La crise de la foi en Galilée : v
V. 66. (n Dès ce moment \ plusieurs de ses disciples se retirèrent d'avec lui et cessèrent de raccompagner, » — Dans le tableau que les synoptiques nous ont tracé du ministère galiléen, particulièrement dans celui de saint Luc, Jésus se montre souvent préoccupé de la nécessité d'opérer un triage parmi ces foules, qui le suivaient sans comprendre le sérieux de cette démarche. Comp. Luc VIII, 9 et suiv. ; IX, 23 et suiv. ; XIV, 25 et suiv. Jésus préférait un petit noyau d'hommes affermis dans la foi et résolus aux renoncements qu'elle impose, à ces multitudes dont le lien avec sa personne n'était qu'apparent. On se rend compte, à ce point de vue, de la méthode suivie par lui dans la scène précédente. Les paroles par lesquelles il avait caractérisé la nature et les privilèges de la foi, étaient propres à lui attacher à jamais les croyants, mais aussi à rebuter tous ceux qui, dans ces foules, ét.iient mus par les instincts du messianisme charnel. Jésus avait vu la veille le danger dont la tendance juive menaçait son œuvre; il avait senti le besoin de purifier son Eglise naissante d'un tel alliage. Le v. 66 nous montre ce but atteint, quant à ceux des disciples qui n'appartenaient point à l'apostolat. — 'Ex
" K D ajoutent ici ouv.
TOUTOU, proprement depuis ce fait ; ce qui comprend et le moment (dès ce jour) et son contenu (tout ce qui s'était passé en ce jour-là). De VVette trop exclusivement : dès ce moment, Meyer, non moins exclusivement : par cette raison. Comp. XiX, 42. — Les mots ctTrfi>.6ov ciç Ta dm<»i», se retirèrent en arrière, renferment plus que la simple désertion; ils désignent le retour de ces gens à leurs occupations ordinaires, qu'ils avaient abandonnées pour suivre^ habituellement le Seigneur. L'imparf. Trepic-aTouv fait allusion au genre de vie ambulant de Jésus à cette époque de son ministère galiléen. Comp. VII, 1 et Luc VIII, 1 : èua- ^eue xaTa ro>.iv)tai xaTa xcojjlyiv. Rien n'indique que ce résultat se soit produit complètement au moment même. Au contraire, l'expression : dès cette circonstance^ ex toutou, montre que la désertion qui commença à ce moment, continua dans les temps qui suivirent.
Jésus, bien loin d'être affligé de ce triage qui s*opère parmi ses adhérents, y reconnaît une salutaire épuration et voudrait même la voir s'étendre aux Douze; car là aussi il discerne la présence d'éléments impurs. Ainsi s'explique la scène suivante.
V. 67-69. € Jéstis dit donc aux Douze : Et vous, vous ne voulez point aussi vous en aller? 68 Simon Pierre lui répondit^ : Seigneur, à qui irions-nousf Tu as des paroles de vie éternelle: 69 et pour nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu*. * — A la vue de cette désertion croissante (ouv), Jésus s'adresse aux Douze^ Mais qui sont ces Douze, dont Jean parle comme de personnages parfaitement connus des lecteurs? 11 n'a parlé
* 9 Mjj. (« B C etc.; oraetlent ouv.
• Le T. R. lit avec 43 Mjj. (F A A U etc.) IlP»«"q«« Syr.: o xpirro; o uioç Toj Oeoj 'O'j ^covTo;; S yr«"' IIP" «"*!"« omettent tou ^^tovro;. xBCDL: 0 «yio; TO'j Ocoj.
CHAB. VI, 66-69. 5:23^
jusqu*ici que de la vocalion de cinq disciples, au ch. I; il a mentionné en outre l'existence d'un cercle indéterminé et assez nombreux de croyants. On touche au doigt, dans cet exemple, Terreur de ceux qui prétendent que Jean ignore ou nie tacitement tous les faits qu'il ne raconte pas lui-même. Cette expression répétée v. 70-71 : les Douze, suppose et confirme le récit Luc VI, 12 et suiv. ; Marc III^ 13 et suiv., que Jean a omis. — La question de Jésus, commençant par pi, attend une réponse négative. Aussi de VVelte, Meyer, donnent-ils à cette parole une teinte tout à fait mélancolique : « Vous ne voulez pourtant pas aussi me quitter! » C'est là un exemple instructif des erreurs où peut conduire la pédanterie grammaticale. Bien loin d'avoir l'accent plaintif, cette question respire une mille énergie. Jésus, après avoir vu partir la plupart de ses anciens disciples, semblait devoir tenir d'autant plus à ces Douze, les derniers appuis de son œuvre ; au contraire, il leur ouvre la porte toute grande. Seulement, comme il ne veut certes pas les engager à partir, et que c'est uniquement une permission qu'il prétend leur donner, il ne peut employer la tournure o\j-^ OiJieî; 62>.£Te, ne voulez-vous pas, qui serait une invitation positive au départ. Il se borne donc à dire : € Vous ne voulez pas, sans doute...? Si cependant vous voulez, vous pouvez aller. ^ 11 ne faut pas oublier que, dans l'emploi de ces particules, il y a des nuances de sentiment qui empêchent d'en assujettir le sens à des règles aussi rigoureuses qu'on se le figure quelquefois. — Le xai devant •jjjLeîç, vous aussi j distingue fortement les apôtres des autres disciples. — Auquel d'entre eux visait Jésus en décochant ce trait? La fin de l'entretien le fera comprendre. — Pierre se hâte de prendre la parole, et, sans peut-être s'inquiéter assez de savoir si son sentiment est partagé par tous ses collègues, il se fait leur organe ; c'est exactement
le Pierre des synoptiques et des Actes, le hardi confesseur. Sa réponse (v. 68) exprime deux faits : le vide profond que laisse dans Tàme tout autre ensei<:nement, la vivifiante richesse de celui de Jésus. Cette confession de Pierre est «omme un écho de la parole de Jésus, v. 63 : « Mp^ paroles sont esprit et vie. » L'expérience des vrais croyants est déjà là pour confirmer les prétentions du Maître. En substituant c les paroles » à « des paroles, » nos traductions ordinaires transforment en une formule dogmatique un «impie cri d'expérience et de sentiment.
Le V. 69 exprime la conclusion tirée par les apôtres eux-mêmes de l'expérience décrite au v. 68. Le pron. iS[jL£t;, nouSj les oppose fortement à tous ceux qui viennent de déserter. Les verbes au parfait avons en/, connu, indi- <]uent des faits désormais acquis et sur lesquels il n'y a plus à revenir. Jésus peut prononcer devant eux les choses les plus étranges : n'importe ; la foi qu'ils ont en lui et la connaissance qu'ils ont de lui leur font d'avance tout accepter. Il est une connaissance qui précède la foi (1 Jean IV, 16) ; mais il en est une aussi qui la suit et qui a un caractère plus intime et plus profond (Phil. 111, 10); c'est de cette dernière que parle ici Pierre. Le contenu de sa profession est formulé assez difFéremment dans les deux leçons alexandrine et byzantine. En soi, la seconde a plus ^e vraisemblance, l'idée de Fils du Dieu vivant se l'attachant parfaitement à l'ensemble du chapitre. Comp. v. 57 : « Le Père qui est vivant. » Ce qui la rend suspecte, c'est sa ressemblance avec la confession de Pierre, Matth. XVI, 16. Il est plus dillicile au premier coup-d'œil de discerner l'à-propos de cette dénomination : le Saint de Dieu, dans ce contexte. Jésus est probablement désigné ainsi comme l'être divinement envoyé et scellé pour donner la vie au monde ; v. 27 : « Celui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau. » Ce sceau divin irrécusable, c'est la sainteté.
V. 70 et 71. € Jésus leur répondit : N'est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous^ les Douze *? Et Vun^ de vous est un démon! 71 Or il parlait de Judas Iscariote^ y fils de Simon; car c était lui qui devait le trahir y lui, Uun^ des Douze. » — Pierre avait parlé au nom de tous; Jésus déchire le voile que celte profession, en apparence unanime,, jetait sur l'incrédulité cachée de Tun d'eux. Non seulement il veut par là mettre sa responsabilité à couvert visà-vis de Judas; mais il veut prévenir le scandale qu'aurait pu causer aux apolres la pensée que leur Maître avait manqué de discernement. Voilà pourquoi Jésus adresse sa réponse, non pas à Pierre seul, mais à tous (aÙTot;). Il rappelle d'abord le fait qui paraissait impliquer la communauté de foi affirmée par Pierre. « N'est-ce pas moi qui ai fait choix de vous? » Le mot 8$£>.e^aj;,Y|v, fai choisi, est le même que celui de Luc VI, 13: sx>.e$à(AÊvoç à-'aÙTtov ^wâexa. L'aoriste indique un fait positif, une nomination expresse. Puis Jésus met en regard de ce fait un autre fait qui est en contradiction criante avec celui-là. 'E^ Op/ov a l'accent : « d'entre vous, choisis par moi-même. » AtaêoVj;,. comme adjectif, désigne un homme qui a les qualités de celui que le N. T. appelle 6 âtaéoVj;. C'est dans le même sens que Jésus dit à Pierre, Matlh. XVI, 23 : « Retire-toi de moi, Satan, » Jésus venait d'ouvrir la porte à Judas; des hommes, animés comme lui de l'esprit judaïque, venaient de lui donner l'exemple de la retraite; et cependant, il reste et se couvre hypocritement du manteau de la pro-
" K retranche tooç et «ç.
* B CG L lisent I^jxapicuTou (à rapporter à 21t[jL(iJvoç) au lieu d'i^xapitu-rriv^ que lit T. R. avec i\ Mjj. etc. — N lit «:ro KapuwTou, et 3 Mnn. ako Kocptcoto'j. — D It**'*i : SxapitoO. — Syr. : Iscariot.
» T. R. lit 10^ après eiç avec 43 Mjj. Mnn. It. Vg. Cop. contre B CD L Syr. qui le retranchent.
fession de Pierre. Le terme qu'emploie Jésus exprime Findignation profonde que lui causent cette persistance de Judas et la prévision de Tacte odieux auquel doit infailliblement aboutir cette marche.
Dans le moment, aucun des disciples, si ce n'est Jean peut-être et Judas lui-même, ne comprît à qui s'appliquait cetle parole. — L'étymologie à peu près certaine du mot 'Icy,apwoTr,; est nvipïTK, homme de Kérioth: c'était le nom d'une ville dans ta tribu de Juda. Selon toute apparence, cet apôtre était le seul qui fût originaire de la -Judée, cette contrée hostile à Jésus. Hengstenberg préfère l'étymologie onpp xr^^ homme de mensonges. Jean anticiperait ainsi l'emploi d'un nom qui ne lui aurait été donné qu'après son crime; c'est bien peu naturel. La leçon alex. fait de ce surnom l'épithéte du père de Judas : en tout cas, cette leçon n'a de sens que dans l'étymologie que nous vivons admise. — Le verbe r,KuXkE>f signifie simplement, en partant du point de vue du fait accompli : « C'est lui h qui il devait arriver de... > — Les derniers mots font ressortir Je contraste entre sa position et sa conduite.
Dès le commencement, un ver rongeur était atUiché à la racine de la foi galiléenne. Jean avait caractérisé ce vice profond par ce mot: rovra éwpaxoTtç..., c ayant vu tout ce qu'il avait fait » (IV, 45). Et Jésus avait dit, dans le même sentiment (IV, 4^) : « 5/ vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez point. » Le eh. Vi nous fait assister à Tavortement du fruit de cet arbre qui avait présenté un moment de si belles apparences. La chrétienté ne scmble-l-elle pas être arrivée aujourd'hui à un point où elle va reproduire, trait pour trait, la scène de ce chapitre? Les instincts matériels l'emportent sur les besoins religieux. L'Evangile ne correspondra plus par conséquent •aux aspirations des masses. La parole: « Vous m\wez vu et
n?ous 7ie croyez point, » aura son application sur une plus Taste échelle; et la grande défection chrétienne reproduira momentanément la catastrophe galiléenne. La relation actuelle entre le christianisme et la chrétienté est le vrai commentaire du ch. VI de l'évangile de saint Jean.
On a objecté, contre l'authenticité des discours renfermés dans ce chapitre, leur inintelligihilité pour les auditeurs (Strauss, Vie de Jésus, trad. Littré, t. I, 2« partie, p. 680 et 681) et la ressemblance du dialogue avec celui du ch. IV {ihid, p. 680). Comp. surtout : v. 34 avec TV, 15; v. 27 avec IV, 13. 14. — La première objection tombe, du moment où l'on reconnaît qu'à la suite du miracle de la multiplication des pains, si mal compris, Jésus visait à un triage. La seconde se résout aisément, si Ion considère que la rencontre toujours renouvelée entre la pensée céleste de Jésus et les esprits charnels qu'elle essayait d'élever jusqu'à elle, devait amener à chaque fois des phases analogues. Du reste, il n'est pas difficile de montrer des différences caractéristiques entre le ch. IV et le ch. VI. La principale est celle-ci : tandis que la Samaritaine se laisse transporter <lans la sphère céleste où Jésus l'attire, les Galiléens, un instant -soulevés, retombent bientôt sur la terre et rompent définitivement avec celui qui n'a plus rien à oifrir à leur grossier matérialisme.
L'authenticité des discours renfermés dans ce chapitre est garantie par leur sublimité interne et par la convenance parfaite •de la pensée et de l'expression, soit dans l'ensemble, soit dans les ^détails, avec la situation donnée. Ne sera-t-il pas permis de faire remarquer ici l'harmonie qui semble exister entre la marche des ^discours et la série des signes miraculeux qui y ont donné lieu ? Le grand signe de la multiplication des pains a été suivi de la marche sur les eaux, dans laquelle le corps de Jésus paraît élevé è un état supérieur aux conditions de cette terre^ puis du fait <le la translation instantanée de la barque, dans lequel les distriples sont comme enlevés avec lui par la force divine et soustraits aux lois de l'espace. Chacun de ces signes paraît avoir Jaissé, dans l'esprit du Seigneur, une empreinte qui se reproduit ^ans son discours d'une manière proportionnée à son iinpor-
tance : le premier, dans le tableau de la PAque spirituelle; le second, dans la perspective de l'ascension (v. 62) ; le troisième, dans Tannonce de la Pentecôte iv. 63).
Dans cette existence unique, tout, les faits aussi bien que les^ paroles, est esprit et vie.
f/école de Baur envisa^^e tout ce rmt comme calqué sur les synoptiques. Hilgenfeld : « Cette scène reproduit celle de la profession connue de Pierre (Matth. XVI, 13 et suiv.); seulement elle indique le prenn'er pas dans la transition de la foi à la connaissance. » Cette dernière intention serait bien peu indiquée! Ouant au rapport à la scène de Césarée de Philippe, il me paraît qu'il est bien diflicilc de se représenter deux interrofsations de Jésus et deux professions si semblables des disciples, par la bouche de Pierre, à peu près à la même époque du ministère galiléeii. Il est donc probable qu'entre le discours à Capernaiim dans ce chapitre et la confession de Pierre, il faut placer (comme c'est le sens naturel du èx toutou v. 66) un intervalle d'un certain nombre de jours, peut-être de semaines, tout le temps néces.saire pour placer la matière renfermée dans Matthieu et Marc entre la multiplication des pains et l'entretien de Césarée de Philippe (Matth. XIV, 34 -XVI, 13; Marc VI, 53 -VIII, 26). Quant à Luc, il place comme Jean l'entretien de Jésus et la profession de Pierre immédiatement après la multiplication des pains (IX, 17. 18). Kien n'empéclie donc d'identifier les deux scènes. Jean a remis toute cette crise finale du ministère t:aliléen dans son jour ccMnplétement vrai.