IV
Jésus en Galilée.
En Judée, l'incrédulilé avait prévalu. En Samarie, la foi venait d'éclater. La Galilée prend une position intermédiaire. Jésus v est accueilli, mais en vertu de ses miracles accomplis à Jérusalem, et à la condition de répondre immédiatement à cet accueil par de nouveaux prodipes. Le récit suivant (comp. v. i8) en fournit la preuve. Le ch. Yl ne tardera pas à montrer le terme auquel ahoutit une semblahle foi. Voilà la portée de ce récit dans l'ensemble de l'évangile.
Les V. -43-45 décrivent, comme II, 23-25, la situation j^^énérale. Et sur ce fond se détache (comme précédemment l'entretien avec Xicodcme) le trait suivant (v. 46-541.
V. 43-45. « .l/i/*é.v ces deiw jours, il partit de là et s'en alla * en (ialilée. 4-i Car Jésus lui-même avcu'i déclaré
« M BCDTb |ti»i«"que Syr"»- Cop. Or. omettent les itwU wii acniXerv après EX£i6£v.
• ClIAP. IV, 42-i5.
(fu'un prophète n'est point honoré dans sa propre patrie. 45 Quaml^ donc il fut arrivé en (ialilée, les Galiléens l'accueillirent, parce quiLs avaient vu toutes les choses qu*U * avait faites à Jérusalem, à la fête: car ils étaient aussi venus^ à la fête. » — Ce passage a été de tout temps une croix pour les interprètes. Comment Jean peut-il motiver (car, V. Ai) le retour de Jésus en Galilée par cette déclaration du Seigneur que < nul prophète n'est honoré dans sa patrie! » Et comment peul-il rattacher à cet adage, comme conséquence (donc, v. 45), le fait que les Galiléens lui firent un accueil empressé? — ^.1 . Briickner et Luthardt pensent que Jésus cherchait soU la lutte (Briickner), soit la solitude (Luthardt). Cela expliquerait bien le car du v. Ai, Mais il faudrait admettre que la prévision de Jésus a été déçue en bien (v. 45), ce qui est absolument contraire à la particule ojv (donc), qui lie ce verset au précédent. U eût fallu.Âs, ou même oC^i (mais). Il serait plus simple de dire dans ce sens qu'il revint en Galilée, parce que celte contrée avait plus besoin de sa présence. Mais cette idée d'un besoin spirituel plus grand n'est pas suffisamment motivée par la déclaration du v. 24. 2. Selon Liicke, de Welte, Tholuck, le car porterait non sur ce qui précède, mais sur le fait qui va être exprimé. Le sens serait: « Jésus vint en Galilée et y trouva de la foi, mais uniquement de la foi en raison de ses miracles, et non, comme en Samarie, à cause de sa parole (v. 45). Car il avait lui-même déclaré que...; ce qui se trouva confirmé; car...ï> Mais cet usage du car est à peine connu dans le N. T. (on cite IX, 30), et cette interprétation n'est guère moins forcée que celle de Kuinœl, qui donne à car le sens de quoique, comme traduit aussi
* H D lisont (o; au lieu de ote.
• A B (i L Or. (4 fois; lisent oa« i)Our a. ' H ît. lisent ÊXr^XuOg'.gav pour r,XOov.
â6i PREMIÈRE PARTIE. «
Ostervald. S. Origène, Wieseler, Ebrard, Baur, entendent par lÂia Twarpt; (sa propre patrie) la Judée comme lieu de naissance de Jésus. Par là, les deux difficultés du car et du donc tomberaient d'un seul coup. Mais le bon sens dit que, dans la maxime citée par Jésus, le moi patrie doit désigner Tendroil où le prophète a vécu et où il est connu dès l'eni'ance, et non celui où il n'a fail que naître. Il est donc bien évident que, dans la pensée de Jean, sa propre patrie €st la Galilée. 4. Calvin, llengstenberg, Baumlein, entendent, par sa propre patrie, Nazareth, en opposition au reste de la Galilée, à Capernaum en particulier, il vint non à Nazareth, comme on s'y serait attendu, mais à Capernaum. (Comp. Marc VI, 1 ; Math. Xlll, 54-57; Luc IV, 16 et 24). Lange applique même le terme de pairie à toute la Galilée inférieure, dans laquelle aurait été comprise Nazareth, en opposition à la Galilée supérieure où Jésus se fixa dès ce moment. Mais comment Nazareth, ou le district de Nazareth, se trouverait-il ainsi, sans explication, mis en dehors de la Galilée et même opposé à celte province? Oo pourrait encore le comprendre si, dans le récit suivant, Jean nous montrait Jésus se fixant à fiapernaum; mais c'est à Cana qu'il se rend, et ce bourg était très-voisin de Nazareth. 5. Meyer nous semble tout près de la vérité, quand il explique: Jésus, sachant bien qu'un prophète n'est pas honoré dans sa patrie, commença par se faire honorer au dehors, à Jérusalem (v. 45); et ce fut ainsi qu'il revint maintenant en Galilée avec une réputation de prophète, qui lui ouvrit l'accès des cœurs dans sa propre patrie.
L'explication complète de ce passage obscur résulte, comme en tant d'autres occasions, du rapport du IV** évangile aux synoptiques. Ceux-ci faisaient commencer le ministère galiléen immédiatement après le baptême. Mais
CIIAP. IV, 4:^-45. 305
Jean fait observer ici , au moment de rétablissement de Jésus en Galilée, que Jésus avait réellement suivi une méthode toute difiérente de celle que paraissaient lui attribuer les traditions antérieures. Le Seigneur, pour en agir de la sorte, savait trop bien que le lieu où un prophète a vécu est celui où il a, dans ta règle, le plus de peine à se faire reconnaître. Ce ne fut donc qu'après avoir agi à Jérusalem et en Judée pendant un temps assez long (presque toute une année : v. 35), qu*il revint enfin commencer le ministère galiléen, objet de la narration des autres évangiles : « Ce fut alors, seulement alors, et non point immédiatement après le baptême, comme on devait le conclure des autres écrits évangéHques, qu'il commen(;a enfin son ministère en Galilée. » Nous trouvons ainsi dans ce passage bien compris la confirmation de nos observations sur m, 24. — Si le car, v. 44, indique le motif de la manière d'agir de Jésus, le donc^ v. 45, en fait ressortir le résultat réjouissant et sert à justifier la sagesse de la marche suivie par le succès obtenu. Les Galiléens qui Pavaient vu à l'œuvre sur le grand théâtre de la capitale, ne firent pas de difficulté de l'accueillir. Les mots xal flC7cr)^6ev, et s'en alla, retranchés par les alex., sont la reprise du V. 3. Le récit du retour en Galilée, interrompu par le séjour en Samarie, recommence. Ils doivent donc être maintenus.
AÙToç, lui, le même qui agissait comme il le faisait maintenant. La solution de cette contradiction apparente est donnée au v. 45. — *E(AapTup7;aev, témoigna, ne peut avoir ici, quoi qu'en dise Meyer, que le sens du plus-que-parfait (comme si souvent l'aoriste). Luthardl sous-entend : « dans quelqu'autre occasion. » Cela suppose également le plusque-parfait. — L'idée du proverbe cité est que l'on est moins disposé à reconnaître un être supérieur dans un
coinpalriote, très-rapprocbé de nous, que dans un élranger, revêtu à nos yeux du voile du mystère. Mais lorsque ce même homme s'est fait remarquer au dehors, sur un grand théâtre, cette gloire, rejaillissant sur ses compatriotes, lui ouvre le chemin de leurs cœurs. Ce moment était arrivé pour Jésus; c'est pourquoi il essaie enfin de surmonter le préjugé vulgaire qu'il avait signalé lui-même et dont nous avons vu un exemple dans la réponse de Na- Ihanaël I, 47. — Les mots ravra écopaxoTe;, qm avaient vu.,,, expliquent le «^e^ovto, ils accueillirent: c'est une allusion à II, 23-25. Ce v. trouve son commentaire dans Luc IV, 14-. 15 : « /i^ Jésus revint en Galilée avec la force du Saint-Esprit, et sa réputation se répandit dans toute la contrée d alentour: et il enseignait dans leurs synago* (jues, étant glorifié par tous, »
V. 46 et 47. mil arriva^ donc de nouveau à Cana de (ialiléCy où il avait changé^ l'eau efi vin, El* il y avait à Capemaum ^ un employé royal, dont le fils était tnalade, 47 Celui-ci, ayant appris que Jésus était arrivé de Judée en (ialilée, s'en alla vers lui, et lui * demanda de descendre et de guérir son fils; car il était sur le point de mourir, > — Jésus se dirigea vers Cana, sans doute parce que c'était là qu'il pouvait espérer de trouver le terrain le mieux préparé par son précédent séjour. C'est peut-être ce que saint Jean veut insinuer par cette réilexion : < où il avait changé Veau en vin.i^ Son arrivée fit bruit, et la nouvelle s'en réj)andit promptement jusqu'à Capemaum, située sept à huit
* N lit r,XO*v, t3:o(Y}9xv: a Ils vinrent, ils avaient changé ^f
* N I) L T b It. : r^^f 8s au lieu de xai r.v. » N B C D T b IlP""q : Ka^apvaoujx.
* « B C D L T b It»«*q omettent a;*Tov.
CHAP. IV, i5-48. 367
lieues à rorieni de Cana. — Le terme êa(Tt>.txo; désigne dans Josèphe un fonclionnaiie public, soit civil soit militaire, parfois aussi un employé de la maison royale. Ce dernier sens est ici le plus naturel. — Hérode Ântipas, qui régnait en Galilée, n'avait officiellement que le titre de Xétrarque. Mais on lui donnait aussi dans le langage populaire celui de roi qu avait porté son père. Il ne serait pas impossible que ce seigneur de la maison du roi se trouvât être soit Chuza, <( intendant d'Ilérode» (Luc VIII, 3), .soit Manahen, son «compagnon d'enfance» (Âct. Xlll, 1). — Par la position à la fin de la phrase, le régime à Capernaiïm (qui se rapporte non à était malade, mais à il y avait] accentue fortement la notoriété qu'avait promptement acquise en Galilée le retour de Jésus.
V. 48. € Jésus lui dit donc: Si vous ne voyez des siynes et des prodiges, vous ne croirez point. i> — Cette réponse de Jésus embarrasse; car elle parait supposer que cet homme réclamait le miracle dans le but de croire, ce qui n'est •certainement 'pas le cas. Mais la difficulté s'explique par les plur. voyez, croirez, qui prouvent que cette parole n'est pas la réponse à la demande du père, mais une réflexion de Jésus à l'occasion de cette demande. 11 l'adresse à cet homme sans doute (7:po; aÙTov), mais en même temps, en sa personne, à toute la population galiléenne dont il est -en ce moment aux yeux de Jésus le représentant. La disposition que Jésus rencontre, dès le moment oii il remet le pied sur le sol israélite, est de vouloir faire de lui un thaumaturge (faiseur de miracles); et il en est d'autant plus péniblement affecté qu'il vient de passer deux jours en Saroarie, en contact avec un esprit tout opposé. Là, c'est comme le Sauveur des âmes qu'on Ta accueilli. Ici, ce sont les guérisons corporelles que Ton cherche auprès de lui. Et Jésus est obligé de s'avouer — c'est là le vrai sens de
sa parole — que, s'il ne consent pas à jouer ce rôle, il est à craindre que personne ne crpie, ou plutôt, selon la tournure légèrennent ironique dont il se sert (où (175), t qu'il n'est pas à craindre que personne croie. > — H y a également quelque amertume dans l'accumulation des deux termes çr.pLeta et Tepaxa, signes et prodiges, I,e premier désigne le miracle relativement au fait du monde invisible qu'il manifeste; le second le caractérise relativement à la nature extérieure dont il brave les lois. Ce dernier terme fait ainsi ressortir avec force le caractère extérieur de la manifestation surnaturelle. Le sens est donc : <!i II vous faut des signes; et encore, n'en ètes-vous satisfaits qu'autant (|ue ces signes ont le caractère du prodige. » Quelques-uns ont trouvé dans ï^TiTs, vous vot/ez^ une allusion à la demande qui lui est adressée d'aller personnellement auprès du malade, ce qui prouverait que le père veut voir de ses yeux la guérison. Mais, dans ce cas, ï^r^re devrait être en tête ; et le sens est forcé.
V. 49 et 50. « 1/ officier lui dit : Seigneur, descends y a9}Wit que mon enfant^ meure. 50 Jésm lui dit : Va, Ion fils vit, ht ^ ret homme crut à lu purole (fue Jésus lui avait dile^ et s*efi alla, » — Le père a bien compris que la parole de Jésus n'est pas une réponse, ni par conséquent un refus, il renouvelle sa demande en employant le terme de tendresse To iraK^iov jAO'j, mon petit, qui rend sa requête plus toucbanle. Jésus se rend à la fui qui respire dans sa prière, mais de manière à élever immédiatement cette foi à uo degré supérieur. Il y a tout ensemble un exaucement et un refus partiel, qui est une épreuve, dans cette ré|K)nse: A Va, ton fils vit,» La guérison est accordée; mais sans
^ A et quelques Mnn. lisent uiov au lieu de ratôtov; k: rsttoa. * Kai manque dans « B D It*'»n Vg.
' M: zoj \r^'JO'J au lieu de 01... Ir^wy;.
CIIAP. IV, 48-58. 309
que Jésus quitte Cana; il veut être cette fois cru sur parole. Jusqu'ici ce père avait cru sur le témoignage d'autrui. Maintenant sa foi doit reposer sur un meilleur appui, sur le contact personnel qu'il vient d'avoir avec le Seigneur luimême. — Au terme de iraiÀiov Jésus substitue celui de vîoç, fiU : c'est le terme de dignité ; il relève la valeur de l'enfant, comme représentant de la famille. Le père s'attache avec foi à la promesse de Jésus, c'est-à-dire à Jésus lui-même dans sa parole ; l'épreuve est surmontée.
V. 51-53. « Comîne déjà il descendait, ses serviteurs le rencontraient^ et lui apportèrent cette nouvelle'^ disant^ : Ton fils i^V*. 52 // leur fiemanda donc l'heure à laquelle il s'était trouvé mieux. Ils lui dirent : Hier^, à la septième heurey la fièvre l'a quitté, 53 Le père reconnut donc que e était à cette heure-là^ que Jésus lui avait dit^ : Ton fils vil. Et il crut y lui et toute sa maison. i^ — Les serviteurs n'emploient dans leur rapport ni le terme de tendresse (-nai^tov), qui serait trop familier, ni celui de dignité (uto;), qui ne le serait pas assez, mais celui de la vie de famille : T:«t;, f enfant, que présente avec raison le T. R. — Le terme choisi xo[Ai];oTepov va bien dans la bouche d'un homme lie qualité. C'est l'expression du bien-être, comme on dit quelquefois : joliment. — La septième heure désigne une heure après midi (voir à 1, 40). Mais, si c'était à cette heure-là que Jésus avait répondu au père, comment celuici n'était-il pas rentré chez lui le même jour? Cinq à six
• Au lieu de anr,vT7,aav, N B C I) K L iO Mnn. Iis<înt yjnjVTr^aav.
• K î) lisont r^YYEîXav |K)Ur «o;Y7£tÀav.
• H n l) omeltcnt Xvfovzti.
« I) K L U n 8yr. lisent vio; au lieu de rai;, h A HC: xjio'j au lieu fie aou.
» XOeç dans \\ Mjj., v/fizi dans 8.
• M B C retranchent le premier cv.
^ K A B (I L omettent on.
ie Vol. n
lieues seulement le séparaient de sa demeure. A supposer que yôéç, hier, prouve que ce fût réellement le lendemain, on peut expliquer ce retard soit par la nécessité de laisser reposer sa monture et la crainte de voyager de nuit, soit par la tranquillité que lui inspirait sa foi et le désir de s'arrêter encore un peu auprès de Jésus. Mais le terme hier ne force pas même à supposer qu'une nuit se fut écoulée depuis la guérison de l'enfant. Car le jour, cliez les Hébreux, finissant au coucher du soleil, quelques heures après ce moment, les domestiques pouvaient dire hier.
Sa foi s'élève enfin au degré supérieur, celui quelle n'atteint qu'en vertu de l'expérience personnelle. De là la répétition du mot: et il crut, Comp. II, 11. La maison tout entière est entraînée dans le mouvement du père.
V. 54. <L Jésus fit de nouveau ce second miracle^ en arrivant de Judée en Galilée, » — H y a quelque chose d'étrange dans cette manière de s'exprimer, et particulièrement dans ce pléonasme apparent, second et de nouveau. Ces indices trahissent l'une de ces intentions déguisées dont nous avons déjà vu tant d'exemples dans cet évangile. Un second miracle eut lieu; second, relativement à celui de C^anaClI, 1 et suiv.). Mais un grand nombre de miracles n'avaient-ils pas eu lieu depuis celui-Lî? 11 est vrai : aussi Jean ajoute-t-il, pour expliquer ce mot second, que le miracle eut lieu de nouveau au moment où Jésus arrivait de Judée en (ialilée. Ce n'était que sous ce rapport particulier qu'il était le second. Cela signifie que chacun de ces deux retours fut signalé par un miracle particulier et que le miracle ici raconte fut le second des deux. Les exégèles, tels que Meyer, auront beau se raidir. Il est évident que, jusqu'au bout, Jean se montre préoccupé de distinguer les deux retours que la tradition synoptique avait confondus et dont CCS deux miracles marquants étaient les monuments.
CIIAP. IV, 52-5i. 371
Irénée, Semler, de Welte, Baur, Ewald, identifient ce miracle avec la guérison du serviteur du centenier païen {Matth. Vili, 5; Luc VII, 3), et donnent la préférence, quant aux différences de détail, les uns au récit des synoptiques^ les autres à celui de Jean. — Dans les deux cas, la guérison est opérée à distance ; voilà tout ce que ces deux faits ont de commun. Pourquoi cette forme ne se serait-elle pas répétée plusieurs fois? Du reste, tout est différent, opposé même. Ici un père et son fils, là un maître et son serviteur. Ici un Juif, là un païen. Ici c'est à Canà, là c'est à Capernaûm que le fait a lieu. Et, ce qui est plus essentiel encore que les détails extérieurs, ici le père veut que Jésus vienne chez lui ; là, le centenier s*en défend absolument. Ici, Jésus exprime un blâme sur la tendance maladive de la foi galiléenne; là, il célèbre la foi du centenier païen,. comme un incomparable exemple pour le peuple d'Israël. Comment identifier ces deux récits, qui sont non seulement différents dans les détails, mais entièrement opposés pour le fond?
Ce verset 54 clôt le cycle commencé 11, 12, comme son pendant II, 11 fermait le cycle ouvert 1, 19.
Jetons, en terminant, un regard sur le chemin parcouru : Des deux cycles que comprend cette première partie de notre évangile (1, 19 -II, 11 et II, 12 -IV, 54), le premier retrace la transition de la vie privée de Jésus à son ministère public; le second, les débuts de son œuvre après son apparition publique.
Le premier renferme trois récits : 1® les témoignages de Jean-Baptiste; 2« la venue à Jésus de ses premiers disciples; 3^ les noces de Cana. La marche des faits est ici directement ascendante, soit quant à la révélation de Jésus (le témoignage, la manifestation personnelle et la manifestation miraculeuse), soit quant à la foi (voiri, 37; I, 51;
Le second cycle contient cinq récils : 1*> la puriiicâliua (lu temple; 2® l'entrevue avec Nicodème; 3^* le dernier témoignage du précui'seur ; kP le séjour en Samarie; 5® la guérison du llls de l'employé royal ; — précédés chacun d'un court préambule dans lequel est esquissée la situation générale(ll, 12-13; 11,23-25; 111,22.24; IV, 1«3; lV,45;i. La marche des choses n'est plus simplement progressive comme dans le premier cycle. Car dès ce moment le fait anormal de l'incrédulité intervient et entrave le développement de la foi.
Voici la marche de la révélation de Jésus. Sa tentative messianique dans le temple est repoussée par l'incrédulité nationale. Mais si Israël peut rejeter Jésus comme %m Messie^ il ne peut l'empêcher d'être le doti du Père pour le salut du monde. C'est en cette qualité que Jésus se révèle à Nicodème. Le discours final de Jean-Baptiste conlirme cette suprême dignité de Jésus, et rend une dernière fois Israël attentif au danger auquel il s'expose en refusant pour son Messie l'envoyé suprême, le Fils, En Samarie, Jésus se révèle hardiment comme le Christ^ parce qu'il sait que ce titre n'est pas sujet auprès de ce peuple aux mêmes malentendus. Et ce qui prouve bien qu'il est compris, c'est que les nouveaux croyants le célèbrent ici comme le Sauveur du monde (v. 42). Enfin, en remettant le pied sur le sol israélite, il ouvre, par un second miracle, ce ministère galiléen, plutôt prophétique que royal, par lequel il va désormais préparer sa nouvelle manifestation messianique, celle de son entrée royale à Jérusalem au jour des Hameaux. Les phases de la révélation de Jésus sont donc celles-ci : Il se présente comme Messie national; pais il s'efl'ace, comme tel, ici pour laisser paraître, aux yeux de la foi, le Fils de- Dieu et le Sauveur du monde, là pour se revêtir momentanément de l'humble forme du prophète de Galilée.
CHAP. IV, 5i. 373
L'atlitude des hommes, en face de celte révélation, est double : la foi règne dans le premier cycle ; dans le second se montre à côté d'elle l'incrédulité. C'est celle-ci qui répond à Jésus dans le temple; c'est à elle que s'adresse ravertissement sévère du précurseur. D'autre part, la foi continue à se manifester dans la conduite de Nicodème et dans celle des Samaritains. Ainsi commencent h alterner les tableaux sombres et lumineux. Le dernier récit, enfin, nous montre chez les Galiléens une attitude difficile à classer : c'est la foi, mais une foi qui^ par la nature extérieure de son principe, les miracles, pourra se changer soit en foi vivante, soit en incrédulité déclarée.
Nous assistons donc, dans cette première partie de l'évangile, à l'éclosion de la révélation de Jésus comme Messie et comme Fils de Dieu (comp. XX, 30. 31], et en même temps à la naissance de la foi aussi bien qu'à celle de l'incrédulité, ces deux faits qui marchent constamment de^ pair en face des révélations divines.
V, \ - XÏI, 50
Le développement de i'incrédolilé en Israël.
Jusqu'ici, la foi et l'incrédulité décidées n'ont été que des phénomènes exceptionnels; les masses sont demeurées dans un état d'indiflérence passive ou d'admiration purement extérieure. Dés ce moment, la situation prend un caractère plus déterminé. Jésus continue à faire connaître le Père, à manifester ce qu'il est lui-même pour Thunianité. Celte révélation rencontre une résistance croissante et, en s'accentuant, contribue même à la renforcer. Le développement de ce fait anormal, l'incrédulité, devient le trait dominant de l'histoire (ch. Y-XII). La foi se \nontre encore; mais, comparativement au puissant et rapide courant qui entraine la nation, elle est semblable à un faible et imperceptible remous.
C'est en Judée surtout que s'accomplit le développement de l'incrédulité. Ailleurs, l'antipathie se manifeste sans doute; mais Jérusalem est le centre de la résistance. La raison de ce fait est aisée à comprendre. Dans cette capitale, aussi bien que dans toute la province de Judée qui en dépend, se trouve une population bien disciplinée, dont le fanatisme est prêt à soutenir ses chefs, dans tout ce que leur haine entreprendra de plus violent. Jésus lui-même dépeint cette situation dans les synoptiques par cette pa-
ciiAP. V, I. 375
rôle poignante : « Il )ie convient point quun prophète meure hors de Jérusalem » (Luc XIII, '33). Et si Jean- Baptiste a été immolé par le glaive d'Hérode, nous avons vu, IV, 1, que très-probablement c'étaient les pharisiens et les scribes qui lui avaient livré la victime.
Cette observation explique la place relativement considérable qu'occupent les voyages à Jérusalem dans notre évangile. La tradition générale, qui forme le fond des trois narrations synoptiques, s'était formulée au senice de l'évangélisation populaire, de la mission ; elle mettait par conséquent en relief les faits qui avaient réellement contribué à l'établissement de la foi. Ce qui n'avait pas abouti, importail peu à la narration populaire. Or, c'était en Galilée, cette province relativement indépendante du centre, que le ministère de Jésus avait exercé sa puissance créatrice et produit des résultats positifs. Dans ce milieu, généralement bienveillant, où Jésus ne se trouvait plus en face d'une résistance organisée, il pouvait parler en simple missionnaire, donner libre essor à ces prédications inspirées par quelque scène de la nature^ à ces mots heureux et pleins d'à-propos, à ces gracieuses paraboles, à ces enseignements en rapport avec les besoins immédiats de la conscience humaine, à toutes ces formes de discours, enfm, qui deviennent aisément l'objet de la tradition. Une polémique ne s'engageait guère dans cette contrée qu'avec des émissaires venus de Judée (Matth. XY, 1-12; Marc III, 22; VII, 1;LucV, 17, et VI, 1-7).
A Jérusalem, au contraire, l'élément hostile dont Jésus se trouvait entouré, l'obligeait à une incessante controverse. Sans doute, dans cette situation, le témoignage qu'il se rendait à lui-même prenait des formes plus saillantes et des proportions plus amples. Mais le point de vue apologétique de ces discours les rendait moins populaires; et le
37U DKUXIÈMK PARTIli:.
résultai presque nul de toute cette activité en Judée a fait qu'elle n'a point pris sa place dans le tableau tracé par les narrations primitives. C'est par cette raison, sans doute, que les séjoui's à Jérusalem ont presque entièrement disparu, non seulement de la tradition apostolique, mais aussi des écrits qui les renferment, nos synoptiques. L'ap«>tre Jean, qui racontait l'histoire évangélique, non au point de vue de son résultat pratique, la fondation de TEglise, mais à celui de la révélation de Jésus lui-même, ainsi que de l'incrédulité et de la foi dont cette révélation avait été l'objet, devait naturellement tirer les voyages à Jérusalem de TaiTière-plan où ils avaient été laissés. Ces séjours dans la capitale avaient préparé la catastrophe finale, ce grand fait duquel seul la narration traditionnelle avait conservé le souvenir. D'après le plan que Tévangéliste s'était tracé, il devait les rappeler avec le plus grand soin. C'était alors que Jésus avait manifesté sa gloire avec le plus d'éclat en face de ses adversaires acharnés. Chacun de ces voyages avait marqué un degré nouveau dans l'endurcissement d'Israël. Ces séjours, destinés à former le lien entre l'Epoux et l'Epouse messianiques, n'avaient servi par le fait qu'à hAter ce long et complet divorce entre Jéhovah et son peuple, qui dure encore. On comprend qu'au point de vue du quatrième évangéliste les voyages à Jérusalem devaient occuper une place prépondérante dans le récit.
Jetons un coup d'œil sur la marche générale de la narration dans celte partie. Les points de départ successifs sont trois miracles accomplis en Judée : la guérison de l'impotent de Béthesda, ch. V; celle de l'aveugle-né, ch. IX; et la résurrection de Lazai*e, ch. XI. Chacun de ces faits, au lieu de concilier à Jésus la foi de ceux qui en sont les témoins, devient chez eux le signal d'une recrudescence de haine et d'incrédulité. Jésus a caractérisé ce résultat tragi-
que dans ce reproche, plein à la fois de douceur et d'amerlume (X, 32) : c Je vous ai montré de la part de mon Père plusieurs bonnes œuvres; pour laquelle me lapidez-vousf » Ce sont en eflei là les nœuds du récit. A chaque fois, le fait miraculeux est suivi d'une série d'entretiens et de discours en rapport avec le signe qui y a donné lieu ; et la discussion recommence dans le séjour suivant. Ainsi la lutte engagée au ch. V, à l'occasion de la guérison de l'impotent, recommence dans le séjour de Jésus à la fête des Tabernacles (ch. VII, comp. 19-24, et VIII); ainsi encore, les discours qui se rapportent à la guérison de l'aveugle-né sont en partie répétés à la fête de la Dédicace, ch. X (seconde partie). Cela vient de ce que Jésus a soin, chaque fois, de quitter Jérusalem avant que les choses en soient venues aux dernières extrémités ; par conséquent, le conflit qui s'est élevé dans un séjour, retentit encore dans le séjour suivant.
Voici donc quelle nous parait être la disposition du récit : Au ch. V, la lutte, vaguement annoncée IV, 1. 2, éclate en Judée à la suite de la guérison de l'impotent. Jésus, pour prévenir une catastrophe imminente, se retire en Galilée et donne à la haine des Juifs le temps de se calmer. Mais en Galilée il retrouve aussi l'incrédulité, seulement sous une forme différente (ch. VI). En Judée, on le hait, on veut le faire mourir; en Galilée, on se contente de l'abandonner. Il n'y avait pas là le stimulant d'une haine active, la jalousie : l'incrédulité ne provenait que de l'esprit charnel du peuple, qui ne trouvait pas en Jésus ses aspirations satisfaites. Avec le voyage à la fête des Tabernacles (ch. VII) recommence en Judée la lutte engagée; au cb. VIII elle atteint le plus haut degré d'intensité. C'est la première phase, ch. V-VIII. — Le ch. IX ouvre la seconde. I^ guérison de l'aveugle-né fournit un nouvel
alimenl à la haine des adversaires; néanmoins, malgré leur fureur croissante, la lutte perd déjà de sa violence, parce que Jésus commence à se retirer volontairement du cbani|) de bataille. Jusqu'alors il avait cherché à agir sur Félément hostile ; des ce moment, il le livre à lui-même; seulement à mesure qu'il i*ompt avec l'ancien troupeau, il Ira* vaille à recruter le nouveau. Les discours qui se rapportent à cette seconde phase vont jusqu'à la fm du ch. X. — La troisième a pour signal la résurrection de Lazare ; cet événement met le comble à la fureur des Juifs et les pousse à une mesure extrême; ils décrètent en principe la mort de Jésus; et, bientôt après, son entrée royale à Jérusalem, à la tête de ses adhérents (ch. Xll), hâte l'exécution de cette sentence. Gelte dernière phase comprend ch. Xl-XII, 36. C'est ici le moment où Jésus abandonne complètement Israël à son aveuglement et se retire de la lutte : € El s'en allant, il se cacha d'eux, i» C'est donc la clôture du ministère public de Jésus. L'évangéliste profite de ce moment tragique pour jeter un regard rétrospectif sur ce fait mystérieux de rincrédulilé juive, maintenant moralement consommée; il montre que ce résultat n'avait rien d'inattendu» et il en dévoile les causes profondes : XII, 37-50.
Ainsi se dessinent nettement l'idée de cette partie et les trois cycles parfaitement gradués de la narration :
1^ Y-Vlll : l'explosion de la lutte;
4^ IX et X : l'exaspération croissante des Juifs ;
:{•' XI et XII : le fruit mûr de cette haine, fruit déjà visible au début (V, iG-18) : la sentence de mort de Jésus.
L'enchaînement de ces trois cycles est purement histol'ique. La tentative, souvent renouvelée, même par Luthardt, de disposer systématiquement cette partie d'après certaines idées, telles que celles de vie, de lumière et d amour, échoue contre le fait suivant : L'idée de vie, qui
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domine dans les ch. V et VI, reparait de nouveau avec éclat dans les ch. X et XI, et cela après que dans les ch. VIII et IX est surtout ressortie celle de lumière. Celle d'amour n'est mise en relief que dès le ch. XIII, dans une^ autre partie de l'évangile, qu'un lien organique tout différent rattache à l'ensemble de la narration. De semblables divisions sortent du laboratoire des théologiens, mais jurent avec la simplicité du témoignage apostolique, pur reflet de l'histoire. L'enseignement de Jésus répond en chaque moment à la circonstance donnée qui est pour lui le signal du Père. Au ch. V, il se représente comme celui qui a la puissance de ressusciter spirituellement et physiquement l'humanité, parce qu'il vient de vivifier les membres d'un impotent; au ch. VI, il se donne comme le pain de vie, parce qu'il parle à l'occasion de la multiplication des pains; dans les ch. VII et VIII, il se présente comme l'eau vive et comme la lumière du monde, parce que la fcte des Tabernacles rappelait l'eau du rocher et la colonne de feu dans le désert. Si l'on ne veut pas aller jusqu'à prétendre avec Baur que les faits sont inventés pour illustrer des idées, il faut renoncer à trouver un arrangement rationnel dans les enseignements dont ces faits sont l'occasion et le texte.