‹ Commentaire sur l'Évangile de Saint Jean ... . Tome secondChapitre 270 sur 278 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

VI, 37: « Tout ce que le Père me donne, viendra à moi, et je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi.»

XII, 3: «Jésus sachant que le Père avait remis toutes choses entre ses mains.» NI, 46: «Non que quelqu'un ait vu le Père, si ce n'est celui qui est d'auprès de Dieu; celui-là a vu le Père.n TX, 18:

« Personne n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique qui est dans le sein du Père, est celui qui nous l’a fait connaître. »

VI, 35: « Celui qui vient à moi, n'aura plus Jaim; celui qui croit en moi, n'aura jamais soif. »

XIV, 18: «Je ne vous laisserai point orphelins; je viendrai à vous.» Et 23: « Nous ferons notre demeure chez lui.

HIT, 18: « Celui qui croit en lui, ne sera pas jugé; mais celui qui ne croit pas, est déjà jugé.»

XIV, 28: «Mon Père est plus grand que moi. »

XVII, 2: « Selon que tu lui as donné puissance sur toute chair.»

XX, 23: « Ceux à qui vous remettez les péchés, ils leur sont remis ... etc.»

Il faut remarquer que ces paroles ne rompent l'homogénéité du discours ni chez les Synoptiques, ni chez Jean, et qu'il ne viendrait à la pensée d'aucun lecteur d’en suspecter l'authenticité ni chez ceux-là, ni chez celui-ci. Or, lorsque

Matth. X, 40: « Celui qui vous reçoit, me reçoit ; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a en voyé. » (Comp. Luc X, 16.)

Matth. X, 22: «Vous serez haës de tous à cause de mon nom. »

Ibid., v. 25: « S’ils ont appelé le maître Béelzébul, combien plus appelleront-ils ainsi ses serviteurs?»

Matth. XXVI, 55: « J'étais as$is chaque jour au milieu de vous dans le temple. »

Matth. XXVII, 36 et parall.:

« Père, que cette coupe passe loin de moi... toutefois... etc.»

Matth. X, 39; XVI, 25; Marc VIN, 35; Luc IX, 24; XVII, 33.

Matth. XX VI, 11; Marc XIV, 17.

Matth. XXVI, 46: « Levez-vous ; partons. »

Matth. XIII, 57 ; Marc VI, 4.

Matth. X, 24; Luc VI, 40.

Matth. XXVI, 34; Marc XIV, 30; Luc XXII, 34.

XXVI, 52: «Remmets ton épée en son lieu. »

XIII, 20 : « Celui qui reçoit celui que j'aurai envoyé, me reçoit ; Celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé. »

XV, 21: «Ils vous feront tout cela à cause de mon nom. »

XV, 20: « S'ils m'ont persécuteé, êls vous persécuteront aussi. »

XVIII, 20: «J'ai toujours enseigné en pleine synagogue el dans le temple.»

XVII, 11: «Ne boirais-je pas la coupe que mon Père m'a donné à boire ? »

XII, 25: «Celui qui aime $sa propre vie, la perdra; celui qui hait sa propre vie dans ce monde, laconserverapour lavieéternelle.»

XII, 8: « Vous aurez toujours des pauvres avec vous ; Mais VOUS ne Mm'aurez pas toujours. »

XIV, 31: « Levez-vous; partons d'ici. »

IV, 44: « Nul prophète n’est honoré dans sa patrie.»

XIII, 16: « En vérité, en vérité, je vous dis que le serviteur n’est pas plus grand que son maitre...

etc. »

XIIT, 38: « En vérité, je te dis que le cog ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois. »

XVIII, 11: «Remeis {on épée dans le fourreau. »

des paroles d’une empreinte aussi originale et aussi profondément marquée que celles de Jésus peuvent ainsi prendre place simultanément dans deux touts, sans en altérer en aucune façon l'unité, il faut bien conclure de là que ces deux touts ne sont point si dissemblables qu’on le prétend, soit pour le fond, soit pour la forme. à

Une seconde observation préalable que nous avons à faire ici, c'est qu'il n'est pas exact d’opposer les Synoptiques au quatrième évangile comme 3 à 1. Les trois premiers évangiles sont puisés , en grande partie du moins, à une source commune, l’évangélisation orale. Ce sont trois branches sorties du même tronc. Ils sont donc à celui de Jean comme 1 est à 1. |

Enfin remarquons que dans les Synoptiques eux-mêmes l’enseignement de Jésus subit, dans le cours de son ministère, desmodifications considérables. Ces évangiles signalent expressément trois phases de cet enseignement. La première est la période d'ouverture. Elle comprend essentiellement des exhortations à la repentance et des prédications morales , dont le discours sur la montagne est Le type. Elle se rattache immédiatement au ministère de Jean - Baptiste et à toute l’époque de la loi. La seconde commence avec le jour positivement indiqué où Jésus se mit, au grand étonnement de ses apôtres, à prêcher en paraboles (Matth. XIII, Let suiv. ; Marc IV, 4 et suiv.; Luc VII, 4 et suiv.). C’est le temps où 1l initie ceux qui avaient profité de ses premiers enseignements à la vraie nature du royaume des cieux qu’il se prépare à fonder. La troisième phase, dont le commencement est tout aussi bien marqué que celui de la seconde (Matth. XVI, 21 et suiv. ; Marc VII, 81 et suiv. ; Luc IX, 21 suiv.), est celle dans laquelle il devient lui-même le sujet essentiel de ses discours et prépare ses disciples à ses prochaines souffrances et à la gloire céleste qui doit les suivre.

De là il résulte que le mode d’enseignement de Jésus a considérablement varié d’après les Synoptiques eux-mêmes et que, par conséquent, une quatrième forme de prédication, qui n'aurait laissé que des traces moins marquées encore dans l’évangélisation orale, n’est point impossible.

Jésus, nous l'avons vu, fait ressortir, IT, 12, un grand contraste entre deux modes d'enseignement très-différents et même opposés qu’il s’attribue : celui qui s'applique aux choses terrestres, qui ne fait que déployer les richesses de l'idéal moral déposé au fond de la conscience humaine, et celui qui à pour but de révéler aux hommes ce qu’ils ne pourraient jamais connaître par eux-mêmes, les décrets de Dieu pour le salut du monde, les choses célestes (t.1, p.493). On ne peut pas dire, sans doute, d’une manière absolue, que les discours des Synoptiques répondent à la première forme, et ceux de Jean, à la seconde; mais il est certain que la première domine dans ceux-là, la seconde dans ceux-ci.

Après ces remarques préliminaires, nous pouvons aborder de front le problème, et rechercher sil y a dans la personne de Jésus et dans le mode de son développement quelque circonstance propre à nous expliquer la différence réelle qui demeure entre Jean et les Synoptiques.

Jusqu'à son baptême, la vie de Jésus, d’après la manière dont nous l’avons conçue, avait été celle d’un homme parfait et d’un Juif parfait; mais il n’avait pas dépassé cette limite. Sa tâche, en effet, jusqu’à ce moment, n’était pas de la dépasser, mais de l’atteindre. Il vivait sur la terre en rapportant tout au ciel; il communiquait avec le ciel en appliquant tout ce qu’il recevait d'En-Haut à la vie terrestre. Il observait avec soin ce qui se passait autour de lui; rien né lui était indifférent. Même ce qui pouvait paraître le plus insignifiant dans les relations sociales et dans les

choses de la vie ordinaire : le levain jeté dans trois mesures de farine; la pièce de drap neuf appliquée à un vêtement usé ; le vin nouveau mis dans de vieux vaisseaux; les petits oiseaux vendus au marché, et le prix auquel on les achetait; les drames de la vie domestique, les désordres des cadets de famille ‘et les tromperies des économes; rien de tout cela n’échappait à son attention. En même temps, son regard plongeait incessamment dans les profondeurs de la vie morale, soit en lui-même, soit chez les autres. Tandis qu’il discernait chez tous les hommes, même les meilleurs, une communication ouverte entre eux et un sombre abîme de péché, il sentait et entretenait au dedans de lui une relation non moins active avec un infini de lumière et de sainteté. L'Écriture, qui formait sans doute toute sa bibliothèque à Nazareth, était son guide dans cette incessante étude de son propre cœur et de celui de l’homme, de la terre et du ciel. C’est ainsi que sa conscience d'homme et de Juif se formait, s’enrichissait, müûrissait; que, comme le dit saint Luc, «il croissait en sagesse». Dans cet état, le vocabulaire de son peuple était encore le sien ; 1l attachait certainement un sens plus profond et plus spirituel que tous les'autres Juifs aux expressions de loi, de justice, de royaume des cieux, de Messie; mais ces termes n’en exprimaient pas moins l'idéal le plus élevé de sa conscience religieuse etmorale:et n’excitaient pas en lui. des espérances moins vives que chez tous ses compatriotes.

Au.jour du baptême, le ciel lui fut ouvert. En cet'instant, à travers les symboles judaïques lui apparurent les réalités éternelles, d’une manière plemement, conforme à leur essence. La loi divine sur la terre se dépouilla à ses yeux de la forme de code et se présenta à lui comme l'impulsion intérieure et universelle de la volonté divine , la volonté de Dieu faite sur la terre comme dans le ciel. La conception

sociale du royaume de Dieu ne fut plus que l’épanouissement d’une notion plus profonde, celle de la vie éternelle, de la communion de Dieu avec chaque âme ; et la perspective d'un Israël à relever et à glorifier se transforma en celle d’une humanité à vivifier, d’un monde à sauver. En même temps que la tâche se découvrit à lui dans toute sa grandeur et sa beauté, la force de l’accomplir lui fut communiquée; le Saint-Esprit descendit sur lui. L’aspiration infinie qui avait formé jusqu'alors la sainteté de cette âme, se changea en un état de pleine possession; et le vœu des prophètes auquel ce cœur avait donné l'expression la plus ardente et la plus pure : « Oh! que tu fendisses les cieux et que tu descendisses!» fut réalisé. Ce ciel qu’il venait de contempler jusque dans ses profondeurs , il reçut amsi la puissance de le réaliser ici-bas. Enfin, Jésus fut révélé luimême à lui-même. Au moment où Dieu lui fit entendre sa voix et, en lui disant : «Tu es mon Fils bien-aimé, » linonda des torrents de sa dilection paternelle, il se comprit; le mystère de son essence, devant lequel il s'était sans doute arrêté dès longtemps, comme dans un saint étonnement, lui fut expliqué; il se connut comme le Fils, objet de l'éternel amour, et il connut Dieu comme son Père, dans un sens plus élevé encore que lorsqu'il lui donnait ce nom à l’âge de douze ans. À la notion du Messie juif gravissant les marches du trône de David, se substitua celle du Fils venu d’En - Haut et donné au monde comme le plus précieux gage de l'amour divin.

Cette nouvelle intelligence des choses divines dut enfanter chez lui un monde de nouvelles intuitions, par conséquent, une langue nouvelle, un vocabulaire céleste, un yhucouç XæXety dont celui de la Pente®te fut lémanation. Sa conscience d'homme et sa conscience de Juif ne furent pas absorbées, sans doute, par sa conscience de Fils; elles

demeurèrent, comme l’impérissable réceptacle de toutes les observations qu'il avait faites jusqu'alors et de toutes les expériences de sa vie d'enfant et de jeune homme; mais elles furent, dès ce moment, subordonnées à la conscience supérieure qu'il avait de lui-même, et qui, comme une lumière provenant d'En-Haut, illuminait tous les domaines inférieurs de son existence morale.

Il dut y avoir pour lui, dès ce moment, deux sources d'enseignement toujours ouvertes. Il pouvait puiser à volonté dans ce riche fonds d'expériences diverses et de connaissances scripturaires qu'il avait amassé, en vivant constamment sous le regard de Dieu , jusqu’à son baptême, «et user du vocabulaire qui y correspondait. Il pouvait aussi, s’il le trouvait bon, ouvrir les trésors de sa conscience supérieure et révéler à la terre, dons une langue qui n'avait pas encore été entendue, les choses nouvelles qui venaient de lui être révélées à lui-même. N'était-ce point son propre exemple qu’il avait en vue lorsqu'il dépeignait à ses disciples le docteur parfait sous l’image d’un père de famille qui tire à volonté de son trésor des chosés anciennes et des choses nouvelles ?

De ces deux sources d'enseignement, il est facile de comprendre que ce fut la première qui, comme la plus élémentaire, fut celle à laquelle Jésus puisa le plus habituellement, surtout dans le commencement de son ministère. Il était trop habile pédagogue pour en agir autrement. Qui en effet, dans le cas contraire, l’eût compris, l’eût suivi ? Un homme, un seul, peut-être, eût pressenti les richesses divines cachées sous ce langage mystérieux et se fût attaché à celui qui le tenait: Jésus eût eu un adepte, possédé un ami; il n’eût ni rassemblé des disciples, ni fondé une église. Cependant, s’il devait commencer et même continuer ainsi, il ne pouvait en rester là. Quelque répugnance

qu'il dût éprouver à lever de sa propre main le voile qui couvrait sa glorieuse essence, et à proclamer lui-même son titre de Fils, 1l devait le faire. Ne devait-il pas révéler le Père, et le pouvait-il autrement qu’en révélant le Fils ? N’avait-il pas à faire connaître au monde l'amour de Dieu, et le pouvait-il autrement qu’en lui faisant connaître la grandeur du don dans lequel cet amour avait éclaté? S'il se fût refusé à faire ce pas décisif, à s'élever parfois du domaine des choses terrestres à celui des choses célestes , il n’eût fait que continuer l’œuvre de Jean-Baptiste ; il eût été le Socrate juif; jamais 1l ne füt devenu le Christ, le vivant médiateur entre Dieu et les hommes. |

Nous comprenons, par conséquent, que tout en se renfermant habituellement dans le domaine inférieur, Jésus dût, en certains moments, dans lesquels il entendait l'appel du Père, élever son témoignage à la hauteur de sa véritable essence, et, dans la langue appropriée à ce sujet relevé, initier les hommes au commerce intime qui l’'unissait à son Père et leur faire comprendre ce qu'il était pour Dieu, et ce que, comme tel, il voulait être pour le monde. La langue qu'il parlait dans ces jours suprêmes de son ministère, était celle de sa Pentecôte, tandis qu’à l’ordinaire , en remplissant l'office d’éducateur populaire , il parlait celle qu'il avait apprise comme homme et dans le commerce avec les hommes.

Telle nous pouvons nous représenter la position d’un chrétien qui, après avoir mené la vie d’un homme juste et pieux, à passé enfin par les profondes expériences de la conversion et de la grâce; 1l connaissait auparavant les beautés de la vie morale; il comprend maintenant les saintes émotions de la vie en Dieu; il a passé de la servitude à adoption, de la mort à la vie; Dieu lui a dit: « Mon fils, » et a répandu dans son cœur l'Esprit de son Fils. Il peut

répondre : «Abba, Pére!» La sainteté a désormais remplacé chez lui la moralité. Qu’on se représente maintenant cet homme, ce pasteur, appelé à donner des instructions religieuses à de jeunes enfants. Ne puisera-t-il pas ses enseignements dans un ordre d'idées bien différent de celui qui domine actuellement son esprit? S'il est sage, parlera-t-1l à ces enfants des hautes expériences qu’il vient de faire? Emploiera-t-il avec eux les termes qui y correspondent, ces mots de conversion, de régénération, de grâce, d'adoption? Ne cherchera-t-il pas plutôt à cultiver chez eux les sentiments de probité, de délicatesse, de bienveillance, qui ont été le point de départ de son propre développement et qui doivent les conduire un Jour aux expériences chrétiennes qu'il vient de faire? Ne les entretiendra-t-1l pas de la conscience et du devoir, de la punition et de la récompense? Il aura ainsi dans la double conscience qu'il a de lui-même, sa conscience d'homme et sa conscience d'enfant de Dieu, comme deux sources distinctes d'enseignement et de prédication. Il aura aussi deux vocabulaires religieux qui y correspondent, celui de la vie morale et religieuse naturelle, qui sera celui dont se servira le catéchète, et celui de la vie spirituelle qu'emploiera le nouvel homme en Christ, en s’entretenant avec ses pairs ou avec ceux qu'il croit actuellement capables de le devenir. En un mot il aura le langage de l'Ancien Testament et celui du Nouveau. Ce sont précisément là les deux langues qu'a parlées Jésus, avec cette différence qu'il avait appris la première et qu'il a créé la seconde.

Il est assez naturel de penser que les points culmmants du témoignage de Jésus et de sa démonstration messianique coïncidèrent avec ses séjours à Jérusalem. Là 1l se voyait entouré de toute la nation juive, officiellement rassemblée. Là il se trouvait dans le Temple, ce théâtre normal de la

révélation du Messie. Là surtout le sens et les rits des fêtes célébrées ravivaient le souvenir des types théocratiques, rappelaient tous les grands faits de l’histoire nationale et offraient ainsi à Jésus l’occasion de s’affirmer lui-même en rattachant étroitement la révélation de sa personne et de son œuvre à la divine préparation de l’ancienne alliance.

Cela est si vrai que, même dans le cas unique où Jésus paraît avoir prononcé en Galilée un de ces grands témoignages messianiques que nous a conservés l’évangile de Jean, il l’a fait à l'époque et à l’occasion d’une fête, celle de Pâques. Nous avons vu que le vraï titre du chapitre VI de notre évangile serait : la Pâque en Galilée. Forcément éloigné de Jérusalem, au moment où se célèbre cette fête, Jésus distribue aux siens, autant qu'il peut le faire alors et dans cêtte position, l’Agneau pascal, en leur offrant, avec le pain matériel dù à la toute-puissance de son amour, sa chair à manger et son sang à boire. À cette exception près, qui, nous devons le comprendre, n’en est pas une, tous les grands discours conservés par Jean ont été prononcés à Jérusalem, à l’occasion de l’une des fêtes : celui du ch. V, à la fête de Purim; ceux des ch. VIE, VII et X (première partie), à la fête des Tabernacles: et celui du ch. X (seconde partie), à celle de la Dédicace. Il y a, en conséquence, toute raison de croire que Jésus n’en à pas prononcé d'autres de ce genre.

Cette observation ne jetterait-elle pas quelque jour sur la question que nous traitons, ainsi que sur un fait, difficile à expliquer, et qui n’est probablement pas sans rapport avec celui qui nous occupe, l’'omission des séjours à Jérusalem dans le récit des Synoptiques? Il devait être extraordimairement difficile de reproduire des situations et des prédications comme celles qui avaient rempli les jours rares, mais” décisifs, que Jésus avait passés à Jérusalem. Retracer des

récits de muracles, rapporter des paroles marquées au coin du plus heureux à-propos, reproduire même des prédications morales, telles que le sermon sur la montagne, étaient choses relativement faciles en comparaison d’une tâche telle que celle dont nous parlons ici. Représentons-nous qu'après avoir lu une, ou même deux et trois fois, les discours de Jésus après la guérison de l’impotent (Jean V) et après la multiplication des pains (ch. VI), nous fussions appelés à les mettre par écrit, non-seulement pour en donner une idée générale au lecteur, mais pour en conserver officiellement la teneur et en publier dans le monde le document authentique: la plume nous tomberait cent fois des mains. Aussi les Synoptiques, après avoir raconté la multiplication des pains, n’essaient-ils pas même de rendre le discours qui l’a suivie. Il fallait, pour remplir une pareille tâche, une prédisposition et comme une prédestination spéciales. Une âme étroitement apparentée à l’être intime de Jésus était seule à la hauteur de cette mission. Cette âme, elle existait; c'était celle du disciple que Jésus aimait, et qu’il aimait d’une manière unique; car il avait reconnu en lui le seul être capable de le comprendre comme de l'aimer parfaitement.

Pierre, l’homme d'action, était surtout saisi par la vue des œuvres de puissance; aussi le récit de Marc, qui émane en partie de l’évangélisation de cet apôtre, abonde-t-il en traits de ce genre. D’autres disciples de Jésus recueillaient avec empressement les prédications morales, le nouveau code spirituel, ou les révélations de la grâce divine envers les pécheurs. La prépondérance de ces matériaux a donné au premier évangile et au troisième leur caractère particulier. Jean, dont le cœur brûlait d'amour pour la personne de son Maître, et qui concentrait sur elle toute son attention, recueillait avidement et imprimait profondément dans son âme les discours dans lesquels il rendait témoignage de

CHAP. III. — LA CRÉDIBILITÉ DES DISCOURS. 763 sa dignité suprême et dévoilait ce qu'il était pour Dieu d’une part, et, de l’autre, pour le monde et pour chaque âme d'homme. «Les paroles du Seigneur, dit M. Reuss, contenaient un trésor de vérité inépuisable; chacun pouvait en prendre sa part dans la mesure de sa capacité intellectuelle et morale!» La part du disciple que Jésus aimait, mesurée à ce taux-là, a dû être de beaucoup supérieure à celle des autres témoins du ministère de Jésus. Mais si, au moment où de tels discours étaient prononcés, on ne les avait pas même écoutés avec soin, pas saisis, pas gravés, comme au burin, dans les tablettes de son cœur, comment les retrouver plus tard? Et comment les reproduire enfin, si mille et mille fois on ne les avait repassés, dans le recueillement d’une âme vouée à la plus intime contemplation? Ne nous étonnons donc pas qu'aucun autre apôtre ne se soit essayé à une pareille œuvre. Elle n’était réellement possible qu’à un seul. Ce fut là sa vraie œuvre apostolique, aussi essentielle à la fondation et au maintien de l'Église que les prédications de Pierre et les travaux de Paul.

Il est encore une circonstance dont nous devons tenir compte. La narration évangélique, immédiatement après la Pentecôte, avait uniquement pour but l’évangélisation populaire. Les matériaux qui servirent à composer cette catéchèse traditionnelle et qui forment sans doute le fonds commun de nos Synoptiques , devaient être ce qu'il y avait de plus élémentaire dans l’enseignement de Jésus. Les éléments supérieurs de son témoignage, tels que ceux qui sont renfermés dans les discours conservés par Jean, durent rester étrangers à l’évangélisation sous cette forme primitive ou n’y entrer que dans une faible proportion, jusqu’à ce que le moment arriva enfin, où celui qui les avait sans

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cesse conservés et repassés dans son cœur, les rendit à l'Église, avec le récit des séjours à Jérusalem dont ils étaient le principal monument et qui avaient disparu avec eux de la tradition. Gertainement si aucun élément analogue ne se retrouvait dans les Synoptiques, un soupçon pourrait naître à l'égard de l'authenticité de ces discours et de la réalité des voyages auxquels ils se rattachent. Mais les matériaux tout semblables que nous avons constatés dans l’édifice synoptique ainsi que les allusions incontestables que renferment ces évangiles à d’autres séjours en Judée que celui qu'ils racontent, mettent pleinement à couvert la véracité de Jean et conduisent nécessairement à une explication du genre de celle que nous venons de proposer. Cependant on demande comment Jean a pu conserver le souvenir exact de pareils discours. [l ne serait point inadmissible qu’il les eût mis par écrit lorsqu'il en avait encore le souvenir dans toute sa fraîcheur. Il nous paraît cependant plus probable que c’est, comme nous l’avons déjà fait entendre, en les répétant et les repassant continuellement dans son cœur, qu’il en a conservé si fidèlement la mémoire. Dans une élaboration de ce genre il s'opère comme une condensation des choses entendues. Tout ce qui est secondaire, disparaît; la quintessence seule demeure. Or c’est bien là le caractère que présentent les discours de Jésus chez Jean. La visite de Nicodème ne saurait avoir duré seulement les quelques minutes que nous mettons à en lire le récit. Il en est de même des autres discours. Nous n’en possédons que les paroles capitales. On peut comparer sans doute ce travail de reproduction à celui d’un homme, qui, vivement impressionné par un discours religieux qui aurait duré une heure entière, le résumerait dans quelques pages, sans omettre aucune pensée essentielle, aucune parole frappante, comme aussi en se gardant de rien ajouter du sien.

L'œuvre du prédicateur et celle du rédacteur se trouveraient réunies dans un pareil travail par un mode de fusion indéfinissable. Jean dévoile lui-même la nature de l’élaboration qui s’est opérée chez lui et la place sous la garantie du facteur divin qui y a présidé, lorsqu'il rappelle cette promesse de Jésus dont elle a été l’accomplissement le plus remarquable : « Quand le Saint-Esprit sera venu, il vous enseignera toutes choses ét vous remettra en mémoire tout ce que je vous ai dit.»

Ces remarques servent à résoudre une autre objection. Comment arrive-t-il que les discours de Jésus, dans le quatrième évangile, ont tant de ressemblance avec l'épître de saint Jean? Personne assurément, dans l'exemple que nous venons de citer, ne trouverait rien d'étonnant ni de suspect à ce qu’un coloris uniforme fût répandu sur le discours ainsi rédigé et sur les productions originales du rédacteur. Il ya d'ailleurs ici une autre circonstance dont il faut tenir compte. L’évangéliste ne reproduit pas les discours de Jésus dans la langue dans laquelle 1ls ont été prononcés, maïs dans une autre langue d’un génie tout différent, opposé même. C’est bien en cas pareil que «traduction lttérale serait trahison.» A l'élaboration dont nous parhons tout à l'heure a donc dû se joindre celle qui était indispensable pour rendre fidèlement engrec ce quiavait été prononcé en hébreu;.ét l’on s’étonnerait qu’au sortir d’une pareille refonte les discours deJésus eussent revêtu sous la plume dé Jean un coloris analogue à celui que nous remarquons dans les compositions propres de l’apôtre! Que l’on suppose un écrivain allemand, traduisant avec la liberté qu’exige la différence des deux langues un discours français; douterons-nous de la fidélité de sa version, parce que nous y remarquons certaines analogies de style avec ses propres écrits? Et si de plus le traducteur se trouvait être le disciple de l'auteur et que le rapport

qu'ils ont soutenu eût été pendant des années celui de la réceptivité la plus empressée, d’une part, et de la productivité la plus puissante, de l’autre, ne comprend-on pas que la ressemblance pourrait même s'étendre jusqu’au fond des choses, sans qu'aucun soupçon fondé s’élevât contre la fidélité du disciple ?

Nous avons raisonné jusqu'ici dans la supposition qu'il ny avait aucune différence de fond ni de forme entre l’épiître et les discours de l’évangile. Mais cette supposition n’est point exacte et nous avons à signaler ici des différences qui n’ont point été assez remarquées et qui achèveront de démontrer l'entière fidélité de saint Jean. |

Et d’abord différences de fond : La doctrine du sacrifice expiatoire et du salut par le sang de Christ joue un rôle considérable dans l’épître (LE, 7; Il, 4. 9; IV, 6; V, 6) aussi bien que dans l’Apocalypse. Comment arrive-t-il, si Jean fait parler Jésus à sa guise, qu'il n’y en ait aucun vestige dans l’évangile et que dans cet écrit la limite que s'était tracée Jésus et qu'il n’a franchie que dans l’institution de la sainte Cène, soit aussi scrupuleusement respectée que dans les Synoptiques eux-mêmes? Les notions eschatologiques qui remplissent le Nouveau Testament et particulièrement l'Apocalypse se retrouvent en plein dans l’épître (IT, 18. 28; III, 2). Ces notions n’occupent au contraire dans l’évangile qu'une place si peu considérable qu’on a même pu en mer l'existence dans cet écrit. L'auteur a donc su maintenir la ligne de démarcation entre ses propres convictions et les discours qu'il se proposait de rapporter.

Différence de forme : Le ton constant de l’épître est celui de l’aphorisme religieux. Pas une parole, pour ainsi dire, qui n’ait ce caractère sentencieux et abstrait’. Gette forme

1. Comp. plus particulièrement I, 5.6.8; 11, 2. 6. 9. 10. 15-17. 29; SAUT, 89104 A5 ANT APT LG T8 A0 NN, SE 50 D, TUE Te

est presque entièrement étrangère aux discours de Jésus dans l’évangile. On ne peut en citer que quelques exemples, dans les passages où il joue le rôle de catéchète, comme dans les entretiens avec Nicodème et avec la Samaritaine *. Cette différence devient plus frappante encore lorsqu’on observe le rapport entre plusieurs de ces apophtegmes qui forment le contenu de l’épître et certaines paroles de Jésus toutes pleines d’à-propos et d'actualité dans l’évan-

gile. Nous les mettrons en parallèle, afin de faire mieux

juger de la différence.

(Dieu à lant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique.»

Il, 16.

CJe suis la lumière du monde...» NI, 12: IX, 5.

«Le Père dont vous éles issus, c’est le diable.» VI, 44.

«Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » II, 19.

« Ce n’est pas vous qui m'avez choisi; c'est moi qui vous ai choisis.» XV, 16.

«L'Esprit de vérité...» XIV, 17; XV, 26; XVI, 13.

QIs ont haï et moi et mon Père.» XV, 24... «Si vous me connaissiezs, vous connaîtriez aussi mon Père.» XIV, 1.

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