même temps, qu'il s'annoncerait à Israël non par un prodige de puissance, mais par un acte de sainteté.

Le moment de cette inauguration était naturellement indiqué. La fête de Pâques rassemblait, plus qu'aucune autre, le peuple tout entier dans la ville sainte et dans les parvis du temple. C'était là l'heure de Jésus (v. A). Si le peuple fût entré dans le mouvement réformateur qu'il chercha en ce moment à lui imprimer, cette entrée du Messie dans son temple serait devenue le signal de l'avènement messianique.

Le temple avait trois parvis proprements dits : celui des prêtres, qui renfermait l'édifice (vao;); plus à l'orient, celui des hommeSy et enfin celui des femmes. A Tentour de ces parvis avait été ménagé un vaste espace libre, fermé de colonnades des quatre côtés, et qui s'appelait le parvis dn païens, parce que c'était la seule partie du lieu sacré («po^) dans laquelle il fût permis aux prosélytes d*entrer. Dan? ce parvis le plus extérieur s'étaient établis, avec le consentement tacite des autorités du temple, un marché et une Bourse. On vendait là les diverses espèces d'animaux destinés aux sacrifices ; on y échangeait l'argent grec ou romain, apporté de la terre étrangère, contre la monnaie

sacrée avec laquelle se payait la capitation fixée par Ex. XXX, 13 pour Tentretien du temple (rhémisicle ou double drachme = 1 fr. 50 c).

Jusqu'à ce jour, Jésus ne s'était pas élevé contre cet abus. Présent dans le Temple comme simple Juif, il n'avait pas à juger la conduite des autorités, encore moins à se substituer à elles. Maintenant, c'est comme Fils de celui à qui* cette maison est consacrée, qu'il entre dans ce sanctuaire. II y apporte non seulement de nouveaux droits, mais de nouveaux devoirs. Se taire en face de la profanation dont la religion est le prétexte et dont s'indignent sa conscience de Juif et son cœur de Fils, ce serait démentir dès le début sa position de Messie. La parole de Malachie que nous venons de citer, lui trace sa marche. Les v. 19-21 prouvent que Jésus se rend compte de toute la portée de cet acte ; c'est un appel à la conscience d'Israël, une mise en demeure pour ses chefs. Si cet appel est entendu, à ce premier acte de purification succédera la réforme totale de la théocratie, condition du régne messianique. Si le peuple reste feourd et indifférent, Jésus mesure d'avance les conséquences de cette conduite : c'en est fait de la théocratie. Le rejet du Messie, sa mort même sont impliqués dans ce résultat. Conip. une situation analogue dans le récit de la prédication à Nazareth, Luc IV, 23-27. Le sens messianique de cette démarche explique pourquoi Jésus n'avait rien fait précédemment de pareil et n'a point renouvelé cet acte dans les fêtes suivantes. On a souvent pensé que le pouvoir en vertu duquel Jésus avait agi en cette occasion, provenait de ce droit des zélotes^ reconnu en Israël et dont l'acte de Phince (Nomb. XXV; Ps. GVI, 30) était le type. C'est une erreur. Ce n'est pas en zélé théocrate, c'est en Messie, c'est en Fils qu'il agit ici : « la maison de mon Père, » dit-il lui-même v. 16.

23i2 PREMIÈRE PARTIE.

V. 13. « £/* la Pâque des Juifs était prochCy et Jé$u$ monta à Jérusalem, i^ — Jean dit : des JuifSy en vue de ses lecteurs païens, avec lesquels il s'identifie dans la communion chrétienne.

V. 14. f Et il trouva dans le Umple ceux qui vendaient des bœufs et des brebis* et des pigeons et les changeurs qui étaient assis, jf — L'article les devant les termes désignant les vendeurs et changeurs, qu'omet Osten*ald avec d'autres traducteurs, fait ressortir cet office comme connu: ce sont les vendeurs et changeurs habitués et en quelque sorte patentés. Les trois espèces d'animaux indiquées étaient les plus habituellement employées aux sacriûces. — feîp[jiaTi<7T7Î;, changeur, de 3t£p|xa, pièce de monnaie.

V. 15. f Et ayant fait^ un petit fouet de cordeSy il h chassa tous du temple, aussi bien que les brebis et /« bœufs ; et il répandit la monnaie • des changeurs^ et renversa^ leurs tables. » - Ce fouet n'était pas un instrument, mais un emblème. C'était le signe de l'autorité et du jugement. S'il se fût agi d'une action à exercer physiquement, le moyen eût été disproportionné au but, et TefTet le serait encore plus à la cause. L'emploi matériel du fouet n'eut point lieu. Le simple geste suffît. — riavroç, tous, ne comprendrait selon plusieurs (comp. Bâumiein) que les deux régimes suivants liés par Te xat, « et les brebis et les bœufs* (le masc. rovra; à cause de poa;). Mais il est plus naturel de rapporter ravra; à to'jç TrcAouvraç, les vendeurs, qui précède, et de faire des termes suivants une simple apposition : f 11 les chassa tous, avec leurs brebis et leurs bœufs.*

* N seul lit Ô6 au lieu de xai.

* N seul lit xai T« rpop. xai flox;.

' N seul lit E;:oir,9cv.. xat.

* B L T*> X Or. lisent la x£p[xaTx, au lieu do to xsppia.

* \\\ lieu d*av£jTpE'}sv, B X : av£Tp£?}»sv ; ^( : xxTs<JTp£^}»cv.

CUAP. II, 13-10.

L'intention du Te xai, aussi bien que, est, dans ce cas, d'exprimer Tespèce de fracas avec lequel hommes et animaux détalèrent à son ordre et au geste qui l'accompagna. — // répandit, de sa propre main. — KoT.T.u^'^wTrl;, chatif/euvy de xoX"XuSoç, nummus minutus.

V. 16. € Et il dit à ceux qui vendaient les pigeons : Olez tout cela dCici; ne faites pas de la maison de mon Père une maison de marché,T> — A l'égard des vendeurs de pigeons, Jésus se borne à la parole. Il ne peut pas chasser les pigeons, comme on chasse les bœufs ou les brebis; et il ne veut pas renverser les cages, comme il a renversé les tables des changeurs. Il est parfaitement mailre de lui. S'il eût réellement frappé les marchands de bœufs et de brebis, on ne voit pas pourquoi il eût ménagé les vendeurs de pigeons. — L'ordre « ôtez 3 s'adresse à ces derniers seuls; les mots suivants a; ne faites pas..."» à tous les trafiquants. — Le complém. « de mon Père » renferme l'explication de l'acte de Jésus. C'est un fils qui venge l'honneur de la maison paternelle. Quand il était dans le lemple i\ l'âge de douze ans, c'était déjà le môme sentiment filial «qui l'animait; mais aujourd'hui il est soutenu par la conscience distincte de sa dignité de Fils et de son devoir de ]^lessie. Alors, c'était une étincelle; aujourd'hui c'est une flamme. Il est bien remarquable que, soit chez les synoptiques (scène du baptême), soit chez Jean le sentiment tout moral de sa relation avec Dieu prime en Jésus la constîience de son office de Messie. A ses propres yeux, il n'est pas Fils parce qu'il est Christ; il est Christ parce qu'il est Fils (comp. mon Comment, sur Luc I, p. 235). Combien -cet indice est opposé h l'opinion de M. Renan, qui représente Jésus comme s'exaltanl par degrés et s'élevant lui-même de sa conscience messianique au sentiment de sa divinité!

iâi PREMIÈRE PARTIE.

La réussite de cet acte disciplinaire s'explique par la majesté de l'apparition de Jésus, par l'ascendant irrésistible que lui donnait la conscience de la force surnaturelle qu'il pourrait déployer au besoin, par le sentiment de sa souveraineté en ce lieu, tel qu'il se trahit dans ce mot ^mon Père^^ enfin par la mauvaise conscience de ceux qui étaient l'objet d'un tel jugement.

L'effet produit est décrit dans les v. 17-22. Nous rencontrons ici un fait qui se reproduira, dans le IV® évangile, à cbaque manifestation de la gloire du Seigneur : un double effet se produit selon la prédisposition morale des témoins; les uns trouvent dans l'acte de Jésus un alimeol pour leur foi ; pour les autres ce même acte devient un sujet de scandale. La sympathie ou l'antipathie morale pour le Seigneur décide de l'impression.

V. 17. « Ses disciples se rappelèrent * qu'il est écrit : If zèle de ta maison me dévorera*.^ — Cette réminiscence eut lieu immédiatement; comp. v. 22, ou le fait opposé est expressément indiqué. — Le Ps. LXIX, dont le v. 10 se représente en ce moment au souvenir des disciples, n'est qu'indirectement messianique, c'est-à-dire que le sujet contemplé par le psalmiste n'est pas la personne du Messie (comp. v. G : « Tw connais ma folie, et mes fautes ne te sont point cachées i^)j mais le juste théocralique, souffrant pour la cause de Dieu. La plus haute réalisation de cet idéal est le Messie. — L'unanimité des }!]]• décide contre le T. R. en faveur de la leçon jcaTaçayETsa. Ce verbe est un futur ; l'évangéliste le substitue au passé HaTé(p«Ye, a dévoré, des LXX, qui est conforme au texte hébreu. Les disciples pensent non au suppUce final de

* N B L T*> X Cop. Or. omettent os après eîxvrioOr^aav.

* Le T. R. lit xaistpaYE, a\ec plusieurs Mnn, It., au lieu dex*^' YETai (jue lisent tous les Mjj.

ciîAP. II, 10-18. 235

Jésus, qui était alors en dehors de leurs préoccupations^ mais à la puissance consumante de son zèle, à cet holocauste vivant dont ils voient le commencement de leurs yeux. C'est également le sens du terme a dévoré, dans le psaume.

Tandis que les disciples comparent les Ecritures, et que ce souvenir afiermit leur foi, les Juifs raisonnent et objectenl, tout comme les habitants de Nazareth, Luc IV, 22. Au lieu de laisser l'acte de Jésus parler, comme un signe de la sainteté divine, à leur conscience, ils réclament le signe extérieur qui doit légitimer cet acte, comme si l'acte luimême n'était pas sa propre légitimation !

V. 18. € Les Juifs répondirent donc et lui dirent : Quel signe nous montres-tu, pour agir de la sorte? » — La particule donc renoue avec le v. 16, après l'interruption du V. 17. — L'expression «/es Juifs j» désigne spécialement ici les autorités chargées de la police du temple, avec la nuance d'hostilité qui s'attache à ce terme dans notre évangile (voir I, 19). Riggenbach (Leben des Herrn Jesu, p. 382) observe que « c'est bien la méthode du pharisaïsme de demander un oyijjLetov, un signe extérieur, pour légitimer un acte qui se recommande de lui-même à la conscience, parce que, une fois sur celte voie, on peut chicaner sur la nature et la valeur du signe, progresser indéfiniment d'exigence en exigence, et demander enfin, après une multiplication des pains : Quel signe fais-tu donc ! » — 'ATroxptveçflat ne signifie pas plus ici qu'ailleurs prendre la parole (Ostervald, Rilliet, Arnaud). Ce mot renferme toujours, l'idée de réplique: seulement la réponse s'adresse parfois à la conduite ou au sentiment de l'interlocuteur. Ici la question des Juifs est une réponse à l'acte de Jésus; Jésus venait d'adresser un appel au sentiment religieux du peuple. — L'attitude d'Israël, ainsi mis en demeure de se prononcer, décidait de tout son avenir. Sa réponse fut si-

2âti PREMIÈRE PARTIE.

gnificative. Le v. 19 nous montrera que Jésus en pénétra profondément le sens. — ''Oti : « Quel signe nous fais-lu voir [pour expliquer] que tu fasses...» Meyer : el; ixeivo ôti.

V. 19. € Jésus répondit et leur dit : Détruisez ce templeci, et en trois jours je le relèverai. » — Celte réponse de Jésus est soudaine comme un éclair. Elle jaillit d'une incommensurable profondeur; elle illumine des domaines alors complélcment inexplorés pour toute autre conscience que la sienne propre. Les mots : Détruisez ce temple, caractérisent la conduite actuelle et future des Juifs dans sa signification intime, et la parole : Dans trois jours je k relèverai, dévoile toute la grandeur de la personne et de l'dHivre de Jésus. Voici la difficulté de cette mystérieuse parole : d'un côté, la liaison à ce qui précède porte à rapporter les mots : ce temple-ci^ au temple proprement dit que Jésus venait de purifier; de l'autre, Tinterprétation de Tévangéliste (v. 21) force à les appliquer, contrairement au contexte, au corps de Jésus. Plusieurs, tels queLûcke, M. Reuss, tranchent le nœud gordien en reconnaissant ob conflit entre Tcxégèse scientifique et l'explication de l'apiv tre et en admettant un progrès de la première sur la s^ conde. Baur administre une sévère leçon à Lùcke pour Tirrévérence envers l'exégèse apostolique, dont fait preuve cette manière de voir; il se prononce en faveur du sens donné par Tévangéliste. Cela est naturel. Cette parole étant en partie, d'après Baur, la création de ce dernier, il doit en savoir le sens mieux que qui que ce soit, mieux que Luckc lui-même.

La vérité historique de cette parole de Jésus est garantie: 1*» Par la déclaration des faux témoins (Malth. XXVI, 61; Marc XIV, 57. 58), qui prouve que, quoique le souvenir de la circonstance dans laquelle elle avait été prononcée, se lui effacé, le mot lui-même était resté ineflaçablement

cirAP. II, 18. 19. mj

vé dans la mémoire, non seulement des disciples, mais Juifs. ^ Par Act. VI, 14, où les accusaleurs d'Etienne ent: € Nous t avons entendu dire que Jésus de Nazareth ruira ce lieu-ci et changera les coutumes que Moïse nous lonnées.-» Etienne n'avait pu parler ainsi que sur le Tonnent d'une déclaration positive de Jésus. 3^ Par Torigiiié, la concision, l'obscurité même de cette parole. La première proposition ne peut renfermer une invita- 1 aux Juifs de détruire directement le temple, non pas me dans le sens hypothétique de de Welle : «Si vous faisiez. » Cette supposition serait absurde; nul Israélite urait porté la main sur l'édifice sacré. Le mot abattez it donc être pris dans un sens indirect : « Amener, en utinuant sur le chemin que vous suivez, la destruclioa la théocratie et par là celle du temple.^ La première de s destructions devait aboutir à la seconde. — Mais quel lit le forfait par lequel Israël pouvait provoquer ce chdoent final? L'interprétation moderne, c l'exégèse scienti- |ue,» comme dit Lûcke, répond : Par des profanations orales toujours croissantes, telles que celle contre laquelle nait de protester Jésus. Cette réponse est insuffisante. B simples péchés de ce genre pouvaient préparer, mais )li décider cette catastrophe. L'A. T. assigne une cause U8 positive à la rUine suprême d'Israël; c'est le rejet le meurtre du Messie. Ainsi Zacharie, ch. XI, décrit tentative dernière de Jéhovah pour sauver le troupeau tjà destiné à la boucherie et le rejet du Berger qu'il lui voie dans ce but, comme la cause de la catastrophe an- Dcée, V. 1-3. Le même prophète, XII, 10, montre Israël snant deuil à la fin des jours s;ur Jéhovah ifu'iLs ont percé, Daniel, ch. IX, dit plus nettement : « Le Christ sera remehé,...y et le peuple d'un prince qui viendra, détruira ville et le sanctuaire. 1^ Matlh. XXIV, 15-16 prouve que

Jésus appliquait cette prophétie aux circonstances de son temps. Le vrai moyen de détruire le temple, aux yeux de Jésus, ce sera donc de tuer le Messie. L'apparition du Messie n'était-elle pas en eflet le but final de rinstîtution Ihéocratique? Une fois le Messie retranché, il n'y a plus d'Israël. Le sacerdoce, le temple peuvent bien exister encore momentanément ; mais tout cela n'est plus que le cadavre sur lequel s'assemblent les aigles du jugement divin (Matth. XXIV, 28). Pourquoi, au moment où Jésus expire, le voile du temple se déchire-t-il? Cest 'qu'il n'y a plus de Lieu très-saint, partant plus de Lieu saint, plus de parvis, plus de sacrifice, plus de sacerdoce; le temple, comme temple de Jéhovah, n'existe plus.

En disant : c Détruisez ce temple-ci^ y> c'était donc bien le temple proprement dit que Jésus montrait; mais il savait bien, lui, comme le fait ressortir saint Jean, que ce serait en sa personne même que cette destruction aurait lieu ; sur son corps que tomberait le coup fatal, porté par la main des Juifs, qui abattrait ce sanctuaire. L'impér. 16(70,11 n'est donc pas simplement concessif : c S'il arrive que vous détruisiez. » Il est du même genre que cet autre impératif : (iFais aussitôt ce que tu as à faire ^ (XHI, 27). Quand le fruit de la perversité, collective ou individuelle, est mùr, il doit tomber. Comp. aussi le 7T>.Yîp<o<xaTe, Hattb. XXIU, 32.

Le sens de la seconde propos, résulte de celui de la première. Le mode de la restauration doit correspondre à celui de la destruction. Si c'est dans la personne du Messie que le temple est abattu, c'est dans sa personne aussi qu'il sera relevé. Jésus disait un jour : (s^Ily a ici plus que k temple,^ (Matth. XII, 6). Son corps était la résidence vivante et vraiment sainte de Jéhovah en. Israël ; le sanctuaire visible n'était que l'emblème de ce temple réel. Qu'on se

rappelle le icxTjvwdev, I, 14. La pensée de Jésus peul donc je formuler ainsi : « Comme c'est par ma mort que se consommera la destruction du temple, ainsi c'est par ma résurrection que s'opérera son relèvement.» C'est en sa personne môme que se jouera ce grand drame. Le Messie périt : le temple tombe. Le Messie revit : le vrai temple se dresse sur les ruines du temple symbolique. Car il n'y a pas de simple restauration dans le règne de Dieu. Tout relèvement est en même temps un progrès. — Le terme EYetpciv, réveiller, convient ici parfaitement. Car il peut s'appliquer à la fois aux deux notions de résurrection et de construction (voirMeyer). L'expression : dans trois jours, dont l'authenticité est tout spécialement garantie par le rapport des faux témoins (5ià Tpuov rjaepwv, Malth. XXVI, 61 ; Marc XIV, 58), reçoit aussi par là son sens naturel; car, dans une situation historique telle que celle-ci, il n'est pas possible de n'y voir qu'une forme poétique ou proverbiale, pour dire en général : « dans un temps fort court, > comme Os. VI, 9 ou Luc XIII, 32. — On a demandé à Jésus un miracle démonstratif, comme signe de sa compétence. Noos savons par les synoptiques que Jésus a toujours repoussé de pareilles demandes» qui étaient le renouvellement de la troisième tentation du désert (chez Luc). Mais il était un miracle, un seul, qu'il pouvait accorder et promettre, sans se condamner au rôle de thaumaturge, parce que ce miracle-là appartenait au plan et à l'œuvre même du salut de l'humanité : c'était sa résurrection. Aussi est-ce i ce signe qu'il en appelle également, en cas semblables, dans les synoptiques (Matth. XII, 38-40; XVI, 4). Nous surprenons ici encore l'une de ces profondes analogies qui, sous la difTérence des formes, fondent en un tout le tableau des synoptiques et celui de Jean. — C'est par la puissance réparatrice qu'il déploiera, quand le règne de Dieu sera

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sur la terre descendu en quelque sorte jusqu'au plus profond de Tabime, que Jésus prouvera la compétence réfor^ tmitricc qu'il vient de s'attribuer à cette heure. — Cette explication répond ainsi et au sens naturel de toutes les expressions du texte et à l'interprétation de révangéiiste et aux exigences du contexte.

Voici le sens auquel est aiTivé l'exégèse moderne, eir suivant, comme dit Lûcke, e les lois de l'art philologique.». Elle est exposée au mieux, nous parait-il, par Ëwald {Geseh^ Chn'sti, p. 230) : * Toute votre religion, reposant sur ce temple, est gAtée et pervertie; mais il est déjà là, celui qui, quand elle aura péri, comme elle le mérite, la restaurora facilement sous une forme plus glorieuse et opérera ainsi, non pas un de ces miracles communs que vous demandez, mais le plus grand des miracles.» Dans cette explication, le temple abattu, c'est le judaïsme; le temple relevé, c'est le christianisme; l'acte de relèvement, c'est la Pentecôte, non la résurrection. Nous ne dirons pas que ce sens soit absolument faux ; il ne l'est qu'autant qu'on le donne comme l'expression exacte de la pensée de Jésus en ce moment. Ce qui le condamne, c'est 1^*que la transformation de l'économie de la lettre en celle de l'Hlsprit, n'est point un si<jne, mais l'œuvre elle-même. 9^ il faut que le fait indiqué par Jésus ait un caractère extérieur pour s'adapter a la demande qui lui a été adressée. 3^ Il est impossible d'interpréter naturellement à ce point de vue les mots : En trois jours. Ni Os. VI, 2, ni Luc Xlll, 32, ne justifient le sens figuré qu'il faudrait leur donner dans notre passage.

On nous objecte que les Juifs n'auraient pu comprendre une réponse aussi mystérieuse. Assurément ils n'ont vu dans le temple, dont parlait Jésus, que l'édifice matériel, et se sont figuré le signe promis comme l'apparition magique d'un temple nouveau et surnaturel. Mais nous verrons.

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IQ*avec des gens mal disposés la méthode de Jésus est de jeter des énigmes et de ne révéler la vérité qu'en la voilant; comp. l'eiplication de Jésus sur l'emploi de la parabole, Mattb. Xlil, 11-16. C'est là un secret de la plus profonde [pédagogie.

On objecte encore que Jésus ne pouvait pas connaître si longtemps à l'avance sa mort et sa résurrection. Mais dans les synoptiques aussi il annonce de fort bonne heure la fin tragique de son ministère messianique. C'est dans les premiers jours de son activité en Galilée qu'il parle du moment c où l'époux sera ôté et où les disciples jeûneront » (Marc H, 19. 30). Et n'avait-il donc jamais lu Es. LUI, Dan. IX, Zachar. XII, etc. Or s'il prévoyait sa mort, il devait être assuré aussi de sa résurrection. Il ne pouvait admettre que l'époux fût enlevé pour toujours.

On objecte enfin que, d'après l'Ecriture, ce n'est pas Jésus qui se ressuscite lui-même. Mais la réceptivité de Jésus, dans Tacte de sa résurrection, n'est pas de la passi* vite. Il dit lui-même X, 17. 18 : «Je donne ma vie pour la reprendre.,.: j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre. » 11 saisit, comme dans tous ses miracles, la toute-puissance divine qui devient agissante en lui.

M. Renan n'a vu dans cette parole si originale et si profonde qu'une boutade : « Un jour, dit-il, sa mauvaise humeur contre le temple lui arracha un mot imprudent, i» Il ajoute : c On ne sait pas bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent des allégories forcées» (Vie deJéstiS, p. 367). Là où M. Itenan voit une preuve de la mauvaise humeur de Jésus contre le temple, les témoins immédiats en trouvèrent une du zèle pour la maison de Dieu, qui dévorait leur Maître. Qui a le mieux compris Jésus? Quant à Texplication donnée par Jean (v. SI], nous

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espérons que tout lecteur sérieux y trouvera autre chose qu'une «allégorie forcée. »

Ce qui est plus difficile à expliquer, c'est l'imporlance capitale que Jésus attribue à la demande, en apparence assez innocente, des Juifs. Comment Jésus découvre-l-il dans cette question : « Quel signe nous monlres-tu f » le prélude de la catastrophe qui mettra fin à sa vie et à la théocratie? Nous avons déjà vu II, 4 avec quelle profoodear Jésus saisissait la portée morale des paroles qui lui étaient adressées. Nous avons aussi cité Luc IV, 2:2 : il suffit i Jésus Ae cette réflexion critique des habitants de Nazareth, après qu'ils l'ont entendu prêcher : « Celui-ci n est-il pas le fils de Joseph f t> pour leur annoncer son rejet non seulement de leur part (v. 23], mais de la part du peuple entier (v. 24-27). Dans une impression fugitive, l'œil de Jésus discernait le principe de la décision finale. De la parole humaine, son oreille délicate saisissait non seulement le son, mais le timbre. Encore par ce trait caractéristique, nous constatons dans le Jésus des synoptiques et dans celui de Jean un seul et même Jésus.

V. 20. (L Les Juifs dirent donc : On a mis quarante-six ans à construire ce temple, et toi, en trois jours tu le relèveras f 3 — En face de la réponse de Jésus, la sympathie des uns se recueille et médite; l'antipathie des autres tourne à la raillerie. La réponse des Juifs n'est pas exempte d'ironie. Us tordent plus ou moins volontairement la parole de celui que déjà ils repoussent moralement. — La restauration du temple par Hérode avait commencé la 18^ année de son règne d'après Josèphe (Antiquités XV, 41, 1). Dans la Guerre des Juifs, le même historien indique par erreur la ib^. La l""^ année du règne de ce prince fut celle du i" nisan 717 au i^^ nisan 718; la 18^ fut par conséquent l'année comprise entre les i^^^ nisan 734 et 735 : ce fut vers

'automne de cette année que commença le travail (Jos. Ant. XV, 11, 1). Le temps indiqué de 46 ans pleins (coxoÂo- |i»{6v2) nous conduit donc jusqu'à l'automne de Tan 780. Et la Pàque actuelle doit être celle de Tan 781 . Comme elle n'a été séparée de celle où Jésus est mort que par celle de VI, 4>, il suit de là que Jésus est mort en 783, ce qui nous parait vraisemblable par plusieurs autres raisons. Il serait né en 750 ou 751 (Luc III, S3).

V. 31. c Mais lui parlait du temple de son corps. » — Par èxeivoç, ille vero, < lui, lui seul,» Jean oppose fortement la pensée de son Maître, dont lui seul, Jésus, avait le secret, à l'interprétation des Juifs et à Tinintelligence des apôtres à ce moment-là.

V. 22. €Lors donc quil fut ressuscité des morts, ses disciples se rappelèrent qu'il avait dit cela S et ils crurent à F Ecriture et à laparole que Jésus avait dite.i — Chez les cœurs dociles la lumière se fit, quoique un peu tard. Le Jbit expliqua la parole, comme à son tour la parole contribua à dévoiler le sens profond du fait. — On est étonné de rencontrer ici le complém. ttî ypaç^, à [Ecriture : car rEcriture n'avait point été citée par Jésus. Mais l'évangéllste veut faire entendre que le premier point sur lequel tomba la lumière, dans le cœur des apôtres, après la résurrection, ce furent les prophéties de l'A. T. qui annonçaient cet événement (Ps. XVI; Es. LUI; Os. VI; le prophète Jonas), et que ce fut par cet intermédiaire qu'ils furent conduits à l'intelligence de la parole de Jésus qu*il vient de raconter et qui était tirée elle-même des entrailles de VA. T. Lorsque ce livre divin se présenta accompli dans son ensemble aux regards des disciples, alors en(in ils pénétrèrent tout le sens de cette mystérieuse parole de Jésus.

* T. R. ajoute à tort auToiç avec K et quelques Mnn.

Ce petit trait appartient à la biographie intime de l'apôtre. Des remarques, telles que celles-ci, par lesquelles Tauteur fait ressortir la difîérence entre le moment où les disciples entendirent une parole de Jésus et celui où ils la comprirent (comp. IV, 32-33; Vil, 39; XI, 12; XII, 16. 33; Xlll, 28, etc.), impriment non seulement à celle-ci, mais à la narration tout entière le sceau de la réalité historique. Que Ton se représente, selon l'hypothèse de Baur, un pseudo-Jean imaginant au 11^ siècle cette inintelligence des apôtres au sujet d'une parole qu'il aurait inventée laiméme ! La critique se heurte ici à une impossibilité morale.

Les synoptiques racontent un acte de Jésus tout semblable à celui-ci ; mais ils le placent à la fin du ministère de Jésus-Christ : Matthieu (XXI] et Luc (XIX), au jour des Rameaux; Marc (XI, 12-15), plus exactement, au lendemain de ce jour. On pourrait penser que ces trois évangélistes, ayant omis toute la première année du ministère de Jésus, ont été conduits par là, quoique à leur insu, à déplacer le fait qui vient de nous occuper, et à le transporter au seul séjour à Jérusalem dont ils retracent le récit. C'est Topinion de Lûcke, de Wette, Ewald, etc. Keim va plus loin : il prétend que c'eût été, de la part de Jésus, le plos grossier manque de tact que d'afficher ainsi dès l'abord son messianisme et de rompre avec le vieux judaïsme. — Mais ce qui donne au fait matériel son sens et son caractère, ce sont les paroles dont Jésus l'accompagne. Or ces paroles, qui constituent l'àme du récit, sont très-différentes chez les synoptiques et chez Jean, tellement qu'il serait impossible de les réunir en un discours suivi. Dans les synoptiques, Jésus revendique, au nom d'Es. LVl, 7 (c tfa mouton sera appelée une maison de prière pour tous les peuples 3)^ le droit sacré des païens à la place qui, dès l'origine, lear

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avait été réservée dans le temple (1 Rois VIII, 41-43). Chez Jean, il n'y a pas trace de celte intention ; Jésus n'a en vue qu'Israël et ses rapports avec lui. Cette difîérence, ainsi que la réponse caractéristique Jean II, 19, accusent deux faits distincts. — Si, comme l'on n'en saurait douter, l'abus réprimé par Jésus était réellement établi, au moment où Jésus se présentait pour la première fois, comme Messie et comme Fils de Dieu, dans le temple, il n'était pas possible qu'il le tolérât. C'eût été du même coup se déclarer Messie et abdiquer le rôle messianique. Ainsi se justifie de soi-même le récit de Jean. Mais si, après cette tentative infructueuse, Jésus renonça, comme nous le verrons, à cette attitude royale et messianique, pour se réduire à la simple activité de propbète et ne reprendre son rôle de Roi-Messie qu'au jour des Rameaux, est-il étonnant qu'en ce jour où il renoua avec ses débuts, il ait répété l'acte par lequel il était entré dans la carrière? La première fois, il invitait le peuple à la réforme générale qu'il avait en vue. La seconde, il protestait contre l'esprit profanateur qu'il n'avait pu vaincre. Ainsi se justifient les deux récits. Ce contraste des situations s'accorde avec celui des paroles. Chez Jean, voyant son appel repoussé, il pense à sa mort qui sera le terme de ce rejet ; dans les synoptiques, contemplant la déchéance d'Israël consommée, il proclame le droit des païens qui vont être bientôt substitués aux Juifs. Quant à l'objection de Keim, cet auteur oublie qu'au lieu de rompre avec le judaïsme, Jésus, en agissant de la sorte, faisait appel à ce qu'il y avait de plus profond dans la conscience de tout vrai théocrate, le respect du temple. Et ce n'est pas sans raison que Beyschlag a appelé cette démarche de Jésus c Tacte juif le plus profondément conservateur.» cC'était, dit Bâumlein, un symbole, semblable à un si grand nombre d'anciens actes prophéti-

ques, de la purification complète que Jésus se proposait d'opérer. »

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