XI. — Résurrection de la fille de Jaïrus : VIII
Chez Marc et Luc, le trait suivant se rattache immédiatement au retour de la Décapolis. D'après Luc, la foule qu'il avait laissée en partant ne s'était point séparée ; elle l'attendait et le reçut au débarquement. D'après Marc, elle se reforma dès que son arrivée fut connue. Dans Matthieu, deux faits sont intercalés entre l'arrivée et la résurrection de la fille de Jaïrus : la guérison du paralytique de Capernaùm et la vocation de l'apôtre Matthieu. Comme la maison de péage était probablement située près du port, le second de ces faits pourrait sans doute avoir suivi immédiatement le débarquement, toutefois à la condition que le repas donné par l'ancien péager n'aurait eu lieu que le soir, après ce qui se passa chez Jaïrus. Mais la même supposition ne peut s'appliquer à la guérison du paralytique, qui
doit être placée, comme le font Marc et Luc, à un tout autre moment.
V. 10-42 ». La demande. — Le terme à-rcoàs/eGGai indique un accueil plein d'empressement. — Marc et Luc mentionnent l'âge de la jeune fille, qu'omet Matthieu. — Le trait : fille unique, qu'ajoute Luc, fait mieux comprendre la détresse du père. La critique ne manque pas de tirer des conclusions de ce que le même trait se trouve déjà VII, 12. Comme s'il ne pouvait pas se trouver un fils et une fille uniques simultanément en Israël! D'après Marc et Luc, la jeune fille se mourait. Dans Matthieu, elle est déjà morte. Cetévangéliste raconte, ici comme toujours, sommairement ; il réunit en un seul message l'arrivée du père et celle du messager qui vient plus tard annoncer la mort. C'est le même procédé que nous avons déjà remarqué dans le récit de la guérison du serviteur du centenier. Ce qui seul importe à ses yeux, c'est le fait du miracle et la parole de Jésus.
V. 43-48 2. L'interruption. — La préposition icpoç, dans TTpoaavalwcasa, exprime qu'en outre de ces longues souffrances, elle se trouvait maintenant sans ressources. — Marc fait ressortir avec un peu plus de force le mal que lui avaient fait les médecins. Ilitzig et Holtzmann prétendent que Luc, médecin lui-même, atténue, non sans intention, ces détails du Proto-Marc! Nous retrouvons simplement ici
1 V. 40. NcaBLR quelques Mnn. Syr. : sv os tt* au lieu de i^i-o ?JZ ev :W. — V. 42. CDP: rcopsusaQai au lieu de urcaysiv. — CLU: tjv£QXi(Eov au lieu de auve^vtyov.
8 V. 43. Tous les Mjj. : tarpoi; au lieu de et? taxpouç, que lit T. R. avec quelques Mnn. — V. 45. Les Mss. varient entre ot <ruv aureo (alex.) et ôt txs-'aoTou (T. R., byz.). — nBL quelques Mnn. omettent les mots /ai Xeyet. . . {*ou. — V. 46. NBL : sÇsXtjXuÔukxv au lieu d'eÇeX- Ooyjsecv. — V. 47. 9 Mjj. Syr. It. Vg. omettent auxoj après a7;7]YYeiXev. — V. 48. nBDLZ quelques Mnn. et Vss. omettent Oapaei.
la prolixité ordinaire de Marc. — Le mal dont souffrait cette femme rendait lévitiquement impur; il était même, d'après la loi, une cause de divorce (Lévit. XV, 25; Deut. XXIV, 1). De là, sans doute, le désir de cette femme d'obtenir en quelque sorte furtivement cette guérison, sans avoir à avouer publiquement sa maladie. La foi qui la poussait n'était pas entièrement exempte de superstition; elle se représentait la force miraculeuse qui était en Jésus, agissant d'une manière purement physique. Le mot KpownwSw, que nous traduisons par le bord (du vêtement) , désigne l'un des quatre fîocs, tressés de cordons de laine écarlate, qui étaient fixés aux quatre coins du vêtement de dessus et qui étaient destinés à rappeler la loi aux Israélites. Leur nom était zitzit (Nomb. XV, 38). Comme ce vêtement de forme rectangulaire se portait, ainsi que les châles des dames, en laissant pendre deux des coins réunis sur le dos, on comprend l'expression par derrière. S'il se fût agi du bord inférieur du vêtement, comme on l'entend d'ordinaire , elle n'eût pu l'atteindre , à cause de la foule qui pressait Jésus. Ce mot /.pàcra^ov vient, selon Passow, de xépaç et tts&ov : la partie la plus avancée d'une plaine; ou mieux, selon Schleusner, de xexpa^ivov eiçraàov, ce qui pend vers le sol. — C'est de l'instant même du toucher que Luc et Marc datent la guérison. Matthieu ne la mentionne qu'un peu plus tard, comme effet de h parole de Jésus. Mais cette différence tient, comme nous le verrons, à l'omission chez Matthieu des détails suivants, et non à une différence de manière de voir relativement à la cause efficiente de la guérison.
La difficulté dans l'explication de ce miracle, c'est qu'il semble s'être opéré en dehors de la conscience et de la volonté de Jésus, et parait ainsi avoir un caractère magique. — Dans chaque miracle de Jésus, il y a, en quelque sorte,
deux pôles : la réceptivité de celui qui en est l'objet et l'activité de celui qui J'opère. Au maximum d'action de l'un de ces facteurs, peut correspondre le minimum d'action de L'autre. Dans le cas de l'impotent de Béthesda, chez qui il est nécessaire de réveiller jusqu'au désir de la guérison, ainsi que dans les résurrections de morts, la réceptivité humaine est réduite au minimum. L'activité du Seigneur s'élève alors au plus haut degré d'initiative et d'intensité. Dans le cas présent, c'est l'inverse. La réceptivité de la femme s'élève à un tel degré d'énergie, qu'elle arrache en quelque sorte à Jésus la guérison. L'action de Jésus se réduit ici à la volonté qui l'anime continuellement dans ses rapports avec les hommes, de les bénir et de les sauver. — Cependant il n'est point resté inconscient de la vertu qu'il vient de déployer; mais il comprend que, dans la foi de celui qui en agit ainsi à son égard, il y a un alliage de superstition; et, comme le développe parfaitement Riggenbach (Leben Jesu, p. 442), son but, dans ce qui suit, est de purifier cette foi naissante. Mais, pour cela, il faut qu'il découvre l'auteur du fait. Nous n'avons aucune raison de ne pas attribuer à Jésus l'ignorance impliquée dans la question : « Qui est celui qui m'a touché? » La candeur de son caractère ne comporte aucune feinte. — Pierre se montre présomptueux, comme d'ordinaire, et prétend faire la leçon à Jésus. Mais ce détail est si peu empreint de malveillance envers cet apôtre, que Luc attribue la même faute aux autres disciples, et cela non moins innocemment, puisque Marc en fait autant (v. 31). Jésus ne s'arrête pas à remettre son disciple à sa place; il continue son investigation ; seulement, il substitue maintenant l'affirmation : quelqu'un m'a louché , à la question : qui est celui qui m'a touché? De plus il appuie, non plus sur la personne, mais sur l'acte, en réponse à l'observation de Pierre, qui tendait à
le nier. Le verbe a<|*aa8«i, palper, indique un toucher réfléchi, volontaire, et non pas seulement un contact accidentel. Marc ajoute qu'en interrogeant ainsi, il promenait autour de lui un regard scrutateur. La leçon s£eto "XuGmav (alex.) signifie proprement : « Je me sens dans l'état d'un homme auquel une force a été soustraite. » N'est-ce pas un peu recherché? La leçon reçue ^slBoGcav indique seulement le fait de l'émission d'une vertu miraculeuse, ce qui est plus simple. Jésus avait été intérieurement averti de l'action qu'il venait d'exercer.
La joie du succès donne à cette femme le courage d'avouer et son action et sa maladie; mais les mots : devant tout le peuple, rappellent tout ce que lui coûte cet aveu. Luc dit : toute tremblante, expression que Marc fait précéder de celle d'effrayée; il s'agit de la crainte qu'elle éprouve d'avoir péché contre le Seigneur en agissant à son insu. Celui-ci la rassure (v. 48) et lui confirme la possession du bien qu'elle avait en quelque sorte dérobé. Ce dernier trait est aussi relevé par Marc (v. 34). L'intention de Jésus dans l'enquête à laquelle il venait de se livrer ressort surtout des mots : Ta foi t'a sauvée. Ta foi, et non pas, comme tu le pensais, l'attouchement matériel. Jésus fait ainsi rentrer dans le domaine moral (chez Luc et Marc comme chez Matthieu) la vertu qu'elle plaçait uniquement dans le domaine physique. Le mot ôàpcei, prends courage, qui manque dans plusieurs alex., est probablement tiré de Matthieu. Le terme : sauvée, implique plus que la guérison du corps. Sa santé recouvrée est un lien qui l'attache désormais à Jésus comme au salut personnifié ; et ce lien est pour elle le principe du salut, dans le plein sens du mot. — Le mot de Matthieu : c et la femme fut guérie dès cette heure-Va, » se rapporte au moment dans son ensemble.
Eusèbe raconte (H. E. Vil, 48. Ed. Laemmer) que cette
femme était une païenne habitant à Panéas, près des sources du Jourdain, et que de son temps on montrait encore sa demeure, à l'entrée de laquelle se trouvaient deux statues d'airain sur un piédestal de pierre. L'une représentait une femme à genou, les mains tendues en avant, comme celles d'une suppliante; l'autre, un homme debout avec le manteau rejeté par-dessus l'épaule et tendant la main à la femme. Eusèbe était lui-même entré dans la maison et avait vu cette statue, qui reproduisait, disait-on, les traits de Jésus.
V. 49-56 K L'exaucement. — On peut se représenter ce que ce retard avait eu de pénible pour le père de l'enfant. Le message qu'il reçoit en ce moment achève de le réduire au désespoir. Matthieu, dans son récit très-sommaire, omet toutes ces phases, et les interprètes qui, comme de Wette, prétendent faire de cet évangile la source des deux autres, sont obligés de ne voir dans les détails de Marc et de Luc que des enjolivements de leur invention ! Le présent iwstsus dans la leçon reçue signifie : « Persévère seulement, sans faiblir, dans la foi que tu as montrée jusqu'ici.» Quelques alex. lisent l'aor. irwfTsîfcav : « Fais seulement acte de foi ! Un nouvel effort en face de l'obstacle inattendu qui se présente ! » Ce second sens paraît plus conforme à la position de p.ovov, seulement, avant le verbe. Peut-être l'autre leçon est-elle due à Marc, où wurow se lit dans toutes les autorités.
1 V. 49. kBLXZ quelques Mnn. omettent auxw. — N*BD: fiipro au lieu de p). — V. 50. 6 Mjj. quelques Mnn. Syr. It. omettent Xeywv après ocutw. — B LZ: ~iamiaov au lieu de rcumue. — V. 51. T. R. avec DV quelques Mnn. : EiasÀO^v au lieu d'sXOwv. — Les Mss. varient entre -riva et ouosva. — Les Mss. varient entre Iwawrjv xat Iaxcaftov et laxupov xai Icoavvqv (tiré de Marc). — V. 52. 8 Mjj. quelques Mnn. Syr. It. : ou vap au lieu de oux avant a7:e0avev. — V. 54. N BDLX quelques Mnn. et Vss. omettent ExpfcXwv eÇw 7:avTa; xat que lit T. R. avec tous les autres (tiré de Matthieu).
La leçon du T. R. euy&8év, étant entré, v. 54, est beaucoup moins appuyée que la leçon slGcov, étant venu. Mais dans tous les cas il y a distinction formelle établie entre l'arrivée (s"X6uv) ou l'entrée (eicelOcov) dans la maison et l'entrée dans la chambre de la malade, à laquelle se rapporte le eiaùûeXv qui suit : «il ne permit pas d'entrer. » Ce qui force à donner ce sens à cet infinitif, c'est la mention de la mère parmi les personnes exceptées de la défense; car, s'il s'agissait encore de l'entrée dans la maison, cette circonstance supposerait que la mère en était sortie, ce qui n'est guères probable au moment où sa fille venait d'expirer. Le but de Jésus, en n'admettant que les témoins indispensables dans la chambre, était de diminuer autant que possible au dehors l'éclat de l'œuvre qu'il allait accomplir. Quant aux trois apôtres, ils devaient être présents pour pouvoir plus tard en rendre témoignage.
La scène suivante, v. 52. 53, se passe à l'entrée de l'appartement de la malade. Les rcavreç, tous, sont les domestiques, voisins, parents, gens d'office («utejwi, Matthieu), réunis dans le vestibule, et qui veulent pénétrer aussi dans la chambre. Olshausen, Néander et d'autres concluent des paroles de Jésus, que l'enfant était simplement en état de léthargie. Mais cette explication est incompatible avec le terme s^otêç, sachant bien, v. 53. Si telle eût été la pensée de l'écrivain, il eût employé le mot <W.oOvtêç, croyant que... Voir du reste à VII, 44. Par la parole : « Elle n'est pas morte, mais elle dort, » Jésus veut dire que dans l'ordre de choses auquel il préside, la mort n'est plus la mort, mais prend le caractère d'un assoupissement momentané (Jean XI, 44, expliqué par v. 44). Baur prétend que Luc veut dire, v. 53, que les apôtres aussi se moquaient de Jésus, et que c'est dans ce but que le terme peu clair toxvteç, tous (v. 52), a été choisi par cet évangéliste (Evang. p. 458). 11
î-92 TROISIÈME PARTIE.
faudrait y faire rentrer aussi, dans ce cas, le père et la mère!! — Les mots: les ayant tous mis dehors, dans le T. R., sont une glose tirée de Marc et Matthieu. Ce qui l'a occasionnée, c'est que Marc distingue expressément deux renvois, celui de la foule et des neuf apôtres à l'entrée dans la maison (v. 37), et celui des gens de la maison, non admis dans la chambre mortuaire (v. 40). Comme on avait rapporté à tort, dans Luc, le mot entrer, v. 51, au premier de ces actes, on a cru devoir mentionner ici le second, d'abord à la marge, puis dans le texte, conformément aux parallèles. — L'ordre de donner à manger à l'enfant (v. 55) est rapporté par Luc seul. Il fait ressortir le calme parfait du Seigneur en face de l'œuvre la plus prodigieuse. Il agit comme le médecin qui vient de tàter le pouls à son malade, et qui règle son régime pour la journée. — Marc, qui aime la couleur locale, a conservé la forme araméenne de la parole de Jésus, ainsi que ce détail pittoresque : aussitôt l'enfant se mit à marcher. A ces traits on reconnaît le récit d'un témoin à l'oreille duquel retentit encore la voix de Jésus et qui voit encore l'enfant revenu à la vie aller et venir. Matthieu omet tout détail. Le fait en lui-même importe seul à la démonstration messianique qu'il a en vue. Chacun suit ainsi son propre chemin, tout en reproduisant le fond commun, tel que la tradition l'avait conservé. — Sur la défense de Jésus, v. 56, voir à V, 14 et VIII, 39.
Selon Volkmar, la femme malade ne serait que la personnification de la Judée croyante que ses rabbins (les médecins du v. 43) n'avaient pu guérir moralement, mais que Jésus sauvera, après avoir guéri les païens (le retour de Gadara). Et la fille de Jaïrus figure le judaïsme de la synagogue complètement mort que l'Evangile peut seul ressusciter. Keim reconnaît l'impuissance du symbolisme à expliquer de tels récits. Il admet la guérison de la femme comme un fait, mais un fait dont elle a par sa foi fait tous les frais. Dans la résurrection de la fille de Jaïrus, il voit, soit un mythe moulé sur le
QUATRIÈME CYCLE. — CHAP. VII, 53-IX,l. 493
type de la résurrection du fils de la veuve de Sunem par Elysée (retour à Strauss), soit un réveil naturel à la suite d'une léthargie (rechute dans Paulus). Mais la couleur locale n'est-elle pas tout aussi prononcée dans ce récit que dans celui du possédé de Gadara, dont Keim maintient la vérité historique par cette raison? Et. quant à un réveil léthargique, qu'y a-t-il à répondre à Zeller (voir p. 427, note)?